On était une petite bande de copains dans ce grand bac et c'était vraiment super. Il y avait tout ou presque pour nous rendre heureux. Assez d'espace pour nous pourchasser, assez de plantes pour jouer à cache-cache,
des ardoises derrière lesquelles on s'isolait pour comploter, un courant d'eau (assez fort pour nos petites nageoires, merci ) qui nous brassait pas mal les écailles quand on se faufilait dessous. Bref, c'était chouette, on était 6, on était jeunes et insouscients et entre les poursuites, les jeux, les repas et les heures pour faire dodo,
les journées s'écoulaient paisiblement.
Parfois c'était un peu la bagarre; mon copain, celui qui avait une antenne noire et l'autre blanche avait mauvais caratère et souvent il nous évinçait du terrain de jeux pour en faire son territoire.
Alors là, les copains et moi on entrait dans la danse et s'ensuivait une bataille agitée à grands coups de pectorales. Les prises de bec n'étaient pas rares non plus mais dans l'ensemble nous
formions une bonne équipe.
Moi j'étais assez "pépère" dans mon genre, j'adorais entre autre, me glisser entre les larges feuilles de ma copine la Vallisneria. Ça me grattait le dos et me chatouillait la dorsale.
Ha ! c'était le bon vieux temps ... jusqu'au jour où j'ai remarqué qu'une fille me faisait les doux yeux. Moi, timide et peu téméraire, j'étais confus de cette situation mais la petite coquine avait réussi à éveiller en moi mes instincts de jeune mâle.
Elle passait devant moi en ondulant suavement de la caudale ... qu'elle avait d'ailleurs fort jolie ... et hop ! sans doute à cause du courant !! elle me frolait imperceptiblement en prenant cet air gêné .... Que d'émoi et d'agitation elle semait dans mon petit coeur. Les pectorales frémissantes, je n'avais d'yeux que pour elle
désormais.
C'est ainsi que naquit une belle histoire d'amour; une histoire sans histoires, une histoire comme on en lit parfois dans les livres sauf que la mienne devait se finir tragiquement mais à ce moment là je n'en savais rien.
Elle et moi, on était devenu inséparables et bien vite les autres devinrent une gêne pour nos amours débutants. Comment cela s'est-il produit, je ne le sais pas, mais un beau matin, je m'en rappelle,
c'était juste avant l'heure du casse-croûte, une épuisette a plongé chez nous et les quatre copains ont disparu. Salut les copains, je vous aimais bien mais j'ai mieux à faire désormais.
Ma compagne et moi vivions un rêve merveilleux. Je devais l'impressionner la gamine par mes superbes parades et mes baisers enflammés car peu de temps après, elle a lâché toute une bordée
d'oeufs sur la complice de nos premiers moments de tendresse partagés: l'ardoise. Méticuleusement je la suivais à chacun de ses passages sur l'ardoise. Quand ça a été fini, là
encore j'ai fait scrupuleusement la même chose: je surveillais les oeufs, je les éventais, je pipais de l'air à la surface et le recrachais sur les oeufs. Mais tout ça pour quoi puisque deux jours après ce manège, elle commença à manger ces minuscules petites choses rondes ?
Alors, j'ai encore fait comme elle et moi aussi j'en ai mangé. Douze jours après, on a recommencé tout le scénario: poursuite, parade, passages répétitifs sur l'ardoise ... pour finalement encore manger les oeufs. Et ensuite, tous les 12 jours on rejouait la même scène jusqu'au jour où j'ai compris que je n'étais encore qu'un gamin (9mois) et que je n'étais pas capable de faire un truc ... heu ! vous savez ... heu ! ce truc qui fait que les oeufs après se transforment en bébés. Ma compagne n'avait pas l'air de trouver ça drôle et j'ai souvent eu droit à la soupe à la grimace mais l'amour me rendait idiot et
j'acceptais ses accusations. Pourtant, elle qui n'était que douceur et tendresse savait parfois se montrer cruelle surtout quand elle prenait du ventre.
Bref, le temps s'écoula rapidement et en ce beau mois de mars, ma tendre a recommencé ses largages d 'oeufs mais cette fois sur une souche. Si vous pensez que c'était facile pour moi .... mais j'ai fait de mon mieux et là, chose surprenante, après avoir accompli dignement mon devoir de futur père, je me suis fait chasser comme un mal-propre. Interdiction d'approcher de la souche sous peine de représailles.
Le verdict était tombé: elle ne voulait plus de moi, elle me répudiait tel un manant juste bon à la rendre mère. Elle surveillait sans cesse ses oeufs, oubliant même de se nourrir afin de ne pas les laisser seuls.
Le lendemain un fait étrange se déroula sous notre regard désapprobateur mais la main de l'homme étant plus forte que nos violents coups de nageoire: une séparation avait été
mise entre nous et les oeufs. Ô désespoir, ô violation des droits des poissons, pourquoi nous faire ça ? Quel crime avions-nous donc commis pour qu'on nous sépare de nos futurs rejetons ? Une rage sans nom s'empara de ma belle qui fonça sur la séparation. Elle l'a percuta tant et tant de fois qu'elle abima ses nageoires et dévasta tout sur son passage. Elle s'en prit à ma copine la Vallisneria en lui déchiquetant ses feuillles. Toute la journée, elle essaya de se frayer un passage mais en vain.
L'heure du repas arriva. Non, décidément, nous étions bien incapables d'avaler quoi que ce soit. Impuissants, nous regardions nos bébés et la nuit tombée, nous avons assité
à un spectacle répugnant: le long de la souche, toute une armée d'escargots montait, laborieusement mais inexorablement vers nos chers petits pour s'en repaître.
Au matin, plus rien, plus d'oeufs, plus d'escargots, plus de séparation.
Que s'était-il donc passé pour que ma compagne commence alors une sorte d'auto-destruction ? Elle ne mangeait plus, m'ignorait totalement et restait seule dans son coin, l'âme en peine. J'ai senti qu'il se passait quelque chose de grave, aussi ai-je recommencé mes parades, je lui ai fait une cours pressante, je la câlinais mais toutes mes tentatives de séduction restèrent vaines. Alors, moi aussi j'ai fait la grève de la faim mais cela ne m'a pas affecté alors que ma bien-aimée déperrissait de jour en jour. Si vous saviez comme j'étais malheureux, je ne savais plus que faire pour la sortir de cet état de choc. La maladie a eu raison de sa
faiblesse et malgré des soins attentifs et une thérapie appropriée, elle est morte me laissant seul avec mon désespoir.
C'est fini, elle est partie, je suis inconsolable, je me terre derrière "notre" ardoise et j'entame mon 15ème jour de jeûne.
Mon seul point d'intérêt est cette souche et mon seul désir est peut-être celui de mourir aussi ?
Note de l'auteur:
Toute ressemblance avec des poissons existants ou ayant existés n'est pas pure coïncidence. Les faits, lieux et péripéties de cet article ne sont que la vérité.
Le mâle fut ensuite vendu lors d'un encan au Club d'Aquariophilie de Montréal.
Je remercie les membres du Club de Montréal
pour l'aide qu'ils m'ont apporté dans la tentative de guérison de ma femelle, un Pterophyllum scalare.