Hikayat : histoires du Maroc - Hikayat -- Mai 2000 -
Les cireurs de chaussures

"Un pays où il y a encore des cireurs de chaussures n'est pas une vraie démocratie" disait l'autre. Qui ça ? Ne me le demandez pas, je n'en sais rien, c'est seulement une phrase que j'ai entendue, et qui m'a fait réfléchir.

Au Maroc, les cireurs de pompes font légion. Asseyez vous à la terrasse d'un café, ils rappliquent ... les uns après les autre. Ils arrivent en regardant les pieds des clients. Ils repèrent les belles pompes, un peu crades mais pas trop. Les vrais souliers, quoi ! Ils frappent leur boîte à cirage avec le dos de la brosse, en vous lançant un regard insistant qui semble dire " tu veux que j'te les cire ? ". Si vous refusez, un autre rapplique, comme s'il ne vous avait pas vu refuser.

Il faut bien manger me direz-vous. Entièrement d'accord. D'ailleurs, je ne suis pas vraiment convaincu du rapport entre cireurs de pompes et démocratie.

Mais tout de même.

Maintenant, je regarde plutôt le ciré que le cireur. Le cireur est un brave type qui doit nourrir sa famille. L'autre est un homme, un vrai. Viril. Lorsqu'il a de l'âge, la scène perd un peu de son charme. Il lit son journal et sirote son café au lait. C'est plus drôle lorsqu'il débute. Jeune cadre, il a de l'argent, ça se voit rien qu'à ses pompes. Mais ce sont ses premiers pas dans la vie de dominateur. L'autre jour, j'en ai vu un qui ressemblait à un chat que l'on caresse.

Il avait l'air de ronronner, de jouir du va-et-vient de la brosse habile du cireur sur ses pieds, tout simplement de jouir même ! "Ah ! Cires les bien ! Et que ça dure longtemps... Ooohh oui !". D'ailleurs, la scène a duré longtemps.

Hegel avait décrit le rapport du maître et de l'esclave comme une dialectique. C'est-à-dire que le maître n'est maître que parce qu'il y a un esclave. Du coup le véritable maître, celui qui détient la clé du système, c'est l'esclave. On peut dire de même de la dialectique du cireur et du ciré.

De là à conclure qu'au Maroc, les vrais maîtres ne sont pas ceux qu'on croit... Je ne me hasarde pas dans le trop vieux débat de la lutte des classes, d'ailleurs je ne suis pas philosophe.