Enfant de l'amour, Pierre Genève (Marc Schweizer) est né en 1931 à Monaco de parents suisses allemands. Lorsque la famille regagna la Suisse, en 1936, et s'installa à Genthod près de Genève, le jeune Kurt-Emile Höhener (du nom de sa mère) porta, par convenance sociale, selon la coutume helvétique, le patronyme de son père naturel : Emil Benz. C'est sous ce nom qu'il fut inscrit à "l'école enfantine" de Genthod.
Après la séparation de ses parents, en 1941, l'enfant devint pensionnaire du home d'enfants des surs Gangloff à Rougement, puis à Château d'Oex, dans le Pays d'En-Haut.
Adolescent, il passera quelques années heureuses à la pension "Les Violettes" près de Nyon (Canton de Vaud), dirigée d'une main de fer par Marcel Dupertuis. Il fréquentera le Collège de la petite ville, où il eut notamment comme condisciples Christophe Baroni, Roland Dufour, Jean-Luc Godard, Philippe Zeller. Il passera ensuite deux ans au Collège de Genève ayant pour camarades Philippe Mentha, Dominique Audéoud, André della Santa et... Baudouin, le futur roi des Belges, qui les conviera un jour à goûter au château de Pregny.
Il s'intéressa très jeune à la littérature, choisit d'apprendre le latin et le grec ancien plutôt que l'anglais, souhaitant, comme un grand nombre de jeunes gens de son époque, devenir poète !
Révolutionnaire
Mais, un professeur de philosophie du Collège, de Genève, un dénommé Huguenin, vint perturber le cours des études de l'adolescent. Séduisant et beau parleur, communiste convaincu, "Freddy" parvint à convertir au marxisme une bonne partie de la classe.
Le jeune homme se laissa convaincre par la dialectique imparable de son professeur et privilégia dès lors une carrière de révolutionnaire professionnel, de libérateur des peuples à celle de poète.
Il devint le protégé d'Armand Forel et de son épouse Mouki, milita activement dans les Jeunesses du Parti du Travail à Nyon puis à Genève où il s'installa.
En 1950, ayant déserté le Collège avant d'obtenir sa "Matu", il partit de Suisse à bicyclette, gagna Paris par le chemin des écoliers.
Son vélo confié à la consigne de la Gare de Lyon, Pierre vécut durant quelques mois au Quartier Latin d'amour, de vin rouge, de poésie et de politique.
Dans les cafés du Boul'Mich, de Montparnasse et de St Germain des Prés, Pierre Genève fit quelques rencontres décisives : Youki Desnos, Henri Espinouze, Galtier-Boissière, Eugène Ionesco, René Maublanc, Isidore Isou, Blaise Cendrars, Jacques Yonnet, Gigi Guadagnucci et bien d'autres. Côtoyant dans les bistrots à la mode tous les grands noms des arts et de la littérature, il refit le monde en leur compagnie.
Puis, à pied, en moto ou auto-stop, il bourlingua à travers la Vendée, la Normandie, la Bretagne, les Flandres, la Belgique et la Hollande avant de revenir sur Paris.
Enthousiasmé par tout ce qu'il avait vu, ressenti, éprouvé au cours de ses vagabondages, il rentra à Genève, toujours en stop, sans un sou vaillant, obligé d'abandonner la bicyclette qui appartenait à son beau-père exécré à la consigne de la Gare de Lyon, ne disposant pas de la somme nécessaire pour la récupérer.
En Suisse, il se refit une santé financière en travaillant ici et là durant quelques mois, sans parvenir à se fixer durablement.
Employé tour à tour chez Coca-Cola, chez Vespa, chez Hofstetter Sports, aux éditions Connaître, il apprit beaucoup de choses sur le tas.
Dans chacune de ces places il reçut des propositions d'avancement, de plans de carrière intéressants, mais à chaque fois, l'appel du large fut le plus fort et il repartait sac au dos, de plus en plus loin à travers le vaste monde.
Années de bohême
Pierre Genève se targue d'être un pur autodidacte et assure n'avoir jamais de sa vie reçu le moindre diplôme, la plus modeste peau d'âne, même pas le certificat d'études ou son équivalent helvétique.
Il a passé plusieurs années à parcourir le monde, travaillant ici ou là dès que sa bourse était à plat.
En 1951, il parcourut l'Allemagne, la Scandinavie jusqu'au Cap Nord. Il voulut visiter l'URSS, la patrie des travailleurs, pour vivre au quotidien les lendemains qui chantent.
Son Visa refusé par deux fois, le jeune aventurier tenta de forcer le passage, une première fois à partir de Berlin-Est, une seconde à partir de la Laponie finlandaise. Les deux tentatives échouèrent.
Ayant gagné la Grande-Bretagne à bord d'un cargo norvégien qui acceptait à bon compte des passagers "de pont" sans le sou, il visita le pays jusqu'en Écosse, travaillant dans des fermes lorsque sa bourse était vide.
1952 fut l'année de son premier tour de la mer Méditerrannée. Parti de Suisse toujours en stop par la Vallée du Rhône, Marseille, Barcelone, l'Andalousie, Tanger, l'Algérie, la Tunisie, le Fezzan, la Lybie, l'Égypte, la Jordanie, la Syrie, il eut la chance de trouver un convoi de camions qui l'emmena à travers l'Irak et l'Iran jusqu'au Pakistan. Après quelques semaines de merveilleuse bourlingue, un vieux cargo grec qui ne tenait plus la mer que par sa peinture, le ramena en Turquie, d'où il regagna l'Europe via la Grèce et l'Italie.
1953 : Nouvelle tentative de visiter l'URSS. Cette fois Pierre Genève réussit son expédition en s'engageant comme messboy à bord d'un vieux cargo suédois, le SS Stureborg, qui allait chercher une cargaison de bois à Archangelsk.
Dans l'Océan glacial arctique, une forte tempête ébranla les structures vétustes du navire le contraignant à se mettre en cale sèche à son arrivé dans l'estuaire de la Dvina pour réparer au mieux les avaries subies.
Dès sa première descente à terre sur le sol soviétique, le jeune homme perdit toutes ses illusions quant aux "lendemains qui chantent !" A la place du Paradis promis par la propagande il découvrit l'enfer d'un univers sordide, une population opprimée vivant dans l'angoisse et la misère. Il racontera ses impressions dans son ouvrage "URSS sans visa".
Dans la foulée, disposant d'un livret d'inscrit maritime suédois, Pierre Genève gagna les Amériques où de nouvelles aventures, beaucoup plus gaies l'attendaient.
Profondément déçu par la perte irrémédiable de ses illusions sur le socialisme réel, honni, insulté, vilipendé, agressé par ses anciens camarades des jeunesses communistes helvétiques qui le traitaient de vipère lubrique et de traître, il se réfugia en France, sa nouvelle patrie.
Au lieu de faire carrière dans l'enseignement, comme il l'avait un temps envisagé, il ne reprit pas ses études, plongea dans la bohême parisienne et, toujours à court d'argent, fut hébergé comme pion et "professeur" de latin et d'allemand sans titre à l'école Albert-de-Mun de Nogent-sur-Marne.
Littérature alimentaire
En 1959, chez André Héléna, à Leucate, il rencontre Jean Bruce qui l'incite à écrire des romans policiers et d'espionnage, genre alors très à la mode. Il en écrira une cinquantaine notamment sous le nom de Pierre Genève, tout en publiant des livres de commande (romans policiers, d'espionnage, de guerre ou érotiques) qui lui permettent de vivre de sa plume.
Son ami, le journalistes Paul Denarié, le surnommera «Le Stakhanoviste de l'Underwood», René Terrier du Dauphiné libéré brodera sur ses aventures réelles ou imaginaires, dans les colonnes de son journal.
En 1969, l'un de ses principaux éditeurs, Les Presses Noires, sur le point de déposer le bilan, lui doivent quelque vingt mille francs de droits d'auteur impayés ce qui, à l'époque représentait une somme importante.
La patron, Pierre Léopold, accablé par les créanciers, lui confie les clés de la maison. Avec l'aide de son ami Michel Trécourt, conseiller juridique et poète, Pierre Genève s'efforcera de redresser la situation.
Adroitement, Michel Trécourt dépose en douceur le bilan de la société. Assisté par un administrateur judiciaire, il obtient le concordat, et devient gérant de la Sté d'exploitation qui poursuivra l'activité éditoriale afin de sauver son fonds de commerce.
Pierre Genève dessine de nouvelles présentations, crée de nouvelles collections, dont l'une "Aphrodite" connaîtra un succès fulgurant. En moins de 3 ans, la situation est assainie.
Tout en continuant d'écrire et de publier des ouvrages sous différents pseudonymes, l'auteur dirigera de fait la Sté Euredif dont il deviendra en 1977 le principal actionnaire. Le 1 janvier 1980, dix ans jour pour jour après le début de son aventure d'éditeur, Pierre Genève céde toutes les parts qu'il détient dans la SA en pleine expansion.
Nègre et polygraphe
Désormais à l'aise, Pierre Genève prête occasionnellement sa plume à "des personnalités ayant l'argent nécessaire à rémunérer des professionnels écrivant à leur place". Il n'a pas honte de se proclamer "nègre". Rappelons qu'en 1990, en France, près de 60 % des ouvrages édités sont écrits par des "rewriters".
Pierre Genève a également été libraire, directeur de collection aux Presses de la Cité avant de s'intéresser, au début des années 90, aux sciences occultes, aux mages, aux plantes, aux médecines douces, aux guérisseurs traditionnels auxquels il consacre une revue : «Science & Magie». Un de ses ouvrages, dont aucun éditeur ne voulut, fut publié à ses frais, en autoédition : Aloès la plante qui guérit.
Vendu en VDR (Vente directe par réseau), ce manuel devint un bestseller et parut avec le même succès dans de nombreuses traductions et un nombre incalculable d'éditions pirates !