Trad. R. P. Dom
H. LECLERCQ
1906
Lecture des informations prises sur la Pucelle.
Conclusion de faire enquête préparatoire.
Prestation de serment par les officiers de la cause.
CINQUIÈME, SIXIÈME ET SEPTIÈME
JOURNÉES
Le ministère de l’Inquisition sera invoqué.
Réquisition du vicaire de l’inquisiteur.
Le vicaire de l’inquisiteur se récuse dans la cause.
Première séance publique. Interrogatoire.
Premier interrogatoire après le serment.
Deuxième interrogatoire public.
Déposition de Hauviette, femme Gérard .
Déposition de Mengette, femme Joyart.
Déposition de Isabellette, femme Gérardin.
Déposition de Jeannette, veuve de Thierselin, clerc de notaire, marraine de Jeanne.
Déposition de Jean Morel, laboureur, parrain de Jeanne.
Déposition de Gérardin, d’Épinal, laboureur, compère de Jeanne.
Déposition de Michel Lebuin, laboureur.
Déposition de Jean Waterin, laboureur.
Déposition de Colin, laboureur.
Déposition de Gérard Guillemette, laboureur.
Déposition de Simonin Musnier, laboureur.
Déposition de Perrin le drapier, ancien marguillier et sonneur de cloches.
Déposition de messire Henri Arnolin, de Gondrecourt-le-Château, prêtre.
Déposition de messire Etienne de Sionne, curé de Roncessey-sous-Neufchâteau.
Déposition de messire Dom inique Jacob, curé de Moutier-sur-Saulx.
Déposition de Bertrand Lacloppe, couvreur en chaume, âgé de 90 ans.
Déposition de Durand ,Laxart, laboureur, oncle de Jeanne.
Déposition de Henri le Roger, charron à Vaucouleurs.
Déposition de Catherine, femme du précédent.
Déposition de noble homme Jean de Novelompont, dit Jean de Metz, guide de Jeanne.
Déposition de noble homme Bertrand de Poulengy, écuyer du roi, guide de Jeanne.
Déposition de noble homme sire Aubert d’Ourches, chevalier.
Troisième interrogatoire public.
Quatrième interrogatoire public.
Déposition de messire Simon Charles, président de la Chambre des comptes .
Déposition du frère Séguin, frère prêcheur, examinateur de Jeanne à Poitiers.
Déposition de maître Jean Barbin, docteur ès lois, avocat au Parlement.
Déposition de Gobert Thibault, écuyer.
Déposition de maître François Garivel, conseiller général.
Déposition de illustre et très puissant prince Jean, duc d’Alençon.
Déposition de Dunois, le bâtard d’Orléans.
Déposition de Raoul de Gaucourt, grand maître d’hôtel du roi
Déposition de frère Jean Pasquerel, aumônier de Jeanne.
Déposition du chevalier d’Aulon, conseiller du roi, intendant de Jeanne.
Déposition de Simon Beaucroix, écuyer.
Déposition des bourgeois d’Orléans.
Déposition de Charlotte Bouchier, femme Havet .
Déposition de Réginalde, veuve de Jean Huré.
Déposition de maître Pierre Compaing, chanoine d’Orléans.
Déposition de Colette, femme de Pierre Milet.
Déposition de Pierre Muet, greffier des Elus de Paris.
Déposition de maître Réginald Thierry, chirurgien du roi.
Déposition de maître Aignan Viole, avocat au Parlement.
Déposition de Thibault d’Armagnac, sire de Thermes, bailli de Chartres.
Déposition de Jean Marcel, bourgeois de Paris.
Déposition du chevalier Agmond de Macy.
Déposition de maître Nicolas de Bouppeville, maître ès-arts.
Déposition de Guillaume Manchon, greffier.
Déposition de Guillaume Boisguillaume, greffier.
Déposition de maître Nicolas de Houppeville, maître ès arts.
Déposition de Jean Massieu, huissier.
Déposition de Thomas de Courcelles , chanoine d’Amiens, de Laon, de Thérouenne.
Cinquième interrogatoire public.
Lettre de Jeanne au comte d’Armagnac .
Déposition de Jean Massieu, huissier.
Déposition de Jean Tiphaine, chanoine, docteur en médecine.
Déposition de Guillaume Delachambre, médecin.
Sixième interrogatoire public.
Deuxième interrogatoire secret.
Troisième interrogatoire secret
Quatrième interrogatoire secret
Cinquième interrogatoire secret.
Déposition de Pierre Daron, procureur.
Sixième interrogatoire secret.
Septième interrogatoire secret.
Huitième interrogatoire secret.
Neuvième interrogatoire secret.
TRENTE-UNIÈME SÉANCE DU PROCÈS
Déposition de fr. Isambard de la Pierre, frère prêcheur.
Articles touchant les dits et faits de Jeanne dite la Pucelle .
Avis de la Faculté des décrets.
Déposition de Jean de Mailly, évêque de Noyon.
Déposition de Jean Lefévre, évêque in partibus de Démétriade.
Déposition de frère Pierre Migiet, prieur de Lorigueville.
LA RENONCIATION AU CIMETIÈRE DE
SAINT-OUEN
Déposition de Jean Massieu, huissier.
Déposition de Guillaume Manchon, greffier.
Déposition de Guillaume Delachambre, médecin.
Déposition de Guillaume Boisguillaume, greffier.
Déposition de Nicolas Taquel, greffier.
Déposition de Jean Monnet, chanoine.
Déposition du chevalier Aymoin de Macy.
Déposition de maître Jean Beaupère, chanoine de Paris, de Besançon, de Rouen.
Déposition de maître Nicolas Dudésert, chanoine.
Déposition de Jean Fave, maître des requêtes.
Formule falsifiée de l’abjuration.
Sentence prononcée après la soumission de Jeanne.
Déposition de Jean Massieu, huissier.
Déposition de frère Isambard de la Pierre, frère prêcheur.
Déposition de Guillaume Manchon, greffier.
Déposition de maître Jean Beaupère.
L’EXÉCUTION SUR LA PLACE DU VIEUX
MARCHÉ
Déposition de Guillaume Manchon, greffier.
Déposition de Jean Massieu, huissier.
Déposition de frère Jean Toutmouillé, des frères prêcheurs.
Déposition de frère Martin Ladvenu, frère prêcheur.
Déposition de frère Jean de Lenozoles, prêtre de l’ordre des Célestins.
Déposition de frère Isambard de la Pierre, frère prêcheur.
Déposition de maître Nicolas de Houppeville.
Déposition de Guillaume de la Chambre, médecin.
Déposition de Guillaume Boisguillaume, greffier
Déposition de Jean Riquier, curé d’Heudicourt.
Extrait du « Journal de Paris ».
Au nom du Seigneur, ainsi soit-il.
Ici commence le procès en matière de foi contre défunte femme Jeanne, appelée vulgairement la Pucelle.
A tous ceux qui les présentes lettres verront, Pierre1, par la miséricorde divine évêque de Beauvais, et frère Jean Lemaître, de l’Ordre des frères prêcheurs, commis, dans le diocèse de Rouen, et chargé spécialement, eu qualité de vice-inquisiteur, de suppléer dans ce procès religieuse et prudente personne maître Jean Graverent, dudit Ordre, docteur distingué en théologie, inquisiteur de la foi et de la plaie hérétique, député, par délégation apostolique, au royaume de France; salut en Notre-Seigneur Jésus-Christ auteur et consommateur de la foi.
Il a plu à la céleste Providence qu’une femme nommée Jeanne et vulgairement la Pucelle ait été prise et appréhendée par les gens de guerre dans les bornes et limites de nos diocèse et juridiction.
Or, c’était un bruit public que cette femme, au mépris. de la pudeur et de toute vergogne et respect de son sexe, portait, avec une impudence inouïe et monstrueuse, des habits difformes convenant au sexe masculin.
1. Pierre Cauchon.
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On disait encore que sa témérité l'avait conduite à faire, dire et semer beaucoup de choses contraires à la foi catholique et aux articles de la croyance orthodoxe. Ce faisant, elle s'était rendue gravement coupable tant dans notre diocèse que dans plusieurs autres lieux du royaume.
L'Université de Paris ayant eu connaissance de ces faits, ainsi que frère Martin Belorme, vicaire général de mon dit seigneur l'inquisiteur ès perversité hérétique, s'adressèrent aussitôt à l'illustre prince monseigneur le duc de Bourgogne et au noble seigneur Jean de Luxembourg, chevalier, qui tenaient ladite Pucelle sous leur puissance et autorité. Ils requirent lesdits seigneurs, par sommation, au nom du vicaire, sous les peines juridiques, de nous rendre et envoyer ladite femme ainsi diffamée et suspecte d'hérésie, comme au juge ordinaire.
Nous, évêque susdit, remplissant notre office pastoral, travaillant de toutes nos forces à l'exaltation et promotion de la foi chrétienne, avons voulu nous livrer à une en- quête légitime sur les faits ainsi divulgués et procéder , avec mûre délibération, conformément au droit et à la raison, à la conduite ultérieure qui nous paraîtrait légitime.
C'est pourquoi nous avons à notre tour, et sous les peines de droit, requis lesdits prince et seigneur de remettre à notre juridiction spirituelle ladite femme pour être jugée.
A son tour, le sérénissime et très chrétien prince notre maître, le roi de France et d' Angleterre 1 , a requis lesdits
1. Henri VI d’Angleterre
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seigneurs, pour parvenir au même résultat. Enfin le très illustre duc de Bourgogne et le seigneur susnommé Jean de Luxembourg, accordant favorable accueil auxdites monitions et désirant, dans leurs âmes catholiques, accorder leur aide à des actes ayant pour but l'accroissesement de la foi, ont livré et envoyé ladite Pucelle à notre dit seigneur et à ses commissaires.
Ledit seigneur, dans son zèle et sa royale sollicitude en faveur de la foi, nous a ensuite délivré ladite femme, pour que nous soumettions les faits et dits de la prévenue à une enquête préalable et approfondie, avant de. procéder ultérieurement.
En suite de ces actes, nous avons prié l'illustre et célèbre chapitre de Rouen, détenteur de toute la juridiction spirituelle et administration, le siège épiscopal vacant, de nous accorder territoire dans cette ville de Rouen, pour y déduire ce procès: ce qui nous a été gracieusement et libéralement concédé.
Avant de procéder contre ladite Pucelle à la procédure ultérieure, nous avons jugé raisonnable de nous concerter, par une grave et mûre délibération, avec des personnes lettrées et habiles en droit divin et humain, dont le nombre, grâce à Dieu, en cette ville de Rouen, est considérable.
9 JANVIER 1431 (1)
Le jour de mardi, 9e du mois de janvier de l'an du
1. L'année commençait alors à Pâques; ainsi jusqu'à la date de cette fête tombant cette année-là le 1er avril, les actes portent le millésime 1430, que nous corrigeons partout en 1431.
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Seigneur mil quatre cent et trente[-un], selon le rite et comput de I’Eglise de France, indiction 9e, la quatorzième année du pontificat de notre très saint père et seigneur Martin V, pape par la divine Providence, dans la maison du conseil royal proche du château de Rouen, nous, évêque susdit, avons fait convoquer les maîtres et docteurs qui suivent, savoir:
Messeigneurs:
Gilles [de Duremort], abbé de Fécamp, docteur en théologie;
Nicolas [Le Roux], abbé de Jumièges, docteur en droit canon;
Pierre [Miget], prieur de Longueviile, docteur en théologie;
Raoul [Roussel], trésorier de l’Eglise de Rouen, docteur en l’un et l’autre droit;
Nicolas [de Venderès], archidiacre d’Eu, licencié en droit canon;
Robert [Barbier], licencié en l’un et l’autre droit;
Nicolas [Coppequêne], bachelier en théologie, et
Nicolas [Loiseleur], maître ès arts.
Ces notables personnages étant réunis, nous leur avons exposé les diligences qui avaient été faites et qui ont été dites ci-dessus, leur demandant de nous éclairer de leurs lumières sur le mode et la conduite à suivre. Ces maîtres et docteurs, en ayant pris connaissance, jugèrent qu’il fallait avoir des informations touchant les faits et dits imputés à cette Pucelle. Déférant à cet avis, nous leur
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avons représenté les enquêtes déjà faites par nos ordres à ce sujet et nous avons décidé d’en faire poursuivre de nouvelles.
Nous avons encore ordonné que toutes ces informations ensemble et à jour fixe déterminé par nous fussent présentées au conseil, afin de le bien éclairer sur la conduite à tenir dans le traitement de toute l’affaire. Pour mieux et plus convenablement opérer ces informations et le reste, il a été délibéré qu’il était besoin de certains officiers spéciaux chargés personnellement de s’y entremettre.
En conséquence, sur l’avis et délibération du conseil, il a été élu par nous, évêque, conclu et délibéré que:
Vénérable et discrète personne maître Jean d’Estivet, chanoine des Églises de Beauvais et de Bayeux, remplirait l’office de promoteur ou procureur général en la cause.
Scientifique personne maître Jean de la Fontaine, maître ès arts et licencié en droit canon, a été nommé conseiller commissaire et instructeur.
Prudentes et honorables personnes Guillaume Colles, autrement dit Bois-Guillaume 1, et Guillaume Manchon, prêtres, greffiers de l’officialité de Rouen, d’autorité impériale et apostolique, rempliraient l’office de greffiers ou scribes.
Maître Jean Massieu, prêtre, doyen de la cathédrale de Rouen, a été constitué exécuteur des exploits et convocations à émaner de notre autorité. Le tout en vertu de ce qui est contenu tout au long dans les lettres
1. Ou Bosc Guillaume.
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de création données pour chacun de ces offices 1.
13 JANVIER 1431.
Le lundi suivant [treizième de janvier], nous, évêque susdit, avons rassemblé en notre domicile à Rouen messieurs et maîtres:
Gilles, abbé de la Sainte-Trinité de Fécamp, docteur en théologie;
Nicolas de Venderés, licencié en droit canon;
Guillaume Haiton, bachelier en théologie;
Nicolas Couppequene, bachelier en théologie;
Jean de la Fontaine, licencié en droit canon,
Et Nicolas Loyseleur, chanoine de l’Eglise de Rouen.
En présence desquels nous avons exposé ce qui s’était
1. Suivent les diverses lettres closes et patentes mentionnées dans les actes qui précèdent, ce sont : 1° lettre de l’Université de Paris au duc de Bourgogne (14 juillet 1430) ; 2° lettre de l’Université à Jean de Luxembourg (14 juillet 1430); 3° lettre du vicaire général de l’Inquisition au duc de Bourgogne (26 mai 1430); 40 sommation faite par nous, évêque susdit, au duc de Bourgogne et à Jean de Luxembourg (14 juillet 1430) ; exploit de signification de la sommation qui précède (14 juillet); lettre de l’Université à l’évêque de Beauvais (21 novembre) ; lettre de l’Université au roi d’Angleterre (21 novembre) ; ordre du roi d’Angleterre de nous livrer ladite Jeanne (3 janvier 1431) ; lettres de territoire à nous accordées par le vénérable chapitre de l’Eglise de Rouen, pendant la vacance du siège (28 décembre 1430); lettres d’institution des notaires (9 janvier 1431); lettres d’institution d’un conseiller, commissaire et ordonnateur des témoins (9janvier); lettres d’institution de l’appariteur (9 janvier). Tous ces documents se trouvent dans J. Quicherat et les trois traductions françaises dont nous avons parlé plus haut.
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fait dans la précédente séance, en leur demandant avis sur la marche ultérieure à suivre.
Nous leur avons, en outre, fait donner lecture des informations recueillies au pays natal de cette femme et ès autres lieux, ainsi que de diverses notes sur divers points, les unes stipulées dans ces informations, les autres alléguées par la rumeur publique.
Tout cela vu et entendu, lesdits maîtres ont délibéré qu’il serait dressé là-dessus des articles ou propositions en due forme, afin que la matière pût être distinguée d’une manière plus précise et que l’on pût mieux examiner ultérieurement s’il y a motif suffisant d’introduire citation et instance en cause de foi,
Conformément à cet avis, nous avons résolu de faire dresser de tels articles, et avons commis à ce soin certains docteurs notables dans l’un et l’autre droit, pour y pourvoir avec les notaires 1. Ceux-ci, nous obtempérant avec diligence, ont procédé les dimanche, lundi et mardi qui suivirent.
23 JANVIER 1431.
Le mardi 23, au même lieu, comparurent les assesseurs dénommés en la précédente séance
Nous leur avons fait donner lecture des articles rédigés, en leur demandant avis sur la suite. Ces assesseurs
1. Bois-Guillaume et Manchon.
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déclarèrent alors que ces articles étaient rédigés en bonne forme et qu’il convenait de procéder aux interrogatoires correspondant à ces articles. Ensuite ils dirent que nous pouvions et devions procéder à l’enquête préparatoire sur les faits et dits de la prisonnière.
Acquiesçant à leur avis et attendu que nous sommes occupés ailleurs, nous avons délégué à cette enquête le commissaire ci-dessus Jean de la Fontaine.
13 FÉVRIER 1431.
Le mardi 13, au même lieu, présents:
Gilles, abbé, etc., Jean Beaupère, Jacques de Touraine, Nicolas Midi, Pierre Maurice, Gérard Feuillet, Nicolas de Venderès, Jean de la Fontaine, William Heton, Nicolas Couppequêne, Thomas de Courcelles, Nicolas Loyseleur;
Avons mandé les officiers de la cause, savoir: Jean d’Estivet, promoteur: Jean de la Fontaine, commissaire; Guillaume Boisguillaume, Guillaume Manchon, notaires; et J. Massieu, appariteur; lesquels, sur notre requête, ont prêté serment de bien et fidèlement remplir leurs offices.
14, 15, 16 FÉVRIER 1431.
Les mercredi, jeudi, vendredi et samedi suivants, par
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le ministère de maître Jean de la Fontaine, commissaire, assisté de deux notaires, il a été procédé à ladite enquête.
19 FÉVRIER 1431.
Le lundi après les Brandons comparurent, à environ 8 heures du matin, dans notre dite maison d’habitation:
Gilles, abbé de Fécamp; J. Beau père, Jacques de Touraine, N. Midi, Pierre Maurice, Gérard Feuillet, docteurs en théologie; N. de Venderès, Jean de la Fontaine, licenciés en droit canon; G. Haiton, N. Coupequesne, Th. de Courcelles, bacheliers en théologie; Nic. Loyseleur, chanoine de Rouen.
Nous, évêque susdit, avons exposé en leur présence qu’une instruction préalable avait été faite par nos soins contre cette femme pour voir s’il y avait lieu à suivre l’action. Nous avons ensuite fait lire, séance tenante, devant lesdits présents, la teneur des articles et dépositions des témoins contenus dans cette information préalable.
Lesquels conseillers, cette pièce ouïe, en délibérèrent longuement, et, sur leur avis, nous avons prononcé qu’il y avait matière suffisante pour faire livrer la prévenue en cause de foi.
En outre, par égard pour le Saint-Siège apostolique, qui a spécialement institué MM. les inquisiteurs pour connaître des affaires de ce genre, nous avons décidé, de
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l’avis des mêmes assesseurs, que M. l’inquisiteur du royaume serait appelé et requis, pour s’adjoindre, s’il lui plaisait, à nous, dans le procès. Et comme le dit inquisiteur pour lors était absent de cette ville de Rouen, nous avons ordonné que son vicaire, présent à Rouen, serait mandé en son lieu et place.
19 FÉVRIER 1431.
Le même jour, vers quatre heures après midi, comparut audit lieu devant nous, vénérable et discrète personne frère Jean Lemaître, vicaire de M. l’inquisiteur du royaume de France, par lui député pour la métropole et diocèse de Rouen.
Lequel avons sommé et requis de s’adjoindre à nous pour ledit procès, offrant de lui communiquer tout ce qui avait été déjà fait ou se ferait à l’avenir dans la cause. A cela, le vicaire répondit qu’il était prêt à nous montrer sa commission, ou lettres de vicariat, et que, vu la teneur de cette commission, il ferait volontiers, dans la cause, ce qu’il devrait faire pour l’office de la sainte Inquisition.
Il représenta cependant que sa commission s’appliquait uniquement au ressort ou diocèse de Rouen. Or, attendu que, encore bien que le chapitre de Rouen nous eût prêté juridiction et territoire en ce diocèse, cependant le présent procès avait été intenté à raison de notre juridiction comme évêque de Beauvais, par ce motif, ledit
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vicaire a émis ce doute: si sa commission pouvait s’étendre à ta poursuite du présent procès. Sur ce, nous lui avons fait réponse qu’il se rendît de nouveau, le jour suivant, par-devant nous et que d’ici là nous aviserions sur ce point.
20 FÉVRIER 1431.
Le lendemain comparurent au même lieu: Lemaître, Beaupère, Touraine, Midi, Venderès, Maurice, Feuillet, Courcelles, Loyseleur et frère Martin Ladvenu de l’Ordre des frères prêcheurs.
Nous avons exposé en leur présence que, vu la commission du vicaire et ouï l’avis des conseillers auxquels. cette commission a été présentée, nous avions conclu que le vicaire était autorisé par ladite commission à procéder conjointement avec nous.
Néanmoins, pour plus de sûreté en faveur de ce procès, nous avons décidé d’adresser personnellement sommation et requête à l’inquisiteur général de se rendre en ce diocèse afin de nous assister ou de se faire suppléer par un vicaire muni dans ce but de pouvoirs spéciaux.
A quoi frère Lemaître a répondu que, tant pour tranquilliser sa conscience que pour donner une marche plus sûre au procès, il ne consentirait d’aucune façon à s’entremettre en cette affaire, sauf le cas où il recevrait un pouvoir spécial et dans la limite de ce pouvoir. Toutefois il a consenti, en tant qu’il le pouvait et qu’il lui
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était permis, à ce que nous, évêque, procédassions plus outre, jusqu’à ce qu’il eût un avis plus éclairé sur la question de savoir si les termes de sadite commission lui permettaient de s’adjoindre au procès.
Après lequel acquiescement, nous avons derechef offert au vicaire communication des actes de notre procédure. Et les opinions des assistants étant recueillies, avons arrêté que ladite femme serait citée à comparaître devant nous le lendemain mercredi 21 février 1.
21 FÉVRIER 1431.
Le mercredi, vers huit heures du matin, nous évêque, nous sommes rendu à la chapelle royale du château de Rouen, où nous avions cité la prévenue. Là, nous avons pris séance, assisté des révérends pères seigneurs et maîtres [au nombre de 43] 2.
En premier lieu, il a été, devant ces assesseurs, donné lecture des lettres du roi qui nous renvoient la prévenue et des lettres de territoire.
Lecture faite, maître Jean d’Estivet, promoteur, a
1. Suivent la teneur des lettres de vicariat de frère Lemaître et la lettre de P. Cauchon à l’Inquisiteur général, frère Jean Graverend (22 février 1431). Celui-ci répondit de Constance qu’étant légitimement empêché il déléguait frère Jean Lemaître, qui siégea officiellement à partir du 13 mars.
2. Nous omettons, pour abréger, la liste des assistants de Pierre Cauchon, elle varie presque à chaque séance, mais les noms que nous avons déjà transcrits plusieurs fois s’y retrouvent.
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rapporté qu’il avait fait citer la prévenue à comparaître 1.
A l’exhibition de ce rapport, le promoteur a requis qu’il fût procédé à la comparution. Et entre temps ladite femme ayant demandé à ouïr la messe, nous avons exposé aux assesseurs que, de l’avis de notables maîtres avec qui nous en avons conféré, attendu les crimes dont ladite prévenue est diffamée, notamment la difformité de son habillement dans laquelle elle persévère, nous avons cru devoir surseoir à lui accorder la licence par elle demandée d’entendre la messe et d’assister aux divins offices.
[L’exécution de l’exploit atteste que] ladite Jeanne a en effet répondu que volontiers elle comparaîtrait... et répondrait la vérité aux interrogatoires qui seraient à lui faire; qu’elle demandait que, dans cette cause, vous voulussiez bien vous adjoindre des ecclésiastiques de ces parties de France [d’où venait la prévenue, c’est-à-dire docteurs de l’obédience du roi Charles VII].
[Jeanne est introduite par l’huissier Jean Massieu, prêtre.]
Pendant que nous disions ce qui précède, la prévenue a été amenée par l’exécuteur des exploits. Nous avons rappelé qu’elle avait été appréhendée sur le territoire de notre diocèse de Beauvais,... à nous envoyée par le roi,... et citée pour répondre en justice des faits criminels qui lui sont imputés...
C’est pourquoi, désirant, dans cette cause, remplir le devoir de notre office à la conservation et exaltation de
1. Suit la lecture des lettres de citation et de l’exécution de l’exploit.
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la foi catholique, avec le secours favorable de Jésus-Christ, dont la cause est en jeu, nous avons préalablement admonesté et requis ladite Jeanne, alors assise devant nous, que, pour accélérer le procès et pour la décharge de sa propre conscience, elle nous dît pleinement sur ce la vérité sans faux-fuyants ni subterfuges.
Là-dessus, nous avons requis l’accusée de prêter serment sur l’Évangile qu’elle dira la vérité.
RÉPONSE DE JEANNE : J’ignore la matière de l’interrogatoire. Peut-être me demanderez-vous telles choses que je ne dois pas vous dire.
CAUCHON: Jeanne, je vous requiers encore de prêter serment de dire la vérité.
JEANNE: De mon père, de ma mère et des choses que j’ai faites depuis que je pris le chemin de France, volontiers je jurerai. Mais quant aux révélations qui me viennent de Dieu, je n’en ai onques rien dit ni révélé à personne, sinon à Charles mon roi; je n’en dirai pas plus, dût-on me couper la tête, parce que mon conseil secret — mes visions, j’entends — m’a défendu d’en dire rien à personne. Au reste, avant huit jours, je saurai bien si je dois rien vous dire.
CAUCHON : Derechef, nous vous avertissons et requé-
1. L’original emploie ici le style indirect: laquelle Jeanne à cela répondit en ces termes : Je ne sais, etc. Et comme nous lui dîmes :Vous jugerez, etc. Elle répondit de nouveau; Quant à mon père, etc. A cette forma nous substituons le style direct. Seuls les incidents seront présentés sous la forme de récit.
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rons de prêter serment, de dire la vérité dans les choses touchant notre foi.
JEANNE (à genoux et les deux mains posées sur. le missel): Je jure de dire la vérité sur les choses qui me seront demandées et que je saurai concernant la foi.
[La prévenue garde le silence sur la condition susdite, c’est-à-dire qu’elle ne dira ou révélera à personne les révélations à elle faites.]
CAUCHON: Votre nom?
JEANNE: Dans mon pays on m’appelait Jeannette. En France, on m’appelle Jeanne depuis que j’y suis venue.
CAUCHON: Votre surnom?
JEANNE: Du surnom je ne sais mie.
CAUCHON: Votre lieu de naissance?
JEANNE: Je suis née au village de Domrémy, qui est tout un avec Grus; c’est à Grus qu’est la principale église.
CAUCHON: Les noms de vos père et mère?
JEANNE: Mon père s’appelle Jacques d’Arc, et ma mère Isabelle.
CAUCHON: Où avez-vous été baptisée?
JEANNE: A Domrémy.
CAUCHON: Quels ont été vos parrains et marraines?
JEANNE: Le nom de l’un de mes parrains est Jean Lingué; un autre : Jean Barrey. L’une de mes marraines s’appelle Agnès ; une autre Sibylle. J’en ai encore eu d’autres, ainsi que j’ai entendu dire à ma mère.
CAUCHON: Quel prêtre vous a baptisée?
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JEANNE: Messire Jean Minet, à. ce que je crois.
CAUCHON: Vit-il encore?
JEANNE: Oui, j’imagine.
CAUCHON: Votre âge?
JEANNE: Dix-neuf ans, je pense, environ.
[CAUCHON: Que vous a-t-on appris?]
JEANNE: Ma mère m’a appris Pater noster, Ave Maria, Credo. Je n’ai appris ma créance d’aucun autre que de ma mère.
CAUCHON: Dites votre Pater noster 1.
JEANNE: Entendez-moi en confession, je vous le dirai volontiers.
[CAUCHON: Derechef, je vous requiers de dire votre Pater noster.]
[JEANNE: Je ne vous dirai point Pater noster, à. moins que vous ne m’écoutiez en confession.]
[CAUCHON: Une troisième fois, je vous requiers de dire Pater noster.]
[JEANNE: Je ne vous dirai Pater noster qu’en confession . ]
CAUCHON: Volontiers, nous vous donnerons un ou deux notables hommes de la langue de France, devant lesquels vous direz Notre Père.
JEANNE : Je ne leur dirai que s’ils m’entendent en confession.
CAUCHON: Jeanne, défense vous est faite de sortir de la prison à vous assignée sans notre congé, sous peine d’être assimilée à un coupable convaincu d’hérésie.
JEANNE: Je n’accepte pas cette défense. Si je m’é-
1. Cette demande que nous répétons trois fois est ainsi mentionnée: Cumque iterum pluries super lice requiremus eam.
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chappais, nul ne serait en droit de me reprocher d’avoir rompu ou violé ma foi, car je n’ai onques engagé ma foi à personne.
[CAUCHON: Avez-vous à vous plaindre de quelque chose?]
JEANNE: J’ai à me plaindre d’être enchaînée avec chaînes et entraves de fer.
CAUCHON: Ailleurs vous avez tenté plusieurs fois de vous échapper. C’est pour ce motif qu’il a été donné ordre de vous mettre aux fers.
JEANNE: Il est vrai, je l’ai voulu et le voudrais encore, comme il est permis à tout prisonnier de s’échapper.
CAUCHON: Cela étant, nous évêque, pour plus grande sûreté, commettons à la garde de Jeanne noble homme John Gris 1, écuyer du corps de notre seigneurie roi, et, avec lui, Jean Berwoit et Guillaume Talbot, en leur enjoignant de la bien et fidèlement garder, sans permettre à quiconque de conférer avec elle sans notre congé.
Vous, les trois susdits gardes, les mains sur les saints Évangiles, jurez qu’ainsi vous ferez.
Ce que lesdits gardes ont juré.
Finalement, nous avons assigné Jeanne pour comparaître le lendemain jeudi, 8 heures du matin, dans la chambre de parement, au bout de la grande cour du château.
22 FÉVRIER 1431.
[Le jeudi 22 février, dans la chambre de parement, au
1. Ou John Grey.
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bout de la grande salle du château; 47 assesseurs siègent à côté de l’évêque.]
CAUCHON: Révérends Pères, Docteurs et Maîtres, frère Jean Lemaître, vicaire de l’Inquisition, présent à l’audience, a été par nous sommé et requis de s’adjoindre au procès ; à l’offre de lui communiquer tous les actes, ledit vicaire a répondu ne se reconnaître de pouvoirs suffisants que pour le diocèse de Rouen, tandis que la cause se jugeait à raison de notre juridiction de Beauvais et sur son territoire prêté.
C’est pourquoi, afin de ne pas invalider le procès et de tranquilliser sa conscience, il avait différé de s’adjoindre à nous jusqu’à plus ample information ou réception de pouvoirs plus étendus de Monsieur l’inquisiteur. Ledit vicaire, toutefois, a déclaré se prêter volontiers à ce que nous continuassions la procédure sans désemparer.
FR. J. LEMAÎTRE: Ce que vous exposez est la vérité. J’ai approuve et j’approuve, autant que je puis et qu’il dépend de moi, que vous poursuiviez.
[Jeanne est introduite devant l’évêque.]
CAUCHON : Jeanne, nous vous requérons, sous les peines de droit, de répéter le serment prêté hier et de jurer simplement et absolument de répondre avec vérité.
JEANNE: J’ai juré hier. Cela doit suffire.
CAUCHON : Nous vous requérons [derechef] de jurer, attendu que toute personne, fût-ce un prince, requise en matière de foi, ne peut refuser le serment.
JEANNE: Je vous ai fait serment hier. Cela doit bien vous suffire. Vous me chargez trop.
[CAUCHON: Une fois encore, jurez.]
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JEANNE: Je jure de dire la vérité touchant la foi.
Ensuite, l’illustre professeur en sacrée théologie, maître Jean Beaupère, sur l’ordre et commandement de nous [évêque], interroge comme il suit la prévenue:
L’INTERROGATEUR 1 : [Je commence, Jeanne], par vous exhorter à dire, comme vous l’avez juré, la vérité.
JEANNE: Vous pourriez me demander telle chose sur laquelle je vous répondrai la vérité et, de telle autre, je ne la répondrai pas. Si vous étiez bien informés de moi, vous devriez vouloir que je fusse hors de vos mains. Je n’ai rien fait que par révélation.
L’INTERROGATEUR: Quel âge aviez-vous en quittant la maison paternelle?
JEANNE: Je ne sais.
L’INTERROGATEUR : Dans votre jeune âge, aviez-vous appris quelque art ou métier?
JEANNE: Oui, à coudre et à filer. Pour coudre et filer je ne crains femme de Roue n.
[L’INTERROGATEUR: N’êtes-vous pas sortie une fois de la maison de votre père?]
JEANNE: Oui-da, par peur des Bourguignons, je partis de la maison de mon père et m’en fus en la ville de Neuf-château, en Lorraine, chez une femme qu’on appelait la Rousse. J’y demeurai quinze jours..
1. « Selon l’usage et comme l’indiquent divers témoignages du procès de revision, outre l’évêque et l’interrogateur spécial nommé par lui, les assesseurs, particulièrement les six docteurs de l’Université de Paris, interrogeaient Jeanne. En général, les procès-verbaux du procès de condamnation ne précisent point par qui sont faites les questions adressées à Jeanne. Dès lors il est entendu que, dans tout le cours des interrogatoires, cette rubrique : l’interrogateur, pourra désigner, en même temps que l’interrogateur attitré, des interrogateurs quelconques. » (Note de M. J. Fabre.)
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[L'INTERROGATEUR : Que faisiez-vous chez votre père ? ]
JEANNE: Chez mon père, je faisais le ménage. J e n'allais [guère] aux champs avec les brebis et autres bêtes 1.
L'INTERROGATEUR: Vous confessiez-vous tous les ans ?
JEANNE : Oui, à mon propre curé, et quand le curé était empêché, à un autre prêtre. Quelquefois aussi, deux ou trois fois, je pense, je me suis confessée à des religieux mendiants. C'était à Neufchâteau. Je communiais à la fête de Pâques.
L'INTERROGATEUR : [Communiez-vous] aux autres fêtes ?
JEANNE: Passez outre.
[L'INTERROGATEUR: Quand avez-vous commencé à entendre des voix ? ]
JEANNE: J'avais treize ans quand j'eus une voix de Dieu pour m'aider à me bien conduire. La première fois j'eus grand'peur. Cette voix vint sur l'heure de midi. pendant l'été, dans le jardin de mon père.
[L'INTERROGATEUR: Étiez-vous à jeun ?]
JEANNE: J'étais à jeun.
[L'INTERROGATEUR : Aviez-vous jeûné la veille ?]
JEANNE: Je n'avais pas jeûné la veille 2 ?
[L'INTERROGATEUR : De quel côté entendîtes-vous la voix ?]
JEANNE: J'ai entendu cette voix à droite, du côté de
1. On reviendra plus loin sur cette question, que le texte donne ici d'une façon un peu obscure.
2. Je suis ici l'interrogatoire d'après M. J. Fabre. Le procès-verbal omet les mots: et tunc erat jejuna qu'on trouve dans l'extrait du procès-verbal du 22 février à la suite de l'article 10 du réquisitoire. Le texte de J. Quicherat est fautif, il omet non dans cette phrase: et ipsa Johanna non jejunaverat die praecedenti, Vallet de Viriville, p. 36, a traduit: j'avais jeûné la veille. Sainte-Beuve avait également adopté cette traduction.
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l'église, et rarement elle est venue à moi sans être accompagnée d'une grande clarté. Cette clarté vient du même côté que la voix, et il y a ordinairement une grande clarté. Quand je vins en France, j'entendais souvent la voix 1.
L'INTERROGATEUR: Comment voyiez-vous cette clarté, puisqu'elle se produisait de côté ?
JEANNE ne répond rien et passe à autre chose. Puis elle dit: Si j'étais dans un bois, j'entendrais bien ces voix venir.
L'INTERROGATEUR : Comment était la voix ?
JEANNE: Il me semble que c'était une bien noble voix, et je crois qu'elle m'était envoyée de la part de Dieu. A la troisième fois que je l'entendis, je reconnus que c'était la voix d'un ange. Elle m'a toujours bien gardée.
L'INTERROGATEUR: Pouviez-vous la comprendre ?
JEANNE: Je l'ai toujours bien comprise.
L'INTERROGATEUR : Quel enseignement vous donnait la voix pour le salut de votre âme ?
JEANNE: Elle m'enseignait à me bien conduire et à fréquenter les églises. Elle m'a dit qu'il était nécessaire que je vinsse en France.
L'INTERROGATEUR : De quelle sorte était cette voix ?
JEANNE: Vous n'en aurez pas davantage aujourd'hui sur cela.
[L'INTERROGATEUR: La voix parlait-elle souvent ?]
JEANNE: Deux ou trois fois par semaine elle m'exhortait à partir pour la France.
[L'INTERROGATEUR: Votre père savait-il votre départ?]
JEANNE :Mon père ne sut rien de mon départ. La voix
1. L'extrait du procès-verbal porte magnam vocem audiebat au lieu de illam vocem audiebat.
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me pressait toujours et je ne pouvais plus durer où j’étais.
[L’INTERROGATEUR: Que vous disait la voix?]
JEANNE: Elle me disait que je ferais lever le siège d’Orléans.
[L’INTERROGATEUR: Que disait-elle encore?]
JEANNE.: Elle me disait d’aller trouver Robert de Baudricourt, capitaine, et qu’il me donnerait des gens pour cheminer avec moi; car j’étais pauvre fille, ne sachant ni chevaucher, ni mener guerre.
[L’INTERROGATEUR: Continuez.]
JEANNE: J’allai chez mon oncle et lui dis que je voulais demeurer chez lui pendant quelque peu de temps, et j’y demeurai à peu près huit jours. Pour lors je dis à mon oncle qu’il me fallait aller à Vaucouleurs, et mon oncle m’y conduisit. Quand je fus à Vaucouleurs, je reconnus le capitaine 1, quoique je ne l’eusse onques vu auparavant; ce fut par le moyen de ma voix qui me dit que c’était lui. Je dis alors au capitaine qu’il fallait que je vinsse en France. Deux fois il me repoussa et rejeta; mais la troisième fois il me reçut et me donna des hommes, Aussi bien la voix m’avait dit que cela serait ainsi,
[L’INTERROGATEUR: Parlez-nous touchant le duc de Lorraine.]
JEANNE: Le duc de Lorraine manda qu’on me conduisît vers lui. J’y fus et je lui dis que je voulais aller en France. Le duc m’interrogea sur la recouvrance de sa santé. Mais moi je lui dis que de cela je ne savais mie.
[L’INTERROGATEUR: Que dites-vous au duc sur le fait de votre voyage?]
1. Robert, sire de Baudricourt.
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JEANNE: Je ne lui fis pas de grandes communications sur le fait du voyage. Je lui demandai de me donner son fils 1 avec des gens pour m’accompagner en France, et que je prierais Dieu pour sa santé. J’étais allée vers le duc sans sauf-conduit. De chez lui je revins à Vaucouleurs.
[L’INTERROGATEUR : En quel équipage avez-vous quitté Vaucouleurs?]
JEANNE: De Vaucouleurs je m’en fus avec un habillement d’homme, portant une épée que m’avait donnée le capitaine, sans autres armes. J’avais pour mon escorte un chevalier, un écuyer et quatre serviteurs. Je gagnai Saint-Urbain où je pris gîte à l’abbaye. Sur ma route, je rencontrai Auxerre et y entendis la messe à la cathédrale.
[L’INTERROGATEUR: Entendiez-vous vos voix pendant votre voyage?]
JEANNE: J’avais alors souvent mes voix avec celle que j’ai déjà dite.
[L’INTERROGATEUR: Dites-nous par quel conseil vous prîtes l’habit d’homme?]
[JEANNE : Passez outre.]
[L’INTERROGATEUR Mais répondez donc?]
[JEANNE : Passez outre.]
[L’INTERROGATEUR: Est-ce un homme qui vous le conseilla?]
JEANNE : De cela je ne charge homme quelconque 2.
1. C’est-à-dire son beau-fils, René d’Anjou.
2. Le texte relate ainsi cette partie de l’interrogatoire : « Item requise de déclarer par quel conseil elle avait pris l’habit d’homme, à cela elle refusa à plusieurs reprises de répondre. Finalement elle dit que là-dessus elle ne donnait de charge à personne; et elle varia plusieurs fois. »
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L’INTERROGATEUR : Que dit Baudricourt, le jour de votre départ?]
JEANNE : Robert de Baudricourt fit jurer à ceux qui m’accompagnaient de bien et sûrement me conduire. A moi, il me dit : « Va », et au moment du départ: « Va, et advienne que pourra »!
[L’INTERROGATEUR: Que savez-vous du duc d’Orléans qui est prisonnier en Angleterre?]
JEANNE: Je sais que Dieu aime le duc d’Orléans. J’ai eu plus de révélations sur son fait que touchant homme qui vive, excepté mon seigneur le roi.,
[L’INTERROGATEUR: Dites maintenant pourquoi vous avez pris un habillement d’homme?]
JEANNE: Il a fallu changer mon habillement de femme et m’habiller en homme.
[L’INTERROGATEUR : Votre conseil vous l’a-t-il dit?]
JEANNE: Je crois que mon conseil, en cela, m’a bien avisée.
[L’INTERROGATEUR : Que fîtes-vous à l’arrivée à Orléans?]
JEANNE: J’ai envoyé une lettre aux Anglais qui étaient devant Orléans. Elle leur disait qu’ils partissent, comme il est porté en la copie de ladite lettre qui m’a été lue en cette ville de Rouen. Sauf deux ou trois mots qui sont dans la copie et pas dans la lettre. Ainsi est dit dans la copie: « Rendez à la Pucelle »; il faut y mettre «Rendez au roi ». Il y a aussi ces mots: « corps pour corps » et « chef de guerre », qui n’étaient pas dans ma lettre à moi 1.
1. Cf. J. Quicherat, Procès, t. I, p. 55, note 2. Jeanne avait dicté sa lettre, et sans doute son secrétaire aura ajouté ces mots à son insu. La concordance des copies citées par les hommes du parti français et par les hommes du parti anglais témoigne que la copie lue à Jeanne n’avait pas été falsifiée.
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[L’INTERROGATEUR : Racontez ce qui est du fait de la rencontre avec votre prétendu roi.]
JEANNE: J’arrivai sans empêchement auprès de mon roi. Étant au village de Sainte-Catherine de Fierbois, je commençai par envoyer au château de Chinon, où était le roi. J’y fus’ à midi et me logeai dans une hôtellerie. Après le dîner, j’allai vers le roi, qui était dans le château .
[L’INTERROGATEUR : Qui vous montra le roi?]
JEANNE : Quand j’entrai dans la chambre du roi, je le reconnus entre les autres, par le conseil et révélation de ma voix, et lui dis que je voulais aller faire la guerre aux Anglais.
L’INTERROGATEUR: Lorsque la voix vous désigna votre roi, y avait-il quelque lumière?
JEANNE: Passez outre.
L’INTERROGATEUR : Y avait-il là quelque ange au-dessus de votre roi?
JEANNE: Épargnez-moi; passez outre.
[L’INTERROGATEUR: Répondez donc.]
JEANNE: Plus d’une fois, avant que mon roi me mît en œuvre, il eut des révélations et de belles apparitions.
L’INTERROGATEUR : Quelles révélations et apparitions a eues votre roi?
JEANNE : Ce n’est pas moi qui vous le dirai. Ce n’est pas encore à répondre. Envoyez vers le roi, et il vous le dira.
1. Au procès de réhabilitation, les dépositions des témoins, notamment celle de Dunois, nous apprennent que Jeanne dut attendre deux jours avant d’être admise devant le roi.
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[L’INTERROGATEUR : Comptiez-vous être reçue par le roi?]
JEANNE: La voix m’avait promis que le roi me recevrait aussitôt après ma venue. Ceux de mon parti reconnurent bien que cette voix m’avait été envoyée de par Dieu; ils ont vu et reconnu [la voix], je le sais bien.
[L’INTERROGATEUR: De qui parlez-vous?]
JEANNE: Mon roi et plusieurs autres ont vu et entendu les voix venant à moi; là était Charles de Bourbon avec deux ou trois autres.
[L’INTERROGATEUR : Entendez-vous souvent la voix?
JEANNE : Il n’est pas de jour que je ne l’entende, et aussi en ai bien besoin.
[L’INTERROGATEUR : Que lui demandiez-vous?]
JEANNE : Je ne lui ai jamais demandé autre prix final que le salut de mon âme.
[L’INTERROGATEUR : La voix vous encourageait-elle à suivre l’armée?]
JEANNE : Ma voix m’a dit que je persistasse devant Saint-Denys en France. J’y voulais rester. Mais, contre ma volonté, les seigneurs m’emmenèrent. Si pourtant je n’eusse été blessée, je ne me fusse retirée.
[L’INTERROGATEUR : Où fûtes-vous blessée?]
JEANNE : C’est dans les fossés de Paris, quand j’y vins de Saint-Denys, que je fus blessée. En cinq jours je me trouvai guérie.
[L’INTERROGATEUR : Qu’avez-vous entrepris contre Paris?]
JEANNE: Je fis faire une démonstration — en français escarmouche — devant la ville de Paris.
L’INTERROGATEUR: Était-ce jour de fête?
JEANNE : Je crois bien qu’oui.
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L’INTERROGATEUR : Était-ce bien fait d’attaquer un jour de fête ?
JEANNE : Passez outre.
Ceci ayant eu lieu, estimant que c’en était assez pour ce jour, nous, évêque, avons remis l’affaire au lendemain samedi, huit heures du matin.
Étant petite fille, j’ai connu Jeannette. Son père et sa mère étaient d’honnêtes laboureurs, gens de bonne renommée et bons catholiques. Je ne sais rien que par ouï-dire sur ses parrains et marraines, parce qu’elle avait quatre ans de plus que moi 2.
Étant petites filles, Jeannette et moi demeurions volontiers ensemble chez son père. C’était un grand plaisir de coucher dans le même lit. Jeannette était bonne, simple et douce. Elle allait volontiers à l’église. Les gens lui disaient qu’elle y allait trop dévotement, et sur ce elle avait honte. J’ai ouï dire au curé de son temps qu’elle se confessait souvent. Elle s’occupait comme les autres petites filles. Au logis, elle faisait le ménage et
1. C’était l’amie préférée de Jeanne; son interrogatoire, traduit ici, est de l’année 1456, au procès de réhabilitation. Pour ces interrogatoires des témoins cités au procès de 1456 je ferai un usage constant de la traduction de M. J. Fabre, voulant, ainsi que lui, « donner à chaque déposition la forme d’un exposé suivi et capable d’intéresser le lecteur ». Toutefois j’ai cru pouvoir, en adoptant le même ordre logique d’exposition, employer des tournures et des expressions qui m’ont semblé préférables.
2. Ce point est inexact, puisque Hauviette avait 45 ans en 1456 et que Jeanne, qui en accusait dix-neuf en 1431, aurait eu alors 44,
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elle filait. Maintes fois je l’ai vue garder les bêtes de son père.
Il y avait chez nous un arbre que, depuis l’ancien temps, on nommait l’arbre des Dames. Les vieilles gens disaient qu’il était hanté des dames appelées fées. Cependant, je n’ai jamais ouï citer personne qui ait vu les fées.
Les petits du village, filles et garçons, avec du pain et des noix, allaient à l’arbre des Dames et à la Fontaine-des-Groseilliers, le dimanche de Laetare Jerusalem, appelé le dimanche des Fontaines.
J’ai souvenance d’y être allée avec Jeannette, qui était ma camarade, et d’autres filles. Nous mangions, nous courions et nous jouions.
Il arriva que Jeannette s’en fut à Neufchâteau. Je puis jurer qu’elle y fut toujours avec son père et sa mère. Moi aussi j’étais alors à Neufchâteau, et je ne cessai pas de la voir,
Quand Jeannette s’en fut pour toujours de chez nous, elle ne m’avisa point de son départ, je ne le sus qu’après; et je pleurai fort. Elle était si bonne et je l’aimais tant!
Les parents de Jeanne la Pucelle étaient de bons chrétiens, considérés de tout le monde. Elle avait eu plusieurs parrains et marraines. Jean More!, de Greux, était son parrain; Jeannette, femme de Thévenin, de Domrémy, et Edite, veuve de Jean Barrey, demeurant à Frébecourt, près de Domrémy, étaient ses marraines.
Nos deux maisons, celle de mon père et celle du père d’Arc, se touchaient. Je connaissais bien Jeannette.
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Souvent nous filions ensemble et faisions de jour ou de nuit le ménage ensemble. Elle avait été nourrie dans la foi chrétienne et formée aux bonnes moeurs. Elle aimait à aller souvent à l’église. Elle donnait l’aumône avec l’argent du père d’Arc. Elle était bonne, simple, pieuse, si pieuse que ses compagnes et moi lui disions qu’elle l’était trop. Elle allait à confesse volontiers. Je l’ai vue à genoux devant M. le curé plusieurs fois.
Elle était courageuse au travail et à maintes besognes. Jeannette filait, faisait le ménage, allait à la moisson et à la saison, quand c’était son tour, gardait quelquefois les bêtes, sa quenouille à la main.
Il y avait chez nous un arbre qu’on appelait aux Loges-les-Dames. C’est un arbre bien ancien. Les vieilles l’ont toujours vu là où il est. Chaque année, au printemps, particulièrement le dimanche de Laetare Jerusalem, dit le dimanche des Fontaines, cet arbre était un lieu de rendez-vous. Filles et garçons y venaient en bande, apportant de petits pains. J’y fus souvent avec Jeannette. Nous mangions sous l’arbre, puis nous allions boire à la Fontaine-des-Groseilliers. Que de fois nous avons mis la nappe sous l’arbre et mangé ensemble! Après cela, on jouait, on dansait. C’est encore de même aujourd’hui; nos enfants font comme nous faisions.
En un temps, tous ceux de Domrémy s’enfuirent à Neufchâteau avec leurs bêtes. Jeannette fit comme tout le monde. Elle fut à Neufchâteau avec son père et sa mère. Tout le temps, elle fut en leur compagnie et repartit avec eux. Je le sais bien, car j’y étais.
Plus tard, elle voulut aller à Vaucouleurs. Elle dit à Durand Laxart, son oncle, qui demeurait à Burey-lePetit, de la demander à son père et à sa mère pour
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soigner sa tante. En quittant Domrémy, elle me dit: « Adieu, Mengette, je te recommande à Dieu. »
Depuis mon premier âge, j’ai toujours connu le père et la mère de Jeannette. Pour Jeannette, je l’ai connue, quand j’étais petite fille, aussi longtemps qu’elle demeura chez ses parents. C’était une brave fille, bonne, chaste, pieuse, craignant Dieu, donnant l’aumône, faisant le bien. Elle accueillait les pauvres; elle les faisait coucher dans son lit et elle, elle allait au coin du foyer. Elle ne dansait pas. Nous, ses compagnes, nous la grondions de cela. Elle aimait le travail, filait, cultivait la terre avec son père, faisait le ménage et quelquefois gardait les bêtes.
On ne la voyait pas par les chemins ; elle était le plus souvent dans l’église à prier. Elle aimait les lieux de dévotion et allait de temps en temps à la chapelle de Notre-Dame de Bermont. Je l’ai vue souvent se confesser; car il faut dire qu’elle était ma commère, ayant tenu au baptême mon fils Nicolas. Souvent je l’accompagnais et je la voyais aller à confesse, dans l’église, aux pieds de messire Guillaume, alors curé.
Quand le château était en prospérité, les seigneurs du village et leurs dames allaient prendre du bon temps aux Loges-les-Dames. Le dimanche de Laetare, que nous appelons aussi le dimanche des Fontaines, et certains autres jours, dans la belle saison, ils amenaient avec eux garçons et filles. Je le sais bien, puisque Pierre de I3our-iemont, seigneur du village, et sa femme, qui était de
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France, m’y ont conduite avec les autres petites filles du village à divers jours du printemps, et notamment le dimanche des Fontaines. Ce dimanche-là, toute la jeunesse du village, garçons et filles, va à l’arbre jouer et danser. Jeannette venait danser et jouer avec nous. Comme nous, elle portait son petit pain, et puis s’en venait boire à la Fontaine-des-Groseilliers. Aujourd’hui, on va encore à l’arbre des Dames, et petits pains, jeux et danses, tout est resté de mode.
Lors d’un passage d’hommes d’armes, Jeannette s’enfuit à Neufchâteau avec son père et sa mère, ses frères et ses soeurs, emmenant leurs bêtes menacées. Mais son séjour à Neufchâteau ne dura pas longtemps. Elle revint à Domrémy avec son père. Ce que je vous dis là, je l’ai vu. Elle ne voulait pas rester à Neufchâteau et disait qu’elle aimerait mieux demeurer à Domrémy.
C’est Durand Laxart qui amena Jeannette à Robert de Baudricourt. Voici un propos de Durand que j”ai entendu : « Jeannette, disait-il, m’e pria de dire à son père qu’il fallait qu’elle vînt assister ma femme en couches, afin d’avoir ainsi moyen de se faire conduire par moi à messire Robert. »
C’est tout ce que je sais.
[Cette déposition nous fournit le détail suivant:]
Elle (Jeanne) ne jurait jamais, et, pour affirmer, elle se contentait de dire « sans manque ». Elle n’était pas danseuse, et maintes fois, tandis que les autres chantaient et dansaient, elle allait prier.
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[Le témoin confirme tous les détails donnés et presque dans les mêmes termes; puis il ajoute :]
Elle (Jeanne) était si excellente fille que, dans le village, tout le monde l’aimait.
Elle connaissait sa croyance et savait son Pater et son Ave aussi bien qu’aucune de ses pareilles. Ses parents n’étaient guère riches, Jeannette vivait honnêtement selon leur condition.
Je suis témoin que Jeannette allait volontiers et souvent à la chapelle dite l’Hermitage de la bienheureuse Marie de Bermont, près de Domrémy. Tandis que ses parents la croyaient dans les champs, à la charrue ou ailleurs, elle était là. Quand elle entendait sonner la messe et qu’elle était aux champs, elle rentrait au village et se rendait à l’église pour ouïr messe. Je l’affirme, car je l’ai vu.
Plus tard, quand Jeannette partit de la maison de son père, elle alla deux ou trois fois à Vaucouleurs parler au bailli. J’ai ouï dire que Monseigneur Charles, alors duc de Lorraine, voulut la voir et lui donna un cheval noir,
Je n’ai plus rien à déclarer, sinon qu’au mois de juillet je fus à Châlons, au moment où il se disait que le roi allait à Reims se faire sacrer. Je trouvai Jeanne à Châlons et elle me fit cadeau d’une veste rouge qu’elle avait portée.
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[Le témoin ajoute les détails qui suivent à ceux que nous savons déjà:]
Du départ de Jeannette pour Vaucouleurs, je ne sais rien. Mais je tue rappelle une chose. Au temps où elle avait en tête de quitter le village, Jeannette me dit: « Compère, si vous n’étiez Bourguignon, je vous dirais une chose. » J’ai pensé que c’était une idée de mariage avec un garçon de ses camarades d’enfance.
Plus tard, j’ai revu Jeannette à Châlons. Je m’y trouvai avec quatre habitants de Domrémy. Elle disait qu’elle ne craignait que la trahison.
[Aux détails que nous connaissons, le témoin ajoute ceux-ci:]
Étant petit garçon, je suis allé plusieurs fois avec Jeannette en pèlerinage à l’Hermitage de la bienheureuse Marie-de Bermont. Elle y allait presque chaque samedi avec une de ses soeurs; elle apportait des cierges et donnait avec joie pour Dieu ce qu’elle pouvait donner... Elle était toute bonne.
Sur le départ de Jeanne pour Vaucouleurs, je ne sais rien. Mais un jour, la veille de la Saint-Jean-Baptiste, elle me dit: « Il y a, entre Coussey et Vaucouleurs, une pucelle qui, avant qu’il soit un an, fera sacrer le roi de France. » En effet, l’année d’après, le roi fut sacré à Reims.
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J’étais petit garçon quand Jeannette était petite fille et je la voyais souvent. Nous allions ensemble à la charrue du père d’Arc ou dans les prés et les pâturages, avec d’autres petites filles. Souvent, tandis que nous jouions, Jeannette se tirait à part et parlait à Dieu. D’autres et moi nous la plaisantions là-dessus. Notre curé la citait comme se confessant volontiers.
[Le témoin confirme le détail précédent:]
Jeannette, dit-il, apportait des cierge s et était très dévote à Dieu et à la sainte Vierge, si bien que mes camarades et moi, qui alors étions jeunes, nous nous moquions d’elle à cause de sa dévotion. Jeanne était bonne travailleuse. Elle veillait à la nourriture des bestiaux, s’occupait volontiers de ceux de son père, filait, faisait le ménage, allait à la charrue, bêchait et, son tour venu, gardait les bêtes. Je me souviens d’avoir entendu dire par feu notre curé de ce temps-là, messire Guillaume Fronte, que Jeannette était une bonne catholique et ..qu’il n’avait jamais vu ni ne possédait meilleure qu’elle dans la paroisse.
J’ai connu Jeannette depuis le temps où j’ai pu me connaître moi-même. Elle était bonne, honnête, simple, ne fréquentant que les filles et les femmes honnêtes,
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allant souvent à l’église et à confesse. A mon avis, il n’y avait pas de meilleure qu’elle dans le village.
Je fus à Neufchâteau avec Jeannette. Je l’y vis toujours avec son père et sa mère, sauf que, pendant trois ou quatre jours, ses parents étant présents, Jeannette aida l’hôtesse chez qui ils étaient logés. Cette hôtesse était une honnête femme de Neufchâteau, nommée la Rousse. Je sais bien que Jeanne et ses parents ne restèrent à Neuf-château que quatre ou cinq jours, en attendant la disparition des gens de guerre. Jeannette rentra à Domrémy avec son père et sa mère.
Lorsque Jeannette s’en fut, je la vis passer devant la maison de mon père, avec un oncle à elle nommé Durand Laxart. Elle dit à mon père : « Adieu, je vais à Vaucouleurs. » Plus tard, je sus qu’elle partait pour France.
C’est tout ce que je sais.
J’ai été élevé avec Jeannette... J’ai éprouvé sa bonté, car, étant tout petit, je fus malade et Jeannette m’assista. Quand les cloches sonnaient, Jeannette se signait et s’agenouillait. Elle n’était pas une paresseuse...
Le père de Jeanne, tel que je l’ai vu et connu, était un brave laboureur. Bien des fois j’ai vu Jeanne dans sa jeunesse, avant qu’elle quittât la maison de son père.
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Elle fut toujours une brave fille, de moeurs honnêtes, bonne catholique, assidue à l’église, aimant le pèlerinage de la chapelle de Bermont et se confessant presque chaque mois. J’ai ouï attester par plusieurs habitants de Domrémy ce que j’avance et je l’ai constaté dans une enquête à laquelle je procédai jadis avec le prévôt d’Andelot.
En effet, en qualité de tabellion, je fus chargé d’informer de par messire Jean de Torcenay, chevalier, alors bailli de Chaumont, muni des pouvoirs et lettres commissoires de Henri VI, soi-disant roi de France et d’Angleterre. J’étais associé pour ce faire à feu Gérard Petit, prévôt d’Andelot. Nous avions mandat d’enquérir sur le fait de Jeanne la Pucelle, alors détenue en prison, était-il dit, dans la ville de Rouen, Feu Gérard et moi enquêtâmes avec la diligence convenable, et nous nous mîmes à même de pouvoir produire, sur les points marqués, à peu près douze ou quinze témoins pour attester la vérité de notre information. Notre information fut certifiée devant Simon de Thermes ou (Simon de Charmes), écuyer, lieutenant du capitaine de Montelair; car nous étions suspects; on nous en voulait de ne l’avoir pas faite mauvaise. Ledit lieutenant manda à messire Jean, bailli de Chaumont, que les faits consignés dans l’information faite par le prévôt et par moi étaient vrais. Ce que voyant, le bailli déclara que nous étions des traîtres armagnacs 1.
1. Le tabellion Bailly dit vrai et sa déposition est confirmée par celles de Michel Lebuin, et de Jean Jacquard, tous deux de Domrémy. D’après Lebuin, les enquêteurs « ne trouvèrent sur le fait de Jeanne rien qui fût à reprendre » : d’après Jacquard, les enquêteurs « ne forçaient personne ». Néanmoins il dit que lesdits commissaires durent se retirer prudemment s par crainte des gens de Vaucouleurs s Bailly n’avait pas conservé son information ni même une copie et Cauchon, après avoir fait lire, dans la séance du 13 janvier 1431, ces mémoires et documents, semble les avoir fait disparaître. Les assesseurs qui, ultérieurement, firent partie du tribunal n’en eurent pas connaissance et ne la réclamèrent pas. C’étaient gens accommodants. Le procès-verbal officiel ne contient rien au sujet de ces informations de 1430.
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Jeannette est née à Domrémy de Jacques d’Arc et d’Isabellette. Les deux époux étaient de bons catholiques et d’honnêtes laboureurs, estimés de tout le monde. Jeannette fut baptisée à Saint-Remy, l’église paroissiale du village... Depuis le premier âge, dès qu’elle eut connaissance jusqu’à son départ de la maison de son père, Jeannette fut une fillette bonne, chaste, simple, réservée, ne jurant ni Dieu, ni ses saints, craignant Dieu, fréquentant l’église et allant à confesse. Je sais bien ce que je dis, car en ce temps-là j’étais marguillier de l’église de Domrémy, et souvent je voyais Jeannette y venir à la messe ou aux complies.
Lorsque je manquais de sonner les complies, elle me reprenait et me grondait, disant que ce n’était pas bien fait. Elle m’avait même promis de me donner de la laine de ses moutons 1, à condition que je sonnerais exactement.
1. Lanas (ms. du fonds Notre-Dame) tandis que le ms. Bibi. nationale, n° 5970, porte Lunas; ce seraient alors des gâteaux ronds en forme de lunes.
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Il y a chez nous un arbre qu’on appelle communément l’arbre des Dames. J’ai vu une dame châtelaine de notre village, la femme du seigneur Pierre de Bourlemont, ainsi que la mère dudit seigneur, aller quelquefois s’y promener. Elles emmenaient avec elles leurs demoiselles et quelques jeunes filles du village. On emportait du pain, des oeufs, du vin. Au printemps et le dimanche Laetare, que nous appelons dimanche des Fontaines, filles et garçons ont coutume d’aller à l’arbre des Dames et aux Fontaines. Ils emportent des petits pains, et mangent sous l’arbre, et s’amusent, et chantent, et dansent. Jeannette, en ses jeunes ans, allait quelquefois, en compagnie des autres fillettes, à l’arbre des Dames et à la Fontaine-des-Groseilliers, pour courir et danser avec ses compagnes.
…Pour ma part, j’ai confessé Jeanne trois fois en carême et une autre fois pour une fête. C’était une bonne enfant, craignant Dieu. A l’église, on la voyait tantôt prosternée devant le Crucifix, tantôt les mains jointes, le visage et les yeux levés vers le Christ ou la sainte Vierge.
…Plusieurs fois j’ai ouï dire par Guillaume Fronte, en son vivant curé de Domrémy, que Jeannette était une bonne et simple fille, dévote, bien éduquée, craignant
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Dieu, telle enfin qu’il n’y avait pas sa pareille dans le village. Elle lui confessait souvent ses péchés. Le même curé me disait que, si Jeannette eût eu de l’argent, elle le lui aurait donné pour faire dire des messes. Chaque jour, quand il était à l’autel, elle assistait à la messe.
…Quelquefois, quand les cloches du village sonnaient complies, elle se mettait à genoux et disait pieusement ses oraisons. C’était une fille bonne et sage.
... Jeannette était une fille bien élevée, simple, douce et pieuse. Elle aimait à se confesser. Elle aimait aussi à fréquenter les églises, particulièrement l’église paroissiale où je la voyais souvent. Elle faisait le ménage et filait, ainsi que font nos fillettes. Tantôt elle allait à la charrue avec son père; tantôt, quand venait le tour de son père, elle gardait les bêtes.
Jeanne avait bon naturel; elle était pieuse, patiente, charitable. Elle aimait aller à l’église, était exacte à se confesser, faisait l’aumône aux pauvres toutes les fois qu’elle le pouvait. Je parle de ce que j’ai vu soit à Domrémy, soit à Burey-le-Petit, dans ma maison, où Jeanne demeura l’espace de six semaines. Elle était laborieuse,
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filait, conduisait la charrue, gardait les bêtes et s’acquittait des autres besognes revenant aux femmes.
J’allai la prendre au logis de son père et l’emmenai chez moi. Elle me disait vouloir aller en France, vers le dauphin, pour le faire couronner. « N’a-t-il pas été dit jadis, me disait-elle, que la France serait désolée par une femme et puis devait être rétablie par une femme? »Elle me demanda d’aller dire au sire Robert de Baudricourt de la faire conduire là où était monseigneur le dauphin. Robert me dit à plusieurs reprises : « Ramenez-la au logis de son père et donnez-lui des soufflets. »
Quand elle vit que Robert ne la voulait pas faire mener vers le dauphin, Jeannette prit des habits à moi et me dit qu’elle voulait partir. Elle partit et je fus avec elle jusqu’à Saint-Nicolas. De là, munie d’un sauf-conduit, elle fut amenée auprès du seigneur Charles, pour lors duc de Lorraine. Le duc la vit, lui parla et lui donna quatre francs qu’elle me montra.
Jeannette étant revenue à Vaucouleurs, les gens de Vaucouleurs lui achetèrent des vêtements d’homme, des chaussures et tout un équipement de guerre. En même temps, Alain de Vaucouleurs et moi, nous lui achetâmes un cheval coûtant douze francs, dont nous prîmes la dette à notre charge, mais que fit ensuite payer le sire de Baudricourt. Cela fait, Jean de Metz, Bertrand de Poulengy, Colet de Vienne et Richard l’archer, avec deux serviteurs de Jean et de Bertrand, conduisirent Jeannette au lieu où était le dauphin. Je ne la revis qu’à Reims, au sacre du roi.
Tout ce que je vous ai dit, je l’ai dit jadis au roi.
C’est là tout ce que je sais.
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Quand Jeanne vint à Vaucouleurs, elle logea en ma maison. C’était, il me semble, une très bonne fille. Elle travaillait avec ma femme et allait volontiers à l’église. Je l’ai entendue dire des paroles comme celles-ci: « Il faut que j’aille vers le gentil dauphin. C’est la volonté de mon Seigneur, le roi du ciel, que j’aille à lui. C’est de la part du Roi du ciel que je me suis ainsi présentée. Dussé-je aller sur mes genoux, j’irai. »
Quand Jeanne vint en mon logis, elle portait une robe rouge...
Au moment où elle s’apprêtait à partir, on lui disait: « Comment pourrez-vous faire un semblable voyage, il se rencontre gens de guerre en tous lieux? » Elle répondait: « Je ne crains pas les gens de guerre, car j’ai mon chemin tout aplani; et, s’il se rencontre des hommes d’armes, j’ai Dieu, mon Seigneur, qui saura bien me frayer la route pour aller jusqu’à messire le dauphin. Je suis née pour ce faire. »
J’ai vu Jeanne pour la première fois quand elle s’en lut de chez son père et que Durand Laxart l’amena chez nous. Elle voulait aller trouver le dauphin. Je l’ai trouvée simple, bonne, douce, fille de bon naturel et de bonne conduite. Elle allait volontiers à la messe et à confesse, Je puis le dire, car je l’ai menée à l’église et l’ai vue se confesser à messire Jean Fournier, qui était pour lors
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curé de Vaucouleurs. Jeanne aimait à filer et filait bien. Je nous revois encore, filant ensemble, chez moi.
Jeanne a demeuré environ trois semaines dans notre logis, en plusieurs fois. Elle fit parler ai sire Robert de Baudricourt, capitaine de Vaucouleurs, pour qu’il la menât où était le dauphin. Sire Robert refusa, Un jour, j’aperçus le capitaine Robert qui venait chez nous en compagnie de messire Jean Fournier, notre curé. Ils virent Jeanne à part. Ensuite j’interrogeai Jeanne et elle me raconta ce qui s’était passé. Le curé avait apporté son étole; et, en présence du capitaine, il l’avait adjurée, disant: « Si tu es chose mauvaise, va-t’en; situ es chose bonne, approche. » Pour lors Jeanne se traîna vers le prêtre et resta à ses genoux. Toutefois elle disait que le curé n’avait pas bien fait, vu qu’il la connaissait, l’ayant ouïe en confession.
Comme Robert n’était pas disposé à la conduire au roi, Jeanne me dit: « Bon gré, mal gré, il faut que j’aille trouver le dauphin. Ne savez-vous pas la prophétie qui dit que la France sera perdue par une femme et sera relevée par une pucelle des marches de Lorraine? » Je me rappelai cette prophétie et demeurai stupéfaite. Le désir de Jeannette était bien fort; le temps lui pesait comme à une femme enceinte, parce qu’on ne la menait pas vers le dauphin. Depuis lors, beaucoup d’autres et moi eûmes foi en elle. Aussi arriva-t-il qu’un certain Jacques Alain et Durand Laxart voulurent eux-mêmes la conduire. Ils la conduisirent jusqu’à Saint-Nicolas [-du-Port]; mais ils revinrent à Vaucouleurs. Jeanne leur ayant dit, à ce que j’ai ouï dire, qu’il n’était pas honnête à elle de partir en telles conditions, les gens de Vaucouleurs lui firent faire une tunique, des chausses, des
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guêtres, un éperon, une épée et tout un équipement. Un cheval lui fut acheté, et Jean de Metz, Bertrand de Poulengy, Colet de Vienne, avec trois autres, la conduisirent au lieu où était le dauphin. Je les ai vus monter à cheval et s’en aller.
Je ne sais rien de plus.
La première fois que je vis Jeanne à son arrivée à Vaucouleurs, elle portait une robe rouge, pauvre et usée. Je lui dis : « Ma mie, que faites-vous ici? Faut-il que le roi soit chassé du royaume et que nous soyons Anglais? » Jeanne me répondit : « Je suis venue ici, à chambre du roi, parler au sire de Baudricourt, afin qu’il veuille me conduire ou me faire conduire au roi. Mais il n’a cure de moi ni de mon dire. Pourtant, avant que soit mi-carême, je dois être devers le roi, dussé-je user mes pieds jusqu’aux genoux; car nul au monde, ni rois, ni ducs, ni fille du roi d’Écosse, ni autres, ne peuvent recouv,rer le royaume de France. Il n’y a secours que de, moi, quoique j’aimerais mieux filer près de ma pauvre mère, vu que ce n’est point là mon état. Mais il me faut aller et le ferai parce que Dieu veut que je le fasse. » Je lui demandai quel était son seigneur. Elle me répondit:
« C’est Dieu. » Alors je donnai à Jeanne ma foi en lui touchant la main, et je lui promis que, Dieu aidant, je la conduirais devers le roi. En même temps, je lui demandai quand elle voudrait partir. Elle tue dit : « Plutôt maintenant que demain et demain qu’après. » Je lui demandai encore si elle voulait faire chemin avec ses vête-
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ments de femme. Elle me dit: « Je prendrais volontiers habit d’homme. » Pour lors, je lui donnai les vêtements et la chaussure d’un de mes hommes. Ensuite, les gens de Vaucouleurs lui firent faire un costume d’homme, des chausses, des guêtres, tout l’équipement, et lui donnèrent un cheval qui coûta seize francs ou à peu près.
Là-dessus, munie d’un sauf-conduit de Charles, duc de Lorraine, Jeanne s’en fut parler à ce seigneur, et je l’accompagnai jusqu’à Toul. Elle rentra peu après à Vaucouleurs; et, le premier dimanche de carême que nous appelons le dimanche des Bures, — il y aura, ce me semble, vingt-sept ans de cela au carême prochain, — Bertrand de Poulengy et moi, avec nos deux servants, Colet, envoyé du roi, et l’archer Richard, nous partîmes pour la mener au roi, alors à Chinon.
Le voyage se fit aux frais de Bertrand et à mes frais. Nous voyageâmes la nuit, de peur des Anglais et des Bourguignons qui étaient maîtres du pays. Nous chevauchâmes sans cesse, l’espace de douze jours. Pendant la route, je disais plusieurs fois à Jeanne : « Ferez-vous bien ce que vous dites? » Elle répondait : « N’ayez crainte. Ce que je fais, je le fais par commandement. Mes frères du paradis me disent ce que j’ai à faire. Voilà quatre ou cinq ans que mes frères du paradis et mon seigneur Dieu m’ont dit d’aller en guerre pour recouvrer le royaume de France. »
En route, Bertrand et moi nous reposions chaque nuit avec elle. Jeanne dormait à côté de moi, serrée dans son habit d’homme. Elle m’inspirait un tel respect que jamais je n’eusse osé la solliciter à mal; et je puis bien vous jurer que jamais je n’eus pour elle de pensée mauvaise ni de mouvement charnel J’avais foi entière dans.
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cette pucelle. J’étais enflammé par ses paroles et par l’amour divin qui était en elle.
Pendant la route, Jeanne eût été bien aise d’ouïr toujours la messe. « Si nous pouvions ouïr la messe, disait-elle, nous ferions bien. » Mais, par crainte d’être reconnus, nous ne l’entendîmes que deux fois.
En vérité, je crois que Jeanne ne pouvait qu’être envoyée de Dieu, car elle ne jurait jamais, elle aimait ouïr la messe, elle se signait dévotement, se confessait souventes fois et se montrait zélée à faire l’aumône.
A plusieurs reprises je lui baillai de l’argent qu’elle distribuait pour l’amour de Dieu. Enfin, tout le temps que je fus en sa compagnie, je la trouvai bonne, simple, pieuse, excellente chrétienne, de bonne conduite et craignant Dieu.
Nous arrivâmes ainsi le plus secrètement possible à Chinon. Là, nous présentâmes Jeanne aux conseillers du roi et elle eut à subir force interrogatoires.
Je ne sais rien de plus.
Je fus à plusieurs reprises chez les parents de Jeanne. C’étaient de bons laboureurs. Quant à Jeanne, j’ai entendu dire que c’était une bonne enfant, de bonne conduite, allant à l’église et, à peu près chaque samedi, à l’Hermitage de la bienheureuse Marie de Bermont, où elle apportait des cierges, filant et quelquefois aussi gardant les bestiaux et les chevaux de son père.
Depuis son départ du logis de son père, je l’ai vue à Vaucouleurs et ailleurs à la guerre. Elle se confessait
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souvent, jusqu’à deux fois en une semaine, communiait et était fort pieuse.
Jeanne vint à Vaucouleurs vers la fête de l’Ascension de Notre-Seigneur. Je la vis parler au capitaine Robert de Baudricourt. Elle lui disait: « Je suis venue à vous de la part de mon Seigneur, pour que vous mandiez au dauphin de se bien tenir et de ne pas cesser la guerre contre ses ennemis. Avant la mi-carême le Seigneur lui donnera secours. De fait, le royaume n’appartient pas au dauphin, mais à mon Seigneur. Mais mon Seigneur veut que le dauphin soit fait roi et ait le royaume en commande. Malgré ses ennemis le dauphin sera fait roi, et c’est moi qui le mènerai au sacre. » Robert lui dit « Quel est ton Seigneur? » Et elle dit: « Le roi du Ciel! ».
Après cette entrevue, Jeanne s’en retourna au logis de son père, avec un oncle à elle, nommé Durand Laxart, de Burey-le-Petit.
Plus tard, vers le commencement du carême, elle vint à Vaucouleurs chercher compagnie pour aller trouver le dauphin. Ce que voyant, Jean de Metz et moi, nous pro. posâmes de la conduire au roi, pour lors dauphin.
Après un pèlerinage à Saint-Nicolas, Jeanne s’en fut trouver monseigneur le duc de Lorraine qui lur avait envoyé un sauf-conduit et la voulait voir. De là elle re‘vint à Vaucouleurs et y logea chez Henri le Royer.
Cependant Jean de Metz et moi finies tant, avec l’aide d’autres gens de Vaucouleurs, que Jeanne quitta ses vêtements de femme qui étaient de couleur rouge et que nous lui procurâmes une tunique et des vêtements d’homme, des éperons, des guêtres, une épée et tout ce qui s’ensuit, avec un cheval. Puis moi avec Jean de Metz,
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son servant Julien et Jean de Honecourt, mon servant, accompagnés de Colet de Vienne et de Richard l’archer, nous nous mîmes en route pour aller trouver le dauphin.
La première journée du voyage, craignant d’être appréhendés par les Bourguignons et par les Anglais, nous marchâmes. toute la nuit. Les nuits suivantes, Jeanne couchait à nos côtés près de Jean de Metz et moi, tout habillée, avec une couverture sur elle et gardant ses chausses liées à son justaucorps. J’étais jeune pour lors et cependant je ne ressentis contre cette fille aucun désir coupable, aucun appétit charnel, tant la bonté que je voyais en elle m’inspirait de révérence. Pendant les onze jours que dura le voyage, nous eûmes bien des angoisses. Mais Jeanne nous disait toujours: « Ne craignez rien. Vous verrez comme à Chinon le gentil dauphin nous fera bon visage. » En l’entendant parler, je me sentais tout enflammé. Elle était pour moi une envoyée de Dieu.
Je n’ai jamais rien vu de mal chez Jeanne. Elle fut toujours bonne comme si elle eût été une sainte. Elle ne jurait jamais. Pendant le voyage, elle nous disait qu’il serait bien d’entendre la messe. Mais tant que nous étions en pays ennemi, nous ne pouvions. Il ne fallait pas être reconnu.
Voilà comment nous finies route ensemble sans grand empêchement et arrivâmes à Chinon où était le roi, pour lors dauphin. Une fois à Chinon, nous présentâmes la Pucelle aux nobles et aux gens du roi.
Sur les faits et gestes de Jeanne, je m’en rapporte à eux.
Je ne sais rien de plus dont je puisse rendre témoignage.
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La Pucelle me parut être imbue des meilleures moeurs. Je voudrais bien avoir une fille aussi bonne... Elle parlait moult bien.
24 FÉVRIER 1431.
[Le samedi 24 février, dans la chambre du parement au bout de la grande salle du château de Rouen; 62 assesseurs siègent à côté de l’évêque.]
CAUCHON : Jeanne, nous vous requérons de dire absolument et simplement la vérité, sans réserve ni condition.
[Cet avis a été répété trois fois.]
JEANNE: Donnez-moi congé de parler.
[CAUCHON: Je vous le donne.]
JEANNE: Par ma foi, vous pourriez me demander telles choses que je ne vous dirais pas, comme par exemple de ce qui touche mes révélations. Car vous pourriez m’amener ainsi à révéler telle chose que j’ai juré de tenir secrète. Je vous le dis: prenez bien garde à ce que vous prétendez que vous êtes mon juge, car vous prenez une grande charge en me chargeant moi-même.
[CAUCHON : Jurez de dire la vérité.]
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JEANNE: Il me semble que c’est assez d’avoir juré deux fois en jugement.
CAUCHON: Voulez-vous ou non jurer simplement et absolument?
JEANNE : Vous pouvez bien passer par là-dessus. J’ai déjà juré deux fois.
[CAUCHON: Vous serez pour sûr condamnée.]
JEANNE: Toute la clergie de Rouen et de Paris ne saurait me condamner sans droit,
[L’INTERROGATEUR: Dites toute la vérité.]
JEANNE : Sur ma venue, je dirai la vérité, mais non’ pas tout; huit jours ne suffiraient pas à tout dire.
CAUCHON : Prenez avis des assistants pour savoir si vous devez jurer, ou non.
JEANNE: Pour le fait de ma venue en France, je dirai volontiers la vérité, mais rien autrement. Ne m’en rebattez pas davantage.
CAUCHON: En refusant de jurer de dire la vérité, vous vous rendez suspecte.
JEANNE : Je répète ce que j’ai déjà dit.
CAUCHON: Derechef je vous requiers de jurer précisément et absolument.
JEANNE: Je dirai volontiers ce que je sais, et encore pas tout. Je viens de la part de Dieu et n’ai rien à faire ici. Je vous prie que vous me renvoyiez à Dieu de qui je viens..
CAUCHON : Jeanne, je vous requiers et avertis de jurer, sous peine d’être chargée de ce qu’on vous impose.
JEANNE: Passez outre.
CAUCHON: Une dernière fois je vous requiers de jurer et vous avertis qu’il vous faut dire la vérité sur tout ce qui touche au procès, car votre refus vous exposerait à un grand péril.
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JEANNE : Je suis prête à jurer de dire ce que je sais touchant le procès.
[CAUCHON: Jurez donc alors.]
JEANNE: Je le jure.
CAUCHON : Jeanne, maître Jean Beaupère, docteur insigne, va vous interroger.
L’INTERROGATEUR : Jeanne, quand est-ce la dernière fois que vous avez mangé et bu?
JEANNE: Depuis hier midi je n’ai pas mangé 1.
L’INTERROGATEUR : Depuis quand n’avez-vous entendu la voix qui vient à vous?
JEANNE: Je l’ai entendue hier et aujourd’hui.
L’INTERROGATEUR: A quelle heure, hier, l’avez-vous entendue? ,
JEANNE: Hier, je l’ai entendue trois fois : une fois le matin, une fois à l’heure de vêpres et une troisième fois au coup de l’Ave Maria du soir. Il m’arrive de l’entendre
plus souvent encore.
L’INTERROGATEUR: Que faisiez-vous hier matin quand vint la voix?
JEANNE : Je dormais et j’ai été éveillée.
L’INTERROGATEUR : Vous a-t-elle éveillée en vous touchant les bras?
JEANNE : Elle m’a éveillée sans me toucher.
L’INTERROGATEUR : La voix était-elle dans votre chambre?
JEANNE : Non, que je sache, mais elle était dans le château.
L’INTERROGATEUR : L’avez-vous remerciée ? Vous êtes-vous agenouillée?
1. On était dans le temps de carême.
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JEANNE : Je l’ai remerciée en me soulevant et m’asseyant sur mon lit, les mains jointes. J’avais demandé son assistance.
[L’INTERROGATEUR: Que vous a-t-elle dit ? ]
JEANNE: Elle m’a dit de répondre hardiment.
L’INTERROGATEUR: Que vous a dit la voix quand vous fûtes éveillée?
JEANNE: Je demandai conseil à la voix sur ce que je devais répondre, lui disant de demander conseil là-dessus à Notre-Seigneur. La voix me dit: « Réponds hardiment, Dieu t’aidera ».
L’INTERROGATEUR : La voix vous a-t-elle dit quelques paroles avant d’être invoquée?
JEANNE : La voix m’a dit quelques paroles, mais je n’ai pas tout compris. Ce que je sais bien, c’est qu’après mon réveil elle me dit de répondre hardiment. [Et s’adressant à Cauchon :] Vous, évêque, vous dites que vous êtes mon juge; prenez garde à ce que vous faites, car en vérité je suis envoyée de la part de Dieu et vous vous mettez en grand danger.
L’INTERROGATEUR : La voix a-t-elle eu des avis différents ?
JEANNE: Onques ne lui ai trouvé deux langages contraires. Cette nuit, je l’ai entendue me dire de répondre hardiment.
L’INTERROGATEUR La voix vous a-t-elle défendu de tout dire
JEANNE: Je ne vous répondrai pas là-dessus. J’ai des révélations touchant le roi que je ne vous dirai point
L’INTERROGATEUR La voix vous a t elle défendu de dire des révélations?
JEANNE Je n’ai pas été conseillée sur cela Donnez-
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moi un délai de quinze jours, et je vous répondrai.
[L’INTERROGATEUR: Répondez tout de suite.] .
JEANNE Je vous demande délai Si ma voix me le défend, que voulez-vous que je dise?
L’INTERROGATEUR: La voix vous a-t-elle fait aucune défense?
JEANNE: Croyez bien que ce ne sont pas les hommes. qui me l’ont défendu.
L’INTERROGATEUR: Vous ne voulez donc pas répondre?
JEANNE: Aujourd’hui je ne répondrai pas. Je dois attendre, pour me décider, jusqu’à ce que cela m’aura été révélé.
[L’INTERROGATEUR : La voix vient-elle de Dieu?]
JEANNE : Oui, et par son ordonnance. Je le crois fermement, comme je crois la foi chrétienne et que Dieu nous a rachetés des peines de l’enfer.
L’INTERROGATEUR: La voix que vous dites vous apparaître est-elle un ange, ou Dieu immédiatement, ou bien un saint ou une sainte?
JEANNE: Cette voix vient de la part de Dieu.
[L’INTERROGATEUR: Expliquez-vous.]
JEANNE: Je crois que je ne vous dis pas pleinement ce que je sais. J’ai plus grande crainte de faillir en disant quelque chose qui déplaise à ces voix que je n’ai souci de vous répondre à vous. Quant à votre question sur ma voix, je vous demande délai.
L’INTERROGATEUR: Croyez-vous qu’il déplaise à Dieu qu’on dise la vérité?
JEANNE: Les voix m’ont dit de révéler certaines choses au roi et non pas à vous. Cette nuit même, la voix m’a dit beaucoup de choses pour le bien de mon roi que je voudrais être dès maintenant sûre de lui, dussè-je ne pas
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boire de vin jusqu’à Pâques. Lui en serait plus joyeux à son dîner 1.
L’INTERROGATEUR: Ne pouvez-vous tant faire que la voix, vous obéissant, aille porter au roi le message?
JEANNE : Je ne sais si la voix y voudrait consentir, sinon que ce fût le vouloir de Dieu et que Dieu le permît. Et si c’est le plaisir de Dieu, il pourra bien le faire révéler au roi, et j’en serais bien contente.
L’INTERROGATEUR: Pourquoi la voix ne parle-t-elle plus maintenant au roi, ainsi qu’elle faisait quand vous étiez en sa présence?
JEANNE: Je ne sais si c’est la volonté de Dieu. N’était la grâce de Dieu, je ne saurais aucunement agir.
L’INTERROGATEUR : Votre conseil vous a-t-il révélé que vous vous échapperiez de prison?
JEANNE : Je ne vous ai à dire.
L’INTERROGATEUR: Cette nuit, la voix vous a-t-elle donné conseil et avis de ce que vous devez répondre?
JEANNE: Si elle m’a avisée là-dessus, je n’ai pas bien compris.
L’INTERROGATEUR: Les deux derniers jours que vous avez entendu les voix, est-il venu au même lieu quelque lumière ?
JEANNE: La clarté vient au nom de la voix.
L’INTERROGATEUR : Avec les voix voyez-vous autre chose?
JEANNE : Je ne vous dirai pas tout. Je n’en ai pas congé. Mon serment ne touche point cela. La voix est bonne et digne. Je ne suis pas tenue de vous répondre là-dessus.
1. Charles VII
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Au surplus, donnez-moi par écrit les points sur lesquels je ne réponds pas actuellement.
L’INTERROGATEUR: La voix à laquelle vous demandez conseil a-t-elle un visage et des yeux?
JEANNE : Vous n’aurez pas encore cela de moi. C’est un dicton des petits enfants que l’es gens sont pendus quelquefois pour avoir dit la vérité.
L’INTERROGATEUR : Savez-vous être en la grâce de Dieu?
JEANNE : Si je n’y suis, Dieu m’y mette; et, si j’y suis, Dieu m’y tienne ! Je serais la plus dolente du monde si je savais ne pas être en la grâce de Dieu. Mais si j’étais en état de péché, je crois que la voix né viendrait pas à moi. Je voudrais que chacun l’entendît aussi bien que je l’entends.
L’INTERROGATEUR : Quand l’avez-vous d’abord entendue?
JEANNE : Je tiens que j’avais treize ans ou à peu près quand la voix vint à moi pour la première fois.
L’INTERROGATEUR : Dans votre jeunesse, alliez-vous vous ébattre aux champs avec les autres filles?
JEANNE: J’y suis bien allée quelquefois, mais je ne sais à quel âge.
L’INTERROGATEUR : Ceux de Domrémy tenaient-ils pour le parti bourguignon ou pour le parti adverse?
JEANNE : Je n’y ai connu qu’un seul Bourguignon. J’aurais voulu qu’il eût la tête coupée, toutefois si c’eût été le plaisir de Dieu.
L’INTERROGATEUR : Au village de Maxey 1 étaient-ils Bourguignons ou adversaires des Bourguignons?
1. Aujourd’hui Maxey-sur-Meuse, près de Domremy.
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JEANNE : Ils étaient Bourguignons.
L’INTERROGATEUR: La voix vous avait-elle dit, quand vous étiez jeune, de haïr les Bourguignons?
JEANNE: Depuis que j’eus compris que les voix étaient pour le roi de France, je n’aimai pas les Bourguignons. Les Bourguignons auront la guerre s’ils ne font ce qu’ils doivent, je le sais par ma voix.
L’INTERROGATEUR: Dans votre jeunesse, avez-vous eu révélation par votre voix que les Anglais viendraient en France?
JEANNE : Les Anglais étaient déjà en France quand les voix commencèrent à me visiter.
L’INTERROGATEUR: Fûtes-vous jamais avec les petits enfants qui se battaient pour le parti dont vous êtes?
JEANNE: Je n’en ai pas souvenance. Mais j’ai bien vu plusieurs de Domrémy qui se battaient avec ceux de Maxey revenir tout blessés et sanglants.
L’INTERROGATEUR: Avez-vous eu, dans votre jeunesse, grande intention de combattre les Bourguignons ?
JEANNE : J’avais grande volonté et affection que mon roi recouvrât son royaume.
L’INTERROGATEUR: Auriez-vous ‘bien voulu être homme, quand vous deviez venir en France?
JEANNE : J’ai répondu déjà à cela.
J.~’INTERROGATEUR : Ne conduisiez-vous pas les animaux aux champs?
JEANNE : J’ai répondu déjà à cela. Depuis que je fus un peu grande et que j’eus l’âge de discrétion, je ne gardais pas les bêtes communément, mais j’aidais bien à les mener au pré, ainsi qu’à un château nommé l’Ile, par crainte des hommes d’armes. Dans mon tout jeune âge, je ne me rappelle pas si je les gardais ou non.
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L’INTERROGATEUR: N’avez-vous pas de souvenir au sujet d’un certain arbre qui existait près de votre village?
JEANNE : Près de Domrémy il y avait un arbre appelé l’arbre des Dames ; d’autres l’appelaient l’arbre des Fées. Auprès est une fontaine. J’ai ouï dire que les fiévreux boivent de cette fontaine et y vont quérir de l’eau pour se remettre en santé. Je l’ai vu moi-même, mais je ne sais s’ils guérissent ou non.
[L’INTERROGATEUR: Ne savez-vous rien autre ? ]
JEANNE : J’ai oui dire que les malades une fois relevés, vont à cet arbre pour se divertir. Il y a un grand arbre appelé le Fou, d’où vient le beau mai. Il appartenait, d’après le commun dire, à monseigneur Pierre de Bourlemont, chevalier.
[L’INTERROGATEUR: Alliez-vous souvent à cet arbre,?]
JEANNE : J’allais parfois avec d’autres filles m’ébattre au pied de l’arbre et j’y faisais des guirlandes pour l’image de la Notre-Dame de Domrémy. Souventes fois j’ai ouï dire par des anciens, — non ceux de mon lignage —que les dames fées le hantaient. J’ai même ouï dire à une de mes marraines, nommée Jeanne, femme du maire Rubery, qu’elle-même avait vu là des fées. J’ignore si c’était vrai ou non. Je n’ai, moi, jamais vu les fées près de cet arbre, que je sache. Si j’en ai vu ailleurs, je ne sais s je les ai vues ou non.
[L’INTERROGATEUR: Ne mettiez-vous pas des guirlandes à cet arbre?]
JEANNE: J’ai vu des filles mettre des guirlandes aux branches de cet arbre ; moi-même j’y en ai mis avec les autres. Tantôt nous les emportions, tantôt nous les laissions.
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[L’INTERROGATEUR: Vous mêliez-vous aux divertissements de vos compagnes?]
JEANNE: A partir du moment où je sus que je devais venir en France, je m’en retirai et donnai aux jeux et promenades le moins que je pus. Je ne sais même si, depuis l’âge de raison, j’ai dansé au pied de l’arbre. J’ai bien puy danser avec les autres enfants, mais j’y ai plus chanté que dansé.
[L’INTERROGATEUR: N’y a-t-il pas aussi un bois près de Domrémy?]
JEANNE: Il y a là un bois qu’on nomme le Bois-Chênu, qu’on voit de la porte demonpère. Il en est à moins d’une demi-lieue.
[L’INTERROGATEUR: Ce bois est-il hanté par les fées?]
JEANNE : Je ne sais et n’ai pas oui dire qu’il fût hanté par les fées. Mais j’ai ouï conter par mon frère qu’on disait dans le pays: « Jeannette a pris son fait près de l’arbre des Fées » Il n’en est rien et je le lui ai dit.
[L’INTERROGATEUR: Ne vous a-t-on pas regardée comme l’envoyée du Bois-Chênu?]
JEANNE: Quand je vins vers mon roi, quelques-uns me demandaient si, dans mon pays, il y avait quelque arbre qui s’appelait Bois-Chênu, parce qu’il y avait des prophéties disant que des environs de ce bois devait venir une pucelle qui ferait des merveilles Mais à cela je n’ajoutai pas foi.
L’INTERROGATEUR: Jeanne, voulez-vous avoir un habit de femme?
JEANNE: Donnez-m’en un, je le prendrai et partirai. Autrement, non. Je suis contente de celui-ci, puisqu’il plaît à Dieu que je le porte.
[La séance est levée et renvoyée au mardi de la semaine suivante.]
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27 FÉVRIER 1431.
[Le mardi 27 février, dans la chambre du parement au bout de la grand’salle du château de Rouen. 53 assesseurs siègent autour de Cauchon.]
CAUCIION: Jeanne, nous vous requérons de jurer de dire la vérité sur le fait du procès.
JEANNE: Volontiers je jurerai de dire la vérité sur le fait du procès, mais non sur ce que je sais.
CAUCHON: Nous vous requérons de jurer de dire la vérité sur tout ce qui vous sera demandé.
JEANNE: Vous devez vous contenter. J’ai assez juré.
CAUCHON: Maître Jean Beaupère, interrogez-la.
L’INTERROGATEUR: Comment vous êtes-vous portée depuis samedi dernier?
JEANNE: Vous voyez bien comment je me suis portée. Je me suis portée le mieux que j’ai pu.
L’INTERROGATEUR : Jeûnez-vous chaque jour de ce carême?
JEANNE: Est-ce de votre procès?
L’INTERROGATEUR: Oui.
JEANNE: Oui vraiment. Eh bien, j’ai jeûné tous les jours de ce carême.
L’INTERROGATEUR: Depuis samedi avez-vous entendu la voix?
JEANNE: Oui vraiment et plusieurs fois.
L’INTERROGATEUR: Samedi, à l’audience, avez-vous
entendu la voix?
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JEANNE: Ceci n’est pas de votre procès.
[L’INTERROGATEUR: C’est du procès. Répondez donc.]
JEANNE: Je l’ai entendue.
L’INTERROGATEUR: Que vous a-t-elle dit, ce samedi?
JEANNE: Je ne l’entendais pas bien, ni rien que je pusse vous redire, jusqu’à mon retour dans ma chambre.
L’INTERROGATEUR: Que vous a dit la voix à votre retour?
JEANNE: Elle m’a dit de vous répondre hardiment.
[L’INTERROGATEUR: A quel propos vous l’a-t-elle dit?]
JEANNE: Je demande conseil à ma voix sur les questions que vous me faites.
[L’INTERROGATEUR: La voix vous a-t-elle dit de cacher quelque chose?]
JEANNE: Je répondrai volontiers sur ce que Dieu me permettra de révéler. Quant à ce qui touche les révélations concernant le roi de France, je ne les dirai pas sans congé de ma voix.
L’INTERROGATEUR: La voix vous a-t-elle défendu de tout dire?
JEANNE: Je ne l’ai pas bien comprise.
L’INTERROGATEUR: Que vous a dit la voix en dernier lieu?
JEANNE : Je lui ai demandé conseil relativement à quelques points sur lesquels j’avais été interrogée.
[L’INTERROGATEUR : La voix vous a-t-elle conseillé sur ces points?]
JEANNE : Sur quelques points j’ai eu conseil. Sur d’autres vous aurez beau me demander réponse, je n’en ferai pas sans congé de ma voix. Si je répondais sans congé, peut-être n’aurais-je plus mes voix en garant. Mais quand j’aurai congé de Dieu, je ne craindrai pas de parler, vu que j’aurai bon garant.
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L’INTERROGATEUR Est-ce la voix d’un ange qui vous parlait? ou bien celle d’un saint ou d’une sainte, ou la voix de Dieu directement?
JEANNE: C’est la voix de sainte Catherine et de sainte Marguerite. Là-dessus, j’ai congé de Notre-Seigneur. Que si vous en doutez, envoyez à Poitiers où j’ai autrefois été interrogée.
L’INTERROGATEUR: Comment savez-vous que ce sont ces deux saintes? Les distinguez-vous bien l’une de l’autre?
JEANNE: Je sais bien que ce sont elles. Je les distingue bien l’une de l’autre.
L’INTERROGATEUR : Comment cela?
JEANNE : Par le salut qu’elles me font.
L’INTERROGATEUR: Y a-t-il longtemps qu’elles communiquent avec vous?
JEANNE : Il y a bien sept ans passés qu’elles m’ont prise sous leur garde.
L’INTERROGATEUR : A quoi les reconnaissez-vous?
JEANNE: Elles se nomment à moi.
L’INTERROGATEUR : Ces saintes sont-elles vêtues de même étoffe?
JEANNE: Je ne vous en dirai pas davantage à cette heure. Je n’ai pas congé de le révéler. Si vous ne me croyez, allez à Poitiers.
L’INTERROGATEUR : Ne nous cachez rien.
JEANNE: Ces choses sont au roi de France, non àvous.
L’INTERROGATEUR: Ces saintes sont-elles du,même âge?
JEANNE: Je n’ai pas congé de vous le dire.
L’INTERROGATEUR: Ces saintes parlent-elles à la fois ou l’une après l’autre?
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Jeanne d’Arc
JEANNE: Je n’ai point congé de vous le dire. Cependant j’ai toujours eu conseil de toutes les deux.
L’INTERROGATEUR: Laquelle des deux vous est apparue la première?
JEANNE: Je ne les ai point connues tout de suite. Je l’ai bien su jadis, mais je l’ai oublié. Si j’en ai congé, je vous le dirai volontiers. C’est d’ailleurs marqué au registre de Poitiers.
[L’INTERROGATEUR: N’y a-t-il que les saintes qui vous aient apparu?]
JEANNE: J’ai reçu aussi confort de saint Michel.
L’INTERROGATEUR: Laquelle des apparitions vous est venue la première?
JEANNE: C’est saint Michel.
L’INTERROGATEUR : Y a-t-il longtemps que vous avez eu la voix de saint Miche!?
JEANNE: Je ne vous nomme pas la voix de saint Michel; mais je vous parle du grand confort venu de lui.
L’INTERROGATEUR: Quelle fut la première voix qui vint à vous quand vous aviez treize ans ou environ?
JEANNE: Ce fut saint Michel. Je le vis devant mes yeux et il n’était pas seul, mais bien accompagné d’anges du ciel.
[L’INTERROGATEUR: Est-ce de vous-même que vous vîntes en France?]
JEANNE: Je ne vins en France que par l’ordre de Dieu.
L’INTERROGATEUR: Vîtes-vous saint Michel et les anges en corps et en réalité?
JEANNE: Je les vis des yeux de mon corps aussi bien que je vous vois. Quand ils s’en furent, je pleurai, et j’aurais bien voulu qu’ils m’emportassent avec eux.
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L’INTERROGATEUR: En quelle figure était saint Miche!?
JEANNE: Il n’y a pas de réponse là-dessus ; je n’ai pas encore congé de vous le dire.
L’INTERROGATEUR: Que vous dit saint Miche! cette première fois?
JEANNE: Vous n’en aurez pas réponse aujourd’hui.
[L’INTERROGATEUR: Vos voix vous ont-elles dit ce que dit saint Michel?]
JEANNE: Elles m’ont dit de répondre hardiment.
[L’INTERROGATEUR: Pourquoi dire à votre roi ce que vous nous cachez?]
JEANNE: J’ai bien dit à mon roi en une fois tout ce qui m’avait été révélé, parce que j’allais à lui. Mais, maintenant, je n’ai pas congé de vous révéler ce que saint Michel m’a dit. Je voudrais bien que vous qui m’interrogez vous eussiez copie du livre qui est à Poitiers, pourvu qu’il plût à Dieu.
L’INTERROGATEUR: Vos voix vous ont-elles défendu de dire vos révélations sans congé d’elles?
JEANNE: Je ne vous réponds pas encore là-dessus. Sur ce dont j’aurai congé je répondrai volontiers. Je n’ai pas bien compris si mes voix me l’avaient défendu.
L’INTERROGATEUR: Quel signe donnez-vous que vous teniez cette révélation de la part de Dieu et que ce soient bien sainte Catherine et sainte Marguerite qui conversent avec vous?
JEANNE: Je vous ai assez dit que ce sont elles. Croyez m’en si vous voulez.
L’INTERROGATEUR: Vous est-il défendu de le dire?
JEANNE: Je n’ai pas bien compris si cela m’est permis ou non.
L’INTERROGATEUR: Comment savez-vous faire la dis-
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tinction que sur tels points vous devez répondre et sur d’autres non?
JEANNE: Sur quelques points j’ai demandé congé, sur d’autres je l’ai.
[L’INTERROGATEUR: Aviez-vous congé de Dieu pour venir en France?]
JEANNE: J’aurais mieux aimée être tirée à quatre chevaux que de venir en France sans congé de Dieu.
L’INTERROGATEUR: Dieu vous a-t-il prescrit de prendre l’habit d’homme?
JEANNE: Le fait de l’habit est peu de chose et des moindres. Je n’ai pris cet habit par le conseil d’aucun homme qui soit au monde. Je n’ai pris cet habit ni fait quoi que ce soit, que du commandement de Dieu et des anges..
L’INTERROGATEUR : Ce commandement à vous fait de prendre l’habit d’homme est-il licite?
JEANNE: Tout ce que j’ai fait, c’est par commandement de Notre-Seigneur. S’il me commandait d’en prendre un autre, je le prendrais, puisque ce serait par le commandement de Dieu.
L’INTERROGATEUR: N’avez-vous pas pris ce vêtement par l’ordre de Robert de Baudricourt?
JEANNE: Non.
L’INTERROGATEUR : Pensez-vous avoir bien fait de prendre l’habit d’homme?
JEANNE : Tout ce que j’ai fait par le commandement de Notre-Seigneur, je cuide l’avoir bien fait et j’en attends bon garant et bonne aide.
L’INTERROGATEUR: Dans ce cas particulier, en prenant l’habit d’homme, pensez-vous avoir bien fait?
JEANNE: Je n’ai rien fait au monde que par le commandement de Dieu,
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L’INTERROGATEUR: Quand vous vîtes la voix qui venait à vous, y avait-il de la lumière?
JEANNE: Il y avait beaucoup de lumière de toutes parts, ainsi qu’il convient. Elle ne vient pas toute à vous,
L’INTERROGATEUR: Y avait-il un ange sur la tête de votre roi, quand vous le vîtes pour la première fois?
JEANNE: Par Notre-Dame, s’il y était, je n’en sais rien, je ne l’ai pas vu.
L’INTERROGATEUR: Y avait-il de la lumière?
JEANNE: Il y avait plus de trois cents hommes d’armes et cinquante flambeaux ou torches, sans compter la lumière spirituelle. Rarement j’ai révélations qu’il n’y ait de la lumière.
L’INTERROGATEUR: Comment votre roi a-t-il cru vos dires?
JEANNE: Il avait bonnes enseignes et par son clergé.
L’INTERROGATEUR: Quelles révélations eut votre roi?
JEANNE: Vous ne les aurez pas de moi encore de cette année. Pendant trois semaines j’ai été interrogée par les clercs à Chinon et à Poitiers. Mon roi eut un signe touchant mes faits avant d’y avoir créance. Les clercs de mon parti furent d’avis que dans mon fait il n’y avait rien que de bon.
L’INTERROGATEUR: Avez-vous été à Sainte-Catherine-de-Fierbois?
JEANNE: Oui, j’y ai ouï trois messes en un jour. Ensuite j’allai à Chinon.
[L’INTERROGATEUR : En quelle manière êtes-vous entrée en communication avec le roi ? ]
JEANNE: (Etant encore à Sainte-Catherine-de-Fierbois), j’envoyai lettres au roi pour savoir si j’entrerais
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dans la ville où il était. Je lui dis que j’avais fait cent cinquante lieues pour venir vers lui. Il me semble même qu’il y avait dans ces lettres que je saurais le reconnaître entre tous les autres.
[L’INTERROGATEUR: Aviez-vous une épée?]
JEANNE: J’avais une épée que j’avais prise à Vaucouleurs.
[L’INTERROGATEUR: N’aviez-vous pas une autre épée ?)]
JEANNE: Etant à Tours ou à Chinon, j’envoyai quérir une épée qui était dans l’église de Sainte-Catherine-de-Fierbois, derrière l’autel. Cette épée fut trouvée sur-le-champ, toute rouillée.
L’INTERROGATEUR: Comment saviez-vous que cette épée était là?
JEANNE: Je le sus par mes voix. Il y avait par-dessus cinq croix. Onques n’avais vu l’homme qui l’alla quérir. J’écrivis aux gens d’Eglise du lieu d’avoir pour agréable que j’eusse cette épée, et les clercs me l’envoyèrent. Elle était sous terre, pas fort avant, et derrière l’autel comme il me semble. Au fait, je ne sais pas au juste si elle était devant l’autel ou derrière. Je cuide avoir écrit qu’elle était derrière. Aussitôt qu’ils eurent trouvé cette arme, les clercs du lieu la frottèrent. La rouille tomba aussitôt sans efforts. Ce fut un marchand d’armes de Tours qui l’alla quérir. Les clercs du lieu me donnèrent un fourreau ; ceux de Tours également. Les deux fourreaux qu’ils me firent étaient de velours vermeil et l’autre de drap noir. J’en fis faire encore un autre de cuir bien fort.
[L’INTERROGATEUR : Aviez-vous l’épée de Fierbojs quand vous fûtes prise?]
JEANNE: Quand je fus prise, je ne l’avais point. Je la
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portai constamment depuis que je l’eus jusqu’à mon départ de Saint-Denis, après l’assaut de Paris.
[L’INTERROGATEUR :Quelle bénédiction fîtes-vous ou fîtes-vous faire sur cette épée?]
JEANNE: Je ne l’ai point bénite ni fait bénir. Je ne l’eusse su faire.
[L’INTERROGATEUR : Vous teniez beaucoup à cette épée?]
JEANNE : Je l’aimais bien parce qu’elle avait été trouvée dans l’église de Sainte-Catherine que j’aimais bien.
L’INTERROGATEUR : Avez-vous été à Coulonge-la-Vineuse?
JEANNE: Je ne sais.
L’INTERROGATEUR: Avez-vous posé quelquefois votre épée sur l’autel pour la rendre plus fortunée?
JEANNE : Non, que je sache.
L’INTERROGATEUR: N’avez-vous jamais fait des prières pour que votre épée fût plus fortunée?
JEANNE: Il est bon à savoir que j’aurais voulu voir tout mon harnais bien fortuné.
L’INTERROGATEUR: Aviez-vous votre épée quand vous fûtes prise?
JEANNE : Non, j’en avais une qui avait été prise sur un Bourguignon.
L’INTERROGATEUR : Où est restée l’épée de Fierbois? dans quel village?
JEANNE : A Saint-Denis, j’ai offert une épée et des armes, mais ce n’était pas celle-là.
[L’INTERROGATEUR: Aviez-vous cette épée à Lagny?]
JEANNE : Je l’avais à Lagny. De Lagny à Compiègne je portai l’épée du Bourguignon que j’ai dit. C’était une bonne épée de guerre, bonne à donner de bonnes buffes et de bons torchons.
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[L’INTERROGATEUR: Où avez-vous laissé l’épée de Fier-bois ? ]
JEANNE : Dire où je la laissai ne touche point le procès et ne répondrai pas là-dessus quant à maintenant.
[L’INTERROGATEUR: En quelles mains est votre avoir ?]
JEANNE : Mes frères ont mes biens, chevaux, épée et le reste, ainsi le crois, montant à plus de douze mille écus.
L’INTERROGATEUR: Quand vous allâtes à Orléans, aviez-vous un étendard ou bannière, et de quelle couleur?
JEANNE : J’avais une bannière dont le champ était semé de lis. Il y avait la figure du monde et deux anges à ses côtés. Elle était de toile blanche, de celle qu’on appelle boucassin. Il y avait écrit dessus : Jhesus Maria, comme il me semble, et elle était frangée de soie.
L’INTERROGATEUR: Ces noms Jhesus Maria étaient-ils écrits en haut, en bas ou sur le côté?
JEANNE : Sur le côté, comme il me semble.
L’INTERROGATEUR: Qu’aimiez-vous mieux, votre bannière ou votre épée?
JEANNE : J’aimais quarante fois mieux ma bannière que mon épée.
L’INTERROGATEUR: Qui vous fit faire cette peinture sur la bannière?
JEANNE : Je vous ai assez dit que je n’ai rien fait que du commandement de Dieu.
[L’INTERROGATEUR: Qui portait votre bannière?]
JEANNE: C’est moi-même qui portais ladite bannière quand je chargeais les ennemis, pour éviter de tuer personne. Je n’ai jamais tué un homme.
L’INTERROGATEUR : Quelle compagnie vous donna votre roi quand il vous mit en oeuvre?
JEANNE: Il me donna dix ou douze mille hommes.
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D’abord j’allai à Orléans, à la bastille de Saint-Loup, et puis à la bastille du Pont.
L’INTERROGATEUR : A quelle bastille fut-ce que vous fîtes retirer vos hommes?
JEANNE : Je ne m’en souviens pas.
[L’INTERROGATEUR : Vous attendiez-vous à la levée du siège d’Orléans?]
JEANNE: J’étais bien sûre de [faire] lever le siège d’Orléans, par une révélation que j’avais eue, et je l’avais dit à mon roi avant d’y venir.
L’INTERROGATEUR Au moment de l’assaut, ne dîtes-vous pas à vos gens que vous recevriez seule les flèches, viretons, pierres lancées par les canons et machines?
JEANNE : Non ; en preuve il y eut plus de cent blessés; mais je dis bien à mes gens : N’ayez doute, vous lèverez le siège.
[L’INTERROGATEUR: Fûtes-vous blessée?]
JEANNE: A l’assaut de la bastille du Pont, je fus blessée d’une flèche ou vireton au cou. Mais j’eus grand confort de sainte Catherine et fus guérie en quinze jours. D’ailleurs pour cela je ne laissai de chevaucher et besogner.
L’INTERROGATEUR: Saviez-vous que vous seriez blessée?
JEANNE: Je le savais bien et l’avais dit à mon roi ; mais que, nonobstant ce, il me laissât agir. Cela m’avait été révélé par les voix des deux saintes, savoir sainte Catherine et sainte Marguerite.
[L’INTERROGATEUR Dans quel moment fûtes-vous blessée?]
JEANNE: C’est moi qui la première hissai une échelle à la bastille du Pont; c’est en levant l’échelle que je fus touchée au cou par ce vireton.
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L’INTERROGATEUR : Pourquoi n’admîtes-vous point à traiter le capitaine de Gergeau?
JEANNE : Les seigneurs de mon parti répondirent aux Anglais qu’ils n’auraient pas le délai de quinze jours demandé par eux, mais qu’ils se retirassent sur l’heure, eux et leurs chevaux.
[L’INTERROGATEUR: Et vous, que dîtes-vous?]
JEANNE: Moi, je dis qu’ils se retireraient de Gergeau avec leurs petites cottes, la vie sauve, s’ils voulaient, sinon ils seraient pris d’assaut.
L’INTERROGATEUR: Communiquâtes-vous alors avec votre voix sur ce délai?
JEANNE: Il ne m’en souvient pas.
[La séance est levée et remise au jeudi suivant.]
Ce fut l’année même où le roi m’envoya en ambassade à Venise que Jeanne le vint trouver. Je revins [de Venise] vers le mois de mars. Alors je sus par Jean de Metz, le guide de Jeanne, que Jeanne était là, attendant d’être reçue par le roi,
Le conseil du roi délibéra sur la question si on l’introduirait ou non auprès du roi. Tout d’abord on l’interrogea elle-même, lui demandant pourquoi et dans quel but elle était venue. Elle dit en commençant qu’elle ne dirait rien que parlant au roi. Alors on lui dit que c’était au nom
1. Il était maître des requêtes en 1429.
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même du roi qu’on lui demandait des explications; aussi elle fit connaître le motif de sa mission. Elle dit: e J’ai deux choses en mandat de la part du Roi des cieux: l’une, lever le siège devant Orléans, l’autre, conduire le roi à Reims pour son sacre et son couronnement. »
L’ayant ouïe, plusieurs conseillers déclarèrent que le roi ne devait accorder nulle créance à cette fille. D’autres dirent que puisqu’elle se disait envoyée de Dieu et avait à parler au roi, le roi devait au moins l’entendre. Le roi voulut que les clercs et gens d’Église l’examinassent au préalable. Ce qui fut fait.
Ensuite, et non sans difficulté, on décida que le roi entendrait Jeanne. Mais quand elle entra au château de Chinon pour venir devant le roi, le roi derechef, sur l’avis des principaux de sa Cour, hésita à lui donner audience. Alors on représenta au roi que Robert de Baudricourt lui avait annoncé par lettre l’envoi de cette femme; qu’elle avait été amenée à travers des provinces occupées par l’ennemi, et qu’elle avait, de manière en quelque sorte miraculeuse, traversé à gué de nombreuses rivières pour arriver jusqu’à lui. Cela décida le roi, qui accorda l’audience.
Informé qu’elle venait, le roi se retira en arrière des autres. Cependant Jeanne le reconnut et lui fit révérence. Elle s’entretint longtemps avec lui. Après quoi le roi se montra joyeux. Mais, ne voulant rien faire sans le conseil des clercs, le roi envoya Jeanne à Poitiers pour y être derechef examinée par les clercs de la ville. Quand le roi connut qu’elle l’avait été et qu’on ne trouvait que du bien en elle, il fit confectionner des armes, lui donna des gens et l’établit chef de guerre.
Jeanne était une fille fort simple en toutes ses actions,
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excepté au fait de la guerre, où elle était supérieurement experte.
Moi qui parle, j’ai entendu de la bouche du roi beaucoup de bonnes paroles à son adresse. C’était à Saint-Benoît-sur-Loire. Le roi avait pitié de Jeanne et de toute la peine qu’elle se donnait. Il l’engagea à prendre du repos. Alors Jeanne lui dit en pleurant : « N’ayez doute, vous gagnerez tout votre royaume et serez bientôt couronné ».
Étant absent pour lors, je ne sais ce qui se passa à Orléans, que par ouï-dire. Je tiens ceci du seigneur de Gaucourt. Jeanne étant à Orléans, les capitaines qui avaient le poids de la guerre avaient décidé qu’il n’était pas opportun qu’on donnât un assaut le [lendemain du] jour où fut prise la bastille des Augustins ; et c’est le sire de Gaucourt qui fut commis à la garde des portes pour empêcher qu’on ne sortît. Jeanne ne l’eut pas à gré. A son avis, les hommes d’armes devaient sortir avec les gens de la ville et donner l’assaut à la bastille. Maints bourgeois et maints hommes d’armes pensaient ainsi. Jeanne dit au sire de Gaucourt : « Vous êtes un vilain homme. Veuillez ou non, les gens d’armes viendront et gagneront comme ils ont gagné ». En effet, malgré la défense du sire de Gaucourt, les hommes d’armes sortirent et allèrent à l’assaut de la bastille de Saint-Augustin (lisez: des Tourelles), qui fut prise de force. Selon ce qu’il me dit, le sire de Gaucourt fut ce jour-là en très grand péril.
Jeanne escorta le roi à Troyes. Le roi voulait traverser cette ville pour aller à Reims se faire couronner. Étant devant les murailles de Troyes, comme on manquait de vivres, l’armée se mit à désespérer et fut sur le point de retourner. Alors Jeanne dit au roi : « N’ayez doute, demain vous aurez la ville ».
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Jeanne prit sa bannière, et, suivie de beaucoup de gens de pied, elle donna ordre de faire des fascines pour combler les fossés. Le lendemain Jeanne cria: « A l’assaut ! »en faisant le geste de jeter les fascines dans les fossés. A cette vue les gens de Troyes craignant l’assaut envoyèrent au roi pour traiter. L’entente faite, le roi entra dans la ville en grande pompe, Jeanne était à son côté, sa bannière à la main.
Peu après, le roi sortit de Troyes avec son armée et alla à Châlons, puis à Reims. Le roi craignait de rencontrer à Reims de la résistance. Jeanne lui dit : « N’ayez crainte, les bourgeois de Reims vous viendront au-devant » ; et elle l’assura qu’avant qu’il fût sous les murs de la ville, les bourgeois se rendraient. Ce qui faisait craindre au roi la résistance des gens de Reims, c’est qu’il manquait d’artillerie et de machines de siège. Ainsi il eût été empêché s’ils se fussent montrés rebelles. Mais Jeanne lui disait: « Avancez hardiment et ne doutez de rien. Si vous voulez énergiquement avancer, vous gagnerez tout votre royaume. »
Je cuide que Jeanne est venue de Dieu: car elle faisait les oeuvres de Dieu, se confessant souvent et communiant à peu près chaque semaine. Elle semonçait fort les hommes d’armes quand elle leur voyait faire chose à non faire. Lorsqu’elle était sous son armure et à cheval, elle ne descendait jamais de sa monture pour des nécessités naturelles, et tous les hommes d’armes admiraient qu’elle pût si longtemps demeurer à cheval.
Je ne sais rien de plus.
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Avant de connaître Jeanne, j’avais entendu dire par maître Pierre, de Versailles, maître en théologie, qu’un jour, parlant d’elle, il avait ouï conter le fait suivant par quelques hommes d’armes. Ces hommes d’armes étaient allés à la rencontre de Jeanne lors de sa venue vers le roi et s’étaient placés en embuscade pour s’emparer d’elle et de ses compagnons. Mais, au moment où ils cuidaient la prendre, ils n’avaient pu se mouvoir de place, et tandis qu’ils demeuraient comme cloués, Jeanne s’éloigna avec ses compagnons sans empêchement.
J’ai vu Jeanne pour la première fois à Poitiers. Le conseil du roi était réuni dans cette ville dans la maison d’une dame Lamacée et, parmi les conseillers, se trouvait l’archevêque de Reims, alors chancelier de France. On m’avait mandé ainsi que maître Jean Lombart, lecteur en sacrée théologie à l’Université de Paris ; Guillaume Lemaire, chanoine de Poitiers, bachelier en théologie; Guillaume Aimery, lecteur en sacrée théologie, de l’ordre des frères prêcheurs ; frère Pierre Turrelure, du même ordre ; maître Jacques Madelon, et plusieurs autres que je ne me rappelle pas. On nous avait dit que nous étions mandés de la part du roi pour interroger Jeanne, avec charge de rapporter devant le conseil ce qu’il nous en semblerait. On nous adressa donc au logis de maître Rabateau, à Poitiers, pour interroger Jeanne qui y demeurait. Nous nous y rendîmes et fîmes à Jeanne plusieurs questions.
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Entre autres questions, maître Lombart demanda à Jeanne :
« Pourquoi êtes-vous venue ? Le roi veut savoir quel mobile vous a poussée à le venir trouver.»
Elle répondit de grande manière: « Comme je gardais les animaux, une voix m’apparut. Cette voix me dit: « Dieu a grande pitié du peuple de France. Il faut que toi, Jeanne, tu ailles en France. »Ayant ouï cela, je me mis à pleurer. Lors la voix me dit: « Va à Vaucouleur. Tu trouveras là un capitaine qui te conduira sûrement en France et près du roi. Sois sans crainte.» J’ai obéi à la voix. Et je suis arrivée au roi sans empêchement quelconque.
Là-dessus, maître Guillaume Aimery la prit ainsi à partie : « D’après vos dires, la voix vous a dit que Dieu veut délivrer le peuple de France de la calamité où il est. Mais si Dieu veut délivrer le peuple de France, il n’est pas nécessaire d’avoir des hommes d’armes. — En nom Dieu, répondit Jeanne, les gens d’armes batailleront, et Dieu donnera victoire. » — Cette réponse plut et maître Guillaume en fut content.
Moi qui parle, je demandai à Jeanne quel idiome parlait sa voix. — « Un meilleur que le vôtre », me répondit-elle. Et, en effet, j’ai le parler limousin.
L’interrogeant derechef, je lui dis: « Croyez-vous en Dieu? — Oui, mieux que vous », me répondit-elle. — « Mais enfin, lui dis-je, Dieu ne veut pas qu’on vous croie, s’il n’apparaît quelque signe montrant qu’il faut vous croire. Nous ne saurions conseiller au roi, sur une simple assertion, de vous confier et de mettre en péril des hommes d’armes. N’avez-vous donc rien d’autre à dire? » Elle répondit: « En nom Dieu, je ne suis pas
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venue à Poitiers pour faire signes. Mais menez-moi à Orléans, et je vous montrerai signes pourquoi je suis envoyée. » Elle ajouta: « Qu’on me donne des hommes en si grand nombre qu’on le jugera bon, et j’irai à Orléans. »
En même temps elle nous dit quatre choses futures tqui sont arrivées depuis : premièrement, que les Anglais seraient détruits, le siège d’Orléans et la ville affranchie de ses ennemis, après sommation préalable par ladite Jeanne; deuxièmement, que le roi serait sacré à Reims; troisièmement, que la ville de Paris serait remise dans l’obéissance du roi; quatrièmement, que le duc d’Orléans reviendrait d’Angleterre. Or, moi qui parle,, j’ai vu ces quatre choses s’accomplir.
Nous dîmes cela au conseil du roi et opinâmes que, vu l’extrême nécessité et péril où était Orléans, le roi pouvait s’aider d’elle et l’envoyer en cette ville.
Au surplus, les autres commissaires et moi nous nous étions enquis de la vie et des moeurs de Jeanne. Nous trouvâmes qu’elle était bonne chrétienne, vivant catholiquement et jamais oisive. Pour savoir plus au juste quelle était sa vie intime, on avait mis auprès d’elle des femmes qui rapportaient au conseil tous ses faits et gestes.
Moi, je crois que Jeanne fut envoyée de Dieu, car, quand elle parut, le roi et ses sujets n’avaient plus d’espérance. Tous cuidaient qu’il n’y avait qu’à fuir.
Je me rappelle très bien qu’on demanda à Jeanne pourquoi elle portait une bannière. Elle dit: « Je ne veux pas nie servir de mon épée, je ne veux tuer personne. »
Quand elle entendait jurer en vain le nom de Dieu, elle était très en colère. Ceux qui juraient ainsi lui faisaient
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horreur, Elle disait à La Hire, qui était coutumier de tels jurements et reniait souvent le nom de Dieu: « Ne jurez plus et quand vous voudrez renier Dieu, reniez votre bâton.» Depuis, en effet, quand il se trouvait en présence de Jeanne, La Hire ne jurait plus que par son bâton.
Je ne sais rien de plus.
…Jeanne fut envoyée à Poitiers pour y être examinée. J’étais alors dans cette ville et j’ai connu Jeanne pour la première fois. A son arrivée, Jeanne fut logée dans le logis de Jean Rabateau. Pendant qu’elle y fut, la femme dudit Rabateau me conta que, chaque jour, après dîner, elle se tenait à genoux un long espace de temps, qu’elle faisait de même la nuit et que souvent elle entrait dans un petit oratoire de la maison pour y prier longtemps.
… Au cours des délibérations [des clercs], maître Jean Erault, lecteur en théologie, raconta avoir ouï-dire par une certaine Marie d’Avignon, jadis venue auprès du roi, qu’elle avait annoncé à celui-ci que le royaume de France était appelé à souffrir beaucoup et à supporter force calamités; qu’elle avait eu beaucoup de visions touchant le royaume de France, et entre autres choses voyait beaucoup d’armures qui lui étaient présentées à elle Marie et qu’elles lui causaient de l’épouvante, dans la crainte d’être forcée de les prendre: mais qu’il lui avait été dit de ne rien craindre, vu que ce n’était pas elle qui aurait à s’armer, mais bien une pucelle, qui viendrait
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après elle, prendrait ces armes et délivrerait le royaume de France de ses ennemis…
Voici un fait que je tiens de la bouche de maître Pierre de Versailles. Un jour où il se trouvait à Loches avec Jeanne, certaines gens, se jetant dans les jambes de son cheval, lui baisaient les pieds et les mains. Maître Pierre dit à Jeanne: « Vous faites mal de souffrir telles choses. Cela ne vous est pas dû. Défendez-vous-en; car vous entraînez les hommes à l’idolâtrie », Jeanne répondit: « En vérité, je ne saurais m’en garder, si Dieu ne m’en gardait
Bref, à mon sens, Jeanne était bonne catholique; et tout ce qu’elle a fait est de Dieu. Si j’en parle de la sorte, c’est qu’en toutes choses, dans sa vie, dans le boire, dans le manger, elle était d’une vertu singulière.
Jamais je n’ai ouï parler d’elle en mal. Je l’ai toujours entendue réputer et maintenir brave fille et excellente chrétienne.
J’étais à Chinon quand Jeanne vint trouver le roi, demeurant pour lors en cette ville. Mais en ce temps je n’eus pas grande connaissance de Jeanne.
Plus tard, je l’ai mieux connue, quand le roi s’en fut à Poitiers et Jeanne avec lui, qui logea dans le logis de maître Jean Rabateau. A Poitiers, Jeanne fut interrogée et examinée.., dans le logis de maître Jean Rabateau.
Quand nous arrivâmes à son logis, Jeanne vint au-devant de moi, et, me frappant sur l’épaule, me dit: « Je voudrais bien avoir plusieurs hommes d’aussi bonne volonté ». Maître Pierre de Versailles lui dit : « Nous
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venons vers vous de la part du roi. — Je crois bien voir, dit-elle, que vous venez pour m’interroger. » Et elle ajouta: « Je ne sais ni a ni b ». — « Pourquoi donc venez-vous? » demandèrent les théologiens. Elle répondit: « Je viens de la part du Roi des cieux pour faire lever le siège d’Orléans et conduire le roi à Reims pour qu’il soit sacré et couronné. Avez-vous du papier et de l’encre? Maître Jean Erault, écrivez ce que je vais vous
dire 1:
« Au duc de Bethfort, soi-disant régent le royaume de France, ou à ses lieutenans estans devant la ville d’ Orliens.
+ JHESUS, MARIA +
Roy d’Angleterre, et vous, duc de Bethfort qui vous dictes régent le royaume de France ; vous, Guillaume de la Poule, conte de Suffort; Jehan, sire de Talebot; et vous, Thomas, sire d’Escales, qui vous dictes lieutenans dudit duc de Bethfort, faictes rason au Roy du ciel [de son sanc royal]; rendez à la Pucelle qui est cy envoiée de par Dieu, le roy du ciel, les clefs de toutes les bonnes villes que vous avez prises et violées en France. Elle est ci venue de par Dieu [le Roy du ciel] pour réclamer le sanc royal 2. Elle est toute prête de faire paix se vous lui voulez faire raison, par ainsi que France vous mectrés jus (= rendrez) et paierez de ce que l’avez tenue, Et entre vous, archiers, compaignons de guerre gentilz,
1. La déposition résume la lettre par sa première phrase. Nous la transcrivons ici intégralement. Cette lettre reparaîtra à l’audience publique du 1er mars,
2. Allusion au duc d’Orléans, prisonnier des Anglais dont Jeanne réclamait la délivrance.
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et autres qui estes devant la [bonne] ville d’Orliens, alez vous en en vos païs, de par Dieu ; et se ainsi ne le faictes, attendez nouvelle de la Pucelle qui vous ira voir briefmentà vos bien grans dommaiges. Roy d’Angleterre se ainsi ne le faictes, je suis chief de guerre, et en quelque lieu que je actaindray vos gens en France, je les en ferai aler, veuillent ou non veuillent, et si ne veullent obéir, je les ferai tous occire. Je suis cy envoiée de par Dieu, le roy du ciel, corps pour corps, pour vous bouter hors de toute France [encontre tous ceuix qui vouldroient porter traïson, malengin ne domaige au royaulme de France]1. Et si veullent obéir, je les prandray a mercy. Et n’aïez point en vostre oppinion que vous ne tendrez mie (= que vous tiendrez jamais) le royaume de France [de] Dieu, le Roy du ciel, filz [de] sainte Marie ; ainz le tendra le roy Charles, vrai héritier; car Dieu, le Roy du ciel, le veult, et lui est révélé par la Pucelle; lequel entrera à Paris en bonne compaignie. Se ne voulez croire les nouvelles de par Dieu et la Pucelle, en quelque lieu que nous vous trouverons, nous ferrons (férir, frapper) dedans [à horions] et y ferons ung si grant hahay que encore a-il mil ans que en France ne fut si grant, se vous ne faictes raison.
Et croyez fermement que le Roy du ciel envoiera plus de force à la Pucelle, que vous ne lui sauriez mener de tous assaulx, à elle et à ses bonnes gens d’armes; et aux horions verra-on qui ara meilleur droit de Dieu du ciel
1. La partie de cette phrase placée entre crochets manque au texte du Procès, au Journal du siège, à la Chronique de la Pucelle et au Registre delphinal. Elle se trouve uniquement dans la copie contemporaine.
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[ou de vous]. Vous, duc de Bethfort, la Pucelle vous prie et vous requiert que vous ne vous faictes mie détruire. Si vous lui faictes raison, encore pourrez-vous venir en sa compaignie, l’où que les Franchois feront le plus bel faict que oncques fut fait par la chrestienté. Et faictes response se vous voulez faire paix en la cité d’Orliens; et se ainsi ne le faictes, de vos bien grans domaiges vous souviengne briefment. Escript ce mardi [de la] semaine saincte.
[De par la Pucelle]. »
Maître Pierre de Versailles et maître Jean Erault ne firent cette fois rien autre dont je me souvienne.
Jeanne demeura à Poitiers autant que le roi.
Je n’ai point assisté aux événements d’Orléans. L’opinion commune était que tout s’était fait par le moyen de Jeanne et comme miraculeusement.
Le jour où le seigneur Talbot, qui avait été pris à Patay, fut conduit à Beaugency, j’allai à Beaugency. De Beaugency Jeanne alla à Jargeau avec les hommes d’armes. De là elle revint à Tours où était notre seigneur le roi. De Tours on se remit en route vers Reims pour le sacre et le couronnement du roi. Jeanne disait au roi et aux hommes de guerre: « Allez hardiment et n’ayez crainte. Tout tournera bien. Vous ne trouverez personne qui puisse vous nuire. Vous ne rencontrerez même pas de résistance. » Elle ajoutait: « Je ne redoute pas le manque de monde, force gens me suivront. »
Jeanne fit rassembler l’armée entre Troyes et Auxerre. On se trouva en grand nombre; car chacun suivait l’a Pucelle.
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Le roi et ses gens arrivèrent à Reims sans encombre. Le roi voyait les portes des villes s’ouvrir spontanément devant lui.
Jeanne était une bonne chrétienne, assidue à la messe où elle assistait tous les jours et faisant fréquemment la communion. Elle se fâchait fort quand elle entendait jurer. « C’est là un bon signe, » disait à ce propos le confesseur du roi qui s’enquérait avec sollicitude de sa vie et de ses faits et gestes.
A l’armée, Jeanne était toujours avec les hommes. d’armes. J’ai ouï dire par beaucoup qui vivaient en sa familiarité que jamais ils ne ressentirent de concupiscence pour elle, alors même qu’ils avaient parfois la volonté d’être incontinents. Onques ils ne présumèrent mal d’elle. La concupiscence, croyaient-ils, ne pouvait l’offenser. Assez souvent ils parlaient des péchés de la chair et il était prononcé des paroles capables d’allumer les sens. Voyaient-ils Jeanne, approchaient-ils de sa personne, ils ne pouvaient prolonger l’entretien ; bien plus, ils perdaient soudain tout appétit charnel. Sur ce point j’ai interrogé force gens à qui il est arrivé d’être couchés de nuit en compagnie de Jeanne. Ils me répondaient conformément à la déposition que vous venez. d’entendre, et ils m’assuraient que jamais, à la vue de Jeanne, ils n’avaient éprouvé de désir charnel.
Je ne sais rien de plus.
Il fut demandé à Jeanne pourquoi elle appelait le roi dauphin, au lieu de lui donner son nom de roi. Elle répondit: « Je ne l’appellerai pas roi jusqu’à ce qu’il aura
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été couronné et sacré a Reims C’est dans cette ville que je l’entends conduire. »
Un jour, je chassais aux cailles, près Saint-Florentlez-Saumur; un de mes courriers me vint dire qu’il était arrivé près du roi une fille qui se disait envoyée de Dieu pour mettre en fuite les Anglais et délivrer Orléans. Sur ce, je m’en fus le lendemain à Orléans. J’y trouvai ladite Jeanne devisant avec le roi. Quand je fus près, Jeanne demanda qui j’étais: « C’est mon cousin, le duc d’Alençon, » répondit le roi. — « Vous, soyez le très bienvenu, me dit Jeanne. Plus on sera ensemble du sang du roi de France, mieux cela sera. »
Le jour d’après, Jeanne vint à la messe du roi, et, quand elle l’aperçut, elle lui fit révérence. Le roi la mena dans une chambre. Le seigneur de la Trémouille et moi étions avec lui. Il avait fait retirer tous autres et nous avait retenus. Alors Jeanne adressa au roi plusieurs requêtes et particulièrement de faire don de son royaume( au Roi des cieux, après ce le Roi des cieux ferait pour lui ce qu’il avait fait pour ses prédécesseurs et le replacerait en l’état de ses pères. Ce même jour, le roi étant allé à la promenade, Jeanne fit en sa présence une course, lance en main. Ayant vu comme elle avait bonne mine à courir et porter la lance, je lui donnai un cheval.
Le roi finit par décider que Jeanne serait examinée par les gens d’Église... Mais là-dessus les souvenirs me manquent. Dans la suite, un jour qu’elle dînait avec
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moi, Jeanne me déclara qu’elle avait été beaucoup examinée, mais savait et pouvait plus de choses qu’elle n’avait dit à ceux qui l’interrogeaient...
Le roi m’envoya vers la reine de Sicile m’occuper des préparatifs d’un convoi de vivres pour l’armée qui devait être dirigée sur Orléans. Je trouvai près de la reine le seigneur Ambroise de Loré et le seigneur Louis, dont je ne me rappelle pas l’autre nom 2, qui préparaient le convoi. Mais l’argent manquait. Pour en avoir et payer i les vivres, je revins vers le roi. Je lui dis que les vivres étaient prêts et qu’il ne restait qu’à avoir de quoi les solder, ainsi que les hommes d’armes. Le roi envoya des gens qui délivrèrent les sommes nécessaires, si bien qu’hommes et vivres, tout fut prêt pour marcher sur Orléans et tenter de faire lever le siège.
Jeanne, à qui le roi avait fait faire une armure et des armes, fut envoyée avec l’armée et partit.
De ce qui se passa en route et à Orléans je ne sais rien que par ouï-dire; je ne m’y trouvai pas et je ne partis pas avec le convoi. Mais ce que je sais bien, ayant vu plus tard les fortifications élevées par les Anglais, c’est que les bastilles de l’ennemi furent prises par miracle plutôt que par la force des armes. C’est vrai surtout du fort des Tourelles, au bout du pont, et du fort des Augustins. Si je me fusse trouvé dans l’un ou l’autre avec un petit nombre d’hommes d’armes, j’aurais bien osé défier pendant six ou sept jours la puissance d’une armée, et il me semble bien que les agresseurs n’auraient
1. Yolande d’Aragon, belle-mère de Charles VII.
2. Probablement Louis de Culan, amiral de France.
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pu s’en rendre maîtres. Au reste, j’ai entendu des capitaines qui avaient pris part aux opérations déclarer que; ce qui s’était fait à Orléans tenait du miracle; que c’était là une oeuvre d’en haut, non une oeuvre humaine. C’est ce que m’a dit notamment, à plusieurs reprises, le seigneur Ambroise de Loré, naguère gouverneur de Paris.
Après la levée du siège d’Orléans, je revis Jeanne, que je n’avais plus vue depuis son départ d’auprès du roi. Nous fîmes tant qu’il fut rassemblé jusqu’à 600 lances. Notre désir était de marcher sur Jargeau, que les Anglais occupaient. La première nuit nous couchâmes dans un bois. Le lendemain, à la pointe du jour, arrivèrent d’autres gens d’armes du roi, que conduisaient le seigneur bâtard d’Orléans, le seigneur Florentin d’Illiers et quelques autres capitaines. Une fois réunis, nous nous trouvâmes au nombre de 1.200 lances environ.
Il y eut alors contestation entre les capitaines. Les uns étaient d’avis qu’on donnât l’assaut; les autres étaient d’avis contraire, alléguant la force et le nombre des Anglais. Voyant ces difficultés entre nous, Jeanne nous dit: « Ne craignez quelque multitude que ce soit: n’hésitez pas à donner l’assaut aux Anglais, Dieu conduit notre armée. Si je n’avais l’assurance que Dieu conduit notre oeuvre, j’aimerais mieux garder les brebis que de m’exposer à de si grands périls. » Là-dessus nous marchâmes vers Jargeau, croyant gagner les faubourgs et y passer la nuit. Mais, sachant notre approche, les Anglais vinrent à notre rencontre et tout d’abord ils nous repoussèrent. Jeanne prit son étendard et se mit à attaquer, en invitant les hommes d’armes à avoir bon coeur. Nous fîmes si bien que les gens du roi purent se loger cette nuit dans les faubourgs de Jargeau.
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Vraiment je crois bien que Dieu conduisait notre oeuvre; car, pendant cette nuit, les gens du roi ne firent pour ainsi dire aucune garde, et si les Anglais eussent fait une sortie, nous eussions été en grand danger.
Nous préparâmes l’artillerie et, dès le matin, nous fîmes marcher machines et bombardes. Puis, au bout de quelques jours, nous tînmes conseil sur ce qu’il y avait à faire pour prendre la ville aux Anglais. Nous étions en conseil, lorsqu’il nous fut rapporté que La Hire conférait avec le duc de Suffolk. A cette nouvelle, les autres et moi, qui avions la charge de l’expédition, nous fumes mécontents de La Hire. Il fut mandé et vint.
La Hire venu, l’assaut fut résolu. Les hérauts d’armes se mirent à crier: « A l’assaut! » Et Jeanne me dit: « Avant, gentil duc, à l’assaut! » il me semblait qu’en commençant si promptement l’assaut, nous allions trop vite en besogne Jeanne me dit « Ne doutez pas. L’heure est bonne, quand il plait a Dieu Il faut besogner quand Dieu veut. Besognez, et Dieu besognera. » Un peu aprps elle me dit « Ah ! gentil duc, as tu peur? Ne sais-tu pas que j’ai promis à ta femme de te ramener sain et sauf? » Et en effet, lorsque je quittai ma femme pour venir à l’armée avec Jeanne, ma femme lui d dit : « Jeannette, je crains beaucoup pour mon mari. Il sort à peine de prison, et il a fallu dépenser tant d’argent pour sa rançon que je le prierais bien volontiers de rester au logis. » A quoi Jeanne répondit: « Madame, soyez sans crainte. Je vous le rendrai sain et sauf et en tel ou meilleur état qu’il n’est. »
Durant l’assaut, comme j’étais à une certaine place, Jeanne me dit: « Retirez-vous de là. Si vous ne vous retirez, cette machine vous tuera. » Je me retirai, et
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peu après la machine que Jeanne m’avait désignée tua le sire du Lude, à la place même d’où je m’étais tiré. Tout cela me fit une grande impression. J’étais fort émerveillé des paroles de Jeanne et de la vérité de ses prédictions.
Jeanne marcha à l’assaut, et moi avec elle. Comme nos gens envahissaient la place, le duc de Suffolk fit crier qu’il me voulait parler. Il ne fut pas écouté et l’assaut continua. Jeanne était sur une échelle, tenant à la main un étendard. L’étendard fut frappé et Jeanne elle-même fut frappée par une pierre qui vint tomber sur sa chapeline 1. Le coup avait jeté Jeanne à terre. Elle se releva et dit aux hommes d’armes : « Amys, amys, sus! sus! Notre Sire a condempné les Anglois. A cette heure ils sont nôtres, ayez bon coeur! » Et à l’instant Jargeau fut pris.
Les Anglais se retirèrent vers les ponts. Les Français les y poussèrent et leur tuèrent plus de 1.100 hommes.
La ville prise, l’armée, Jeanne et moi, nous allâmes à Orléans, d’Orléans à Meung-sur-Loire, où les Anglais occupaient la ville, sous le commandement de l’enfant de Warwick, et de Scales. Me trouvant près de Meung avec un petit nombre d’hommes d’armes, je passai la nuit dans une église et y fus en grand péril.
Le lendemain on alla sur Beaugency; on rallia, chemin faisant, d’autres soldats du roi et on attaqua les Anglais de la ville. A la suite de cette attaque, les Anglais découvrirent la ville et se retirèrent dans le château. De notre côté, nous établîmes des gardes devant le château, crainte que l’ennemi n’en sortît. Là-dessus nous apprîmes l’arn-
1. Casque léger en forme de calotte.
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vée du seigneur connétable avec un corps d’armée. Jeanne, d’autres capitaines et moi en furent mécontents. Nous voulûmes même nous retirer, parce que le roi nous avait donné commandement de ne pas recevoir dans notre société le seigneur connétable. Je dis à Jeanne « Si le connétable vient, je m’en irai. » Le lendemain, avant l’arrivée du connétable, la nouvelle courut que les Anglais marchaient sur nous en grand nombre, conduits par le seigneur Talbot. Nos gens crièrent: « A l’arme! »et comme je voulais toujours me retirer à cause de l’arrivée du connétable, Jeanne me dit qu’il était besoin de s’aider. Enfin, les Anglais rendirent le château par composition, et se retirèrent avec un sauf-conduit que je leur accordai, étant alors lieutenant du roi.
Ils étaient partis, quand vint un homme de la compagnie de La Hire qui dit aux autres capitaines du roi et à moi: « Les Anglais marchent sur nous. Nous allons les avoir en face. Ils sont bien là-bas mille hommes d’armes. » L’entendant parler, Jeanne demanda ce que disait cet homme d’armes. On le lui dit. Alors elle dit au seigneur connétable: « Ah! beau connestable, vous n’estes pas venu de par moy; mais puisque vous êtes venu, vous serez le bien venu. »
Beaucoup parmi les gens du roi craignaient et disaient qu’il serait bon de s’assurer des chevaux. Mais Jeanne dit: e En nom Dieu, il les fault combattre. S’ils estoient pendus aux nues, nous les a[u]rons; car Dieu nous les « envoie pour que nous les châtions. » Et elle affirmait son assurance de la victoire. ((Le gentil roy, disait-elle, a[u]ra aujourd’huy la plus grant victoire qu’il eut piéça (= de longtemps). Et m’a dit mon conseil qu’ils sont tous nostres. » De fait l’ennemi fut battu et mis en pièces
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sans grande difficulté. Talbot, entre autres, fut pris. Il y eut une grande tuerie d’Anglais et on s’en vint au village de Patay, en Beauce. C’est là que Talbot fut amené devant moi et le seigneur connétable. Jeanne était présente. Je dis à Talbot: « Vous ne croyiez pas ce matin qu’il vous adviendrait ainsi. » Talbot dit: « C’est la fortune de la guerre. » Nous retournâmes ensuite vers le roi, et il fut décidé qu’on irait sur Reims pour le sacre.
Maintes fois j’ai entendu Jeanne disant au roi qu’elle durerait un an, pas beaucoup plus, et qu’on pensât à bien besogner pendant cette année; car, selon son dire, elle cavait quatre charges : mettre en fuite les Anglais ; faine couronner et sacrer le roi à Reims, délivrer le duc d’Orléans des mains de l’ennemi, et faire lever le siège d’Orléans.
Jeanne était chaste et elle haïssait fort cette espèce de femmes qui suivent les armées. Un jour, à Saint-Denys, au retour du sacre du roi, je la vis qui poursuivait une jeune prostituée l’épée à la main ; elle brisa même son épée dans cette poursuite.
Elle s’irritait aussi grandement quand elle entendait jurer les hommes d’armes et elle les grondait avec véhémence. Elle me grondait moi en particulier, car il m’arrivait de jurer. Mais quand je la voyais, je cessais mes jurements.
Quelquefois à l’armée j’ai couché avec elle à la paillade 1 à côté d’autres hommes d’armes; j’ai pu la voir quand elle mettait son armure, et de temps en temps je voyais
1. C’est-à-dire « sur la paille ».
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ses seins qui étaient fort beaux; mais jamais je n’eus de désir charnel à son sujet.
Autant que j’ai pu en juger, je tiens Jeanne pour bonne catholique et prude femme. Je l’ai vue maintes fois recevoir le corps du Christ. A la vue du corps de Notre-Seigneur, elle se prenait souvent à pleurer avec une grande abondance de larmes. Elle communiait deux fois la semaine et se confessait fréquemment.
Dans tous ses faits, hors le fait de la guerre, Jeanne était simple et vraiment jeune fille. Mais dans le fait de la guerre elle était fort experte, tant pour porter la lance que pour réunir une armée et ordonner un combat et disposer l’artillerie. Tous s’émerveillaient de voir que, dans les choses militaires, elle, agît avec autant de sagesse et de prévoyance, que si elle eût été un capitaine ayant guerroyé vingt ou trente ans. C’était surtout au maniement de l’artillerie qu’elle s’entendait. Je ne sais rien de plus.
Je crois que Jeanne fut envoyée de Dieu. Ses faits et gestes dans la guerre me semblent procéder non d’industrie humaine, mais ,de conseil divin. Ce que je vais dire expliquera ma créance.
J’étais à Orléans, alors assiégé, quand le bruit courut qu’une jeune fille, vulgairement appelée la Pucelle, avait passé à Gien. Elle disait aller auprès du gentil dauphin avec mission de faire lever le siège d’Orléans et mener le dauphin à Reims pour le sacre. Ayant la garde d’Orléans et la lieutenance générale du roi, j’envoyai le seigneur de Villars, sénéchal de Beaucaire, et Jamet du.
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Thillay, depuis bailli de Verinandois, se renseigner sur cette Pucelle. Ils me rapportèrent, en présence du peuple entier d’Orléans, très avide de savoir la vérité sur l’arrivée de cette Pucelle, qu’ils avaient vu Jeanne près du roi, à Chinon ; que le roi, à première vue, n’avait pas voulu la recevoir, et qu’elle avait dû même passer deux jours à attendre une audience, bien qu’elle persistât à dire: «Je suis venue pour faire lever le siège d’Orléans et conduire le dauphin à Reims. Il me faut des hommes, des chevaux et des armes. »
Trois, semaines ou un mois se passèrent, pendant lesquels le roi fit examiner Jeanne en tous ses dits et faits par des clercs, des prélats et des docteurs, pour savoir s’il pourrait l’accueillir avec sûreté. En même temps il s’occupa de réunir une multitude d’hommes d’armes pour mener à Orléans un convoi de vivres. Ayant été avisé qu’il n’y avait rien de mal dans le fait de la Pucelle, il l’envoya en compagnie du seigneur archevêque de Reims, alors chancelier de France, et du seigneur de Gaucourt, actuellement grand maître d’hôtel du roi, à Blois, où vinrent les seigneurs chargés de mener le convoi, savoir les seigneurs de Rais et de Boussac, maréchaux de France, le seigneur de Culan, amiral de France, La Hire et le seigneur Ambroise de Loré, nommé depuis gouverneur de la ville de Paris.
Tout ce monde se joignit à l’armée et à la Pucelle. On se mit en route ; et on arriva, par la Sologne, en bon ordre, au bord de la Loire, jusqu’en face de l’église Saint Loup, où les Anglais étaient nombreux et en force.
Ni aux autres capitaines, ni à moi-même, il ne nous semblait possible que l’armée qui conduisait le convoi fût capable de résister et de faire entrer les vivres par Ce
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côté. Force était de recourir à des bateaux par lesquels entrerait le convoi. Mais c’était difficile, car il fallait remonter le courant, et le vent était absolument contraire.
Alors Jeanne me dit : « Êtes-vous le bâtard d’Orléans? — Oui, répondis-je, et je me réjouis de votre arrivée. — Est-ce vous qui avez conseillé que je vienne ici, de ce côté de la rivière, et que je n’aille pas directement où étaient Talbot et les Anglais ? » — Je lui dis : « Moi et de plus sages que moi, nous avons donné conseil, croyant faire mieux et plus sûrement. — En nom pieu, répliqua Jeanne, le conseil de Notre-Seigneur est plus sûr et plus sage que le vôtre. Vous avez cru me tromper, et vous vous trompez davantage vous-même; car je vous amène meilleurs secours qu’il n’en est onques advenu à chevalier ni ville au monde, vu que c’est le secours du Roi des cieux. Toutefois il ne vous vient pas par amour de moi, il procède de Dieu même, qui, à la requête de saint Louis et de saint Charlemagne, a eu pitié de la ville d’Orléans et n’a pas voulu que les ennemis eussent à la fois le corps du duc et sa ville. »
Aussitôt et comme à l’instant même, le vent qui était contraire et rendait fort difficile aux bateaux de vivres la montée du fleuve dans la direction d’Orléans, le vent tourna et devint favorable. En conséquence on tendit les voiles à l’instant. J’entrai dans les bateaux, et avec moi y entra Nicole de Giresmes, aujourd’hui grand prieur de France. Nous longeâmes l’église Saint-Loup et nous passâmes outre malgré les Anglais. Dès ce moment j’eus bonne espérance de Jeanne plus que je n’avais fait jusque-là.
Je l’avais suppliée de se résoudre à passer la Loire et à entrer dans Orléans où elle était fort désirée. De cela elle
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fit difficulté, disant qu’elle ne voulait pas abandonner son monde. Pour rester avec ces gens d’armes, bien confessés, pénitents et de bonne volonté, elle refusait de venir. Je fus trouver les chefs de guerre qui avaient refusé de conduire les hommes d’armes, et je leur demandai en grâce de trouver bon, dans l’intérêt du roi, que Jeanne entrât à Orléans. Eux avec toute leur compagnie iraient jusqu’à Blois où ils passeraient la Loire pour venir à Orléans, faute de passage plus rapproché. Lesdits capitaines accueillirent ma requête. Ils consentirent à passer par Blois, et Jeanne vint avec moi. Elle portait son étendard qui était blanc et où se trouvait figuré Notre-Seigneur tenant à la main une fleur de lis. La Hire passa la Loire avec elle; et nous entrâmes tous ensemble à Orléans.
D’après ce que je viens de raconter, il me semble clair que les faits et gestes de Jeanne dans l’armée étaient chose divine plutôt qu’humaine. Ce changement de vent subit après que Jeanne vient de parler en donnant espoir de secours ; cette entrée d’un convoi de vivres malgré les Anglais beaucoup plus forts que l’armée royale ; cette affirmation de la jeune fille qu’elle sait par vision que saint Louis et saint Charlemagne priaient Dieu pour le salut du roi et de la ville d’Orléans, tout cela est de Dieu.
Un autre fait dans lequel je vois le doigt de Dieu. Comme je voulais aller chercher les hommes d’armes qui passaient la Loire à Blois, pour secourir Orléans, Jeanne n’était disposée ni à les attendre ni à consentir que j’allasse les chercher; mais elle voulait sommer sans répit les assiégeants de lever le siège, ou, s’ils refusaient, leur donner l’assaut. De fait, elle adressa aux Anglais une sommation, rédigée en sa langue maternelle et toute en pa-
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roles bien simples 11. Dans cette lettre elle leur disait en substance qu’ils eussent à se retirer du siège et à retourner en Angleterre, sans quoi elle leur donnerait un grand assaut qui les forcerait à s’en aller. La lettre fut envoyée au seigneur Talbot. Or j’affirme que depuis cette heure, tandis qu’auparavant 200 Anglais mettaient en fuite 800 ou 1000 des nôtres, il nous suffit de quatre ou cinq cents hommes de guerre pour lutter contre toute la puissance des Anglais, et il nous arriva de tenir si bien en respect les assiégeants qu’ils n’osaient plus sortir des bastilles qui leur servaient de refuge.
Je dirai un autre fait dans lequel je vois également le doigt de Dieu. Le 27 mai, nous commençâmes de grand matin l’attaque contre le boulevard du Pont, lorsque Jeanne fut blessée d’une flèche qui lui pénétra la chair entre le cou et l’épaule, de la longueur d’un demi-pied. Ce nonobstant, Jeanne ne se retira pas de la bataille, et elle n’accepta pas de remède pour sa blessure. L’assaut dura depuis le matin jusqu’à huit heures du soir, dans telles conditions qu’il n’y avait en quelque sorte espérance aucune de vaincre ce jour-là. Moi, j’étais d’avis de faire retirer l’armée et de rentrer dans Orléans. Sur ce, la Pucelle m’aborde et me requiert d’attendre encore un peu. En même temps, elle monte à cheval, se retire dans une vigne, seule à l’écart, et y reste en prière l’espace d’un demi-quart d’heure; puis elle revient, prend son étendard en ses mains et se place sur les bords du fossé, pressant l’ennemi. A sa vue les Anglais frémissent et sont saisis d’épouvante ; les soldats du roi reprennent coeur et
1. 5 mai 1429. Nous en donnons le texte dans la déposition de l’aumônier de Jeanne.
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courent à l’escalade. Le boulevard est assailli. Pas de résistance. La bastille fut prise ; les anglais qui y étaient s’enfuirent et tous périrent. Classidas (Glasdale) et les autres principaux capitaines avaient cru trouver une retraite dans la tour du pont d’Orléans. Ils tombèrent dans le fleuve et s’y noyèrent. Ce Classidas était l’homme qui parlait de la Pucelle le plus injurieusement, de la manière la plus vilaine et la plus ignominieuse.
La bastille prise, la Pucelle, nos hommes d’armes et moi rentrâmes dans Orléans et y fûmes reçus avec grande joie et affection. Jeanne fut conduite en son logis pour le pansement de sa blessure. Un chirurgien l’ayant pansée, elle songea à réparer ses forces et prit quatre ou cinq tranches de pain qu’elle trempa dans l’eau rougie. Là, se bornèrent en ce jour sa nourriture et sa boisson.
Le lendemain, de très grand matin, les Anglais sortirent de leurs tentes et se rangèrent en bataille, prêts au combat. A cette vue, la Pucelle se leva du lit et s’arma simplement d’une légère cotte de mailles. Sa volonté fut qu’on n’attaquât point les Anglais ni qu’on exigeât rien d’eux, mais qu’on leur permît de se retirer. Et, de fait, ils se retirèrent sans être poursuivis. Orléans était délivré.
Après la délivrance d’Orléans, la Pucelle, d’autres capitaines et moi, allâmes au château de Loches, demander au roi d’expédier des troupes reprendre les villes et châteaux situés sur la Loire, Meung, Beaugency, Jargeau, à seule fin de rendre plus libre et plus assuré son sacre à Reims. Là-dessus Jeanne adressait au roi les plus nombreuses et les plus vives instances, lui disant de se hâter et de ne pas tarder davantage. Le roi fit toute la diligence possible. Il envoya le duc d’Alençon, d’autres
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capitaines et moi, travailler, en compagnie de Jeanne, au recouvrement de ces places. Toutes furent réduites en peu de jours; mais elles ne le furent que grâce à l’intervention de la Pucelle, c’est ma conviction.
Les Anglais avaient concentré une grande armée pour la défense des places susdites qu’ils occupaient. Nous avions investi 1e château et le pont de Beaugency, lorsque l’armée anglaise arriva au château de Meung-sur-Loire, encore aux mains de l’ennemi ; et le château de Beau,gency fut pris avant que cette armée pût venir au secours des Anglais qui y étaient assiégés.
A la nouvelle que Beaugency était remis sous la puissance du roi, tous les corps anglais se réunirent en une seule armée. Nous pensâmes qu’ils voulaient livrer bataille; nous ordonnâmes nos troupes, et nous nous disposâmes en guerre, tout prêts à recevoir l’ennemi. A c,e moment le connétable, plusieurs autres et moi étant présents, le duc d’Alençon, dit à Jeanne: « Que dois-je faire? » Jeanne lui répondit à voix haute : « Ayez tous de bons, éperons. » A ces mots, ceux qui étaient là demandèrent à Jeanne : « Que dites-vous? Nous tournerons donc le dos ? Non, répondit-elle. Ce sont les Anglais qui tourneront le dos. Ils ne se défendront pas et seront battus, et vous, aurez besoin de bons éperons pour courir après eux. » Il en arriva ainsi. Les Anglais s’enfuirent; et, tant morts que prisonniers, il y en eut plus de 4000.
Je me souviens d’autre chose. A Loches, — où nous étions allés le trouver, Jeanne et moi, après le siège d’Orléans, — le roi était dans sa chambre de retraite, ayant avec lui son confesseur, le seigneur Christophe, d’Harcourt, évêque de Castres, et le seigneur d,e Trêves en
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Anjou, ancien chancelier de France, lorsque Jeanne, qui se disposait à entrer chez lui, frappa à la porte. Presque aussitôt, elle franchit le seuil, se mit à genoux et, tenant embrassées les jambes du roi, elle lui dit ces paroles ou d’autres semblables : « Gentil dauphin, ne tenez pas davantage tant et de si interminables conseils; mais venez au plus vite à Reims pour prendre votre digne couronne. — Est-ce votre conseil qui vous dit cela lui dit le seigneur d’Harcourt.— Oui, répondit-elle, et je suis très fort aiguillonnée là-dessus. » D’Harcourt reprit: « Ne voudriez-vous pas dire ici, en présence du roi, la manière de votre conseil, quand il vous parle? » Jeanne lui répondit en rougissant : « Je crois comprendre ce que vous voulez savoir, et je vous le dirai volontiers. » Alors le roi: « Jeanne, vous plaît-il bien de déclarer ce qu’on vous demande, en présence des personnes ici présentes ? — « Oui », répondit-elle ; et elle ajouta les paroles suivantes ou d’autres semblables : « Quand je suis contrariée en quelque manière, parce qu’on fait difficulté d’ajouter foi à ce que je dis de la part de Dieu, je me retire à l’écart, et je prie Dieu, me plaignant à lui de ce que ceux à qui je parle ne me, croient pas facilement. Ma prière à Dieu achevée, j’entends une voix qui me dit : « Fille Dé (fille de Dieu), va, va, va, je serai à ton aide, va.» Et quand j’entends cette voix, j’ai grande joie ; même je voudrais toujours l’entendre ». Et, chose frappante, en répétant ce langage de ses voix, elle était dans un ravissement merveilleux, les regards levés vers le ciel.
J’ai encore souvenance qu’après les victoires que j’ai dites, les seigneurs du sang royal et les capitaines voulurent que le roi allât en Normandie et non à Reims. Mais la Pucelle fut toujours d’avis d’aller à Reims pour
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le sacre. Comme raison de son opinion, elle disait qu’une fois le roi sacré et couronné, la puissance dé ses ennemis irait toujours en diminuant et que finalement ils ne
pourraient nuire ni au royaume ni au roi. Tout le monde se rangea a l’avis de Jeanne
La première étape du roi et de l’armée fut devant Troyes. Il tenait conseil avec les princes de son sang et les autres chefs de guerre pour aviser si on resterait devant la ville et si on l’assiégerait, ou s’il serait expédient de passer outre et d’aller droit à Reims, en laissant Troyes sur son chemin. Le conseil du roi était divisé par des avis divers. On ne savait le plus utile, lorsque la Pucelle survint, entra au conseil et dit ces paroles ou d’autres semblables: « Gentil dauphin, donnez ordre à vos gens de venir assiéger la ville de Troyes, et ne perdez pas le temps en de plus longs conseils; car, en nom Dieu, avant trois jours je vous ferai entrer dans la place, ou de bon gré et par amour, ou par force et courage ; et grande sera la stupéfaction de la fausse Bourgogne. »
A l’instant Jeanne vint au camp, dressa sa tente près du fossé, et fit si merveilleuses diligences que tant n’en auraient pu faire deux ou trois hommes de guerre des plus expérimentés et des plus fameux. Elle besogna tellement pendant cette nuit, que, le lendemain, l’évêque et les bourgeois de Troyes donnèrent leur obéissance au roi, tout frémissants et tout tremblants. Depuis, on sut qu’à partir du moment où Jeanne avait donné au roi l’avis de ne pas se retirer devant la ville, les habitants perdirent courage et ne songèrent plus qu’à chercher asile dans les églises.
La ville de Troyes ayant fait soumission, le roi alla à
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Reims. Il y trouva complète obéissance ; là eut lieu son couronnement et son sacre.
Après le sacre, quand le roi vint, à la Ferté et à Crespy en Valois, le peuple accourait au-devant de lui, transporté de joie et criant: « Noël! » La Pucelle chevauchait alors entre l’archevêque de Reims et moi. Elle se prit àdire : « Voici un bon peuple. Je n’en ai pas vu nulle part ailleurs qui montrât tant de joie de l’arrivée d’un si noble roi. Et plût à Dieu que je fusse assez heureuse, quand je finirai mes jours, pour être inhumée sur cette terre I » A ces mots l’archevêque lui dit: «O Jeanne, en quel lieu avez-vous espoir de mourir? — Où il plaira à Dieu, dit-elle. Je ne suis sûre ni du temps ni du lieu; et je n’en sais pas plus que vous. Mais je voudrais bien qu’il plût à Dieu, mon Créateur, que maintenant je me retirasse, laissant là mes armes, et que j’allasse servir mon père et ma mère eu gardant leurs brebis avec ma soeur et mes frères qui seraient grandement joyeux de me voir. »
Maintenant, de la vie de Jeanne, de ses moeurs et de sa tenue au milieu des hommes d’armes, je n’ai que du bien à dire. Jamais il n’y eut plus sobre qu’elle. Le seigneur d’Aulon, chevalier, aujourd’hui sénéchal de Beaucaire, qui, vu sa grand sagesse et honnêteté, avait été mis par le roi à côté de Jeanne quasi pour veiller sur elle, m’a dit plusieurs fois qu’il ne croyait pas qu’aucune femme pût être plus chaste que Jeanne ne l’était. Ni les autres ni moi, quand nous étions près d’elle, nous n’avions de pensée mauvaise. Selon moi, il y avait là quelque chose de divin.
Chaque jour, Jeanne avait coutume, le soir, à la tombée de la nuit, de se retirer dans une église. Elle faisait sonner les cloches à peu près une demi-heure et réunissait
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les religieux mendiants qui suivaient l’armée du roi. Alors elle se mettait en oraison et faisait chanter par les frères mendiants une antienne en l’honneur de la bienheureuse Vierge, mère de Dieu.
Il y avait quinze jours que le comte de Suffolk avait été fait prisonnier à la prise de Jargeau lorsque fut envoyée audit comte une cédule en papier contenant quatre vers. Ces quatre vers portaient qu’une Pucelle devait venir du Bois-Chenu et chevaucherait sur le dos des archers et contre eux.
Pour finir, je dirai qu’il arrivait à Jeanne de parler en plaisantant des choses de la guerre, et qu’afin de donner coeur aux hommes d’armes elle a pu annoncer beaucoup d’événements militaires qui peut-être, ne se sont pas accomplis ; mais je déclare que, quand elle parlait sérieusement de la guerre, de son fait et de sa vocation, elle se bornait à affirmer qu’elle était envoyée pour lever le siège d’Orléans, pour secourir le pauvre peuple opprimé dans cette ville et dans les lieux ‘voisins et pour mener sacrer le roi à Reims.
[Cette déposition ne nous est parvenue que très abrégée. Les rédacteurs se sont contentés de signaler les principaux points en faisant remarquer le complet accord de Gaucourt avec Dunois.]
(Lors du secours d’Orléans) Jeanne avait expressément prédit qu’avant peu le temps et le vent changeraient. Or c’est ce qui eut lieu aussitôt qu’elle eut parlé...
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Jeanne était sobre dans le boire et le manger. Il ne sortait de sa bouche que de bonnes paroles servant pour l’édification et le bon exemple. Elle était très chaste. Jamais je n’ai ouï qu’un homme eût été avec elle la nuit. Loin de là, la nuit elle avait avec soi une femme couchant en sa chambre. Elle se confessait souvent, vaquait assidûment à l’oraison, entendait chaque jour la messe et faisait des communions fréquentes. Elle ne souffrait pas qu’on proférât devant elle des paroles vilaines ou des blasphèmes, et elle montrait par ses discours et par ses actes combien elle avait de telles choses en horreur.
Je ne sais rien de plus.
L’année où Jeanne vint à Chinon, j’avais quatorze ou quinze ans, et j’étais, en qualité de page, de la suite du seigneur de Gaucourt, capitaine dudit lieu de Chinon.
Jeanne arriva à Chinon en compagnie de deux gentilshommes qui la présentèrent au roi. Plusieurs fois je la vis aller et venir chez le roi. Elle prit logis dans une tour du château de Couldray, près de Chinon ; j’y demeurai avec elle tout le temps qu’elle y resta. J’étais continuellement en sa compagnie pendant le jour ; mais la nuit elle avait des femmes avec elle.
Je me souviens fort bien que pendant que Jeanne habitait la tour du Couldray, des personnes de qualité vinrent pendant plusieurs jours s’entretenir avec elle. Je ne sais ce qu’elle faisaient ou disaient. Toujours en les voyant entrer, je me retirais.
Vers le même temps et dans cette même tour où j’étais
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avec elle, je vis maintes fois Jeanne à genoux. Elle paraissait en prières mais je n’entendais pas bien ce qu’elle disait. Assez souvent elle pleurait.
Peu après, Jeanne fut conduite à Poitiers, puis à Tours, dans la maison de la femme Lapau. A Tours, le duc d’Alençon donna à Jeanne un cheval que j’ai vu précisément au logis Lapau. C’est à Tours encore que je devins page de Jeanne avec un nommé Raymond. Depuis
lors je restai toujours avec Jeanne et allai constamment en sa compagnie, la servant en l’office de page tant à Blois qu’à Orléans et, jusqu’à ce qu’on allât devant Paris.
Durant le séjour de Jeanne à Tours, le roi lui fit faire une armure complète et lui donna une maison militaire,
De Tours Jeanne se rendit à Blois, en compagnie d’hommes d’armes, ayant grande confiance en elle. Elle demeura quelque temps à Blois avec les troupes du roi. Combien de temps ? Je ne m’en souviens pas. Mais on finit par décider de quitter Blois et d’aller à Orléans par la Sologne. Jeanne partit tout armée avec une escorte d’hommes d’armes. Elle leur disait sans cesse d’avoir confiance en Dieu et de confesser leurs péchés. Eu route je l’ai vue communier.
Quand nous fûmes proche d’Orléans par le chemin de Sologne, Jeanne, plusieurs autres et moi, fûmes conduits au delà de l’eau, sur le côté de la ville d’Orléans, et de là entrâmes dans cette ville. Pendant le trajet de Blois à Orléans, Jeanne avait été fortement meurtrie pour avoir dormi tout armée la nuit du départ de Blois.
A Orléans elle fut logée dans le logis du trésorier de la ville, en face la porte Bannier. Il me semble même qu’elle reçut dans ce logis le sacrement de l’Eucharistie.
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Le lendemain de notre entrée dans la ville, Jeanne alla trouver le bâtard d’Orléans et s’entretint avec lui. Au retour, elle était fort courroucée, parce que, disait- elle, on avait décidé qu’il n’y aurait pas d’attaque ce jour-là.
Néanmoins, elle s’en fut à un boulevard qu’occupaient les gens du roi, vis-à-vis d’un boulevard des Anglais ; et là, parlant aux Anglais qui étaient sur le boulevard en face d’elle, elle leur dit: « En nom Dieu, retirez-vous, sinon je vous chasserai.» L’un d’eux, appelé le bâtard de Granville, lui dit plusieurs injures : « Veux-tu donc, lui criait-il, que nous nous rendions à une femme? » Et il appelait les Français qui étaient avec Jeanne, « maquereaulx, mescréans ». Sur ce, Jeanne revint à son logis et monta dans sa chambre.
Je croyais qu’elle allait dormir, lorsque presque aussitôt elle descendit et me dit: « Ha, sanglant garson, vous ce me disiez pas que le sang de France feust répandu ! »En même temps elle m’ordonna d’aller quérir son cheval. Pendant que j’y allai, elle se fit armer par la dame de la maison et sa fille. A mon retour, je la trouvai déjà armée. Elle me commanda d’aller chercher son étendard qui était resté dans sa chambre, et je le lui passai par la fenêtre. L’étendard une fois en sa main, elle partit au galop vers la porte de Bourgogne. « Courez après elle,» me dit l’hôtesse. Ainsi fis-je.
Il y avait en ce moment une escarmouche vers la bastille Saint-Loup, et dans cette escarmouche le boulevard fut pris.
En route, Jeanne rencontra quelques Français blessés, ce qui la fâcha beaucoup. Pourtant les Anglais s’apprêtaient à faire bonne défense. Jeanne s’avança contre eux
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en grande hâte. Aussitôt qu’ils l’aperçurent, les Français se mirent à jeter de grands cris, et fut prise la bastille Saint-Loup.
D’après ce que j’ai ouï dire, quelques clercs qui étaient parmi les Anglais revêtirent leurs ornements ecclésiastiques pour venir au-devant de Jeanne. Jeanne les reçut et les fit conduire en son hôtel sans permettre qu’on leur fît aucun mal. Quant aux autres Anglais, ils furent tués par les gens d’Orléans.
Le soir, Jeanne vint souper en son hôtel. Elle était très sobre. Bien des fois, en toute une journée, elle n’a mangé qu’un morceau de pain. J’admirais qu’elle mangeât si peu. Lorsqu’elle restait chez elle, elle mangeait seulement deux fois par jour.
Le lendemain, vers trois heures, les hommes d’armes du roi passèrent la bastille de Saint-Jean-le-Blanc, qu’ils prirent ainsi que la bastille des Augustins, Jeanne passa la Loire avec eux. J’étais là, lui parlant. On rentra à Orléans, et Jeanne coucha dans son hôtel avec quelques femmes, selon son habitude. Chaque nuit, autant que possible, elle avait une femme pour compagne de lit. Quand elle n’en pouvait trouver en guerre et en campagne, elle couchait tout habillée.
[Le jour suivant, on prit la bastille du Pont], le lendemain, tous les Anglais qui étaient autour d’Orléans se retirèrent à Beaugeacy et à Meung. L’armée du roi, avec Jeanne, alla les y chercher. Offre fut faite de rendre Beaugency honorablement ou de combattre. Mais le jour du combat venu, les Anglais décampèrent de Beaugency. Les gens du roi les poursuivirent avec Jeanne. La Hire conduisit l’avant-garde ; de quoi Jeanne fut fort contrariée; car elle désirait avoir la charge de l’avant-garde.
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La Hire tomba sur les Anglais. On se battit. La victoire fut à nous. Presque tous les Anglais furent tués.
Jeanne, qui était très compatissante, eut grand pitié d’une telle boucherie. Voici un trait qui le prouve. Un Français qui menait quelques Anglais prisonniers venait de frapper l’un d’eux à la tête si fortement que l’homme tomba comme mort. A cette vue, Jeanne mit pied à terre, et fit confesser l’Anglais, en lui soutenant la tête et en le consolant selon son pouvoir.
Autant que j’ai pu la connaître, Jeanne était une bonne et prude femme, vivant catholiquement. Elle aimait beaucoup à entendre la messe et elle n’y manquait jamais, sauf les cas d’impossibilité. Elle était très fâchée quand elle entendait blasphémer Dieu et jurer. Je sais que souvent, quand monseigneur le due d’Alençon jurait ou disait quelque parole blasphématoire, Jeanne le reprenait. En général, dans l’armée, personne n’eût osé jurer ou blasphémer devant elle, crainte de ses réprimandes.
Jeanne ne voulait pas de femmes dans l’armée. Un jour, près de Château-Thierry, ayant aperçu, montée sur un cheval, une femme qui était la maîtresse d’un homme d’armes, elle se mit à la poursuivre l’épée à la main. L’ayant atteinte, elle ne la frappa point, mais l’avertit avec douceur et charité de ne plus se trouver dorénavant dans la compagnie des hommes d’armes; sinon, elle lui en donnerait regret.
Voilà tout.
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J’étais au Puy, où se trouvait la mère de Jeanne, ainsi que quelques-uns de ceux qui l’avaient menée au roi quand j’ouïs parler pour la première fois de Jeanne et de sa venue à la cour. Ces gens, ayant fait connaissance avec moi, me dirent : « Il faut venir avec nous près de Jeanne. Nous ne vous laisserons que quand nous vous aurons conduit auprès d’elle. » Je vins donc avec eux à Chinon, puis à Tours. :
J’étais précisément lecteur dans un couvent de cette ville. A Tours, Jeanne demeurait pour lors au logis de Jean Dupuy, bourgeois de la ville. Nous l’y rencontrâmes. Mes compagnons lui dirent : « Jeanne, nous vous avons amené ce bon Père. Quand vous le connaîtrez bien, vous l’aimerez bien. » Jeanne leur répondit : « Le bon Père me rend bien contente. J’ai déjà entendu parler de lui et dès demain je me veux confesser à lui. » Le lendemain je l’ouïs en confession, et je chantai la messe devant elle. Depuis cette heure, j’ai toujours suivi Jeanne et n’ai cessé d’être son chapelain jusqu’à Compiègne.
On m’a dit que quand Jeanne vint au roi, elle fut, à deux reprises, visitée par des femmes. On voulait savoir ce qu’il en était d’elle, si elle était homme ou femme, déshonorée ou vierge. Elle fut trouvée femme, mais vierge et pucelle. Elle fut notamment visitée, paraît-il, par la dame de Gaucourt et parla dame de Trèves.
Au moment où Jeanne entrait au château de Chinon pour aller parler au roi, un cavalier se mit à dire : « N’est-ce pas là la Pucelle ? Jarnidieu ! si je l’avais une
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nuit, je ne la rendrais pas telle que je l’aurais prise. —Ha! lui dit Jeanne, en nom Dieu, tu le renies et tu es si près de la mort I » Moins d’une heure après cet homme tomba dans l’eau et se noya. Je tiens ce fait de la bouche de Jeanne et de plusieurs autres personnes qui déclaraient avoir été présentes.
Le seigneur comte de Vendôme introduisit Jeanne dans la chambre du roi. Le roi l’apercevant lui demanda son nom. Elle dit: « Gentil dauphin, j’ai nom Jeanne la Pucelle, et vous mande le Roi des cieux par moi que vous serez sacré et couronné à Reims, et que vous serez le lieutenant du Roi des cieux qui est roi de France. » Après beaucoup de questions du roi, Jeanne reprit: « Je te dis de la part de messire que tu es vrai héritier de France et fils du roi, et il m’envoie à toi pour te conduire à Reims afin que tu y reçoives ton couronnement et ton sacre, si tu en as la volonté. »
A la suite de cet entretien, le roi dit à son entourage que Jeanne lui avait parlé de certaines choses secrètes que nul ne savait ni ne pouvait savoir hormis Dieu, et qu’ainsi il avait bien confiance en elle.
Tout ce que je viens de dire je le tiens de Jeanne, car je ne fus témoin de rien.
Jeanne me disait qu’elle était vexée de tant d’interrogatoires ; qu’on l’empêchait de faire sa besogne, qu’elle était impatiente d’agir, qu’il en était temps.
Elle avait demandé aux messagers de son Seigneur — son Seigneur c’était Dieu — ce qu’elle devait faire. Ils lui dirent de prendre l’étendard. Elle se fit donc faire un étendard où était représenté notre Sauveur assis en jugement sur les nuées du ciel, et où figurait un ange -tenant en ses mains une fleur de lis que le Sauveur
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bénissait. J’étais à Tours quand cet étendard y fut bénit.
Jeanne était très dévote envers Dieu et la bienheureuse Marie. Elle se confessait presque chaque jour et communiait fréquemment. Quand elle était en un lieu où il y avait tin couvent de mendiants, elle me disait de lui remémorer les jours où les petits enfants des mendiants recevaient le sacrement de l’Eucharistie, pour qu’elle communiât avec eux. Et c’était son plaisir de communier avec les petits enfants des mendiants. Quand elle se confessait, elle pleurait.
Ayant quitté Tours pour aller à Orléans, nous fûmes à Blois deux ou trois jours environ, attendant les vivres qu’on y chargeait sur les bateaux. A Blois, Jeanne me dit de faire faire une bannière autour de laquelle se rassembleraient les prêtres et d’y faire peindre l’image de Notre-Seigneur crucifié. La bannière une fois terminée, Jeanne, chaque jour, matin et soir, me faisait convoquer tous les prêtres. Ceux-ci, réunis, chantaient des antiennes et des hymnes en l’honneur de la bienheureuse Marie. Jeanne était avec eux. Elle ne permettait à aucun homme d’armes d’y être s’il ne s’était confessé le jour même, et elle les avisait tous de se confesser pour venir à la réunion, vu que tous les prêtres qui en étaient se tenaient prêts à recevoir tout pénitent de bonne volonté.
Le jour où on quitta Blois pour aller à Orléans, Jeanne fit rassembler tous les prêtres. La bannière en tête, ils ouvrirent la marche. Les hommes d’armes suivaient. Le cortège sortit de la ville, par le côté de la So1ogne, en chantant: Veni creator Spiritus, et plusieurs autres antiennes.
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Ce Jour-là et le lendemain on coucha dans les champs.
Le troisième jour, on arriva en vue d’Orléans... Les gens d’armes du roi, qui menaient un convoi de vivres, s’avancèrent jusque dans le voisinage de l’ennemi, si bien que Français et Anglais pouvaient, avec leurs yeux, se dévisager mutuellement. Mais la rivière était en ce moment si basse que les bateaux ne pouvaient monter ni venir jusques à la rive où étaient les Anglais. Heureusement, comme par un coup soudain, une crue d’eau se fit. Les bateaux purent aborder. Jeanne y entra avec des hommes d’armes et pénétra dans Orléans.
Pour moi, sur l’ordre de Jeanne, je retournai à Blois avec les prêtres et la bannière. Peu de jours après, à la suite d’une quantité d’hommes d’armes, je vins à Orléans, par la Beauce, avec la bannière et les prêtres, sans aucun empêchement. Jeanne vint à notre rencontre et nous entrâmes tous ensemble dans la ville. Il n’y eut pas de résistance: nous fîmes entrer le convoi sous les yeux mêmes des Anglais. C’était merveilleux. Les Anglais étaient en grande puissance et en grande multitude, excellemment armés et prêts au combat ; ils voyaient bien que ces gens du roi faisaient maigre figure vis-à-vis d’eux. Ils nous voyaient, ils entendaient chanter nos prêtres au milieu desquels je me trouvais portant la bannière. Eh bien! ils demeurèrent tous impassibles et n’attaquèrent ni les clercs ni les hommes d’armes.
A peine étions-nous à Orléans que, pressés par Jeanne, les hommes d’armes sortirent de la ville pour aller attaquer les Anglais et donner l’assaut à la bastille Saint-Loup. Ce jour-là, d’autres prêtres et moi, nous rendîmes après dîner, au logis de Jeanne. Au moment où nous
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arrivions, nous l’entendîmes qui criait « Ou sont ceux qui me doivent armer? Le sang de nos gens coule à terre » Ayant été armée, elle sortit précipitamment et courut a la bastille Saint-Loup ou avait lieu l’attaque En route, Jeanne rencontra plusieurs blesses Elle en eut très grande douleur Peu après, elle marcha avec les autres à l’assaut et fit si bien que, violemment et par force, la bastille fut prise Ceux qui s y trouvaient furent faits prisonniers Je me rappelle que cet assaut eut lieu la veille de l’Ascension. Il y eut là force Anglais mis a mort Jeanne s’en affligeait beaucoup, parce que, disait-elle, ces pauvres gens avaient été tués sans confession ; et elle les plaignait fort. Sur place elle se confessa à moi. En même temps elle me prescrivit d’avertir publiquement tous les hommes d’armes de confesser leurs péchés et de rendre grâces à Dieu de la victoire obtenue ; sinon, elle ne les aiderait plus et même ne resterait pas en leur compagnie.
Ce même jour, veille de l’Ascension, Jeanne dit que dans cinq jours le siège d’Orléans serait levé et qu’il ne resterait plus un seul Anglais devant la ville. Or tel fut l’événement.
Ainsi, comme je l’ai dit, nous prîmes ce jour-là la bastille de Saint-Loup. Elle renfermait plus de cent hommes d’élite et bien armés. Il n’y en eut pas un qui ne fût tué ou pris.
Le soir de ce jour, étant en mon logis, Jeanne me dit que le lendemain, qui était le jour de l’Ascension de Notre-Seigneur, elle s’abstiendrait de guerroyer et de s’armer par révérence de cette fête solennelle; et que ce jour-là elle voulait se confesser et communier.
Ce qu’elle fit. Elle ordonna que nul ne sortît le len-
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demain de la ville et allât attaquer ou faire assaut, qu’il ne se fût préalablement confessé. Elle dit encore qu’on veillât que les femmes dissolues ne fissent partie de sa suite, car, à cause de leurs péchés, Dieu permettrait qu’on eût le dessous.
C’est en ce jour de l’Ascension que Jeanne écrivait aux Anglais retranchés en leurs bastilles en cette manière 1:
« Vous, hommes d’Angleterre, qui n’avez aucun droit en ce royaume de France, le Roi des cieux vous mande et ordonne par moi Jehanne la Pucelle, que vous quittiez vos bastilles et retourniez en vos pays. Sinon je ferai de vous un tel baba qu’il y en aura perpétuelle mémoire. Voilà ce que je vous écris pour la troisième et dernière fois, et je ne vous écrirai plus.
Ainsi signé: « JHÉSUS MARIA, Jehanne la Pucelle. »
« Je vous aurais envoyé mes lettres plus honnêtement; mais vous retenez mes hérauts; vous avez retenu mon héraut Guyenne. Veuillez me le renvoyer et je vous renverrai quelques-uns de vos gens qui ont été pris à la bastille Saint-Loup; car ils ne sont pas tous morts. »
La lettre écrite. Jeanne prit une flèche, attacha au bout la missive avec un fil et ordonna à un archer de la lancer aux Anglais en criant : «, Lisez, ce sont nouvelles». La flèche arriva aux Anglais avec la lettre. Ils lurent la lettre, puis ils se mirent à crier avec très, grandes clameurs « Ce sont nouvelles de la putain des Armagnacs.» A ces mots Jeanne se mit à soupirer et à
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pleurer beaucoup, invoquant le Roi des cieux à son aide. Bientôt elle fut consolée, parce que, disait-elle, elle avait eu des nouvelles de son Seigneur.
Le soir, après souper, Jeanne me dit qu’il faudrait le lendemain me lever plus tôt que je n’avais fait le jour de l’Ascension et que je la confesserais de très grand matin.
En conséquence. le lendemain vendredi, je me levai dès la pointe du jour; je confessai Jeanne et je chantai la messe devant elle et tous ses, gens. Puis, elle et les hommes d’armes allèrent à l’attaque, qui dura du matin jusqu’au soir. Ce jour-là, la bastille des Augustins fut prise après un grand assaut.
Jeanne, qui avait l’habitude de jeûner tous les vendredis, ne le put cette fois parce qu’elle avait, eu trop à faire. Ainsi elle soupa. Elle venait d’achever son repas lorsque vint à elle un noble et vaillant capitaine dont je ne me rappelle pas le nom. Il dit à Jeanne : « Les capitaines ont tenu leur conseil. Ils ont reconnu qu’on était bien peu de Français, eu égard au nombre des Anglais, et que c’était par une grande grâce de Dieu qu’ils avaient obtenu quelques avantages. La ville étant pleine de vivres, nous pouvons tenir en attendant le secours du roi. Dès lors le conseil ne trouve pas expédient que les hommes d’armes fassent demain une sortie. » Jeanne répondit: «Vous avez été à votre conseil ; j’ai été au mien. Or, croyez que le conseil de mon Seigneur s’accomplira et tiendra et que le vôtre périra. » Et s’adressant à moi qui étais près d’elle : « Levez-vous demain de très grand matin, encore plus, que vous ne l’avez fait aujourd’hui, et agissez le mieux que vous pourrez. Il faudra vous tenir toujours près de moi, car demain j’aurai fort à faire et plus ample besogne que je
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n’ai jamais eue. Et il
sortira demain du sang de mon corps au-dessus du sein. »
Donc, le lendemain samedi, dès la première heure, je me levai et célébrai la messe. Puis Jeanne alla à l’assaut de la bataille du Pont où était l’Anglais Clasdas (Glasdale). L’assaut dura depuis le matin jusqu’au coucher du soleil sans interruption. A cet assaut, l’après-dîner, Jeanne, comme elle l’avait prédit, fut frappée, d’une flèche au-dessus du sein. Quand elle se sentit blessée, elle craignit et pleura, et puis fut consolée, comme elle disait.
Quelques hommes d’armes la voyant ainsi blessée voulurent la charmer. Mais elle refusa, et dit : « J’aimerais mieux mourir que de faire chose que je susse être un péché, ou contraire à la volonté de Dieu. Je sais, bien que je dois mourir un jour;mais je ne sais ni quand, ni où, ni comment, ni à quelle heure. S’il peut être apporté remède à ma blessure sans péché, je veux bien être guérie. » On appliqua sur la blessure de l’huile d’olive dans du lard; et ce pansement fait, Jeanne se confessa à moi en pleurant et se lamentant. Ensuite, elle retourna derechef à l’assaut, en criant : Clasdas, Clasdas, ren-ti, ren-ti au Roi des cieux! Tu m’as appelée putain; j’ai grand’pitié de ton âme et de celle des tiens. » A cet instant Clasdas, armé de la tête aux pieds, tomba dans le fleuve de la Loire et fut noyé, Jeanne, émue de pitié, se mit à pleurer fortement pour l’âme de Clasdas et des autres, noyés là en grand nombre.
J’ai souvent ouï Jeanne assurer qu’il n’y avait dans son fait qu’un pur ministère ; et quand on lui disait: « Mais rien de tel ne s’est vu comme ce qui se voit en votre fait: en aucun livre on ne lit telles choses; » elle
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répondait: «Mon Seigneur a un livre dans lequel onques nul clerc n’a lu, tant soit-il parfait en cléricature. »
(TEXTE ORIGINAL.)
Et premièrement dit que vingt-huict ans a, ou environ, le roi estant en la ville de Poictiers, lui fut dit que ladicte Pucelle, laquelle estoit des parties de Lorraine, avoit esté amenée audit seigneur par deux gentilzhommes, eulx disans estre à Messire Robert de Baudricourt, chevalier, l’un nommé Bertrand, et l’autre Jean de Mès, et [icelle] présentée ; pour laquelle veoir, luy qui parle alla audit lieu de Poictiers.
Dit que, après ladicte présentacion, parla ladicte Pucelle au roy nostre sire secretément, et luy dist aucunes choses secrètes : quelles, il ne sait ; fors tant que, peu de temps après, icelluy seigneur envoia quérir aucuns des gens de son conseil, entre lesquelz estoit ledit depposant? Lors auxquelx il dist que ladicte Pucelle luy avoit dit qu’elle luy estoit envoiée de par Dieu pour Iuy aidier à recouvrer son royaulme, qui pour lors pour la plus grant partie estoit occuppe par les Angloys, ses ennemys anciens.
Dit que après cès paroles par ledit seigneur aux gens de sondit conseil déclairées, fut advisé interroger la-dicte Pucelle, qui pour lors estoit de l’âge de seize ans, ou environ, sur aucun poins touchant la foy.
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Dit que, pour ce faire, fist venir ledit seigneur certains maistres en théologie, juristes et aultres gens expers, lesquels l’examinèrent et interroguèrent sur iceulx poins bien et diligemment.
Dit qu’il estoit présent audit conseil quant iceulx maistres firent leur raport de ce que avoient trouvé de ladicte Pucelle; par lequel fut par l’un d’eulx dit publiquement qu’ilz ne véoient, sçavoient ne cognoissoient en icelle Pucelle aucune chose, fors seulement tout ce que puet estre en bonne chrestienne et vraye catholique: et pour telle la tenoient, et estoit leur advis que estoit une très bonne personne.
Dit aussi que ledit raport fait audit seigneur par lesdits maistres, fut depuis icelle Pucelle baillée à la royne de Cecille (Sicile) mère, de la royne nostre souveraine dame, et à certaines dames estans avecques elles ; par lesquelles icelle Pucelle fut veue, visitée et secrètement regardée et examinée ès secrètes parties de son corps; mais après ce qu’ilz eurent veu et regardé tout ce que faisoit à regarder en ce cas, ladicte dame dist et relata au roy qu’elle et ses dictes dames trouvoient certainement que c’estoit une vraye et erttière pucelle, en laquelle n’aparoissoit aucune corrupcion ou violence.
Dit qu’il estoit présent quand la dicte dame fit sondit raport.
Dit oultre que, après ces choses ouyes, le roy, considérant la grant bonté qui estoit en icelle Pucelle et ce qu’elle lui avoit dit que de par Dieu Juy estoit envoiée, fut par ledit seigneur conclu en son conseil que.d’ilec en avant il s’aideroit d’elle au fait de ses guerres, actendu que pour ce faire luyestoit envoiée.
Dit que adonc fut déliberé qu’elle seroit envolée dedans
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la cité d’Orléans, laquelle estoit adonc assiégée par lesdits ennemys.
Dit que pour celuy furent baillez gens, pour le service de sa personne, et autres pour la conduite d’elle.
Dit que pour la garde et conduite d’icelle fut ordonné ledit depposant par le roy nostredit seigneur.
Dit aussi que pour la seureté de son corps, ledit seigneur feist faire à ladicte Pucelle harnois tout propre pour son dit corps, et ce fait, luy ordonna certaine quantité de gens d’armes pour icelle et ceuix de sa dicte compaignie mener et conduire seurement audit lieu d’Orléans.
Dit que incontinent après se mist à chemin avecque ses dictes gens pour aller celle part.
Dit que tantost après qu’il vint à la congnoissance de monseigneur de Dunoys, que pour lors on appeloit monseigneur le bastard d’Orléans, lequel estoit en ladicte cité pour la préserver et garder desdits ennémys, que la dicte Pucelle venoit celle part, tanstot feist assembler certaine quantité de gens de guerre pour lui aller audevant, comme la Hire et aultres. Et pour ce faire et plus seurement l’amener et conduire en ladicte cité, se mirent iceluy seigneur et sesdictes gens en ung bateau, et par la rivière de Loire alêrent au devant d’elle environ ung quart de lieue, et là la trouvèrent.
Dit que incontinent entra ladicte Pucelle et il qui parle audit bateau, et le résidu des dictes gens entrèrent en la dicie cité seurement et sauvement; en laquelle mondit seigneur de Dunoys la feist logier bien et honestement en l’ostel d’un des notables bourgeois d’icelle cité, lequel avoit espousé l’une des notables femmes d’icelle.
Dit que, après ce que mondit seigneur de Dunoys, la
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Hire et certains aultres capitaines du party du roy nostredit seigneur eurent conféré avec ladicte Pucelle, qu’estoit nécessaire de faire pour la tuicion (protection), garde et deffense de ladicte cité et aussi par quel moyen on pourroit mieuls grever lesdits ennemis fut entre eulx advisé et conclu qu’il estoit nécessaire faire venir certain nombre de gens d’armes de leur dit party, qui estoiènt lors ès parties de Blois, et les falloit ‘aller querir. Pour laquelle chose mettre à execusion et pour iceulx amener en ladicte cité, furent commis mondit seigneur de Dunoys, il qui parle et certains aultres capitaines, avecque leurs gens ; lesquelz allèrent audit pays de Bloys pour iceuix amener et faire venir.
Dit que, ainsi qu’ilz furent presz à partir pour aler querir iceuix qui estoient audit pais de Bloys, et qu’il vint à la notice de ladicte Pucelle, incontinent monta icelle à cheval, et la Rire avecques elle, et avecques certaine quantité de ses gens yssit hors aux champs pour garder que lesdits ennemis ne leur portassent nul dommage: Et pour ce faire, se mist ladicte Pucelle avecques sesdictes géns entre l’ost de sesdits ennemis et ladicte cité d’Orléans, et y fist tellement que, nonobstant la grant puissance et nombre des gens de guerre estans en l’ost (à l’armée) desdits ennemis, touttefoiz, la merey Dieu, passèrent lesdits seigneurs de Dunoys et il qui parle avecques toutes leurs gens, et seurement allèrent leur chemin ; et pareillement s’en retourna ladicte Pucelle et sesdictes gens en ladicte cité.
Dit aussi que tantost qu’elle sceut la venue dessusdits, et qu’ils amenoient les aultres qu’ilz estoient allez querir pour le renfort de ladicte cité, incontinent monta à cheval icelle Pucelle et avecques une partie de ses gens ala
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audevant d’jceulx, pour leur subvenir et secourir, si besoing en eust esté.
Dit que au veu et sceu desdits ennemis entrèrent lesdits Pucelle, de Dunoys, mareschal la Hire, et qui parle et leur dictes gens en icelle cité sans contradictions quelxconques.
Dit plus que ce mesme jour, après disner, vint mondit seigneur de Dunoys au logis de ladicte Pucelle; ouquel il qui parle et elle avoient disné ensemble. Et en parlant à elle, lui dist icelluy seigneur de Dunoys qu’il avoit sceu pour vray par gens de bien que ung nommé Faistoif, capitaine desdits ennemys, devoit brief venir par devers iceulx ennemys estans oudit siège, tant pour leur ,donner secours et renforcier leur ost, comme aussi pour les advitailler ; et qu’il estoit dejà à Yinville. Desquelles paroles ladite Pucelle fut toute resjoye, ainsi qu’il sembla à qui il parle; et dist à mondit seigneur de Dunoys telles paroles ou semblables: « Bastard, bastard, ou nom de Dieu, je te commande que tantost que tu sçauras la venue dudit Falstof, que tu me le faces sçavoir : car, sil passe sans que je le sache, je te promets que je te feray oster la teste. » A quoy lui respondit ledit seigneur de Dunoys que de ce ne se doubtast, car il le luy feroit bien sçavoir.
Dit que, après ces parolles, il qui parle, lequel estoit, las et travaillé, se mist sur une couchette en la chambre de ladicte Pucelle, pour ung peu soy reposer, et aussi se mist icelle avecques sadicte hotesse sur ung aultre lit pour pareillement soy dormir et reposer; mais ainsi que ledit depposant commençoit à prendre son repos, soubdainement icelle Pucelle se leva dudit lit, et en faisant grand bruit l’esveilla. Et lors luy demanda il qui parle
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qu’elle vouloit; laquelle lui respondit: « En nom Dé, mon conseil m’a dit que je voise contre les Anglois mais je ne sçay seje doy aller à leurs bastilles ou contre Faistof, qui les doibt avitailler. » Sur quoi se leva ledit depposant inçontinent, et le plus tost qu’il peust arma ladicte Pucelle.
Dit que ainsi qu’il l’areuvit, ouyrent grand bruit et grand cri que faisoient ceulx de ladicte cité, en disant que les ennemys portoient grand dommaige aux François. Et adonc il qui parle pareillement se fit armer; en quoy faisant, sous le sceu d’icelluy, s’en partit ladicte Pucelle de la chambre, et issit en la rue, où elle trouva ung page monté sus ung cheval, lequel à cop fist descendre dudit cheval, et incontinent monta dessus; et le plus droit et le plus diligemment qu’elle peut, tira son chemin droit à la porte de Bourgoigne, où le plus grant bruit estoit.
Dit que incontinent il qui parle suyvit ladicte Pucelle; mais sitost ne sceut aller qu’elle ne peust jà à icelle porte.
Dit que ainsi qu’ilz arrivoient à icelle porte, virent que l’on apportoit l’un des gens d’icelle cité, lequel estoit très-fort blécié; et adonc ladicte Pucelle demanda à ceuix qui le portoient qui estoit celuy homme; lesqueiz. lui respondireat que c’estoit un François. Et lors elle dist que jamais n’avoit yen sang de François que les cheveulx ne luy levassent ensur (sur la tête).
Dit que, à celle heure, ladicte Pucelle, il qui parle, et plusieurs aultres gens de guerre en leur compaignie, yssirent hors de ladicte cité pour donner secours auxdits François et grever lesdits unnemis à leur pouvoir ; mais ainsi qu’ilz furent hors d’icelle cité, fut advis à qui il
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parle que onques n’avoit vu tant de gens d’armes de leur parti comme il fist alors.
Dit que de ce pas tirèrent leur chemin vers une très forte bastille desdits ennemis, appelée la bastille SaintLop, laquelle incontinent par lesdits François fut assaillie, et à très peu de perte d’iceulx prinse d’assaut; et tous les ennemys estans en icelle mors ou prins, et demeura lad icte bastille ès mains desdits François.
Dit que, ce fait, se retrahirent ladicte Pucelle et ceulx de sadicte compaignie en ladicte cité d’Orléans, en laquelle ilz se refreschirent et reposèrent pour iceluy jour.
Dit que le lendemain ladicte Pucelle et sesdictes gens, voyant la grande victoire par eulx le jour précédent obtenue sur leursdits ennemys, yssirent hors de ladicte cité en bonne ,ordonnance, pour aller assaillir certaine autre bastille estant devant ladicte cité, appelée la bastille de Saint-Jehan-le-Blanc: pour laquelle chose faire, pour ce qu’ilz virent que bonnement ilz ne povoient aler par terre à icelle bastille, obstant ce que lesdits ennemis les avoient fait une aultre très forte au pié du pont de ladicte cité, tellement que leur estoit impossible d’y passer, fut conclu entre eulx passer en certaine isle estant dedans la rivière de la Loire, et ilec feroient leur assemblée pour aler prendre ladicte bastille de Saint-Jean-le-Blanc; et pour passer l’aultre bras de ladicte rivière de Loire, firent amener deux bateaux, desquelz ilz firent un pont, pour aller à ladicte bastille.
Dit que, ce fait, alèrent vers ladicte bastille, laquelle ilz trouvèrent toute désamparée, pour ce que les Anglois (lui estoient icelle, incontinent qu’ils aperceurent la venue desditz François, s’en allèrent et se retrahirent
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en une aultre plus forte et plus grosse bastille, appelée la bastille des Augustins.
Dit que, volans lesdits François n’estre puissans pour prendre ladicte bastille, fut conclu que ainsi s’en retourneroient sans rien faire. .
Dit que, pour plus seurement eulx retourner et passer, fut ordonné demeurer derrière des plus notables et vaillans gens de guerre du parti desdits François, affin de garder que lesdits ennemis ne les peussent grever, eulx enretournant; et pour ce faire furent ordonnés messei.~ gneurs de Gaucourt, de Villars, lors seneschal de Beaucaire, et il qui parle.
Dit que, ainsi que lesdits François s’en retournoient de ladicte bastille de Saint-Jehan--le-Blanc pour entrer en, ladicte isle, lors ladicte Pucelle et la, Hire passèrent tous deux chacun ung cheval en un basteau de l’aultre part d’icelle isle, sur lesquelx chevaulx ilz montèrent incontinent qu’ilz furent passés, chascun sa lance en sa main. Et adonc qu’ilz apperceurent que lesdits ennemis sailloient hors de ladicte bastille pour courir sur leurs gens,,’ incontinent ladicte Pucelle et la Hire, qui tousjours estoient au devant d’eulx pour les garder, couchèrent leurs lances et tous les premiers commencèrent. à fraper lesdits ennemis ; et alors chascun les suivit et commença. à fraper sur iceux ennemis, en telle manière que à force les contraignirent eulx retraire et entrer en ladicte bastille des Augustins. Et en ce faisant, il qui parle estant à la garde d’un pas avecques aucuns aultres pour ce establiz et ordonnez entre lesqueix estoit ung bien vaillant homme d’armes, du païs d’Espagne, nommé Aiphonse de Partada, virent passer par devant eulx ung aultre homme d’armes de leur compaignie, bel homme,
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grant et bien armé, auquel, pour ce qu’il passoit oultre, il qui parle dit que ilec demoura un peu avecques les nultres, pour faire résistance auxdits ennemis, ou cas que besoing seroit; par lequel luy fut incontinent respondu qu’il n’en feroit rien. Et adonc ledit Alphonse luy dist que aussi y povoit-il demourer que les autres, et qu’il y avoit d’aussi vaillans comme luy qui demouroient bien. Lequel respondit à icelai Alphonse que non faisoit pas luy.
Sur quoy eurent entre eulx certaines arrogantes paroles, et tellement qu’ilz conclurent aller eulx deux l’un quant l’autre sur lesdits ennemis, et adonc seroit veu qui seroit le plus vaillant, et qui mieulx d’eulx deux feroit son devoir. Et eulx tenans par les mains, le plus grand cours qu’ils peurent, allèrent vers ladicte bastille desdits ennemis et furent jusques au pié du palis.
Dit que ainsi qu’ilz furent audit palis d’icelle bastille, il qui parle vit dedans ledit palis ung grant, fort et puissant Anglois, bien en point et armé, lequel leur résistoit tellement qu’ilz ne povoient entrer audit palis. Et lors, il qui parle montra ledit Anglois à ung nommé maistre Jehan le Canonier, en luy disant qu’il tirast à iceluy Anglois, car il faisoit trop grant grief, et portoit moult de dommage à ceulx qui vouloient approcher ladicte bastille ce que fist ledit maistre Jehan ; car incontinent qu’il l’aperceut, il adressa son trait vers luy, tellement qu’il le gecta mort par terre; et lors lesdits deux hommes gaignièrent le passage, par lequel tous les autres de leur compaignie passèrent et entrèrent en ladicte bastille; laquelle très aprement et à grant diligence ils assaillirent de toutes parts, par tel party que dedans peu de temps ils la gaignèrent et prindrent d’assaut. Et là furent tuez et
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prins la pluspart desdits ennemis; et ceux qui se peurent sauver se retrahirent en ladicte bastille des Tournelles, estant au pié dudit pont. Et par ainsi obtindrent ladicte Pucelle et ceulx estans avecques elle victoire sur lesdits ennemis pour icelluy jour. Et fut ladicte grosse bastille gaignée, et demourèrent devant icelle lesdits seigneurs et leurs gens, avecques ladicte Pucelle, tout icelle nuyt.
Dit plus que, le lendemain au matin, ladicte Pucelle envoïa querir tous les seigneurs et capitaines estans devant ladicte bastille prinse, pour adviser qu’estoit plus à faire : par l’advis desquels fut concluz et délibéré assaillir ce jour ung gros bolevart que lesdits Anglois avoient fait, devant ladicte bastille des Tournelles, et qu’il estoit expédient l’avoir et gaigner devant que faire mitre chose. Pour laquelle chose faire et mectre à execucion, allèrent d’une part et d’aultre lesdits Pucelle, capitaines et leurs gens iceluy jour, bien matin,devant ledit hollevart, auquel ilz donnèrent l’assaut de toutes pars, et de le prendre firent tout leur effort et tellement qu’ils furent devant icelluy boulevart depuis le matin jusques au soleil couchant, sans icelny pouvoir prendre ne gaigner. Et voïans lesdits seigneurs et capitaines estans avecques elle que bonnement pour ce jour ne le povoient gaigner, considéré l’eure qu’estoit fort tarde, et aussi, que tous estoient fort las et travaillez, fut coneluz entre eulx faire sonner la retraicté dudit ost ; ce qui fut fait et à son de trompete sonné que chascun se retrahist pour iceluy jour. En faisant laquelle retraicte, obstant ce que iceluy qui portoit l’estendart de ladicte Pucelle et le tenoit encores debout. devant ledit brnilevart, estoit las et travaillé, bailla ledit estendart à ung nommé le Basque, qui estoit audit seigneur de Villars ; et pour ce que il qui
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parle cognoissoit ledit Basque estre vaillant homme, et qu’il doubtoit que à l’occasion de ladicte retraicte mal ne s’en inscrivist, et que lesdites bastilles et boulevart demourast ès mains desdits ennemys, eut ymaginacion que, se ledit. estendart estoit bo,uté en avant, pour la grant affection qu’il congnoissoit estre ès gens de guerre estans illec, ilz pourroient par ce moyen gaignier iceluy boulevart, Et lors demanda il qui parle audit Basque, s’il entroit et alloit au pié dudit boulevart, s’il le suivroit, lequel lui dist et promist de ainsi le faire. Et adonc entra il qui parle dedans ledit fossé et alla jusque au pié de la dove dudit boulevart, soy couvrant de sa targecte pour doubte des pierres, et laissa sondit compaignon de l’aultre cousté, lequel il-cuidoit qu’il le deust suivre pié à pié; mais pour ce que, quand ladicte Pucelle vit sondit estandart ès mains dudit Basque et qu’elle le cuidoit avoir perdu, ainsi que celuy qui le portoit estoit rentré oudit fossé, vint ladicte Pucelle, laquelle print ledit estandart par le bout en telle manière qu’il ne le povoit avoir, en criant: « Haa! mon estandart! mon estandart! » et bran-bit ledit estandart, en manière que l’ymaginacion dudit deposant estoit que en ce faisant les autres cuidassent qu’elle leur feist quelque signe; et lors il qui parle s’escria: « Ha, Basque! est-ce que tu m’as promis? » Et adonc ledit Basque tira tellement ledit estendart qu’il le arracha des mains de ladicte Pucelle, et ce fait, alla à il qui parle et porta ledit estandart. A l’occacion de laquelle chose tous ceulx de l’ost de ladicte Pucelle s’assemblèrent et derechief se rallièrent, et par si grant aspresse assaillirent ledit boulevart que, dedens peu de temps après, iceluy boulevart et ladicte bastille furent par eulx prins et desdits ennemis abandonné; et entrèrent les
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dits François dedans ladicte cité d’Orléans par sus le pont.
Et dit il qui parle [que] ce jour mesme il avoit ouï dire à ladicte Pucelle : « En nom Dé (Dieu) on entrera ennuyt en la ville par le pont ». Et ce fait, se retrahirent icelle Pucelle et sesdictes gens en ladicte ville d’Orléans,. en laquelle il qui parle la fist habiller; car elle avoit esté blécié d’un trait audit assault.
Dit aussi que le lendemain tous lesdits Angloys qui encore restoient demourez devant ladicte ville, de l’autre part d’icelle bastille des Tournelles, levèrent le siège et s’en allèrent comme tous confuz et desconfitz. Et pour, ainsi, moïennant l’aide de Notre-Seigneur et de ladicte Pucelle, fut ladicte cité délivrée des mains desdits ennemis.
Dit encores que, certain temps après le retour du sacre du roy, fut advisé par son conseil estant lors àMehun-sur-Yèvre, qu’il estoit très nécessaire recouvrer la ville de la Chérité (la Charité) que tenoient lesdits ennemis ; mais qu’il falloit avant prandre la ville de Saint-Pierre-le-Moustier, que pareillement tenoient iceulx ennemis.
Dit que, pour ce faire et assembler gens, ala ladicte Pucelle en la ville de Bourges en laquelle elle fist son assemblée, et de là avecques certaine quantité de gens d’armes, desquieulx monseigneur d’Elbret (d’Albret) estoit le chief, allèrent asségier (assiéger) ladicte ville de Saint-Pierre-le-Moustier.
Et dit que, après ce que la dicte Pucelle et ses dictes gens eurent tenu le siège devant ladicte ville par aucun temps, qu’il fut ordonné donner l’assault à cette ville ; et ainsi fut fait, et de la prendre firent leur devoir ceulx qui
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là estoient; mais, obstant le grant nombre de gens d’armes estans en ladicte ville, la grant force d’icelle et aussi la grant résistance que ceulx du dedans faisoient, furent contraints et forcés lesdits François eulx retraire, pour les causes dessus dictes. Et à celle heure, il qui parle, lequel estoit blécié d’un traict parmy le tallon, tellement que sans potances (béquilles) ne se povoit spustenir ni nier, vit que ladicte Pucelle estoit demourée très petitement accompaignée de ses gens ne d’autres; et doubtant il qui parle que inconvénient ne s’en ensuivist, monta sur ung cheval et incontinent tira vers elle, lui demanda ce qu’elle faisoit là ainsi seule, et pourquoy elle ne se retrahioit comme les aultres. Laquelle, après ce qu’elle ot (eut) osté sa salade (casque) de dessus sa teste, luy respondit qu’elle n’estoit pas seule et que encores avoit-elle en sa compaignie cinquante mille de ses gens, et que d’ilec ne se partiroit jusques à ce qu’elle eust prinse ladicte ville.
Et dit il qui parle que à celle heure, quelque chose qu’elle dist, n’avoit pas avecques elle plus de quatre ou cincq hommes, et ce scet-il certainement et plusieurs aultres qui pareillement la virent: pour laquelle cause luy dist derechief qu’elle s’en alast d’ilec, et se retirast comme les aultres faisoient. Et adonc lui dist qu’il luy feist apporter du fagoz et cloies pour faire un pont sur les fossés de ladicte ville, affin qu’ilz y peussent mieulx approuchier. Et en luy disant ces paroles s’escria à haulte voix et dist: « Aux fagoz et aux cloies tout le monde, affin de faire le pont! » Lequel incontinent après fut fait et dressé. De laquelle chose iceluy depposant fut tout esmerveillé ; car incontinent ladicte ville fut prinse d’assault, sans y trouver pour lors trop grant résistence.
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Et dit il qui parle que tous les faits de ladicte Pucelle lui sembloient plus faits divins et miraculeux que autrement, et qu’il estoit impossible à une si jeune pucelle faire telles oeuvres sans le vouloir et conduite de NotreSeigneur,
Dit aussi il qui parle, lequel, par l’espace d’un an entier, par le commandement du roy nostre dit seigneur, demoura en la compaignie de ladicte Pucelle, que, pendant iceluy temps, il n’a veu ni cogneu en elle chose qui ne doive estre en une bonne chrestienne; et laquelle il a toujours veue et cogneue de très bonne vie et honneste conversation, en tous et chacuns de ses faits.
Dit aussi qu’il a congneu icelle Pucelle estre très dévote créature, et que très dévotement se maintenoit en oyant le divin service de Nostre-Seigneur, lequel continuellement elle vouloit ouyr, c’est assavoir, aux jours solempnelz, la grant messe au lieu où elle estoit, avec les heures subséquentes, et aux aultres jours une basse messe ; et qu’elle estoit accoustumée de tous les jours ouyr messe, s’il luy estoit possible.
Dit plus que, par plusieurs foys, a veu et sceu qu’elle se confessoit et recepvoit Nostre-Seigneur, et faisoit tout ce que à un bon chrestien et chrestienne appartient de faire, et sans que oncques, pendant ce qu’il a conversé avecques elle, il luy ait ouy jurer, blasphémer ou parjurer le nom de Nostre Seigneur, ne de ses saints, sous quelque cause ou occasion que ce feust.
Dit outre que, non obstant ce qu’elle feust jeune fille, belle et bien formée, et que, par plusieurs foiz, tout en aidant à icelle armer que autrement, il luy avoit veu les tetins, et autrefoiz les jambes toutes nues, en la faisant apareiller de ses plaies; et que d’elle approuchoit sou-
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ventes foiz, et aussi quit feust fort jeune et en sa bonne puissance, toutesfoiz oncques, pour quelque veue ou atouchement qu’il eust vers ladicte Pucelle, ne s’esmeut son corps à nul charnel désir vers elle, ne pareillement ne faisoit nul autre quelconque de ses gens et escuiers, ainsi qu’il qui parle leur a ouy dire et relater par plusieurs foiz.
Et dit que, à son advis, elle estoit très bonne chrestienne : et qu’elle devoit estre inspirée; car elle aimoit tout ce qu’un bon chrestien doit aimer, et par espécial elle aimoit fort ung bon preudhomme qu’elle savoit estre de vie chaste.
Dit encore plus qu’il a ouy dire à plusieurs femmes qui ladicte Pucelle ont veue par plusieurs foiz nue, et sceu de ses secretz, que oncques n’avoit eu la secrecte maladie des femmes et que jamais nul n’en put riens cognoistreou appercevoir par ses habillemens ne aultrement.
Dit aussi que, quand ladicte Pucelle avoit aucune chose à faire pour le fait de sa guerre, elle disoit à il qui parle que son conseil luy avoit dit ce qu’elle devoit faire.
Dit qu’il l’interrogea qui estoit sondit conseil; laquelle lui respondit qu’ils estoient trois ses conseillers desquels l’un estoit toujours résidamment aveéques elle, l’autre aloii et venoit souventes foiz vers elle et la visitoit ; et le tiers estoit celuy avecques lequel les deux aultres délibéroient. Et advint que, une foiz entre les aultres, il qui parle luy priast et requist qu’elle lui voulsist une fois montrer icelluy conseil: laquelle lui respondit qu’il n’estoit pas assez digne ne vertueux pour icelluy veoir. Et sur ce se désista ledit depposant de plus avant luy en parler ne enquérir.
Et croit fermement ledit depposant, comme dessus a
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dit, que, veu les faiz, gestes grans conduites d’icelle Pucelle, quelle estoit remplie de tous les biens qui p[e]u[v]ent et doivent estre en une bonne chrestienne.
Et ainsi l’a dit et depposé comme dessus est escript, sans amour, faveur, haine ou subornacion quelconques, mais seulement pour la seule vérité du fait, et ainsi comme il a veu et congneu estre en ladicte Pucelle.
…Jeanne couchait toujours avec des jeunes filles, et ne voulait pas coucher avec de vieilles femmes.
…Dans l’armée, elle n’aurait oncques admis que des gens de sa compagnie fissent le moindre vol. Si on, lui offrait des vivres qu’elle sût acquis par pillerie, jamais elle n’en voulait user. Un jour, un Ecossais lui donna à entendre qu’elle venait de manger d’un veau volé. Elle en fut fort irritée et voulut frapper cet Ecossais.
Elle ne pouvait tolérer que les femmes de mauvaise vie chevauchassent dans l’armée avec leshommes d’armes. Aucune n’eût osé se trouver en sa présence. Dès qu’elle en rencontrait, elle les forçait à partir, à moins que nos hommes ne voulussent les épouser.
…J’ajouterai que Jeanne voyait avec déplaisir et douleur que certaines bonnes femmes vinssent à elle pour la saluer. Cela lui semblait une espèce d’adoration et elle s’en irritait.
C’est tout ce que je sais.
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[Tous les témoins s’accordent en ce qui suit.]
Nous n’avons jamais rien observé nous permettant de conjecturer que Jeanne se fît gloire d’aucune de ses louables actions. Loin de là : elle rapportait tout à Dieu, Autant qu’il lui était possible, elle résistait au peuple pour empêcher qu’on l’honorât ou la glorifiât. Elle préférait être seule et en un lieu solitaire que de se trouver en société avec les hommes, hors quand il en était besoin dans le fait de la guerre. Quant à ses moeurs, voilà ce que nous, avons à dire: nous fréquentions souvent Jeanne à Orléans et jamais nous n’avons vu en elle chose répréhensible. Nous n’y avons trouvé qu’humilité, simplicité, chasteté, dévotion à Dieu et à l’Église. C’était grande consolation d’avoir commerce avec elle.
La nuit je couchais seule avec Jeanne. Je n’ai jamais remarqué en elle rien de mal, ni dans ses paroles ni dans ses actes. Tout y était simplicité, humilité, chasteté. C’était sa coutume de se confesser souvent... D’habitude, avant d’aller à un assaut, Jeanne ne manquait pas de se confesser et de communier après avoir entendu la messe.
1. Elle avait neuf ans, dix ans tout au plus en 1429.
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Voici une chose que je me souviens d’avoir vue et ouïe. Un jour, un seigneur marchant en pleine rue se mit à jurer honteusement et à, renier Dieu. Jeanne fut témoin et entendit tout. Cela la troubla fort. S’étant aussitôt avancée vers le seigneur qui jurait, elle le prit par le cou et lui dit: Ah! maître, osez-vous renier notre Sire et notre Maître? En nom Dieu, vous vous en dédirez avant que je parte d’ici. Aussi pressé, le seigneur se repentit et s’amenda. Voilà ce que j’ai vu. Je ne sais rien de plus.
Je n’ai rien à ajouter aux précédents témoins, sauf que j’ai vu Jeanne, pendant la messe, verser des larmes en abondance au moment de l’élévation. Je me souviens parfaitement qu’elle amenait les hommes d’armes à confesser leurs péchés. Moi qui parle, j’ai vu La Hire se confesser à son instigation et par son conseil. Plusieurs autres de sa société firent de même.
Le matin du jour où la bastille du Pont fut prise, Jeanne étant dans la maison de son hôte [Jacques Bouchier], on lui apporta une alose. A cette vue elle dit à son hôte: « Gardez-la jusqu’au soir, parce que je vous amènerai ce soir un godon et repasserai par-dessus le pont. »
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…Sur le propos tenu par Jeanne le jour où la bastille du Pont fut prise, je ne puis que confirmer la déposition de ma femme.
…J’ajouterai que j’ai ouï dire par le sire de Gaucourt et par d’autres capitaines que Jeanne était fort docte au métier des armes. Tous s’étonnaient de son habileté.
…Voici une chose dont j’ai été témoin. Jeanne était au siège de Saint-Pierre-le-Moustier. Quand la ville fut prise d’assaut, les hommes d’armes s’apprêtèrent à piller l’église et à enlever les vases et autres objets précieux ; mais Jeanne s’y opposa avec une virile énergie, et par ses défenses elle réussit à empêcher qu’on ne touchât à rien.
Je n’ai connu la Pucelle qu’au temps du siège d’Orléans, Elle fut logée en cette ville chez Jean Bouchier. J’ai bien souvenir qu’un jour, après dîner, — ce fut le jour où la bastille de Saint-Loup fut prise, — Jeanne qui dormait s’éveilla tout à coup et dit: « En nom Dieu, nos gens ont bien à besoigner. Apportez mes armes et amenez mon cheval. »
On disait que Jeanne était aussi experte que possible dans l’art d’ordonner une armée en bataille, et que même un capitaine nourri et élevé dans la guerre n’aurait
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su montrer tant d’habileté: de quoi les capitaines étaient singulièrement émerveillés... En tout, hors le fait de la guerre, elle était si simple que c’était merveille...
Je l’ai vue (Jeanne) aux assauts faits contre les bastilles de Saint-Loup, des Augustins, de Saint-Jean-le-Blanc et du Pont. Dans tous ces assauts elle fut si valeureuse et se comporta en telle manière qu’il ne serait pas possible à homme quelconque d’avoir meilleure attitude dans le fait de la guerre. Tous les capitaines s’émerveillaient de sa vaillance et de son activité et des peines et labeurs qu’elle supportait.
Dans le fait de la guerre, pour conduire et disposer les troupes, pour ordonner la bataille et animer les soldats, elle se comportait comme si elle eût été le plus habile capitaine du monde, de tout temps formé à la guerre.
Déposition de demoiselle Marguerite la Touroulde, veuve de maître René de Bouligny conseiller du roi.
Quand Jeanne arriva à Chinon, j’étais à Bourges où était la reine.
En ce temps-là il y avait dans ce royaume, et notamment dans les parties restées sous l’obédience du roi, une si grande calamité et pénurie d’argent que c’était pitié. Tous les sujets du roi étaient comme désespérés. Je sais bien ce qui en est, car alors mon mari était receveur général et se trouvait n’avoir que quatre écus
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tant de l’argent du roi que de son propre argent. Les Anglais assiégeaient Orléans ; il n’y avait aucun moyen d’y porter secours.
En cette calamité Jeanne parut. C’est ma ferme croyance qu’elle vint de la part de Dieu. Il l’envoya pour relever le roi et les Français demeurés fidèles au roi. A cette heure on ne pouvait rien espérer que de Dieu.
Je n’ai vu Jeanne qu’au temps où le roi revint du sacre de Reims. Il se rendit à Bourges où était la reine et moi avec elle. Le roi approchant de la ville, la reine alla au-devant de lui jusqu’à Selles en Berry, et j’y fus avec.
Pendant que la reine allait vers le roi, Jeanne prit les devants et vint saluer la reine. On la conduisit à Bourges et, par ordre de monseigneur d’Albert, elle logea chez moi, malgré le dire de mon mari qui m’avait annoncé qu’elle devait loger chez un certain Jean Duchesne.
Jeanne resta dans notre logis l’espace de trois semaines ; elle couchait, mangeait et buvait. Presque toutes les nuits je couchais avec elle. Jamais je ne vis ni ne pus soupçonner en elle rien de mauvais. Elle se gouvernait en honnête femme et bonne catholique. Elle se confessait très souvent, aimait à assister à la messe et maintes fois me demanda de l’accompagner à Matines, où j’allai et la conduisis à plusieurs reprises, sur ses instances.
Il nous arrivait souvent de deviser. Je lui disais : « Si vous ne craignez point d’aller aux assauts, c’est que vous savez bien que vous ne serez pas tuée. » — « Je ne suis pas plus sûre que les autres gens de guerre », me répondait-elle.
Quelquefois Jeanne me racontait comment elle avait été examinée par les clercs et qu’elle leur avait fait cette
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réponse: « Il y a ès livres de Notre-Seigueur plus que ès vôtres ».
…Jeanne m’a raconté que le duc de Lorraine, qui était malade, voulut la voir. Ils eurent ensemble un entretien, où elle lui dit qu’il se gouvernait mal, et qu’oncques ne guérirait s’il ne s’amendait ; et elle l’exhorta à reprendre sa bonne épouse.
Jeanne avait fort en horreur le jeu de dés. Elle était bien simple et ignorante. A mon regard, elle ne savait absolument rien, hors le fait de la guerre.
J’ai souvenance que maintes femmes venaient à mon logis quand Jeanne y demeurait. Elles lui apportaient des patenôtres et autres objets de piété pour les lui faire toucher... Jeanne riait et disait : « Touchez-les vous-mêmes. Ils seront tout aussi bons par votre toucher que par le mien ».
Jeanne était très large en aumônès, et bien volontiers elle subvenait aux pauvres et aux indigents : « J’ai été envoyée, disait-elle, pour la consolation des pauvres et des indigents. »
Plusieurs fois j’ai vu Jeanne au bain ou à l’étuve. Autant que j’ai pu en juger, je ne doute pas qu’elle ne fût vierge. D’après ce que je sais d’elle, tout était innocence dans son fait hormis le fait des armes. Elle montait à cheval et maniait la lance comme l’eût fait le meilleur chevalier. L’armée en était dans l’admiration.
Voici un fait que je tiens de Jeannotin ‘Simon, tailleur de robes. Mmc la duchesse de Bedford ayant fait faire
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pour Jeanne une tunique de femme, Jeannotin, au moment où il se disposait à l’en revêtir, prit Jeanne doucement par le sein. Cela indigna Jeanne qui envoya à Jeannotin une maîtresse gifle.
J’ai vu Jeanne emprisonnée au château de Beaucroix, je l’ai vue souvent dans la prison et lui ai souvent parlé. Il m’arriva même, jouant avec elle, de chercher à toucher ses tétons en tâchant de lui glisser ma main dans le sein. Mais elle ne le supportait pas et me rudoyait si fort qu’elle pouvait. C’était une fille qui se comportait honnêtement tant en paroles qu’en actes.
Jeanne était une fille simple et ignorante du droit. Il n’était pas dans ses moyens de présenter sa défense dans un pareil procès, bien qu’elle ait fait preuve d’une grande constance dont beaucoup tiraient argument pour conclure qu’elle avait une aide spirituelle.
Je n’aijamais pensé que l’évêque de Beauvais eût engagé ce procès pour le bien de la foi et par zèle de la justice, avec le désir de ramener Jeanne. Il obéit simplement à la haine qu’inspirait le dévouement de Jeanne au roi de France ; loin de céder à la crainte, il ne fit que suivre sa propre volonté. Je l’ai vu rendre compte au régent [le duc de Bedford] et à Warwick de ses négociations pour l’achat de Jeanne ; il ne se tenait pas de
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joie et leur parlait avec animation, mais je n’ai pu comprendre. Ensuite il alla conférer à l’écart avec Warwick.
La majorité des assesseurs, eux aussi, procédèrent de leur plein gré. Quant aux autres, l’espérance ou la peur les décidèrent... Durant tout le cours du procès, le vice-inquisiteur, Fr. Jean Lemaître, fut en proie à une terreur extrême. Maintes fois je fus témoin de ses angoisses. Je sais également, et si ma mémoire est bonne, c’est précisément deJean Lemaître que je tiens ceci, que des menaces furent adressées par le comte de Warwick à Frère Isambard. On lui dit qu’il serait noyé en Seine s’il ne se taisait; et tout cela parce qu’il dirigeait Jeanne dans ses réponses et les répétait aux greffiers.
En ce qui me concerne, je fus convoqué au procès le premier jour, mais, étant empêché, je n’y vins pas. Le lendemain je vins ; mais je ne fus pas admis, je fus même chassé par l’évêque parce que, dans une conversation avec maître Michel Colles, j’avais dit qu’il y avait péril à intenter un tel procès et pour plusieurs motifs. Ce propos fut rapporté à l’évêque qui me fit enfermer dans la prison royale de Rouen, d’où je ne sortis que sur la prière de l’abbé de Fécamp.
Mon avis, dans les quelques conférences où je l’avais donné, fut que ni l’évêque ni ses messieurs ne pouvaient juger Jeanne parce qu’ils étaient du parti contraire et que ce n’était pas là une bonne manière de procéder; que d’ailleurs elle avait déjà été examinée par le clergé de Poitiers et par l’archevêque de Reims, métropolitain de celui de Beauvais. Cet avis mit l’évêque en grande colère. Il me fit citer devant lui. Je lui dis qu’il n’était pas encore juge, ni moi son justiciable, que je relevais de l’official de Rouen, et je m’en fus. Mais comme je me dispo-
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sais à comparaître devant l’officiai de Rouen, je fus arrêté, conduit au château, et mis en prison. J’en demandai le motif; on me répondit que l’arrestation avait eu lieu à la requête de l’évêque de Beauvais.
Enfin, sur les instances du seigneur abbé de Fécamp, je fus mis en liberté. D’après ce qu’on m’apprit, quelques messieurs réunis par l’évêque avaient opiné pour un exil en Angleterre ou ailleurs, hors de Rouen. Mes amis et le seigneur abbé de Fécamp m’évitèrent ce désagrément.
Monseigneur de Beauvais et les maîtres qu’on fit venir de Paris, et les Anglais, à l’instance desquels fut mené tout le procès, procédèrent par haine. Ils ne pardonnaient pas à Jeanne d’avoir combattu le parti anglais, et, en la frappant, ils voulaient atteindre le roi de France
On m’obligea à prendre part au procès en qualité de greffier. Je le fis, bien malgré moi. Mais je n’aurais pas osé résister à un ordre des seigneurs du conseil royal. C’étaient les Anglais qui poussaient ce procès qui eut lieu à leurs frais. Ce n’est pas à dire que l’évêque de Beauvais ou le promoteur aient cédé à la pression des Anglais. Ils s’acquittèrent de leur besogne bien volontiers. Je ne dirai pas la même chose des assesseurs et autres conseillers. Ils n’auraient osé résister. Il n’y en avait pas un qui n’eût peur.
Au début du procès, on s’assembla dans une maison près du château. Furent présents : l’évêque de Beauvais, l’abbé de Fécamp, maître Nicolas Loyseleur et plusieurs autres, J’y fus mandé. L’évêque me dit : « Il vous faut
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bien servir le roi. Nous voulons faire un beau procès contre cette Jéanne. Avisez un autre greffier qui vous assiste. » Je nommai Boisguillaume, et il me fut adjoint.
En cette qualité de greffier j’ai bien connu Jeanne. Il me semble qu’elle était bien simple., quoique, dans ses réponses, il y eût souvent beaucoup de sagesse mêlée à beaucoup de naïveté, comme on peut le voir au procès. Selon moi, dans une cause si embrouillée, il lui eût été impossible de suffire à sa défense contre de si grands docteurs, si elle n’eût été inspirée.
Avant le procès et au cours du procès, Jeanne requit plusieurs fois qu’on la conduisît dans la prison épiscopale. On ne l’écouta point ni sa demande. Je crois au reste que les Anglais ne l’eussent pas livrée à l’évêque, et que celui-ci n’eût pas consenti à la laisser sortir du château.
Pas un seul parmi les conseillers n’eût osé soulever la question. Tous redoutaient l’évêque et les Anglais.
Maître Jean Lohier, notable, clerc normand, vint à Rouen, après le commencement du procès. L’évêque de Beauvais le manda et le questionna sur la cause introduite. J’ignore la réponse faite à l’évêque. Je n’étais pas présent ; mais le lendemain je rencontrai maître Lohier dans l’église Notre-Dame de Rouen et lui demandai : « Avez-vous vu le procès ? » « Je l’ai vu, me répondit-il, et ainsi que je l’ai dit à l’évêque, ce procès ne vaut rien. Impossible de le soutenir, pour plusieurs raisons. Il lui manque d’abord la forme de procès ordinaire. Ensuite, il est déduit dans le château, en lieu clos et fermé, où juges et assesseurs, n’étant pas en sûreté, n’ont pas pleine et entière liberté de dire bonnement ce qu’ils veulent; de plus, le procès touche à plusieurs personnes qui ,ne sont pas appelées à comparaître, et on y met en, jeu
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notamment l’honneur du roi de France, dont Jeanne suivit le parti sans citer le roi ni son mandataire. Enfin, ni libellés, ni articles n’ont été donnés ; et cette femme, qui est simple fille, est dépourvue de conseil pour répondre à tant de maîtres, à de si graves, spécialement touchant les rèvélations. Pour tous ces motifs le procès me paraît invalide. » Il ajouta: « Vous voyez leur manière de procéder, Ils la prendront, sils peuvent, par ses paroles. Ils tireront avantage des assertions où elle dit : « Je sais de certain », au sujet de ses apparitions. Mais si elle disait : « Il me semble », au lieu de « Je sais de certain », m’est avis qu’il n’est homme qui la pût condamner. Je vois bien qu’ils agissent plus par haine que par tout autre sentiment. Ils veulent faire mourir Jeanne. Aussi ne me tiendrai-je plus ici. Je n’y veux plus être. Ce que j’y dis déplaît. »
De fait, Mgr de Beauvais était fort indigné contre ledit Lohier. Néanmoins il l’avait pressé de demeurer pour voir la conduite du procès, à quoi Lohier répondit qu’il ne demeurerait point. Incontinent, l’évêque de Beauais, alors logé en la maison où demeure à présent maître Jean Bidault, près Saint-Nicolas-le-Paincteur, était venu trouver les maîtres Jean Beaupère, Jacques de Touraine, Nicolas Midi, Pierre Maurice, Thomas de Courcelles et Loyseleur. « Voilà Lohier qui veut nous bailler belles interlocutoires en notre procès, leur dit-il. Il veut tout calomnier et dit que le procès ne vaut rien. Qui l’en voudrait croire, il faudrait tout recommencer, et tout ce que nous avons ne vaudrait rien. On voit bien de quel pied il cloche. Par saint Jean, nous n’en ferons rien, mais continuerons notre procès comme il est commencé. »
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Cela se passait l’après-dîner d’un samedi, en carême. Le lendemain matin, maître Lohier avait avec moi l’entretien que j’ai dit. Le jour même il quitta Rouen. Il n’aurait plus osé y demeurer et, de fait, il a toujours depuis demeuré en cour de Rome, où il est mort doyen de rote.
Maître Jean de Lafontaine fut le lieutenant de Mgr de Beauvais pour les interrogatoires, depuis le début du procès jusqu’à la semaine de Pâques.
Pendant la Semaine Sainte, maître Jean de Lafontaine vint trouver Jeanne, accompagné de deux religieux de l’ordre des Frères Prêcheurs, frère Isambard de la Pierre et frère Martin Ladvenu, afin de la décider à se soumettre à l’Église, l’avertissant qu’elle devait croire et tenir que l’Église c’était le Pape et ceux qui président en l’Église militante ; qu’elle ne devait point hésiter à se soumettre au Souverain Pontife et au concile, vu que plusietirs notables clercs tant de son parti ,que d’ailleurs s’y trouvaient; et que, si elle ne le faisait, elle se mettrait en grand danger. Le lendemain de cet avertissement, Jeanne dit qu’elle consentait à se soumettre au Pape et au concile. A cette nouvelle, l’évêque demanda qui donc, la veille, était allé parler à Jeanne, et il fit venir le garde anglais pour s’enquérir là-dessus. Le garde lui répondit que c’étaient Jean de Lafontaine, frère Isambard et frère Martin. Tous étaient absents. Alors l’évêque se courrouça très fort contre Jean Lemaître, vicaire de l’inquisiteur. Bientôt Jean de Lafontaine connut tout et qu’il était en danger à cause de cette affaire. Il quitta Rouen, et depuis oncques n’y retourna. Quant aux deux religieux, Jean Lemaître pria pour eux et dit que si on leur faisait déplaisir, il ne paraîtrait plus de sa personne au procès ;
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sans cette menace ils eussent été en péril de mort. Dès lors, défense fut faite par le comte de Warwick que personne n’eût accès auprès de la Pucelle, sinon Mgr de Beauvais ou.qui viendrait de par lui.
Je citerai encore maître Nicolas de Houppeville, qui fut en grand péril pour avoir refusé d’obtempérer à la sommation à lui adressée d’assister au procès.
Je citerai encore Jean de Châtillon. Au cours des interrogatoires faits à Jeanne, il se montra favorable en disant qu’elle ne pouvait être tenue de répondre à des questions.. trop difficiles. Ses critiques, dont les termes m’échappent, déplurent aux autres assesseurs. Ils lui dirent à plusieurs reprises de les laisser en repos. « il faut pourtant, répliqua Jean de Châtillon, que j’acquitte ma conscience. » Là-dessus grand mouvement. L’évêque dit à Jean de Châtillon : « Taisez-vous et laissez parler les juges ». Alors on lui signifia de ne plus paraître aux séances sans y être mandé.
Dans une séance, frère Isambard, parlant à Jeanne, tâchait de la diriger et l’avisait sur le fait de la soumission à l’Église: « Taisez-vous, au nom du diable », lui cria l’évêque.
Parmi les docteurs les plus animés contre Jeanne, j’ai remarqué Beaupère, Midi et Jacques de Touraine. J’ajouterai Nicolas Loyseleur. Celui-ci se fit passer auprès de Jeanne pour un compatriote. Mon confrère Boisguillaume et moi fûmes avisés de la chose par le seigneur de Warwick, l’évêque de Beauvais et maître Loyseleur. Ils nous dirent : « Cette Jeanne dit merveille sur ses apparitions. Pour savoir plus à plein la vérité de sa bouche, nous nous sommes avisés de ceci: maître Nicolas feindra qu’il est Lorrain et du parti de Jeanne; il entrera dans la
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prison en habit laïque; les gardes se retireront et on les laissera seuls ». Il y avait dans une chambre voisine une ouverture faite exprès où on nous fit placer, mon confrère et moi, pour entendre ce que disait Jeanne. Nous étions là, entendant tout sans être vus. Loyseleur causa avec Jeanne; on lui donnait des nouvelles imaginaires. Il lui parla du roi et ensuite des révélations. Jeanne répondait à ses questioùs, persuadée qu’il était de son pays et de son parti. L’évêque et le comte nous dirent de noter les réponses de Jeanne. Je dis que cela ne se pouvait faire qu’il n’était pas honnête d’engager ainsi le procès ; qu’au surplus, si Jeanne disait de telles choses dans les formes régulières, nous l’enregisterions volontiers.
Jeanne avait grande confiance en Loyseleur, si bien q’ue plusieurs fois il l’opït en confession. En général, elle n’était jamais menée devant ses juges que ledit Loyseleur n’eût au préalable conféré avec elle. Il n’était point permis à Jeanne de se confesser à personne qu’à lui.
Un jour, l’évêque, le comte de Warwick et moi, nous entrâmes dans la prison de Jeanne et la trouvâmes les deux pieds dans les fers. J’ai ouï dire alors que, la nuit, elle était attachée par une chaîne de fer qui ceignait le corps ; mais je ne l’ai pas vue attachée ainsi.
Jeanne vivait-elle catholiquement ? Il ne m’appartient pas d’en juger. Ce que je sais, c’est qu’au cours du procès, je l’ai entendue demander à entendre la messe, notamment les dimanches des Rameaux et de Pâques. Elle voulait, le jour de Pâques, se confesser et recevoir le corps de Notre-Seigneur. Elle se plaignait beaucoup dui refus qu’on lui opposait.
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Jeanne était dans une forte prison, les fers aux pieds. On lui avait laissé un lit. Elle avait des gardes anglais dont elle se plaignait maintes fois, disant qu’ils l’opprimaient fort et la maltraitaient.
J’ai entendu dire par des gens dont j’oublie les noms que Jeanne avait été visitée par des matrones et qu’elle avait été trouvée vierge. On ajoutait que c’était madame la duchesse de Bedford qui avait fait faire cette visite et que le duc de Bedford était en un lieu secret d’où il voyait toutes choses.
Maître Nicolas Loyseleur, se feignant cordonnier, originaire des marches de Lorraine et prisonnier du parti de Charles VII, entrait de temps en temps dans la prison de Jeanne et l’exhortait à ne pas donner créance à tous ces gens d’Eglise, « car, lui disait-il, si tu leur donnes créance, tu seras détruite ». Je crois que l’évêque de Beauvais était bien au courant; sans cela Loyseleur n’eût pas osé agir comme il fit. Beaucoup d’assesseurs au procès en murmuraient. Ce Loyseleur finit par mourir de mort subite dans une église.
C’est de façon semblable que maître Jean d’Estivets introduisit dans la prison de Jeanne. Il se fit passer pour prisonnier comme avait fait Loyseleur. Ce d’Estivet eut la fonction de promoteur, et, dans l’affaire, il se montra très passionné en faveur des Anglais, auxquels il voulait plaire. C’était d’ailleurs un mauvais homme, cherchant sans cesse querelle aux greffiers et à ceux qui procédaient suivant les cas de justice. Il lancait force injures à Jeanne, lappelant paillarde, ordure. Je crois bien que
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c’est Dieu qui le punit en la mort, car la sienne fut misérable. On le trouva dans un bourbier aux portes de Rouen.
En outre, j’ai ouï dire comme un fait constant que tous ceux qui condamnèrent Jeanne périrent misérablement. Ainsi maître Nicolas Midi fut frappé de la lèpre peu de jours après 1, et l’évêque Cauchon mourut subitement tandis qu’on le rasait.
Voici un bruit alors très répandu à Rouen. Certains personnyges, racontait-on, se faisant passer pour des hommes d’armes du parti de Charles VII, furent introduits en secret auprès de Jeanne. Ils l’exhortaient à ne. pas se soumettre à l’Église, si elle ne voulait courir le risque d’un jugement défavorable. On expliquait par leurs conseils ses variations sur le fait de la soumission à l’Église. Dans le nombre de ces émissaires qui, pour séduire Jeanne,feignaient d’appartenir au roi de France, j’entendis mentionner maître Nicolas Loyseleur.
D’après la rumeur commune, maîtreNicolasLoyseleur, s’introduisant auprès de Jeanne, s’était fait passer pour prisonnier et, par cette feinte, l’avait induite à dire et àfaire des choses à elle nuisibles, touchant la soumission à l’Église.
1. Il n’en mourut pas. En 1438, il avait fait « peau neuve et haranguait » Charles VII à l’entrée du roi dans sa bonne ville de Paris.
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J’ai moi-même souvenir qu’une fois Loyseleur fut commis au soin de conseiller Jeanne. Or cet homme lui était contraire, voulantplutôtla décevoir que la conduire.
Jeanne était dans la prison du château sous la garde de John Gris (Grey). Elle avait les jambes tenues par des chaînes de fer. Etait-ce ainsi toujours? Je ne sais.
Je n’ai pas entendu jamais mettre en délibération que Jeanne dût être visitée pour voir si, oui ou non, elle était vierge. Ce qui me paraît vraisemblable, ce que je crois d’après le dire du seigneur évêque de Beauvais et d’après ce que j’en ai ouï moi-même, c’est que Jeanne a été trouvée vièrge. Si elle n’eût pas été trouvée telle, m’est avis que le procès n’eût point passé la chose sous silence.
Au sujet de maître Nicolas Loyseleur, voici ce que je sais. A plusieurs reprises je lui ai ouï conter qu’il avait eu maints entretiens avec Jeanne sous un habit d’emprunt. Qu’y disait-on ? Je ne sais. En tous cas, je me souviens avoir conseillé à Loyseleur de se faire connaître à Jeanne et de lui signifier qu’il était prêtre. Je crois aussi que ledit Loyseleur a ouï Jeanne en confession.
1. 22 août 1429.
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JEUDI 1er MARS
[Séance au même lieu; 58 assesseurs.]
CAUCHON : Jeanne, nous vous sommons et requérons de prêter simplement et absolument le serment de dire la vérité sur ce qui vous sera demandé.
JEANNE : Je suis prête à jurer de dire la vérité sur tout ce que je saurai touchant le procès, ainsi que je vous l’ai dit antérieurement.
CAUCHON : Pourquoi cette réserve?
JEANNE: Je sais beaucoup de choses qui ne touchent pas le procès, et il n’est pas besoin de vousles dire.
CAUCHON: Allez-y sans cette réserve.
JEANNE: De tout ce que je saurai véritablement et qui touche le procès, je vous en parlerai volontiers.
CAUCHON: Nous vous sommons et requérons de jurer sans cette réserve.
JEANNE: Ce que je saurai de vrai touchant le procès, je le dirai.
CAUCHON : Jurez sur l’Évangile.
JEANNE : De ce que je sais touchant ce procès, je vous dirai volontiers la vérité. Je vous en dirai autant que si j’étais devant le pape de Rome.
L’INTERROGATEUR Que dites-vous touchant notre seigneur le pape et qui croyez-vous vrai pape?
JEANNE: Il y en a donc deux?
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L’INTERROGATEUR: N’avez-vous pas reçu une lettre du comte d’Armagnac vous demandant auquel des trois papes il devait obéir?
JEANNE: Le comte m’a bien écrit à ce sujet. Je répondis entre autres choses que quand je serais à Paris ou ailleurs, en repos, je lui écrirais. Je me disposais à monter à cheval quand je répondis ainsi au comte.
L’INTERROGATEUR : Voici une copie de la lettre du comte et de votre réponse. On va vous lire l’une et l’autre.
« Ma très chère dame, je me recommande humblement à vous, et vous supplie, pour Dieu, que, attendu la division qui est actuellement en la sainte Église universelle, sur le fait des papes, — car il y a trois prétendants à la royauté, dont l’un demeure à Rome et se fait appeler Martin, auquel tous les rois chrétiens obéissent; un second demeure à Paniscole, au royaume de Valence, et se fait appeler pape Clément VII; le troisième, on ne sait où il demeure, sinon seulement le cardinal de SaintEtienne, et peu de gens avec lui, et il se fait appeler Benoît XIV.
« Le premier qui se dit pape Martin fut élu à Constance du consentement de toutes les nations de chrétiens; celui qui se fait appeler Clément fut élu à Paniscole, après la mort du pape Benoît XIII, par trois de ses cardinaux; le troisième, qui se nomme Benoît XIV, fut élu secrètement par le cardinal de Saint-Etienne lui-même. Veuillez supplier Notre-Seigneur Jésus-Christ que, par sa miséricorde infinie, il nous veuille par vous déclarer qui est des trois susdits le vrai pape, et auquel il lui plaira
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qu’on obéisse dorénavant, ou à celui qui se dit Martin, ou à celui qui se dit Clément, ou à celui qui se dit Benoît.
Nous serons tout prêts à faire le vouloir et plaisir de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Tout vôtre.
LE COMTE D’ARMAGNAC.
JHESUS + MARIA.
« Comte d’Armagnac, mon très cher et bon ami, moi, Jeanne la Pucelle, vous fais savoir que votre message est venu par devers moi, lequel m’a dit que vous l’aviez envoyé par deçà pour savoir de moi auquel des trois papes par vous mentionnés vous deviez croire. Je ne puis bonnement vous informer au vrai pour le présent, jusques à ce que je sois à Paris ou ailleurs de loisir. Je suis pour le présent trop empêchée au fait de la guerre. Mais, quand vous saurez que je serai à Paris, envoyez un messager par devers moi, et je vous ferai savoir tout au vrai auquel vous devez croire, et ce que j’en aurai sû par le conseil de mon droiturier et souverain Seigneur, le Roi de tout le monde, et ce que vous en aurez à faire, à tout mon pouvoir.
A Dieu je vous recommande, Dieu soit garde de vous
Ecrit à Compiègne, le XXIIe jour d’août.
1. Jeanne aurait dû dire : dictée. En eflet, la concordance de toutes les copies de cette lettre ne permet pas d’imputer une falsification aux Anglais; c’est le secrétaire de Jeanne qui aura transcrit inexactement ces paroles.
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L’INTERROGATEUR : La copie qui vient de vous être lue renferme-t-elle bien votre réponse?
JEANNE : Je puis avoir fait cette réponse en partie, non le tout.
L’INTERROGATEUR : Avez-vous déclaré savoir par le conseil du Roi des rois ce que ledit comte devait faire en cette circonstance?
JEANNE : Je n’en sais rien.
L’INTERROGATEUR : Faisiez-vous doute à qui le comte devait obéir.?
JEANNE : Je ne savais que mander au comte, parce qu’il me requérait de lui faire savoir à qui Dieu voulait qu’il obéît. Quant à moi, je tiens et crois que nous devons obéir à notre seigneur le pape qui est à Rome.
L’INTERROGATEUR: Est-ce là tout?
JEANNE : Je dis au messager du comte autre chose pie ce qui est contenu dans cette copie des lettres. Si cet envoyé ne se fût pas retiré aussitôt, il eût été jeté à l’eau, non toutefois par ma volonté.
L’INTERROGATEUR : Sur le fond de la question, que répondîtes-vous?
JEANNE: Sur la question d’obédience, je répondis que je ne savais pas ; mais je lui mandai plusieurs choses qui ne furent point couchées par écrit. Pour moi, je crois au seigneur pape qui est à Rome.
L’INTERROGATEUR: Pourquoi avez-vous écrit que vous donneriez à un autre moment réponse sur la question, puisque vous croyez au pape qui est à Rome?
JEANNE : Ma réponse avait trait à autre chose qu’au fait des trois souverains pontifes.
L’INTERROGATEUR : N’avez-vous pas dit que sur le fait des trois pontifes vous auriez conseil?
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JEANNE: En nom Dieu,je n'ai jamais écrit Dirait écrire sur le fait des trois pontifes.
L’INTERROGATEUR: A viez-vous l 'habitude de mettre en tête de vos lettres Jhesus Maria avec une croix ?
JEANNE: Sur aucunes oui, sur d'autres non. Quelque- fois je mettais une croix afin que mon correspondant ne fît pas ce que je lui mandais .
L'INTERROGATEUR: Voici maintenant en quels termes vous avez écrit au roi notre sire, au duc de Bedfort et à d'autres.
[Nous avons donné cette lettre dans la déposition de l'écuyer Gobert Thibault.]
L'INTERROGATEUR : Reconnaissez-vous cette lettre ?
JEANNE: Oui, sauf trois mots. Au lieu de: rendez à la Pucelle, il faut: rendez au roi. Les mots chef de guerre et corps pour corps n'étaient pas dans la lettre que j'ai envoyée.
L'INTERROGATEUR: N'est-ce pas un seigneur qui vous a dicté cette lettre?
JEANNE: Aucun seigneur ne m'a oncques dicté cette lettre, c'est moi qui l'ai dictée. Avant de l'expédier, il est vrai que je l'ai montrée à quelques-uns de mon parti.
L'INTERROGATEUR : Croyez-vous qu'il arrivera mal aux Anglais ?
JEANNE: Avant qu'il soit sept ans les Anglais perdront un plus grand gage qu'ils ne firent devant Orléans. Ils perdront toute la France, et cela par la victoire que Dieu enverra aux Français.
L'INTERROGATEUR : Comment savez-vous cela ?
JEANNE: Je le sais bien par révélation; cela arrivera avant sept ans, et je serais bien navrée que cela fût seulement différé.
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L'INTERROGATEUR : Vous ne pouvez savoir telle chose.
JEANNE: Je le sais par révélation, aussi sûrement que je vous sais là devant moi.
L'INTERROGATEUR : Quand cela arrivera-t-il ?
JEANNE: Je ne sais le jour, ni l'heure.
L'INTERROGATEUR : En quelle année ?
JEANNE: Vous ne l'aurez pas encore; mais je voudrais bien que ce fût avant la Saint-Jean.
L'INTERROGATEUR .: N'avez-vous pas dit que cela arrivera avant la Saint-Martin d'hiver ?
JEANNE: J'ai dit qu'avant la Saint-Martin d'hiver, on verrait bien des choses; et il pourra bien se faire qu'on voie les Anglais jetés bas.
L'INTERROGATEUR: Qu'avez-vous dit à John Grey, votre gardien, au sujet de la Saint-Martin ?
JEANNE: Je vous l'ai dit.
L'INTERROGATEUR : Par qui savez-vous que cela doit arriver ?
JEANNE: Par sainte Catherine et sainte Marguerite.
L'INTERROGATEUR: Saint Gabriel était-il avec saint Michel quand il vint à vous ?
JEANNE: Je ne m'en souviens pas.
L'INTERROGATEUR: Depuis mardi dernier avez-vous conversé avec sainte Catherine et sainte Marguerite ?
JEANNE: Oui, mais je ne sais l'heure.
L'INTERROGATEUR: Quel jour?
JEANNE: Hier et aujourd'hui. Il n'y a pas de jours que je ne les entende.
L'INTERROGATEUR : Les voyez-vous toujours dans le même vêtement ? .
JEANNE: Je les vois toujours sous la même forme; et leurs têtes sont couronnées très. richement.
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L'INTERROGATEUR : Et le reste de leurs costumes ? Leurs robes?
JEANNE: Je ne sais.
L'INTERROGATEUR: Comment savez-vous que ce qui vous apparaît est homme ou femme ?
JEANNE: Je le sais bien. Je le reconnais à leurs voix et parce qu'elles me l'ont révélé. Je ne sais rien que par révélation et par ordre de Dieu .
L'INTERROGATEUR : Quelle figure voyez-vous ?
JEANNE: La face.
L’INTERROGATEUR : Ont-elles d'es cheveux ?
JEANNE: Il est bon à savoir qu'elles en ont.
L'INTERROGATEUR : y a-t-il quelque chose entre leurs couronnes et leurs cheveux ?
JEANNE: Non.
L'INTERROGATEUR: Leurs cheveux sont-ils longs et pendants?
JEANNE: Je ne sais.
L'INTERROGATEUR: Ont-elles des bras ?
JEANNE: Je ne sais si elles ont des bras ou d'autres membres.
L'INTERROGATEUR: Vous parlent-elles ?
JEANNE: Leur langage est bon et beau, je les entends très bien.
L'INTERROGATEUR: Comment parlent-elles, puisqu'elles n'ont pas de membres ?
JEANNE: Je m'en réfère à Dieu.
L'INTERROGATEUR : Quelle espèce de voix est-ce ?
JEANNE: Cette voix est belle et douce et humble, et elle parle français.
L'INTERROGATEUR : Sainte Marguerite ne parle donc pas anglais ?
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JEANNE: Comment parlerait-elle anglais, puisqu'elle n'est pas du parti des Anglais ?
L'INTERROGATEUR: Sur leurs têtes couronnées, comme vous l'avez dit, vos saintes ont-elles des anneaux aux oreilles ?
JEANNE: Je n'en sais rien.
L'INTERROGATEUR: Avez-vous vous-même des anneaux ?
JEANNE (s'adressant à Cauchon) : Vous, évêque, vous en avez un à moi, rendez-le-moi.
L'INTERROGATEUR: N'aviez-vous pas d'autre anneau ?
JEANNE: Les Bourguignons m'en ont un autre. Mais vous, évêque, montrez-moi le susdit anneau, si vous l'avez.
L’INTERROGATEUR: Qui vous a donné l'anneau qu'ont les Bourguignons ?
JEANNE: Mon père ou ma mère.
L'INTERROGATEUR : y avait-il aucun nom dessus ?
JEANNE: Il me semble que les noms Jhesus Maria y étaient écrits. Je ne sais qui les y fit écrire. Je crois qu'il n'y avait pas de pierre à cet anneau qui me fut donné à Domrémy.
L'INTERROGATEUR: Qui vous a donné l'autre anneau ?
JEANNE: Mon frère me Pa donné. Vous l'avez présentement. Je vous charge, évêque, de le donner à l'Eglise.
L'INTERROGATEUR: avez-vous gueri personne avec l'un ou l'autre de vos anneaux ?
JEANNE: Oncques je n'ai fait de guérison avec aucun de mes anneaux,
L'INTERROGATEUR : Sainte Catherine et sainte Marguerite n'ont-elles pas conversé avec vous sous l'arbre dont il a déjà été fait mention ?
JEANNE: Je n'en sais rien.
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L’INTERROGATEUR : Les saintes vous ont-elles parlé à la fontaine proche de l’arbre?
JEANNE: Oui, je les y ai entendues; mais je ne me rappelle pas ce qu’elles m’y ont dit.
L’INTERROGATEUR : Que vous ont-elles promis là ou ailleurs ?
JEANNE: Elles ne m’ont fait aucune promesse, sinon par congé de Dieu.
L’INTERROGATEUR : Quelles promesses vous ont-elles faites?
JEANNE: Cela n’est pas de votre procès. Sur certaines choses elles m’ont dit que mon roi sera rétabli dans son royaume, le veuillent ou non ses adversaires.
L’INTERROGATEUR: Ne vous ont-elles pas fait d’autre promesse?
JEANNE: Elles m’ont promis de me conduire en paradis et je les en ai bien requises.
L’INTERROGATEUR: N’avez-vous pas d’autre promesse?
JEANNE: Oui, une autre, mais je nela dirai pas. Elle ne touche pas au procès.
L’INTERROGATEUR: Dites-la tout de même.
JEANNE: Avant trois moisie vous la dirai.
L’INTERROGATEUR : Vos voix vous ont-elles dit qu’avant trois mois vous seriez délivrée de prison?
JEANNE: Cela n’est pas de votre procès. Cependant j’ignore quand je serai délivrée. Ceux qui voudraient m’ôter de ce monde pourraient bien s’en aller devant moi.
L’INTERROGATEUR : Votre conseil vous a-t-il dit que vous seriez délivrée de la prison où vous êtes présentement?
JEANNE : Reparlez-m’en dans trois mois, je vous répondrai.
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L’INTERROGATEUR: Répondez donc tout de suite.
JEANNE: Demandez aux assistants, sous leur serment, si cela touche au procès. Là-dessus délibération des assistants qui opinent tous que cela est du procès.
L’INTERROGATEUR: Vous voyez bien. Répondez donc.
JEANNE: Je vous ai toujours bien dit que vous ne sauriez pas tout. Il faudra qu’un jour je sois délivrée. Je veux avoir congé pour le dire. Ainsi je demande un délai.
L’INTERROGATEUR: Les voix vous ont-elles défendu de dire la vérité?
JEANNE: Voulez-vous que je vous dise ce qui regarde le roi de France? Il y a beaucoup de choses qui ne sont pas du procès.
L’INTERROGATEUR: Mais que savez-vous donc touchant votre roi?
JEANNE: Je sais que mon roi gagnera le royaume de France ; je le sais aussi bien que je sais que vous êtes là devant moi, siégeant au tribunal. Je serais morte, n’était cette révélation qui me conforte chaque jour.
L’INTERROGATEUR : Qu’avez-vous fait de votre mandragore?
JEANNE: Je n’ai, ni oncques n’eus de mandragore. J’ai bien oui dire qu’il y en a une près de mon village, mais je n’en ai oncques vu.
L’INTERROGATEUR: Vous savez pourtant ce que c’est?
JEANNE: J’ai oui dire que c’est une chose dangereuse et mauvaise à garder. Je ne sais d’ailleurs à quoi cela sert,
L’INTERROGATEUR: En quel lieu est cette mandragore dont vous avez ouï parler?
JEANNE: J’ai oui dire qu’elle est en terre près de l’arbre des fées. J’ignore le lieu; j’ai aussi oui dire qu’au-dessus de cette mandragore il y a un coudrier.
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L’INTERROGATEUR: A quoi avez-vous ouï dire que sert cette mandragore?
JEANNE: A faire venir de l’argent, mais je n’en crois mie.
L’INTERROGATEUR: Vos voix vous ont-elles parlé de cela ?.
JEANNE: Mes voix ne m’ont jamais rien dit là-dessus.
L’INTERROGATEUR: Quelle figure avait saint Michel quand il vous apparut?
JEANNE : Je ne lui ai pas vu de couronne et de ses vêtements je ne sais rien.
L’INTERROGATEUR: Etait-il nu?
JEANNE: Pensez-vous que Dieu n’ait pas de quoi le vêtir?
L’INTERROGATEUR: Avait-il des cheveux?
JEANNE : Pourquoi les lui aurait-on coupés?
L’INTERROGATEUR: Y a-t-il longtemps que vous n’avez vu saint Michel?
JEANNE: Je n’ai pas vu saint Michel depuis que j’ai quitté le château à Crotoy 1. Je ne le vois pas bien souvent.
L’INTERROGATEUR : A-t-il des cheveux?
JEANNE: Je ne sais.
L’INTERROGATEUR: Avait-il une balance?
JEANNE: Je ne sais.
L’INTERROGATEUR: Quel effet produit sa vue?
JEANNE : J’ai grande joie en le voyant; et il me semble que quand je le vois, je ne suis pas en péché mortel.
L’INTERROGATEUR : Vos voix vous ordonnent-elles de vous confesser?
1. Vers le 21 novembre 1430
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JEANNE: Sainte Catherine et sainte Marguerite me font volontiers me confesser quelquefois, tantôt l’une, tantôt l’autre.
L’INTERROGATEUR : Vous croyez-vous exempte de péché mortel?
JEANNE: Si je suis en péché mortel, c’est sans le savoir.
L’INTERROGATEUR: Quand vous vous confessez, ne croyez-vous pas être en péché mortel?
JEANNE: Je ne sais si j’ai été en péché mortel. Je ne crois pas en avoir fait les oeuvres. A Dieu ne plaise que j’aie jamais été en tel état ! A Dieu ne plaise que je fasse ou aie fait oeuvre qui charge mon âme!
L’INTERROGATEUR: Quel signe avez-vous donné à votre roi que vous veniez de la part de Dieu?
JEANNE: Je vous ai toujours répondu que vous ne me l’arracherez pas de la bouche. Allez-le-lui demander.
L’INTERROGATEUR: Avez-vous juré de fie pas révéler ce qui vous sera demandé touchant le procès?
JEANNE : Je vous ai déjà dit que je ne vous dirai pas ce qui touchera le fait de notre roi. De tout ce qui le regarde je n’en parlerai pas.
L’INTERROGATEUR: Ne savez-vous pas le signe que vous avez donné à votre roi?
JEANNE: Vous ne le saurez pas de moi,
L’ENTERROGATEUR: Mais cela touche le procès.
JEANNE : De ce que j’ai promis de bien tenir secret je ne dirai rien.
L’INTERROGATEUR: Pourquoi?
JEANNE: Je l’ai promis en tel lieu que je ne pourrais vous le dire sans parjure.
L’INTERROGATEUR : A qui l’avez-vous promis?
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JEANNE : A sainte Catherine, à sainte Marguerite, et cela a été montré au roi.
L’INTERROGATEUR : Les saintes vous avaient-elles requise de faire cette promesse ?
JEANNE: J’ai fait ma promesse aux deux saintes sans qu’elles m’en requièrent, uniquement de moi-même. Trop de gens me l’auraient demandé si je n’eusse fait cette promesse à mes saintes.
L’INTERROGATEUR : Quand vous montrâtes le signe au roi, y avait-il quelqu’un avec lui?
JEANNE: Je ne pense pas qu’il y eut personne autre, bien qu’il se trouvât beaucoup de monde assez près.
L’INTERROGATEUR : Avez-vous vu une couronne sur la tête du roi quand vous lui avez montré ce signe?
JEANNE: Je ne puis le dire sans parjure.
L’INTERROGATEUR: Votre roi avait-il une couronne à Reims?
JEANNE: Mon roi, je pense, a pris avec joie la couronne qu’il a trouvée à Reims. Mais une bien riche couronne lui fut apportée par la suite. Il ne l’a point attendue, pour hâter son fait, à la requête de ceux de la ville de Reims, afin d’éviter la charge des hommes de guerre. S’il eût attendu, il aurait eu une couronne mille fois plus riche.
L’INTERROGATEUR: Avez-vous vu cette couronne plus riche?
JEANNE: Je ne puis vous le dire sans parjure, et si je ne l’ai pas vue, je sais par ouï dire à quel point elle est riche et somptueuse.
La séance est levée.
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Je ne sais, sur la famille de Jeanne et sur sa vie avant le procès, que ce qu’elle en a dit elle-même pendant les interrogations ; je ne l’ai connue qu’à Rouen. J’y fus l’exécuteur des mandements contre elle en qualité de clerc de maître Jean Benedicite [d’Estivet], promoteur en la cause. Mon office m’amenait là, toutes les fois que Jeanne était appelée. C’est moi qui l’amenais et la ramenais, Aussi avais-je grande familiarité avec elle ; je la trouvais simple. bonne et pieuse. D’après ce que je vis, il me semble qu’on ne procéda, ni selon la raison, ni selon l’honneur de Dieu et de la foi catholique, mais par haine, par fureur, avec le dessein formé de ruiner l’honneur du roi de France que Jeanne servait, et par vengeance afin de la faire mourir. Les gens du procès obéissaient aux Anglais plus qu’à la justice.
Voici les faits qui me meuvent à parler ainsi
Une fois, comme je la conduisais devant les juges, Jeanne me demanda s’il n’y avait pas sur le chemin quelque église ou chapelle dans laquelle fût le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ; je lui dis que oui et lui montrai une chapelle située au-dessous du château, près de notre chemin. Alors Jeanne me supplia de la faire passer devant pour qu’elle pût saluer Dieu et prier. J’y consentis volontiers, et la laissai s’agenouiller en face de la chapelle. Inclinée jusqu’à terre, Jeanne pria dévotement. Le fait fut rapporté à l’évêque de Beauvais, il en fut mécontent et m’ordonna de ne plus tolérer à l’avenir de telles oraisons. De son côté, le promoteur Benedicite
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[d’Estivet] me réprimanda: « Truand, disait-il, qui te fait si hardi de laisser approcher de l’église, sans licence, cette putain excommuniée ? Je te ferai mettre en telle tour que tu ne verras ni lune, ni soleil d’ici un mois, si tu le fais plus ». Mais je n’obéis point. Le promoteur s’en aperçut; il se mit alors plusieurs fois devant la porte de la chapelle, entre Jeanne et moi, pour l’empêcher de faire ses oraisons devant ladite chapelle.
Autre fait. Au quatrième ou au cinquième jour du procès, comme je ramenais Jeanne du tribunai à la prison, un prêtre appelé maître Eustache Turquetil, chantre de la chapelle du roi d’Angleterre, m’interrogea en ces termes : « Que te semble de ses réponses? Sera-t-elle brûlée? Qu’adviendra-t-il? » Je lui répondis: « Jusqu’ici je n’ai vu que bien et honneur en elle et n’y connais rien de répréhensible; mais je ne sais ce qu’il en sera à la fin. Dieu le sache ». Cette réponse fut redite aux gens du roi par ce prêtre. On ajouta que je n’étais pas bon pour le roi, et à cette occasion je fus mandé l’après-dîner par l’évêque qui me gourmanda durement, m’avisant de bien prendre garde ou qu’on me ferait boire plus que de raison. Je crois bien que si le greffier Manchon ne m’eût excusé, je n’en fusse jamais échappé, on m’eût jeté à la Seine.
Voici encore un incident qui survint au lendemain de l’abjuration de Jeanne, le jour de la sainte Trinité. Jeanne venait de reprendre l’habit d’homme. On dit la chose à maître André Marguerie qui survint au château. Marguerie répondit qu’il ne suffisait pas de voir Jeanne vêtue de l’habit d’homme, qu’il fallait savoir les motifs qu’elle avait eus de reprendre cet habit. A l’instant un Anglais leva sa hache contre lui en l’appelant : « Traître
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Armagnac . » Marguerie s’enfuit. De ce fait il demeura tout bouleversé et malade.
Je sais ceci de certain touchant la captivité de Jeanne. Elle était enfermée au château de Rouen, dans une chambre du premier étage. On y montait par huit marches, et il s’y tràuvait un lit. Jeanne était attachée par une chaîne à une grosse pièce de bois longue de cinq ou six pieds, pourvue d’une serrure servant à fermer la chaîne.
Cinq Anglais, de la condition la plus vile, de ceux qu’on nomme « houspilleurs », la gardaient. Ces hommes souhaitaient fort la mortde Jeanne. Très souvent ils la tournaient en dérision et elle le leur reprochait.
Un serrurier, Etienne Castille, m’a dit avoir construit pour Jeanne une cage de fer où elle était maintenue droite, attachée par le cou, les pieds et les mains, et que ce traitement dura depuis l’arrivée de Jeanne à Rouen jusqu’au commencement du procès. Mais je ne l’ai jamais vue en cet état. Quand je l’emmenais et la ramenais, elle avait toujours les pieds hors des fers.
Je sais que, sur l’ordre de la duchesse de Bedford, on visita Jeanne pour savoir si elle était vierge ou non. La visite fut faite par Anne Bavon et par une autre femme dont le nom ne me revient pas. La visite terminée, ces femmes déclarèrent que Jeanne était vierge et sans tache. Je tiens le fait d’Anne Bayou elle-même. En conséquence, la duchesse de Bedford fit défendre aux gardes et à tous autres de violenter Jeanne.
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Je fus mandé à Rouen pour assister au procès. La première fois je refusai; la seconde fois je m’y rendis. Je craignais les Anglais et de provoquer leur colère par ma résistance.
Etant venu, je vis Jeanne et j’assistai à son interrogatoire.
La séance avait lieu dans une petite salle derrière la grande salle du château. Jeanne tenait de fort beaux propos, répondait avec prudence, sagesse et grande hardiesse,
Ce jour-là maître Beaupère conduisait l’interrogation et questionnait Jeanne. Toutefois maître Jacques de Toussaint, de l’ordre des frères Mineurs, questionnait lui aussi. Je me souviens parfaitement que maître Jacques demanda à Jeanne si elle avait jamais été en lieu où les Anglais eussent été tués. A quoi elle répondit: « En nom Dieu, si ay. Comme vous parlez doulcement! Que ne partaient-ils de France et n’allaient-ils en leur pays! » Il y avait là un grand seigneur d’Angleterre dont le nom ne me revient pas. En entendant ces paroles, il dit
« Vraiment, c’est une bonne femme, si elle était Anglaise». En parlant ainsi, il s’adressait à maître Guillaume Dujardin et moi.
De fait, il n’est docteur si grand et si subtil qui interrogé par de grands docteurs et dans une si grand~ assemblée comme l’était Jeanne, n’eût été bien démonté et perplexe.
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Jeanne avait sa prison dans une tour du château. Je l’y ai vue, les deux jambes chargées de fer. Là où elle était, il y avait un lit.
Jeanne étant tombée malade au cours du procès, les juges me mandèrent de la visiter. Le nommé d’Estivet me conduisit auprès d’elle. En présence dudit d’Estivet, de maître Guillaume Delachambre, docteur en médecine, et de plusieurs autres, je tâtai le pouls à Jeanne pour savoir la cause de son mal et lui demandai: « Qu’avez-vous? D’où vient votre peine?» Elle me dit que l’évêque de Beauvais lui avait envoyé une carpe, qu’elle en avait mangé et qu’elle se doutait que c’était la cause de son mal. Là-dessus d’Estivet l’invectiva. Il se plaignit de ses mauvais propos et l’appela « paillarde » en cette façon: « C’est toi, paillarde, qui as mangé des harengs et autres choses à toi contraires ». — « Je ne l’ai pas fait», répondit-elle; il y eut entre elle et lui un assez long échange de paroles injurieuses. Pourtant j’en voulais savoir plus sur la maladie de Jeanne. J’appris de quel. ques personnes présentes qu’elle avait été affligée d’un fort vomissement.
J’ai entendu dire par maître Pierre Maurice, qu’il avait ouï dire Jeanne en confession et n’en avait jamais ouï de semblable de la bouche d’un docteur ou d’un homme quelconque ; qu’aussi croyait-il que Jeanne marchait justement et saintement à Dieu.
On m’a raconté que Jeanne avait été visitée pour savoir si, oui ou non, elle était vierge et qu’elle fût trouvée telle. Personnellement, je sais, autant que mon art
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me l’a permis de connaître, qu’elle, était vierge et sans tache, car, dans une maladie, je l’ai vue quasi nue 1, ayant dû la visiter.
Lors d’une indisposition de Jeanne, le cardinal d’Angleterre et le comte de Warwick m’envoyèrent chercher. Je parus devant eux en compagnie de maître Guillaume Desjardins et d’autres médecins. Le comte de Warwick nous dit: « Jeanne, à ce qu’on m’a rapporté, a été malade. Je vous ai mandés pour que vous pensiez à la guérir. Le roi ne veut pas pour rien au monde qu’elle meure de mort naturelle; car il l’a chère, t’ayant chèrement achetée. Il entend qu’elle ne trépasse que par justice et soit brûlée. Faites donc le nécessaire. Visitez-la avec grand soin et tâchez qu’elle soit rétablie ».
Nous allâmes donc la visiter, Guillaume Desjardins, d’autres et moi; nous la palpâmes au côté droit et lui trouvâmes de la fièvre, d’où nous conclûmes à une saignée. Nous en prévînmes le comte de Warwick qui nous dit: « Une saignée? Prenez garde. Elle est rusée et pourrait bien se tuer ». Néanmoins la saignée eut lieu et la guérison suivit immédiatement.
Jeanne rétablie, survint maître d’Estivet qui se livra envers elle à des paroles offensantes. Il l’appela putain, paillarde. Ces injures mirent Jeanne fort en colère, si bien que la fièvre reprit et qu’elle eut une rechute.
Quels sentiments animaient les juges de Jeanne? Je m’en remets à leurs consciences. Je sais que je n’ai pas donné d’avis au procès, quoique j’aie donné une signa-
1. Quia vidit eam quasi nudam, cum visitaret eam de quadam infirmitate et palpavit in renibus et erat multum stricta, quantum percipere potuit ex aspectu.
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ture, mais par contrainte et forcé par l’évêque de Beau-vais. Je m’étais plusieurs fois excusé auprès de lui, en disant que ce n’était pas mon métier d’opérer en pareille matière. Finalement on m’avertit que sije ne souscrivais pas comme les autres à l’avis qui prévalait, il m’adviendrait mal d’être venu à Rouen. Voici dans quelles conditions je signai. J’ajoute que maître Jean Lohier et maître Nicolas de Houppeville furent menacés. Il fut même question de les noyer pour les punir de ne pas participer au procès.
J’ai vu une fois le seigneur abbé de Fécamp interroger Jeanne. Maître Jean .Beaupère l’interrogeait en même temps, et les questions se croisaient nombreuses et variées. Jeanne n’aurait pas voulu répondre à tant de questions à la fois. Elle dit donc aux deux docteurs qu’ils lui faisaient grande injustice de tant la tourmenter et qu’elle avait déjà répondu à toutes ces questions. Je me souviens également qu’une fois, interrogée par l’évêque et quelques meneurs, elle dit que ni eux ni l’évêque étaient ses juges. Je lui ai entendu dire encore qu’elle se soumettait au jugement du pape.
SAMEDI 3 MARS.
[Même lieu ;42 assesseurs.]
CAUCHON : Jeanne, nous vous requérons de jurer simplement et absolument.de dire la vérité sur ce qui vous sera demandé.
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JEANNE: Ainsi que j’ai déjà fait, je suis prête à jurer.
(Jeanne jure en touchant des mains les Évangiles.)
L’INTERROGATEUR: Vous avez dit que saint Miche! avait des ailes, et vous n’avez pas parlé du corps et des membres de sainte Catherine et de sainte Marguerite. Qu’en voulez-vous dire?
JEANNE: Je vous ai dit ce que je sais et que je ne vous répondrai pas autre chose.
L’INTERROGATEUR : Avez-vous bien vu saint Miche! et les saintes?
JEANNE: J’ai vu saint Michel et les saintes, aussi bien que je sais bien qu’ils sont saint et saintes dans le paradis.
L’INTERROGATEUR: En avez-vous vu autre chose que la face?
JEANNE: Je vous ai dit tout ce que j’en sais.
L’INTERROGATEUR: Dites-le encore.
JEANNE: Pour ce qui est de vous dire tout ce que je sais, j’aimerais mieux que vous me fissiez couper le cou.
[L’INTERROGATEUR: Vous devez tout dire.]
JEANNE: Je dirai volontiers tout ce que je saurai touchant le procès.
L’INTERROGATEUR: Croyez-vous que saint Michel et saint Gabriel aient des têtes naturelles?
JEANNE: Je les ai vus de mes yeux, et je crois que ce sont eux aussi fermement que Dieu est.
L’INTERROGATEUR: Croyez-vous que Dieu les ait formés sur la manière et en la forme que vous les voyez?
JEANNE: Oui.
L’INTERROGATEUR: Croyez-vous que Dieu les ait créés dès le principe, en cette manière et en cette forme?
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JEANNE: Vous n’aurez autre chose présentement, sauf ce que j’ai répondu.
L’INTERROGATEUR: Avez-vous par révélation que vous échapperez?
JEANNE: Cela ne touche pas votre procès. Voulez-vous que je parle contre moi?
L’INTERROGATEUR: Vos voix ne vous ont-elles rien dit?
JEANNE: Cela n’est pas de votre procès. Je m’en réfère au procès. Si tout vous regardait, je vous dirais tout.
L’INTERROGATEUR: Quand comptez-vous pouvoir vous échapper?
JEANNE: Pour moi, je ne sais ni le jour ni l’heure où je m’échapperai.
L’INTERROGATEUR : Vos voix vous ont-elles dit quelque chose en général?
JEANNE: Oui vraiment. Elles m’ont dit que je serais délivrée ; mais je ne sais ni le jour ni l’heure, et que je fasse gai visage.
L’INTERROGATEUR: Quand vous arrivâtes pour la première fois près de votre roi, ne s’enquit-il pas si c’était par révélation que vous aviez changé d’habit?
JEANNE: Je vous en ai répondu, je ne me rappelle pas si cela me fut demandé. C’est écrit à Poitiers.
L’INTERROGATEUR: Ne vous souvenez-vous pas si les maîtres qui vous ont examinée en une autre obédience, quelques-uns pendant un mois, d’autres pendant trois semaines, vous ont interrogée sur ce changement d’habit?
JEANNE: Je ne m’en souviens pas. Au fait, ils m’ont demandé o