Thinking and its objet -L'Horloger de Kouti chapitre 1

Votez pour ce site au WebOrama
Aclinou Web Page >> Home Guestbook Alarm !!! Alertes
version
The Beginning
.Visitors.
ReaMed
Excerpts
Cimaise virtuelle
.Refer.
Links

 

Enseignant-chercheur, Docteur Es Sciences,
Paul Aclinou conduit ses activités
professionnelles en parallèle avec une réflexion
sur l'Homme et la société - Le Musée Virtuel du
Mot ; Rea Med - qui trouve son origine dans la
culture des peuples du golfe du Bénin : le Vodou.
Avec Une pédagogie oubliée : le vodou, l’auteur
nous propose une autre vision des piliers sur
lesquels les Noirs venant de Tado, comme le
peuple Yoruba fondent leur échelle de valeurs à
travers les cultes vodou.

 

Lire le texte complet : UNE PEDAGOGIE OUBLIEE : LE VODOU
Disponible en librairie ... COMMANDE ...
Voir aussi : >> Alertes oo oo AIMEZ - VOUS ECRIRE ? >> Ecritdire
LE ROYAUME
LES SENS
EFFACER
COMPRENDRE
LE TRÔNE
APAISEMENT
HÉRITAGE
HOME
 LE TEMPS DES VIVANTS

Je me demandais ce que pouvait bien voir l'homme qui était derrière l'établi, même à travers une loupe, par un temps aussi gris et par une journée aussi terne. Il était là devant moi ; il était calme comme figé dans sa posture ; cela eut été mon impression si de légers mouvements des cils ne venaient marquer le rythme de l'activité intérieure. L'homme était absorbé par ce qu'il faisait. Un mécanisme délicat retenait toute son attention. Il s'éclairait à l'aide d'une petite lampe dont la lueur paraissait jaunâtre et qui semblait se refuser à illuminer autre chose que le bout de métal sur lequel on l'avait orienté ; son lot. L'homme était rivé à son pupitre. Il était serein et attentif. Je l'observais en silence ; j'hésitais à le sortir de son sérieux ; il le fallait pourtant. On m'avait dit qu'il pouvait résoudre mon problème. Au bout d'un moment, il leva la tête enfin et me vit ; d'un œil, me sembla - t - il. Il posa calmement sa pince sur l'établi ; puis d'un mouvement brusque mais précis du cou il rejeta plus haut sur le front la loupe qui tenait à sa tête ; deux lacets mis bout à bout servaient à cet effet. Il dégagea ainsi un œil qui forma aussitôt avec le premier un couple vif et disponible. Il ne me dit rien d'abord, sauf de répondre à mon bonjour tout en me scrutant avec deux yeux au regard pointu ; et cela, sur un ton qui me parut amical.
A peine m'avait - il salué que curieusement, il penchait aussitôt la tête de côté par dessus la planche qui lui servait de comptoir ; j'avais cru qu'il essayait de voir mes pieds. Intrigué par son attitude, je dirigeai le regard dans la direction que suivait le sien. Ce que je vis alors me rassura sur ses intentions ; l'image qui s'offrait à la vue me fit sourire. A mes pieds ou presque se tenait un jeune gaillard haut " comme trois pommes " comme on dit. Je ne l'avais pas entendu arriver. Il était là, silencieux, attendant mais prêt à toutes éventualités.
Le jeune visiteur captait toute l'attention de l'horloger. Celui - ci salua le garçonnet qui n'avait pas dit un mot jusque - là ; je me demandais s'il attendait la question pour ouvrir la bouche ; l'horloger lui dit :
" - ça va Kuashi? "
L'enfant se contentait de sourire en guise de réponse aux propos du maître de l'art. L'horloger continuait de solliciter le visiteur malgré le mutisme de ce dernier ; comme s'il était habitué à son silence. J'observais. Il lui demanda encore, avec douceur tout en longeant la tête un peu plus dans sa direction :
" que veux - tu ? "
Il n'obtint aucune réponse à cette nouvelle tentative ; seul le sourire séduisant de l'enfant encourageait à poursuivre le monologue.
" C'est le monsieur qui te fait peur? " Essaya - t - il à nouveau pour tenter de sortir le gamin du mutisme dans lequel il se cantonnait. Mis en cause par cette dernière intervention, j'allais protester gentiment quand un " non " net et décidé vint calmer mes craintes. Un " non, " qui couronnait enfin les efforts de celui dont j'espérais un moment d'attention à mon tour. Hélas, il me fallait patienter encore ; le dialogue allait finalement s'engager entre le jeune visiteur et mon hôte. Ce fut ce que je crus d'abord, quand j'entendis l'homme que je venais voir tenter de complimenter le dénommé Kuashi. Il lui dit avec un sourire attentif :
" ah! Tu viens bavarder un peu avec moi. C'est bien ; j'en suis bien heureux. " Puis, il ajouta : " attends. "
 
Il accompagna l'invitation à la patience d'un geste significatif de la main à l'intention du gamin. La fin de ses propos me rassura ; mon tour allait venir. Il se tourna enfin vers moi en effet, pour me demander tout en me considérant plus attentivement :
" - monsieur? "
Je lui avais tendu ma montre en même temps que je lui expliquais le problème de son fonctionnement erratique depuis mon arrivée dans le village. Il saisit l'objet sans dire un mot. Il le considéra recto et verso. Pendant cet examen, le visage de l'horloger s'était attifé d'un masque dubitatif. Je l'observais ; ses yeux abandonnèrent un instant la montre pour se porter sur moi. Je crus déceler de la perplexité chez mon hôte ; j'en saisis la raison quand il s'expliqua ; il me déclara d'un air étonné :
" - elle marche bien votre montre en apparence. Si vous voulez, je vais la garder quelques temps pour voir. Vous êtes là pour quelques jours. "
Je n'avais pas su déterminer s'il posait une question ; ou bien s'il affirmait une certitude. Je lui avais donné mon accord pour la suggestion ; je répondis simplement :
" - je veux bien. "
J'avais remercié aussi. Puis, je jugeai courtois de préciser que je restais plusieurs semaines sur place.
J'allais m'éloigner de l'échoppe, quand je sentis tirer sur mon pantalon ; le geste était brusque ; c'était un appel. Je m'étais retourné tout en baissant la tête ; je constatais alors que le garçon était encore là. Il n'avait pas changé de place depuis tout à l'heure ; il ne me semblait pas plus loquace non plus. Je crus qu'il me revenait de prendre la suite de l'horloger pour amener le visiteur à l'échange. Je pris un ton paternel pour me risquer à l'entreprise.
" - Bonjour, jeune homme ; comment t'appelles - tu? "
" - Kuashi ; il l'a dit tout à l'heure! "
J'entendis enfin le son de sa voix ; mais en même temps qu'il énonçait cette vérité, le gamin désignait aussi l'horloger du doigt. Je faillis m'étrangler en entendant la réplique. J'avais pris quelques secondes pour avaler ma salive avant de poursuivre l'échange et de reconnaître ma distraction.
" - Ah oui, c'est vrai ; et quel âge as - tu? "
J'ajoutai une autre banalité à la précédente. L'enfant ne jugea même pas digne de me répondre ; il préféra poser ses questions ; celles pour lesquelles il était là . Je me dis qu'il avait dû guetter mes moindres mouvements depuis mon arrivée dans le village ; j'étais sur son territoire. Il me demanda avec une assurance qui me dérouta :


" - d'où viens - tu? Tu resteras longtemps avec nous? "
Je compris alors que j'avais à faire à fort parti. Je choisis en conséquence de répondre aux questions qui m'étaient posées, en espérant obtenir des réponses aux miennes plus tard ; si l'enfant daignait m'en fournir.
" - Oui ; peut être. " Dis - je, avec précipitation et sans grande conviction. La réplique de mon jeune interlocuteur ne se fit pas attendre ; elle fusa aussitôt, inattendue.
" - Comment peut être? Tu ne le sais pas? "
L'enfant exprima ce qui pouvait passer pour de l'inquiétude en écarquillant les yeux pour me dévisager ; il inclinait aussi la tête de côté pour le faire. Le sourire que je croyais lire sur son visage disait sa préoccupation. J'eus brusquement la sensation que le visiteur se posait de questions sur ma santé mentale. Je percevais l'ironie du geste ; j'étais désarmé aussi par tant d'assurance. Mon jeune interlocuteur me trouvait ridicule ; c'était évident ; et je l'étais effectivement. Je me dis alors qu'il allait me falloir jouer serré. Le garçon que j'avais devant moi ne se contentait pas de réponses approximatives ; il tenait aussi à le faire savoir. Face à une personnalité aussi affirmée, je crus nécessaire d'user d'artifices ; j'esquissai un sourire à mon tour, mais il refusait de s'épanouir ; j'étais sur mes gardes ; lui s'amusait. Je cherchais une porte de sortie ; lui observait.
J'avais considéré un instant le gamin qui se tenait à mes pieds ; puis, je levai la tête vers l'horloger ; j'espérais recevoir une suggestion de sa part qui établirait un équilibre entre le visiteur et moi. Je m'aperçus à ce moment - là qu'il souriait. Un sourire que soulignait une fine moustache. Je n'avais pas remarqué celle - ci jusque - là ; l'homme devait la tailler, tant les poils étaient disciplinés dans leur alignement. De toutes évidences, l'horloger s'amusait de la scène plutôt que de compatir à mon désarroi. Il riait franchement à mes dépens dans la seconde qui suivit ; et j'en étais heureux sans que je puisse dire pourquoi. Quand il retrouva son sérieux, mon hôte me lança me lança simplement :V" - très curieux, mon jeune ami ; "
la constatation s'accompagnait d'un mouvement de paupières qui découvrit deux yeux ronds qui n'étaient pas tout à fait gris ni tout à fait marrons.
" - Oui ; il me plaît ; " dis - je.
Je répondis avec un sourire franc ; j'étais sincère. Il y avait chez le gamin une vivacité d'esprit qui me plaisait. Je devinais une joie tranquille chez un esprit qui était conscient de son individualité. Je me retournai pour voir l'effet de ma généreuse déclaration sur lui ; eh bien non! il était déjà parti ; comme il était venu ; sans bruit. L'enfant s'était éclipsé en silence ; autonome. J'en avais déduit qu'il était habitué sans doute, à choisir la direction de ses pas ; cela me plut ; je l'aimais déjà ; mais je l'ignorais encore.
J'avais laissé l'artisan à son ouvrage ; puis, je m'étais dirigé vers la maison qu'on m'avait louée ; j'étais joyeux. Cette demeure fut ma résidence pendant toute la durée de ma mission dans la localité.
 Sur le chemin du retour, je cherchais du regard malgré moi, la silhouette de cet enfant si charmant et si vif d'esprit ; je ne doutais pas au fond de moi-même, que j'allais le revoir ; j'avais apprécié son art de vous laisser tomber.

 
LE ROYAUME
LES SENS
EFFACER
COMPRENDRE
LE TRÔNE
APAISEMENT
HÉRITAGE
HOME

J'étais arrivé à Kouti un matin d'avril. Il pleuvait. Avril est le mois des orages. Pendant cette période, la luxuriance de la nature et la luminosité ambiante communiquent une joie difficile à décrire. Une gaieté qu'on porte en soi tout au long de la journée malgré le mauvais temps. On avait tout à la fois la pluie, le soleil et la chaleur. Le mélange était aisément supportable encore en cette période de l'année, si ce n'était la moiteur qui malgré tout, alourdissait déjà l'air. Cette densité de l'atmosphère vous laisse la sensation que donne une douche en été qu'on a dû écourter, faute de temps, avant que la fraîcheur de l'eau ne conquière entièrement votre corps. En réalité, j'ai du mal à décrire ce mélange fait de soleil, de nuages, de chaleur et d'eau que je découvrais pour la première fois ; mais qui est habituel dans ces contrées tropicales dès qu'on aborde la saison des pluies.
Peu m'importait finalement le climat dès lors que mon travail n'en était pas perturbé. Dans ces premiers jours, les chantiers n'étaient pas encore ouverts. Mes collègues et moi étions sur place ; mais nous attendions encore une partie des équipements ; nous avions ainsi tout loisir de prêter attention à la météo.
Je m'étais rendu quelques mois plus tôt à Kouti pour la première fois. Je faisais alors le tour des futurs sites où les chantiers seraient ouverts. Le responsable administratif du projet, celui qui représentait le gouvernement m'avait accompagné pour les premières tournées. Nous nous étions présentés chaque fois au chef du village d'abord ; celui par qui tout passe. Par la suite, je procédais ainsi à chacune de mes visites préparatoires jusqu'à mon installation. Le chef local était un vieillard sans âge, mais encore gaillard. C'était par son entremise que nous avions trouvé à nous loger, mes collègues et moi - même. Le chef était informé de l'arrivée du groupe. Il nous avait reçu le moment venu, en nous offrant un verre d'eau puis de la bière ; chaque fois, quelques gouttes étaient versées sur le sol ; c'est la coutume. Plus tard, bien plus tard je devais apprendre que souvent, une phrase rituelle ponctuait l'offrande ; on dit : " l'eau, pour rafraîchir les dieux et les apaiser envers les amis ; l'alcool, pour les exciter contre les ennemis. " Ce jour - là, l'horloger ajouta à la citation : " c'est là ce que nous disons entre nous ; mais aujourd'hui, tu es des nôtres ; alors, tu as droit à la bénédiction. "
 
Nous avions aménagé chez l'un de ses parents ; un cousin, à qui appartenait la longue bâtisse aux murs d'argile et dont la toiture était en tôles zinguées ; un matériau qui convenait dans ce climat très humide. Le bâtiment ne se différenciait des autres constructions du village que par sa taille plus importante. On nous y avait conduits avec un cérémonial que je trouvais ridicule.
Chacun de nous disposait d'une pièce pour son usage personnel. Celle du cuisinier nous servait également de cuisine ; mais en général, c'était à l'extérieur, en plein air, que notre cuistot se sentait le plus à l'aise. Le plus souvent, nous prenions les repas en nous installant dehors ; cela donnait un petit air de vacances à notre séjour. Un enclos en fond de cour faisait office de douche. Un puits occupait le centre du terrain ; il fournissait l'eau de nos besoins corporels. Quant à celle que nous buvions, elle provenait de réserves d'eau minérale que nous constituions par des achats sur place ou bien à chacun de nos déplacements en ville.
C'était la base - vie. Nous étions appelés à nous déplacer fréquemment. Nous devions nous rendre sur les différents sites sur lesquels plusieurs chantiers progressaient simultanément. Nous étions à Kouti pour exécuter un projet complexe. Le programme comprenait plusieurs éléments dont les uns étaient destinés au développement d'une plantation de palmiers sélectionnés ; et les autres devaient permettre l'exploitation industrielle et commerciale des ressources ainsi mise en valeur.
Une station agronomique existait dans la région ; son extension faisait partie du projet afin de promouvoir l'ensemble des perspectives agricoles de cette partie du pays. La palmeraie constituerait l'élément dominant du programme Les autorités avaient décidé d'y intégrer d'autres cultures au pied des palmiers ; réalisant ainsi une plantation de sous bois. L'objectif qu'elles poursuivaient était de diversifier par ce biais, les ressources alimentaires de base des habitants de la région.
La production principale serait exportée sous la forme de produits semi - finis ; il était donc nécessaire d'effectuer un traitement initial sur place dès la fin des récoltes. Ceci expliquait pourquoi la modernisation de la palmeraie naturelle existante s'accompagnait de la construction de plusieurs usines. Elles serviraient à traiter les différentes parties du fruit du palmier depuis la pulpe jusqu'à la noix.
D'autres installations annexes comprendraient plusieurs ateliers de maintenance ; mais aussi des centres de stockage de la récolte avant qu'elle ne soit transportée dans les différantes usines pour y être traitée.
La construction d'un ensemble d'habitations figurait également dans le projet. Ces résidences étaient destinées au personnel. L'objectif étant de fixer sur place, les personnes qui exploiteraient les installations ainsi que leurs familles.
Un réseau de voies de communication était en cours de réalisation à notre arrivée. Ces routes compléteraient le dispositif et formeraient à leur achèvement une véritable toile d'araignée qui devrait couvrir les milliers d'hectares du programme.
Le village de Kouti se situe à l'une des extrémités du secteur, à mi - chemin entre le point central du dispositif et la ville de Porto - Novo où nous avions installé les services administratifs. Nous étions plusieurs de différentes nationalités, à oeuvrer sur le projet ; cette diversité venait du mode de financement dont bénéficiaient les auteurs du projet ; elle était liée aussi à la nationalité des entreprises qui participaient à la réalisation.
sieurs de mes collègues avaient choisi de résider dans la capitale Porto - Novo, préférant effectuer le trajet chaque matin pour gagner les chantiers. Ce n'était pas mon cas ni celui de quelques autres ; mais nous étions une minorit

LE ROYAUME
LES SENS
EFFACER
COMPRENDRE
LE TRÔNE
APAISEMENT
HÉRITAGE
HOME

J'avais regagné la base - vie après avoir quitté l'horloger. En chemin, je poursuivais la reconnaissance des lieux ; je n'avais pas encore une idée précise de la géographie de mon nouveau territoire. Le village m'était encore étranger. Je devinais qu'il était assez étendu ; on avait l'impression d'un habitat dispersé. Plus tard, je devais m'apercevoir que la localité était formée de plusieurs îlots qui comptaient cinq ou six maisons chacun ; on m'expliquera que c'était là, une survivance du passé ; chaque groupe de maisons était occupées par une même famille il y avait seulement quelques décennies. On pouvait encore repérer ces quartiers ; mais ils n'étaient plus aussi isolés qu'au paravent ; et de toutes façons, les familles ne sont plus séparées les unes des autres ; et puis, il y a beaucoup d'étrangers, fonctionnaires, commerçants ou autres qui vivaient en permanence dans le pays.

Des chemins de terre faits d'argile rouge allaient dans toutes les directions ; parfois, ils menaient à l'entrée d'un bois et disparaissaient sous une végétation exubérante. Je rebroussais alors chemin pour repartir dans un autre sens ; je cherchais ma voie. J'apprenais à connaître chaque recoin de la localité. A ce moment - là, je me demandais où elle finissait, et où commençaient les champs.
Il y avait foule dans les rues toute la journée ; cela surprenait au début, car je me demandais quelles étaient les occupations habituelles de la population. On m'avait dit que Kouti comptait surtout des cultivateurs ; mais une fois sur place, je me rendis compte qu'il y avait aussi beaucoup de petits métiers : tailleurs, cordonniers ou autres ; mais je compris vite que tout le monde exerçait plus d'une activité ; celles - ci relevaient du commerce, seul pour les femmes ; ou associé à la contrebande pour les hommes. Mes informateurs étaient peu loquaces sur ce dernier point ; ils se contentaient de sourire quand j'insistais!
Dès le début de la soirée et jusque tard dans la nuit, les villageois se réunissaient par petits groupes. Les attroupements des jeunes gens étaient plus importants ; ils formaient, ces jeunes, des cercles animés et très vivants. Les rassemblements de personnes plus âgées étaient moins fournis, trois ou quatre individus tout au plus chaque fois ; les discussions qui occupaient ces derniers me semblaient plus sereines. A mon passage, chacun s'évertuait à m'adresser un petit sourire. C'était une communauté vivante qui dégageait une gaieté paisible ; on était à l'aise en son sein. Les enfants paraissaient intrigués par ma présence sur leur territoire. Je savais que les jeunes ne tarderaient pas à lier connaissance. Cependant, je n'avais pas la sensation d'être épié.
En franchissant l'enclos qui entourait ce qui nous servait de résidence, je m'étais aperçu que le chef du village m'attendait. Le vieil homme s'était installé dans la cour sur un banc de notre fabrication ; c'est - à - dire trois planches et quelques clous associés à un peu de bonne volonté. Le chef tenait une canne à la main ; de loin, je vis qu'il s'en servait pour tracer sur le sol un ensemble de lignes et de courbes dont la signification ne devait être évidente que pour lui seul ; c'est ce que j'avais pensé en le voyant faire. A mon approche, il effaça tout. Non ; en fait, il brouilla les premières figures par d'autres traits désordonnés qu'il traça à la hâte. Il avait l'air préoccupé ; on l'aurait dit engagé dans une profonde méditation ; mon visiteur avait la tête encore garnie d'une chevelure où la couleur noire dominait ; on aurait dit que le gris avait peine à s'implanter malgré l'âge avancé du chef. Le vieil homme portait aussi une moustache ; celle - ci était déjà clairsemée, et le gris du poil était nettement plus prononcé.
Le chef arbora soudainement un large sourire pour m'accueillir. J'eus l'impression qu'il y avait, malgré tout, une certaine retenue dans l'accueil comme si, sourire n'était pas convenable ; la parade des dents ne s'harmonisait pas avec le reste. J'avais déjà noté la grosseur de ses yeux lors de nos précédentes rencontres ; leur rougeur aussi. Mais cette fois - là, ils étaient plus rouges encore et ils paraissaient plus gros aussi. J'avais supposé que l'abus d'alcool de fabrication locale, devait être la raison de leur couleur sanguine. La coloration donnait au regard une profondeur qui mettrait mal à l'aise si l'homme ne dégageait une si forte impression de sérénité. Mon visiteur me dévisageait avec insistance depuis le portail jusqu'à ce que je fus près de lui ; mais son sourire qui avait acquis de la quiétude en un instant m'avait rassuré.
" - Vous êtes bien? " me demanda - t - il, quand je fus tout à côté de lui. Je compris qu'il s'inquiétait du déroulement de mon installation ; j'appréciai sa sollicitude et je l'en remerciai en le rassurant. Après les banalités d'usage, j'avais posé devant nous face au banc une petite table qui ailleurs, servait en camping. La bière que je lui proposais semblait lui convenir. Après l'avoir goûtée et appréciée, il me dit :
" - vous avez rencontré mon petit neveu aujourd'hui. "
" - Kuashi, c'est votre neveu? "
C'était au gamin que j'avais pensé spontanément sans me dire que mon interlocuteur aurait pu avoir l'horloger en vue ; lui aussi devait être encore " petit" pour le vieillard ; mais je ne me trompais pas.
" - Oui, oui ; c'est le petit fils de mon cousin, " répondit - il ; il était serein ; j'avais l'impression qu'il survolait tout ce qu'il disait. Sa réponse fut assez vague mais suffisant pour dire la parenté.
" - Il est bien ; " dis - je sans savoir pourquoi. Ensuite, j'ajoutai pour signifier ma conviction :
" - il est très intelligent. "
Il confirma posément mon avis ; il dit :
" - oui, je sais. "
Puis tournant la tête vers le portail il me fit remarquer visiblement ravi que notre tête - à - tête prenne fin :
" - ah ! voici vos collègues ; ils reviennent de leur promenade, eux aussi.
" - Notre cuisinier est de votre famille, je crois ? " Lui demandai - je.
" - Oui, oui ; nous avons le même arrière - grand - père ; nous sommes de la même lignée. "
" - Tout le monde doit être parent de tout le monde dans le village, je pense. "
" - Oui, c'est un peu comme ça dans tous les villages ; ici aussi "
 
L'échange me laissa l'impression que mon visiteur se cantonnait délibérément dans une généralisation d'où il ne souhaitait émerger. Il faisait corps avec les siens comme pour affirmer une appartenance. Il me semblait vouloir préciser les prémices avant de dire son être. Le chef arrivait chez nous ainsi, de temps en temps le soir. Il n'avait pas besoin d'invitation. Personne n'en avait besoin du reste. Je me rendais chez - lui moi aussi ; mais cela se produisait plus rarement ; j'ignorais si ce comportement n'était pas contraire aux habitudes locales ; il fallait que mon attitude soit en accord avec les coutumes ; en conséquence je m'imposais de la réserve dans l'approche des gens pendant ces premiers instants de mon séjour. Heureusement, la spontanéité de l'élan de mes hôtes en direction de tout étranger nous facilitait la rencontre à mes collègues et à moi - même. Nous parlions de toutes sortes de sujets durant mes visites au chef local ; nous le faisions sans façon ; je luis laissais le choix des thèmes et je m'empressais de répondre à ses questions quand il cherchait à mieux me connaître. Il me racontait le village, la région, le pays. Il me parlait des gens ; il me disait leurs soucis, mais également les rêves ; ceux qui servaient de moteurs à l'action de chacun ; il me parlait surtout de la jeunesse. Je l'écoutais, curieux de tout.
Pendant longtemps, je ne savais que penser du personnage. Au début de mon séjour, la conversation tournait souvent autour du projet pour lequel j'étais sur place. J'avais expliqué les perspectives qui s'ouvriraient à la localité, du fait des activités qui allaient s'y développer ; mais je ne trouvais pas que cela le passionnait vraiment. Il n'y avait aucune hostilité en lui ; non, je le sentais ailleurs ; tout simplement hors du temps. Mais en dehors de ces problèmes d'équipement, tout l'intéressait ; surtout les hommes et les histoires de leurs pérégrinations. On aurait dit que l'homme sondait tous ceux qui se présentaient pour déterminer comment chacun se situait dans le temps. On aurait dit qu'il cherchait comment chacun vivait le monde ; celui que lui, avait dans la tête. Je ne voyais pas très bien la finalité de ce comportement d'autant que cela ne m'apparaissait pas comme une simple curiosité de sa part. Je m'étais rendu compte plus tard que son attitude répondait à un profond besoin d'apprendre ; apprendre encore. Avait - il voyagé ? Etait - il sorti du village ? La réponse fut oui, avec contentement ; mais il y avait longtemps ; dans sa jeunesse et pour aller travailler. En somme, il lui fallait pourvoir aux besoins de survivre ; il fallait assurer le quotidien pour lui et pour la famille. Il était parti en effet du village, et même de ce qui était alors le pays. J'avais cru comprendre que les structures étatiques, celles de l'époque coloniale comme celles qui fonctionnaient depuis les accessions à l'indépendance, ne signifiaient rien pour lui. J'avais cru comprendre aussi que pour le vieillard que je découvrais, les frontières ce sont les hommes ; et qu'on était du même pays quand on partageait les mêmes fondements de l'existence. La géographie ne faisait le clan que si elle recouvrait les mêmes valeurs pour chacun.
Au fur et à mesure que je l'écoutais, c'était souvent le soir après le travail, je découvrais peu à peu un autre monde. Je découvrais un autre univers dans lequel l'apparente naïveté recouvrait en fait des convictions qui avaient dû être farouches ; et qui avec l'âge, s'étaient installées dans la sérénité sans perdre pour autant, leur vigueur et leur pérennité.
  J'étais revenu à l'échoppe de l'horloger quelques jours plus tard, après lui avoir confié ma montre. Dès qu'il m'aperçut, il m'accueillit par un vibrant :
" - ah! L'étranger mon frère, comment allez - vous? "
La formule m'avait plu ; j'y répondis simplement :
" - très bien ; je vous remercie. "
" - Votre montre aussi va très bien. Elle avait besoin juste d'un petit nettoyage ; c'est tout. " M'annonça - t - il. Il ajouta, tout en me tendant le bracelet :
" - vous ne me devez rien. "
J'avais protesté ; j'avais insisté pour rétribuer son travail ; mais l'horloger persista dans son refus. Je finis par m'incliner devant sa détermination. Il m'observait pendant que j'ajustais le bracelet à mon poignet. Sans quitter la montre des yeux, je lui avais demandé :
"- où avez - vous appris le métier ? "
" - Oh, un peu partout. " Répondit - il.
Tout en parlant, il éteignait aussi sa loupiote ; un acte qui lui permettait de ne pas s'engager dans la conversation. Le geste trahissait une certaine nonchalance ; à moins que ce ne soit une sérénité intérieure que je traduisais mal. Après un moment de silence, il se remit à m'entretenir comme s'il venait de prendre la décision d'entrer dans un dialogue qu'il devinait que je souhaitais. Peut - être pensait - il que j'étais en quête d'interlocuteur. Il corrigea donc ses premiers propos ; il dit :
" - non ; c'est chez vous en France, que j'ai appris ; mais je n'y étais pas allé pour cela. "
Il se tut à nouveau. Pendant un instant, j'avais senti chez lui comme une hésitation. Puis avec davantage de vigueur dans l'expression, il se lança dans ce que je me plaisais à prendre pour des confidences. Il m'expliqua sa situation professionnelle ; il le fit sans fournir de détails excessifs. Je notai avec intérêt cette sobriété ; la circonspection n'enlevait rien à la cordialité du personnage. Je m'étais dit que l'homme que j'avais en face de mois évitait d'être envahissant, et il devait apprécier sans doute, qu'on ne le soit pas non plus avec lui. Il me dit d'une voix posée, et en gardant résolument les yeux fixés sur moi :
" - en fait, mon père bricolait déjà des montres à la maison dans ses moments de loisirs. Il entretenait celles des voisins ; celles des amis ; ou bien encore celles que des parents lui demandaient de regarder. Alors, vous voyez, plus tard, j'ai voulu en savoir davantage. "
Il se tut une nouvelle fois encore. J'avais hésité un instant. Puis, je décidai de ne pas laisser mourir la conversation. Je lui demandai pour mieux le connaître, les nouvelles de son père.
" - Il vit ici votre père ? dis - je.
" Non, il ne vit plus ; il a arrêté son temps. Nous habitions en ville, à Cotonou ; mais c'est ici nos origines ; c'est ici que se trouvent nos racines ; c'est ici qu'on ramène nos restes quel que soit le lieu du décès..."
Ce fut dit avec un ton en dessous ; comme s'il se remémorait en même temps d'anciennes heures de douceurs oubliées. Je le regardais ; je n'avais pas pu m'empêcher de l'interrompre pour demander des précisions. Je dis :
" - on rapatrie toujours les dépouilles? "
" - Non, pas les dépouilles ; rarement en tout cas ; il suffit de ramener les symboles de notre éternité au pays. "
" - Comment cela? Les symboles de l'éternité ? " dis - je spontanément.
Devant mon étonnement, il répondit précipitamment à son tour, tout en déplaçant une pièce sur son établi ; il mettait fin en fait à son propos ; il me dit :
" - oui, oui, je vous expliquerai. "
Puis, pris d'un doute, il ajouta :
" peut - être."
A ces mots, ma pensé fut que la précipitation avec laquelle il était intervenu pour mettre un terme au sujet était due à mon statut d'étranger parmi les siens. Je me demandais si l'horloger ne pensait pas m'en avoir trop dit et trop tôt. Je n'avais pas insisté. Cependant, ma curiosité était évidente.
Je sentais depuis plusieurs semaines, que je pénétrais petit à petit dans l'intimité du village ; je ne devais pas provoquer chez mes hôtes un sentiment de rejet en cherchant à satisfaire trop rapidement ma curiosité. Mon intérêt pour ce que je découvrais croissait de jour en jour ; mais je me devais d'être patient. Il fallait respecter ce que chacun pouvait avoir de retenue quand il s'agissait de livrer ses traditions, quelle que fût mon opinion sur celles - ci. Je jugeai nécessaire cependant, de prendre date. J'avais répondu avec le sourire à mon interlocuteur ; je lui dis :
" - je suis curieux d'en savoir davantage ; le monde est rempli de tant de trésors à découvrir. "
Il répliqua promptement ; il dit avec un sourire qui n'était pas feint :
" - eh bien ! Nous irons à leur recherche ensemble ; "
ce fut dit avec jovialité. Je sentais que ce n'était pas pour renvoyer aux calendes grecs le soin de m'ouvrir la conscience sur l'univers qui était le sien.

 
LE ROYAUME
LES SENS
EFFACER
COMPRENDRE
LE TRÔNE
APAISEMENT
HÉRITAGE
HOME

J'avais abandonné l'horloger à son ouvrage pour retrouver quelques-uns de mes collègues. Ensemble, nous avions fait le tour du village. C'était souvent le cas chaque soir après le travail, quand nous ne décidions pas de nous rendre en ville à une trentaine de kilomètres de là.

Quand arrivait le crépuscule, une nouvelle vie s'installait dans Kouti pour une grande partie de la nuit. On voyait s'allumer des fourneaux bricolés çà et là ; c'est - à - dire quelques tôles ou quelques tonneaux découpés qu'on avait formaté à coups de marteau et avec beaucoup d'esprit d'entreprise, et qu'on garnissait de débris végétaux divers. C'étaient les commerces nocturnes qui succédaient ainsi aux activités du jour. Plus tard, ces feux sèmeraient des tâches de luminosité qui constituaient autant de points de rassemblement disséminés à travers la nuit du village. Les jeunes gens, garçons et filles s'agglutinaient autour de chacun de ces foyers où cuisaient toutes sortes de friandises. Les discussions allaient bon train au sein de ces assemblées. On mangeait des riens ; on parlait des biens, et on s'esclaffait de tout. Par endroits, le rire abrupt d'une jeune fille trouait l'ambiance ; l'hilarité s'accompagnait généralement de mouvements désordonnés de tout le corps ; on suivait avec amusement les grands gestes des deux mains qui ponctuaient en même temps les propos. A la vue de ce spectacle, je pensais à une danse inavouée ; un entrechat qui provenait des profondeurs de l'être. Ces allégresses - là comportaient quelque chose d'irréel ; j'y reconnaissais l'éveil à l'amour d'un corps juvénile. Je souriais chaque fois que je me trouvais témoin du spectacle ; je voyais dans cette jubilation accompagnée de gesticulations, une sorte de danse nuptiale qui était aussi un hymne à la vie. Les jeunes hommes auxquels s'adressait le message y répondaient invariablement par des trémoussements qui semblaient ne pas pouvoir s'arrêter. Mon Dieu ! que serait la vie sans la jeunesse et sa spontanéité?

Il nous arrivait certains soirs, de faire ainsi la tournée des lumières nocturnes pendant des heures. Parfois, une bruyante et joviale invitation nous parvenait d'une gargote ; on nous disait : " oh! Venez avec nous. " Nous répondions toujours positivement à cet appel au partage. On nous parlait des jours. On nous expliquait le pays ; c'est - à - dire, le village et les siens. Mais le plus souvent, c'était de nous qu'on attendait des nouvelles ; celles du passé comme celles des futures. La plupart de nos jeunes interlocuteurs étaient à la recherche d'une porte ; une issue par laquelle s'échapper. Là, comme ailleurs, on restait persuadé que dehors, c'est toujours meilleur. Je m'étais senti très rapidement à l'aise dans le village et parmi ses habitants ; cependant, il demeurait au fond de moi - même pendant les premiers mois de mon séjour, le sentiment que je me trouvais superposé à quelque chose de plus profond ; peut - être, de plus fondamental aussi. Je ne pénétrais pas encore l'âme de cette culture. Rien ne m'était interdit ; mais je m'imposais volontairement une réserve dans mon approche ; une retenue qui régulait mes élans ; une attitude qui s'imposait naturellement sans que rien ne me fût dit.

 

J'aimais rendre visite à l'horloger. Lui aussi venait dans notre base - vie, mais de façon moins fréquente. Il appréciait nos rencontres, je crois. Celles - ci se déroulaient généralement dans son atelier. Il m'entretenait et m'écoutait tout en poursuivant les soins qu'il prodiguait à ses mécanismes. Parfois, c'était au cours de mes balades nocturnes que nos échanges se poursuivaient. L'horloger faisait alors partie le plus souvent, de l'un de ces joyeux groupes de jeunes gens et de moins jeunes qui n'oubliaient pas qu'une journée est faite de vingt - quatre heures et que toutes sont à vivre ; furieusement, si possible. Ce fut à l'occasion de l'une de ces rencontres nocturnes qu'il m'avait dit, probablement pris d'alcool davantage que d'autres soirs, ce qui allait aviver ma curiosité. Celle - ci s'était assoupie en effet, depuis le jour où il m'avait fixé rendez - vous pour l'avenir. Ce soir - là, sans que je m'y attende, il me lança d'un air absent :

" - tu sais, j'aurais pu porter le même nom que ce village. "

Il y avait longtemps que nous nous tutoyions. Je fus surpris par ces propos ; autant par la manière dont l'horloger les déclamait, - on aurait dit de la bravade de la part de mon ami ; une attitude que je ne lui connaissais pas ; - que par l'information que l'homme semblait me donner sans véritablement s'engager. J'avais noté qu'en général, les noms des personnes dans les villages n'avaient aucun rapport avec ceux des lieux. Je me préparais à dire mon étonnement et à chercher à comprendre ce qu'il voulait m'apprendre, quand quelqu'un dans le groupe rétorqua à l'horloger ; il lui lança sur un ton goguenard :

" - oui, c'est ça! "

L'ironie du propos était évidente ; et cela n'avait rien d'involontaire. C'était en fait le but qui était recherché pour signifier l'agacement sans doute. Je m'étais dit alors que le sujet devait être régulièrement abordé entre eux. Un autre membre de l'assistance confirma le propos de l'horloger ; quelqu'un dit en effet :

" - c'est vrai..."

A peine avait - il commencé à parler qu'une troisième personne l'interrompait pour s'insérer dans ce qui semblait devenir une controverse. Elle disait :

" - c'est des histoires, tout ça ; ce ne sont que des légendes. On ne tue pas les gens comme ça!..."

" - Personne n'a tué personne! " rugit aussitôt le voisin de celui qui venait d'exprimer son scepticisme. Je le voyais prêt à bondir ; et je craignis que les deux protagonistes n'en viennent aux mains. L'homme en fureur se domina ; il ajouta, encore sous l'emprise de la colère :

" - tu es fou ; c'est tout. "

A ce point de son discours, la voix d'un autre intervenant se détacha du bruit de fond qui nous enveloppait. En effet, " C'est pourtant vrai, " fit quelqu'un dans la foule. Celui qui venait de s'exprimer paraissait plus âgé que les autres. Il était très calme aussi ; cela tranchait avec les fureurs précédentes. La voix était posée ; signe que l'homme était parfaitement maître de lui et qu'il savait de quoi il parlait. A ma grande surprise, son intervention provoqua un silence général autour de nous. Ce qui au début, n'était dans mon esprit que des propos anodins prenait subitement une autre dimension. Un parfum de mystère, dont je n'étais plus le seul exclu, planait sur l'assistance. Chacun semblait attendre la suite. L'horloger, lui, se taisait ; il me paraissait indifférent au tumulte qu'il avait déclenché, volontairement me sembla - t - il par la suite.

" - Oui, " reprit le dernier qui venait de parler. " Selon les anciens, ce n'est pas une légende. "

Puis, il se tourna vers mon ami et lui dit :

" - tu aurais pu porter en effet, le même nom que notre village ; enfin presque. Si j'en crois ceux qui savent, tu es plus ou moins descendant de KOU - TI - MI ; c'est ce qu'on dit. "

L'horloger était resté silencieux pendant tout le temps où s'échangeaient les invectives. Il était redevenu tel qu'il m'était toujours apparu : serein ; regardant toujours au delà des mots et des concepts ; se plaçant plus loin que les idées ; en cela qu'il n'en était pas esclave. Je le regardais finir sa bière. Les yeux fixés au fond de la canette, il laissait les autres débattre du passé. Celui qui le premier avait réagi aux propos de l'horloger demanda d'un air incrédule qu'on lui expliquât le fait ; de toutes évidences, sa religion était faite. Il dit :

" - comment ça, " plus ou moins " ? Il en est le descendant ou il ne l'est pas ; il faudrait savoir ; c'est tout. "

Il lui fut répondu calmement que la parenté en question n'était pas en ligne directe. Je me taisais ; mais je brûlais d'envie d'en apprendre d'avantage sur cette légende. Connaissant l'horloger, je savais qu'il avait décidé de se taire. A ma curiosité s'ajoutait une interrogation ; un " pourquoi, "que je ne pouvais exprimer sans paraître indiscret ; il ne me restait plus que le silence et l'attente. L'histoire de cette soirée n'est plus revenue en discussion entre nous pendant plusieurs mois. J'avais appris la patience ; j'attendais que vienne une occasion propice pour m'insérer un peu plus dans l'âme du pays et dans celle de ses occupants.

 
LE ROYAUME
LES SENS
EFFACER
COMPRENDRE
LE TRÔNE
APAISEMENT
HÉRITAGE
HOME

A Kouti, si près de l'équateur, les journées gardent une durée constante d'un bout à l'autre de l'année. On savait qu'on changeait de saison quand la température ambiante fléchissait ou au contraire, quand elle atteignait des niveaux à peine supportables. En fait, le régime des précipitations pluvieuses était un indicateur plus probant. Deux saisons des pluies partagent l'année ; une grande et une petite période pluvieuse en rapport de leur durée rythmaient la vie. Le niveau des précipitations était cependant inférieur à ce qu'on observait dans d'autres pays situés sur les mêmes latitudes. L'instituteur de Kouti m'avait expliqué l'absence dans la région d'une végétation assez dense, pour mériter l'appellation de forêt vierge, par une pluviométrie insuffisante. Ce que les géographes du monde désignent par " la trouée du Dahomey " recouvre cette partie de l'Afrique qui englobe les territoires du Bénin, du Togo, d'une partie du Nigeria et du Ghana. C'est une zone géographique exempte de forêt dense à cause d'une anomalie climatique ; ceci expliquerait que la circulation des peuples, entre le Sahel et la mer avait pu se faire très tôt. C'est aussi la raison pour laquelle on trouve une densité de population relativement plus élevée dans la zone que n'importe où ailleurs en Afrique. Par cette même trouée, le vent du nord se précipite vers la côte deux ou trois mois par an, de janvier à mars ; l'harmattan apportait la grisaille et la fraîcheur ; le froid disait - on sur place, car la température ambiante descendait en - dessous de dix - huit ou dix - sept degrés ; c'était une véritable catastrophe climatique pour qui est habitué à vivre à vingt - quatre degrés le plus souvent.
 
Le maître d'école était un personnage important de la communauté locale. Cependant, la notoriété dont il jouissait n'était pas du même ordre que celle des anciens. La considération que chacun portait à l'instituteur tenait au fait qu'il était le lien entre la culture ancestrale et le monde extérieur. Il était pour les siens, la porte qui s'ouvrait sur l'univers qui se construisait et dans lequel tout le monde était conscient qu'il fallait entrer de toute urgence. Alors que les anciens, les vieux de Kouti devaient leur notoriété au fait qu'ils étaient les piliers que chacun savait fichés dans le passé et dans ses certitudes. A eux revenait le soin de veiller ; à l'instituteur, celui de sculpter les temps à venir.
 
Le vieux m'avait assuré que l'instituteur représentait l'avenir du village, en particulier pour les jeunes. Le désir de toute cette génération était de partir ; et la clé de sortie était l'instruction. Kouti ne se meurt pas pour autant, m'avait - il expliqué encore ; tous ses enfants revenaient un jour ou l'autre. On n'oublie jamais, précisait - il pour conclure, le lieu de son enfance ; le lieu où on est venu au monde. Lui aussi était parti en son temps, pendant longtemps ; très longtemps. La raison en était la pauvreté du pays, et pas seulement celle de son village.
ne nous restait que nos têtes pour survivre. " Déclara - t - il, avant d'expliquer la façon dont les choses se passaient.

" Les parents laissaient les enfants aller à l'école le plus longtemps possible. En ville, cela ne posait aucun problème. Par contre dans les villages, envoyer les enfants en classe n'était possible que là où il y avait des écoles. Pendant longtemps il en eut très peu. Avec ce bagage, nous devenions des fonctionnaires ; le colonisateur nous envoyait partout à travers l'Afrique pour les besoins de son administration. Eh oui! Tu vois, tout conquérant crée fatalement ses janissaires. Les activités commerciales étaient aussi un moyen de voyager ; mais il faut un peu de ressources pour débuter ; la tête seule ne peut suffire ; et les ressources, nous en avions trop peu. Moi, j'étais fonctionnaire ; je travaillais pour l'administration coloniale ; il n'y avait que ça. Alors, j'ai voyagé ; j'ai vu ; j'ai lu ; j'ai écouté. Puis, je suis revenu."
" - Et maintenant? " lui avais - je demandé un soir.
 " - Oh ! J'écoute encore ; et je regarde devant. Tu sais...Me dit - il ; car très vite, tout le monde tutoyait tout le monde. Il me dit donc :
 " - tu sais, le plus extraordinaire c'est que j'ai vu des hommes partout. Il me semblait, et il me semble toujours qu'il y a un fil ; un fil qui ne connaît pas le temps ; un fil qui ne connaît pas l'espace et qui court de l'homme vers l'homme. En fait, je ne cherchais rien alors ; rien de cette sorte. Mais peu à peu, ce lien s'était imposé à moi ; il s'était incrusté dans mon esprit. Je le décelais dans les personnes que je côtoyais ou que je croisais sur mon parcours ; à travers les histoires des gens aussi. Je le retrouvais également dans mes lectures par les personnages et autres légendes qui les fréquentaient. Je le percevais encore à travers les histoires de mon enfance ; mais cela ne viendra que plus tard. "
 Je gardais le silence, bien qu'il ait cessé de parler ; et bien que rencontrer des hommes soit le lot commun. J'avais compris qu'il parlait de ce qu'il y a de permanent dans l'homme, quel que soit le lieu ou l'époque. Je l'observais à la lueur vacillante de la lampe - tempête qui nous éclairait quand la nuit prenait une densité impénétrable ; je voyais que ses gros yeux brillaient le plus souvent pendant ces séances.
 Un soir, après avoir avalé un petit verre d'alcool de fabrication locale suivi d'un claquement de langue, le vieil homme me fit un sourire malicieux ; je m'étais dit qu'il manifestait son plaisir ainsi, ragaillardi sans doute, par l'alcool ; à moins que ce ne fût l'intensité des souvenirs qui remontaient ; ou bien l'ardeur mise à se connaître toute sa vie qui le remplissait de satisfactions. Ce soir - là, j'allongeais la main régulièrement vers la coupe faite d'une moitié de calebasse ciselée qui se trouvait devant nous, et qui contenait des arachides ébouillantées avec juste ce qu'il fallait de sel. Une femme était venue les apporter. Elle avait déposé le récipient tenu avec les deux mains sur un tabouret sans dire un mot, après s'être agenouillée ; je connaissais le rite. Le vieux suivait attentivement chacun de ses gestes. J'avais pris une poignée des friandises en attendant que mon hôte veuille bien se plonger à nouveau dans les profondeurs de son être et reprendre l'évocation de ses souvenirs. Car, c'était de cela qu'il s'agissait. Un parcours à rebours, à travers les périples d'une existence dont il dut chercher longtemps et peut - être vainement la signification. Peut - être sentait - il aussi que le moment était venu de faire le point ; mais j'étais persuadé qu'il n'attendait personne pour cela. Ma présence, même si elle semblait le ravir, elle ne pouvait être qu'un épiphénomène. En m'entrouvrant un instant les portes de son âme, à moi l'étranger, il signifiait, je crois, ce qu'il pensait être la notion de l'homme. Il reprit ses propos, après un rire bruyant dont je n'avais pas saisi la signification.
 " - Par moments, " reprit - il donc, " je perdais le fil. Non ; ce n'est pas ça ; je ne le percevais pas chez certaines personnes, ou bien dans certaines occasions. Ce ne sera que plus tard, une fois de retour ici que je me rendrai compte petit à petit, que le lien était toujours présent ; là, tapis dans les tréfonds des êtres et des peuples ; et que c'était moi qui dans ses moments - là, ne savais pas le déceler. Il était toujours présent ; il est toujours présent ; j'en suis convaincu maintenant. Ce fil devait être soit si ténu, soit si alambiqué que je n'étais pas capable d'en soupçonner la permanente présence. "
 Il s'arrêta de parler ; mais la méditation se poursuivait ; intérieurement ; avec intensité. Je n'avais pas pu m'empêcher de lui demander ce soir - là :
" - et comment l'avez - vous trouvé? Je veux dire, selon quelle démarche avez - vous entrepris cette quête? Qu'elles étaient les motivations qui vous poussaient? Le quotidien ne devait pas vous laisser beaucoup de temps pour cela. Et puis, quelles sont les caractéristiques de ce fil conducteur? Peut - on savoir ?
 Je parlais ; il m'écoutait ; comme si mes propos lui rappelaient des interrogations lancées jadis, comme une bouteille à la mer. Il porta le regard sur le sol avant de laisser tomber, l'air absent :
" - sans doute ; sans doute oui, on peut savoir..."
 Il laissa traîner le silence ; j'avais craint à ce moment - là, que l'abouchement ne prenne fin. Je respirais très fort malgré - moi, et j'eus peur qu'il ne s'en aperçoive et juge mon attente indécente ; je craignis qu'il les jugeât comme une tentative de violer ses pensées universalistes. Le vieil homme me jeta un regard par en - dessous ; puis, il sourit ; cela me rassura. Je fus heureux qu'il ait repris le cours de sa pensée ce soir - là ; même s'il ignora superbement mes interrogations.
 " - Je me suis dit alors que ce fil devait se trouver en chacun de nous ; dans chaque être ; quelle que soit l'époque et quel que soit le parcours de chaque vie. Oh! Je ne dis pas que nous en avons conscience en permanence ; et je pense même que beaucoup sont allés d'une extrémité de leur existence à l'autre sans jamais en soupçonner seulement l'existence. Vous paraîtrai - je désabusé, si je dis que c'est le cas de la très grande majorité? Pour la multitude? "
 " - Peut - être pas ; " dis - je ; mais j'étais peu assuré de mon opinion.
Il revint à ma question sans prévenir. Je constatais ainsi que mon nouvel ami ne perdait pas le fil de sa pensée, quelque embardée qu'elle fît. Il me dit :
 " - tu demandais si on pouvait savoir. Qui peut donner la réponse en dehors de soi - même? Mais voici ce qu'on m'a dit : il est permis à celui qui n'entend pas de regarder par le trou de la serrure ; toutefois, il ne faut pas ajouter des mots à la vision. "
 Puis, il me demanda avec une brusquerie qui me surprit :
 " - tu comprends? "
 Je ne comprenais rien du tout. Il avait dû s'en apercevoir ; car je restais silencieux et je ne le quittais pas des yeux. Il se para d'un sourire pour dire encore :
 " - tu sais, j'étais cheminot..."
 J'étais sidéré ; je croyais rêver. Car je ne voyais pas les raisons de cette confidence inattendue ; faite sans prévenir ; et qui arrivait comme un cheveu sur la soupe ; sur ma soupe! Eberlué, je ne pus que dire : " mais... mais..." J'en bégayais. Mon hôte éclata de rire devant mon effarement. Revenu à moi, je m'étais mis à rire moi - aussi. Il me donna une grande tape dans le dos ; et il dit d'un air définitif : " il faut dormir. " Il ajouta, avant de me souhaiter bonne nuit :
 " - oui, c'est vrai ; j'étais cheminot ; pas un roulant. J'étais en charge du réseau téléphonique qui est propre à la compagnie. "  

LE ROYAUME
LES SENS
EFFACER
COMPRENDRE
LE TRÔNE
APAISEMENT
HÉRITAGE
HOME

J'étais sorti de sa case ce soir - là, pour me retrouver dans la cour où trois femmes tenaient salon à l'écart l'une de l'autre. Chacune d'elle trônait au milieu d'un auditoire de jeunes enfants. Je devais revoir bien souvent ce spectacle en ces nuits où la clémence du temps incitait à différer l'heure du sommeil. Chaque fois qu'il m'arrivait de voir la scène, je devinais que c'était là, la séance du soir ; celle où se raconte le monde ; celui qui n'existe pas ; celui des légendes et des rêves inavoués. Pendant ces veillés, il se racontait des histoires éternelles ; celle du lièvre qui voulait se marier ; mais qui devait payer au préalable, la dot à sa future belle - mère : une journée interminable de travail au champ ; toute une vie. Ou encore, celle de la jeune fille qui ne voulait épouser que l'homme qui n'aurait aucune cicatrice sur le corps, et qui se retrouva affublée d'un vieillard rabougri, tout en os et sans âge ; mais magicien aux talents infinis. D'autres soirs, c'étaient des enfants moins jeunes que l'auditoire, grands frères ou cousins qui tenaient la place des femmes au sein de ces assemblées. La pénombre veillait sur ces groupes. La faible lueur s'échappant d'une case proche suffisait à jeter sur ces têtes, le peu de clarté qui était nécessaire pour qu'elles fassent partie du monde des vivants. Certains soirs, en traversant ainsi la cour, je pouvais apercevoir deux ou trois hommes, jamais davantage, discuter sur le pas d'une porte. Dans ces cas-là, l'affaire paraissait toujours sérieuse ; je songeais alors à un conciliabule ; car la jovialité et le vacarme des cercles qui parsemaient les rues du village, même la nuit, en étaient absents.
 En réalité, mes soirées chez le vieil homme étaient plutôt rares. Je pouvais me rendre à tout moment chez lui certes, mais je m'imposais une certaine retenue. Il me rendait parfois visite également ; toujours en fin de journée avant que la nuit ne tombe. Quand je le voyais arriver les premières fois, je pensais que c'était la curiosité qui l'amenait ; ou bien qu'il venait exercer une surveillance chez l'étranger que j'étais. Par la suite, j'avais changé d'avis ; je compris que cette démarche n'avait d'autres buts que celui de me mettre à l'aise et de signifier au reste du village que l'on pouvait me fréquenter. Mon équipe et moi - même étions accueillis avec curiosité. La réalisation à laquelle nous travaillions devrait susciter de l'espoir. Pourtant, chacun dans le bourg me paraissait installé dans la fatalité face à l'avenir ; le sien propre, mais aussi celui du village. Quant au pouvoir central, personne n'en attendait quoi que ce soit. Le projet pour lequel nous oeuvrions ne semblait pas concerner les villageois. Bien sûr, la main d'œuvre locale était sollicitée sur les chantiers qui offraient ainsi une opportunité de travail. Celle - ci confortait la vie économique dans la région. Mais chacun savait que cela ne pouvait durer qu'un temps, celui de la réalisation. Certains habitants de Kouti et des environs espéraient cependant participer, comme ouvriers, à l'exploitation qui suivrait. Quant aux retombés du programme, tout le monde était persuadé, à tort, que cela ne pouvait bénéficier qu'à " ceux " du gouvernement. La notion de nation demeurait une donnée abstraite qui ne mobilisait personne.
 
Une autre bâtisse, de dimensions plus réduites que celles de la nôtre existait dans le pré - carré où nous étions hébergés ; elle était inoccupée depuis notre installation. Mais chaque soir, juste au crépuscule, nous voyions une femme entre deux âges arriver dans l'enclos ; elle pénétrait dans la case après avoir salué, quand l'un de nous se trouvait dehors dans la cour ; c'était fait timidement. La femme semblait gênée à chacun de ses passages ; je me demandais pourquoi ; mais je n'osais pas poser la question à ceux que je connaissais, ni au vieux ni à l'horloger ou à tout autre personne de mes fréquentations dans le village. La visiteuse allumait une lampe dans la case ; celle - ci restait éclairée ainsi toute la nuit. Puis, le matin au lever du jour elle revenait éteindre la lumière. Elle se retirait ensuite jusqu'au soir. Je m'étais promis que plus tard, quand je serais plus à l'aise au sein de la communauté, je chercherais à connaître la signification de ce rituel.
J'observais les us et coutumes locales. Sans que je puisse en être certain, j'avais la sensation que d'autres suivaient mon attention.
  

     Ma seconde rencontre avec le jeune visiteur de l'horloger intervint un soir où je me trouvais chez le vieux. C'était un lundi ; je retrouvais mon vieil ami après que j'eus passé le week - end en ville. Il m'arrivait en effet, d'aller vadrouiller à Cotonou de temps en temps. J'en profitais pour aller au cinéma ; c'était aussi l'occasion de retrouver davantage d'animations que ne pouvait offrir le village. Cette fois - là, j'étais revenu à Kouti rassasié de banalités venues d'ailleurs. Ma visite au vieillard était une quête qui devait me plonger dans le passé ; pas le mien, mais dans celui de mon hôte. J'aimais l'entendre triturer le temps ; mais je ne prenais jamais l'initiative de la direction des propos ; ce soir - là, non plus. Je n'étais pas déçu qu'il n'ait abordé alors, que le déroulement de mon travail. Au contraire, j'étais heureux qu'il daignât s'y intéresser. Avec la fin de la saison des pluies, mon équipe et moi allions pouvoir accélérer le rythme des réalisations ; les chemins étaient praticables à nouveau.
 Souvent, à l'heure de me retirer, nous nous attardions, le vieux et moi, un moment devant sa case pour voir croître le nombre des étoiles dans le ciel au fur et à mesure que l'obscurité du soir s'épaississait. Nous les regardions seulement. Le vieil homme n'avait jamais exprimé la moindre observation les concernant ; j'en avais conclu que l'observation du ciel n'entrait pas dans les préoccupations de ses ancêtres. Je ne lui en faisais jamais la remarque, mais cela m'intriguait ; car il est rare qu'un peuple n'ait pas dans ses récits fondateurs ni dans sa cosmogonie, des histoires de dieux ou d'Esprits, représentés par une étoile. Cela m'étonnait d'autant qu'à Kouti, les nuits en étaient abondamment pourvues ; c'était le cas pratiquement tout au long de l'année ; et le foisonnement stellaire était tel, qu'on ne pouvait manquer de le remarquer. Ce soir - là, les étoiles commençaient à envahir le ciel. J'étais encore dans la demeure du chef ; je m'apprêtais à prendre congé, quand nous entendîmes frapper dans les mains près de l'entrée ; de petites mains. Le vieil homme dirigea le regard vers la porte ; je fis de même. Nous ne vîmes personne d'abord ; puis, une tête enfantine apparut timidement dans l'encadrement. Je reconnus le visiteur espiègle de l'horloger. J'avais eu depuis cette première rencontre, l'occasion de le croiser au hasard des rues ; mais jamais, je n'avais pu le voir déployer à nouveau ses talents comme en cette fin d'après - midi là.
 " - Alors, Kuashi! " s'exclama mon hôte en apercevant le gamin.
 De toute évidence, cette visite comblait l'un et l'autre de joie. L'enfant arborait un large sourire que lui rendit le grand - père d'une bouche qui avait eu le temps de se délester de quelques dents. Je les observais l'un et l'autre. J'hésitais à prolonger ma visite et à m'immiscer par - là, dans l'intimité de la famille. Je décidai malgré tout, de rester tant était forte l'attirance que le gamin exerçait sur moi. Je souhaitais voir sa vivacité d'esprit à l'œuvre une fois encore. Le vieux avait - il perçu mon désir ; il m'invita à prolonger ma visite. Il me dit sur un ton pressant :
 " - reste encore un peu Richard ; je peux t'appeler Richard? "
 J'avais souri, pour toutes réponses. L'enfant pénétra dans la pièce. Il nous salua, timidement ; j'en fus surpris. Car je m'attendais à davantage de vigueur dans son expression sans aller jusqu'à l'insolence bien entendu. Puis, je m'étais rappelé d'autres explications ; je me souvins que le respect dû aux anciens excluait d'une manière absolue, toutes manifestations bruyantes ; qu'elles soient d'attachement ou bien qu'elles expriment un désaccord.
" - Que fais - tu ces temps - ci, quand tu n'es pas à l'école? " demanda le patriarche au garçon. Celui - ci venait de s'installer sur la banquette auprès de son parent. Je me retrouvais en face d'eux ; mon regard pouvait aller de l'un à l'autre. J'eus brusquement le sentiment que le vieil homme m'observait. Il guettait, me semblait - il, mes réactions vis - à - vis de l'enfant. Je me sentis mal à l'aise pendant un instant ; puis, je compris qu'il évaluait mes sentiments envers son petit neveu et ceux que ce dernier nourrissait à mon égard. Cela m'amusa ; car je ne saisissais aucunement l'importance que la chose pouvait avoir à ses yeux. L'enfant expliqua qu'il passait saluer ses tantes et lui aussi. La voix avait quelque chose que je ne sus attribuer à la timidité ou à la déférence ; les deux comportements avaient sans doute, leur place dans son esprit. Le grand-père considérait le garçon avec le sourire. Sans le quitter des yeux, il lui demanda encore :
 " - tu as bien écouté le prêtre hier? Il doit être parti maintenant."
 " - Oui, oui "
 Le gamin répondit avec vivacité. Il avait des yeux pétillants de vie et de malices ; je retrouvais mon visiteur du premier jour. Le vieil homme porta le regard dans ma direction ; il m'expliqua la teneur du dialogue qu'il avait avec son neveu ; il me dit :
 " - il y a un prêtre catholique qui vient ici de temps en temps. Il dit la messe pour les fidèles de sa foi et il réuni les enfants pour une sorte de catéchisme. Nous n'avons pas un curé à demeure, comme d'ailleurs beaucoup d'autres villages dans notre pays.
 " - Y - a - t - il beaucoup de croyants à Kouti? demandai - je."
 " - De croyants ? Oui, oui ; tout le monde est croyant ici ; mais je ne pense pas que tous soient catholiques. "
 " - Ah oui ? là aussi, il y a de la concurrence ?
 Je mettais la réserve sur le compte de la multiplicité des Eglises ; mais je me trompais.
 " - Non, ce n'est pas ça. " Répondit - il. Après un silence, il ajouta :
 " - le seul prêtre qui passe ici est catholique ; c'est ainsi. Quant à nos croyances, c'est un peu plus compliqué. "
 Il ne faisait pas de mystères. Je pensais qu'il doutait que je puisse saisir toutes les subtilités de la pensée religieuse locale. J'avais tenu alors à lui signifier que j'étais informé des pratiques ancestrales de l'homme noir ; je dis, tout à ma conviction :
 "- C'est vrai que passer de l'animisme à une foi pour laquelle le Dieu est unique pose quelques problèmes peut - être. Mais on m'avait dit que le plus souvent, il y a superposition des adhésions ; c'est-à-dire qu'embrasser la foi chrétienne ou musulmane, n'entraînait pas toujours l'abandon des pratiques anciennes. C'est ce que j'avais compris avant même d'arriver à Kouti. "
 Mon hôte ne me quittait pas des yeux pendant tout le temps où je parlais. Le regard du gamin allait alternativement pendant ce même temps, du vieil homme à moi. Il s'efforçait de suivre le rythme de l'échange ; mais je n'étais pas certain qu'il en saisissait tout le contenu. J'avais cependant le sentiment qu'il ne s'ennuyait pas en notre compagnie. Je m'étais tu après avoir déclamé ma certitude. Le vieillard aussi gardait le silence. Il contemplait le sol à ses pieds.
 Dehors, la nuit était tout à fait tombée. Une femme pénétra dans la pièce après avoir tapé dans les mains pour s'annoncer, et après que mon hôte l'eut invitée à entrer. Elle portait une lampe à pétrole ; celle - ci était allumée. Elle la déposa au milieu de la pièce sur un petit tabouret qui se trouvait entre nous. Elle fit demi - tour ensuite sans prononcer une parole, mais après avoir adressé un sourire gracieux à l'enfant. Au moment de franchir le seuil, elle se retourna et dit quelques mots au vieux ; ce fut fait dans un dialecte que je ne comprenais pas. Le vieil homme lui répondit en français. Tout en se levant, il dit simplement : " je vais le faire. " Le terme sérénité traversa mon esprit ; je ne sus pourquoi. L'homme alla à la porte. Il tira sur une cordelette qui avait échappé à mon attention jusque-là. Le geste libéra un rideau de toile de mailles qui recouvrit entièrement l'entrée de la pièce jusqu'au sol. L'objectif était de se protéger des moustiques qui sans cet obstacle envahiraient l'espace ainsi éclairé. Je connaissais les moustiquaires ; on transformait les lits en havres de paix avec ces accessoires ; on pouvait ensuite dormir tranquillement à l'abri des bestioles. Mais c'était la première fois que je voyais une pièce d'habitation protégée ainsi. Mon hôte revint prendre sa place à côté du gamin. Il leva lentement les yeux sur moi ; j'eus l'impression à ce moment - là, qu'il venait de prendre une décision importante. Il se leva à nouveau et il me dit :
 " - vous voyez Richard, vous avez dit animiste, en l'opposant à d'autres pratiques dont le fondement est le monothéisme ; si j'ai bien compris. Nous nous trouvons là, devant le poison des mots. Car dans chaque mot il y a un poison ; et celui - ci peut opérer dès que nous le laissons s'échapper de notre esprit. "
 Il était revenu au vouvoiement pour s'exprimer ; mais je n'en avais conçu aucune inquiétude ; cela lui arrivait de temps en temps, et spontanément. Un silence suivit ces propos. J'étais effaré. Je ne voyais pas ce qui n'allait pas dans ce que j'avais dit jusqu'alors. Je considérais plus attentivement mon hôte ; il abandonna tout d'un coup l'air de gravité qui le marquait, et je retrouvais le sourire condescendant que parfois je lui surprenais. Je fus rassuré. Puis, méditant sur les minutes écoulées depuis le début de l'échange, je me rendis compte que je n'avais fait, tout au long de ma visite, que parcourir les pages de mon recueil de clichés personnels. Clichés qui étaient hérités mais qui ne furent jamais repensés ni retouchés et mis à jour. Je m'étais demandé alors si toute la curiosité dont je faisais preuve depuis mon arrivée dans le pays, n'était pas seulement l'expression d'un besoin inexprimé ; celui de confirmer les points de vue qui étaient à l'origine de ces clichés justement. Le besoin d'affermir ces opinions qui formaient un registre dans mon esprit et qui autorisaient une hiérarchisation élaborée unilatéralement. Jusque-là, cela devait être rassurant pour moi et pour quelques autres ; car je pouvais avoir le sentiment d'une supériorité ; le sentiment d'avoir une place et un rang qui se situent au - dessus de ceux de mes nouveaux voisins ; mais cela n'était en fait qu'illusions ; je venais d'en prendre conscience. Je n'étais pas l'auteur du statut dont je jouissais bien sûr ; et ce cadre ne s'était pas mis en place en un jour. J'en avais hérité ; et j'en avais usé avec soulagement. Je me trouvais installé dans une position que je ne m'étais jamais autorisé à mettre en doute. Ce soir - là, j'ai regardé mes pieds un long moment. Le vieux gardait le silence. Je me préparais à donner une vague explication quand mon hôte, toujours debout, leva la main et me dit :
 " - oui, dans l'assertion populaire, animiste signifie polythéiste ; c'est ainsi. Mais de quoi parlons - nous? De la pratique? Des fondements? Car pour nous, les deux ne sont pas interchangeables. Et puis, qu'est ce qui est plus important, le rite ou bien le Dieu? "
 Je restais silencieux. De toutes évidences, les propos que j'entendais n'appelaient pas de réponse. Dans le sourire du vieillard, il y avait de la gravité mais aussi de la condescendance. Il reprit, après s'être assis ; il dit :
 " - animiste oui ; mais dois - je vous rappeler que polythéiste, c'est vous qui le dites? Vous n'ignorez pas que ceci est le résultat d'une rencontre à sens unique, si je peux m'exprimer ainsi. Bien sûr, nous sommes, nous aussi, responsables du malentendu ; en cela que nous nous en sommes contenté ; écartant de fait, la nécessité de prêter attention, et sans doute aussi, l'impératif de remonter aux sources. Tu vois Richard, c'est que nous avons négligé de préciser qu'il y a Dieu et dieux. Le rite est apparent au point de sembler constituer l'essentiel. Il est envahissant au point de masquer le fondement, et pas seulement à l'observateur étranger. "
 Il se leva et fit quelques pas dans la petite pièce. Il me regarda ; puis, il regarda le garçon et me sourit. Il laissa tomber ensuite d'un ton calme :
 " - tu vois Richard, vous n'avez commis aucun crime ; car, nous nous comportons, et nous nous sommes toujours comportés comme si le rite et le fondement ne faisaient qu'un ; c'est là que se situe l'erreur ; notre erreur ; ceux du dehors n'avaient fait que le partager avec nous. Je dois donc le redire : le rite et le fondement ne font pas une seule et même chose ; même si c'est le contraire qui est perçu. "
 Il s'arrêta de parler ; puis en s'asseyant, il ajouta :
 " - du moins par l'énorme majorité d'entre nous. "
 J'avais les yeux braqués sur lui sans pouvoir dire un mot ; et quoi dire? C'était une invitation à la réflexion qu'il m'adressait ; peut - être aussi, une invitation au dialogue. J'avais porté le regard sur le garçon ; il ne quittait pas le vieil homme des yeux. Je me surpris à me demander où il pouvait se situer dans tout ce qui venait d'être dit. Condescendant, je me disais qu'il ne devait pas saisir grand - chose des propos du vieil homme ; mais je me trompais. L'enfant prit brusquement son grand - père par le bras ; j'en fus surpris ; et je le fus plus encore quand je l'entendis demander au vieil homme :
 " - que croyons - nous alors ; sans le prêtre? "
 Le vieux me parut aussi étonné que moi par la ferveur qui portait la question. Il sourit au garçon ; puis, il laissa tomber, l'air absent :
 " - avec ou sans le prêtre, ça ne change rien. "
 Je me dis à ce moment - là, que c'était la question que j'aurais aimé poser. J'aurais voulu voir mon hôte proclamer sa conviction. J'aurais voulu savoir si le mot conviction recèle le même poison, selon son expression, pour lui et pour moi. Depuis un moment en effet, je m'étais rendu compte que pour le vieux, le poison que contient chaque mot, ce n'est pas le mot en soit ni même son signifiant ; mais la charge, disons magique que chacun des interlocuteurs lui fait porter consciemment ou non, à l'insu de l'autre. En précisant " sans le prêtre, " le garçon voulait dire sans les convictions, sans la foi de ce dernier. En d'autres termes, mon jeune ami était conscient de sa propre identité. Il se situait délibérément face à un apport extérieur. J'avais l'impression qu'il lui semblait indispensable de préciser sa propre zone de conscience avant de se fondre si nécessaire, dans le nouveau système qu'on lui proposait. Je ne pensais pas que tout ceci était structuré de cette façon chez le garçon que j'avais en face de moi. J'étais surpris par sa réaction qui me semblait révéler un état d'esprit particulier. Je m'attendais en effet, chez ce jeune comme chez la plupart de ses compatriotes rendus aux religions venues du dehors, soit à un rejet, soit à une adhésion aux croyances extérieures sans aucune analyse et sans aucune critique. J'attendais une attitude a priori ; je m'attendais à un acte de foi. Le vieil homme avait répondu, " avec ou sans le prêtre... " se plaçant ainsi au - dessus des chapelles y compris de la sienne. Je réalisais alors que pour lui, l'essentiel dépassait les hommes ; quel qu'ait été leurs pérégrinations à travers le temps.
 " - Tu sais, " commença - t - il pour délivrer le message à Kuashi ; il dit :
 " ...ce que nous croyons est présent partout ; cela s'exprime à chaque instant autour de toi. Chacun de nous le répète à chaque pas de son existence. Notre conviction imprègne à tel point notre quotidien que nous avons fini par perdre toute sa signification porteuse pour n'en garder que les lambeaux que le temps, la misère et la haine en ont détaché. Tu veux le retrouver? Alors, va sur les marchés et écoute. Va dans la rue et regarde. Parcours les champs et observe. Partout où tu iras, tu entendras sourdre de chaque être les fondements de notre héritage. "
Le gamin protesta, visiblement déçu. Il dit en effet d'un ton poli mais d'où perçait l'impatience :
" - comment puis - je trouver ; alors que je ne sais pas ce qu'il faut voir ou entendre ; alors que je ne sais pas ce qu'il faut chercher? Savoir regarder ne me suffira pas pour ..."
 Le vieil homme l'arrêta pour le rassurer ; il lui dit calmement :
 " - je n'en suis pas certain. Mais si cela était, alors reviens ; reviens et ensemble, nous le ferons. "
 J'étais comme le gamin ; déçu. J'étais déçu, mais je n'osais pas m'introduire dans cette quête - là. Cette recherche ne me paraissait pas faire partie de mon lot. Cependant, j'aurais tant aimé comprendre. J'aurais voulu saisir cette démarche qui semblait porter mes deux amis vers des profondeurs oubliées pour enfin dégager les voies de l'élan.
 Ce soir - là, je me sentis mal à l'aise ; non pas parce que je me trouvais de trop ; mais parce que je ne voyais pas ce que pouvait espérer encore le vieux au soir d'une vie, faite, je l'imaginais ainsi, de tumultes, d'interrogations et forcément d'insatisfactions.
 
 Les chemins du village s'étaient déjà vidés de la multitude quand je les avais empruntés à nouveau pour rentrer chez moi. Cependant, quelques rares individus peuplaient encore les ombres ; toutefois, leurs échanges étaient dépourvus de véhémence. Je n'avais pas envie de dormir ni de travailler.
J'avais contemplé le ciel pendant un long moment en me tenant adossé à la porte de ma chambre. Je me demandais depuis combien de temps l'homme s'était attaché à interroger le firmament. Je me demandais aussi ce que pouvait ressentir le gamin à cet instant - là ; j'étais persuadé que lui non plus ne pouvait dormir ; torturé qu'il devait être par l'idée d'aller à la recherche d'une contrée dont il avait oublié le nom, et dont on l'assurait qu'il en avait conservé tous les parfums. Dans le lointain, une bête gémit par deux fois dans la nuit noire ; et par deux fois, le ronflement saccadé du dormeur d'une chambre voisine lui répondit en écho ; la nature poursuivait son monologue. J'avais levé la tête pour regarder le ciel une fois encore ; il était si lumineux. J'y voyais un foisonnement d'astres qu'auparavant, je n'avais observé qu'en régions montagneuses en Europe. A Kouti, c'était un spectacle qui s'offrait chaque nuit à mon ravissement sauf quelques rares fois pendant les saisons de pluies. Dans ces périodes - là, les nuages campaient jour et nuit dans le ciel et interdisaient d'en admirer les splendeurs. Je m'étais souvenu qu'en Afrique, je n'avais jamais entendu raconter de légendes relatives aux étoiles ; je me demandais pourquoi ; je me promis de poser la question.
 Pendant plusieurs jours, je n'avais pas revu le garçon ni le vieil homme. J'étais harassé par le travail et les déplacements. J'avais besoin de repos et plus encore, de détente. Je passais mes nuits en ville ne retrouvant le village à l'aube que pour y faire escale avant de me rendre sur le terrain où m'attendait le travail. Je retrouvais Kouti chaque matin pour le fuir aussitôt. J'en suivais de loin les palpitations ; car je craignais d'aller plus avant dans son âme.
J'étais à un carrefour ; j'étais à un croisement que je pouvais considérer comme n'ayant aucune importance pour mon existence ; mais j'étais attiré par ce monde. Je souhaitais, malgré moi, en connaître les valeurs. Je souhaitais percevoir comment les habitants mettaient celles - ci en œuvre. Je désirais savoir comment chacun sur place s'arrangeait avec ses préoccupations métaphysiques qui, c'était évident, étaient inséparables du quotidien. Et cela, je ne pouvais pas le faire sans que je m'y investisse ; cela ne pouvait se faire sans en revêtir l'habit ; et ce ne pouvait être un déguisement.
 Pendant ces journées - là, jours de méditation, j'avais la sensation de jouer à cache - cache avec moi - même ; je m'en amusais pour me rassurer. Je m'en amusais; mais, je guettais l'instant où la rencontre s'imposerait à moi sans que j'aie le sentiment de l'avoir décidé ; fuir, dans ce cas, serait la pire des lâchetés ; celle que l'on dirige contre soi - même.
 Je traînais sur les marchés des week - end entiers à Kouti et ailleurs. Squelettiques dans les villages le plus souvent, ces rassemblements devenaient gigantesques dans les villes de quelque importance. Quelques - uns étaient renommés et jouissaient d'une audience internationale. Ils constituaient des centres d'échange pour plusieurs Etats de la sous - région ; c'était le cas de celui de Cotonou. Durant ces balades, je cherchais sans me l'avouer, le fil conducteur dont parlait le vieux. Mais je ne me faisais pas d'illusions ; j'étais trop éloigné des concepts qui l'avaient guidé dans sa quête. Et puis, en était - ce vraiment une ; n'exprimait - elle pas tout simplement les valeurs sur lesquelles son éducation était bâtie ; avec peut - être, une acuité et une sensibilité qui transcendaient le quotidien dans lequel la plupart des siens restaient englués. J'espérais, - et c'était déjà un sentiment qui allait plus loin que la simple curiosité - j'espérais dis - je, qu'un mot, un sourire, ou même une raillerie, vienne du vieil homme et soulève un coin du voile.

 
LE ROYAUME
LES SENS
EFFACER
COMPRENDRE
LE TRÔNE
APAISEMENT
HÉRITAGE
HOME
A partir du mois de mai, nous attendions la fin des journées avec impatience. La chaleur, étouffante dès les premières heures du jour, devenait alors plus supportable dès que le soleil avait disparu derrière l'horizon. Mes compagnons et moi, nous nous ruions aussitôt à travers les rues du village. Là, chacun se préparait à fêter la nuit et sa fraîcheur. Souvent quelques jeunes gens se joignaient à nous pour ces vadrouilles. Je me trouvais ainsi un soir en compagnie de Kuashi et de quelques autres ; tous désiraient connaître plus précisément, en quoi consistait mon travail. La région a comporté de tout temps une palmeraie naturelle qui était exploitée bien avant l'époque coloniale. Elle fournissait l'huile pour la consommation quotidienne des autochtones. Les parcelles constituaient le bien immobilier qui hiérarchisait le groupe selon qu'on en détenait ou non, et selon l'importance des lots. Avec l'arrivée des colons, et sous la férule de l'administration coloniale, ce système avait fait place à une exploitation plus rationnelle économiquement mais bien douloureuse sur le plan humain ; car, m'avait - on dit, ce fut pendant longtemps un travail obligatoire et non rémunéré ou à peine. La mise en valeur de cette ressource s'était amplifiée également tout en se diversifiant pour les besoins de l'exportation. Ainsi, l'huile brute était traitée pour une part, afin d'aboutir à un produit de meilleure qualité pour la consommation. Le reste de la production, était exportée ; elle constituait la matière première pour la fabrication de savons et de produits lessiviels en Europe. Dans ces années où la biomasse fournissait l'essentiel des substances de base de l'industrie chimique organique, c'est tout naturellement qu'on avait cherché à améliorer la productivité de la palmeraie naturelle. Ainsi, à la création de l'O.R.S.T.O.M., une politique de sélection de souches de palmier à huile fut instaurée. Elle avait abouti à une variété de plans dont la hauteur n'excède pas deux mètres ; ce qui facilitait la récolte. La productivité et la qualité du fruit de la nouvelle espèce sont très supérieures à celles de la palmeraie endémique. C'est pour mettre ce capital en valeur que je me trouvais à Kouti ; le palmier à huile constituant la première source de devises pour l'Etat. On comprend dès lors que le pouvoir central attachait tant d'importance au projet qui bénéficiait par ailleurs, de l'aide internationale. Mes jeunes auditeurs étaient intéressés par les différences de caractéristiques physiques qui existaient entre le palmier sélectionné et celui qui poussait spontanément. Ils souhaitaient comprendre comment on s'y prenait pour obtenir de tels résultats. N'étant pas botaniste, je ne pus que fournir de vagues explications qui m'avaient semblé cependant, suffire à leur curiosité.
 " - Je ferai comme ça plus tard, pour toutes les plantes."
  décida Kuashi, avec un enthousiasme qui me ravit.
LIRE LA SUITE ...
*************************************************
LE ROYAUME
LES SENS
EFFACER
COMPRENDRE
LE TRÔNE
APAISEMENT
HÉRITAGE
HOME
P. G. Aclinou

........................L'Horloger de Kouti ; Le Commencement. ( fin du chapitre premier ) LIRE LA SUITE ...

LIVRE D'OR
Voir aussi >>> AIMEZ - VOUS ECRIRE ? > Ecritdire
LA SUITE ?
version
The Beginning
.Visitors.
ReaMed
Excerpts
Cimaisevirtuelle
.Refer.
Links