Les manuscrits de la Mer Morte (Bibliographie)
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Cet article est paru dans
Mouvements Religieux
, numéro 222, Octobre 1998.
Mouvements Religieux
est le bulletin mensuel de l'
Association d'Etude et d'Information sur les Mouvements Religieux
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Bibliographie.
André PAUL
Les manuscrits de la Mer Morte.
La voix des Esséniens retrouvés
Paris, Bayard-Centurion, 1997 - 334 pages - 138 FF.
Le livre d'André Paul évoque la découverte des manuscrits de la Mer Morte, les fouilles archéologiques à Qumrân, l'identification des occupants du site aux Esséniens (par Sukenik dès 1948) et les controverses sur le retard de la publication de la bibliothèque de la grotte 4. Avant 1947, des manuscrits avaient été déjà trouvés sur le site par Origène, puis au IX° siècle, ce qui a influencé l'idéologie des Karaïtes. En 1896, on avait trouvé un exemplaire de l'Ecrit de Damas dans le Guénizah du Caire où étaient stockés des textes karaïtes. Outre Qumrân, d'autres sites aux abords de la Mer Morte ont révélé des manuscrits, écrits de 700 av. J.C. à la révolte de Bar Kokeba (II° siècle ap. J.C.). La bibliothèque essénienne permet une meilleure connaissance des textes bibliques ; elle contenait tout l'Ancien Testament sauf Néhémie et Esther. Les exemplaires les plus nombreux concernent les Psaumes, Deutéronome, Isaïe et Exode ; ils attestent l'existence de trois traditions qui ne dérivent pas d'une source commune : l'une à l'origine de la Septante, une autre de la Bible hébraïque officielle et une troisième dont provient la version samaritaine. L'omission de Juges VI, 7-10 suggère que les versets manquants ont été interpolés. On trouve aussi des apocryphes et pseudépigraphes de l'Ancien Testament, des targums (traductions araméennes du texte hébreu), des pesharim (commentaires de livres bibliques), des recueils de citations bibliques commentées, et nombre de textes auparavant totalement inconnus, notamment ceux rédigés par les Esséniens et d'autres qu'ils ont intégrés à leur bibliothèque (dont le Rouleau du Temple, du III° siècle av. J.C.). Il est rare de pouvoir appuyer la datation sur la mention de personnages historiques connus (si l'on excepte un Commentaire de Nahum qui cite nommément Antiochos IV et Démétrios III).
Le langage n'est pas antérieur au III° siècle av. J.C., la paléographie donne une fourchette entre le milieu du III° siècle av. J.C. et la révolte juive de 68-70. Le carbone 14 confirme que les textes sont antérieurs à 68-70. L'archéologie permet de dater le monastère des règnes de Simon Maccabée (143-134 av. J.C.) ou Jean Hyrcan (134-104 av. J.C.). Il a été victime du séisme de 31 av. J.C., mais les occupants ont été préservés de la famine et de la peste de 25-24 av. J.C. On trouve quelques traces de tentes, mais les Esséniens logeaient essentiellement dans une quarantaine de grottes. Le système hydraulique permettait les bains rituels, qu'on ne peut assimiler à des baptêmes. Les repas en commun avaient un aspect rituel (on notera la mention du rouleau de la Règle VI, 2-6 selon lequel le prêtre, le premier, étend sa main pour qu'on prononce la bénédiction sur les prémices du pain et du vin).
Les Esséniens étaient déjà connu d'auteurs anciens (Philon, Josèphe...), qui ont cité des personnalités telles les devins Judas, Menahem et Simon, et le général Jean l'Essénien. Tous ne résidaient pas à Qumrân ; la secte semble avoir été dirigée de Jérusalem. Leur vie communautaire était monastique, hiérarchisée sous l'autorité de douze dirigeants et trois prêtres. Certains étaient célibataires, d'autres mariés. Les biens étaient au moins en partie mis en commun.
Toute la fin de l'ouvrage replace les manuscrits dans leur contexte : l'opposition entre le désir de conserver l'identité juive et l'ouverture aux influences hellénistiques, le tiraillement entre le ralliement aux Lagides d'Egypte et aux Séleucides de Syrie, et finalement le retour à l'indépendance sous la monarchie hasmonéenne. De ces tensions résultent le schisme samaritain et la naissance d'écoles de pensée (sadducéens, pharisiens). Les descendants du Grand-Prêtre déchu Onias III ont créé en Egypte une véritable principauté jusqu'à la révolte de 68-70. Les Esséniens sont des séparatistes : ils n'ont pas admis que la monarchie hasmonéenne ait imposé le calendrier lunaire en 152 av. J.C. alors qu'ils étaient fidèles au calendrier solaire attesté dès Henoch au IV° siècle av. J.C., ni que le roi Jonathan ait accaparé la fonction de Grand-Prêtre.
Enfin, A. Paul discute des rapports entre les Esséniens et les débuts du christianisme :
* même si Esséniens et Jean-Baptiste se référaient à Isaïe, ce dernier n'était pas essénien : le baptême se distingue des bains de purification, les Esséniens n'étaient pas des prédicateurs publics. Josèphe n'aurait pas manqué de mettre leurs éventuels liens en évidence.
* Jésus différait des Esséniens : c'était un Galiléen, un prédicateur thaumaturge, qui parlait en paraboles et ne vivait pas en reclus.
* on n'a pas retrouvé d'exemplaire de l'Evangile de Marc à Qumrân, malgré ce qu'on a pu écrire. Les Evangiles appartiennent à un genre littéraire gréco-romain inconnu de la culture juive. Les Actes des Apôtres sont pareillement issus de la même civilisation. Evangiles, Epîtres et Actes étaient des outils élaborés pour faire accepter le Christianisme alors que les Esséniens étaient des séparatistes.
* en apparence, des thèmes communs se retrouvent dans la littérature de Qumrân et dans le Nouveau Testament. André Paul les étudie en s'efforçant de montrer qu'en dépit des apparences, le Christianisme est bien original :
- le thème de la Nouvelle Alliance.
- l'opposition des Fils de Lumière aux Fils des Ténèbres.
- la justification.
- les béatitudes.
- la méthode à respecter pour " reprendre " son frère auquel on a des reproches à adresser : il faut lui exprimer les griefs devant deux témoins à Qumrân (Règle V, 24 ; Ecrit de Damas IX, 1-8) comme dans l'Evangile de Matthieu (XVIII, 15-17).
- la Communauté, temple de Dieu.
- le personnage de Melchisédech, mis en valeur dans 11 Q Melch. et l'Epître aux Hébreux.
On est frappé par la ressemblance entre le passage d'une apocalypse araméenne dite 4 Q Fils de Dieu (4 Q 246) évoquant le Messie et la titulature attribuée à Jésus, Fils de Dieu, Fils du Très Haut en Luc I, 26-38.
Il est certain que le Christianisme a évolué très différemment de l'essénisme qui, au moins à Qumrân, n'a pas survécu à la répression menée par les troupes romaines en 68-70. André Paul ne minimise t-il pas les rapports entre l'essénisme et le christianisme pour affirmer l'originalité de celui-ci ? Quelle que soit la richesse de la bibliothèque de Judée, l'histoire de l'essénisme reste trop peu connue en raison du caractère lacunaire et allusif de la documentation. On généralise peut-être trop à l'ensemble des Esséniens les caractères des moines de Qumrân ; ce n'est pas parce que ceux-ci s'étaient retirés dans le désert que d'autres n'ont pas été des prédicateurs populaires : dans la chrétienté médiévale vivaient en même temps des moines contemplatifs et un Pierre l'Hermite. Les Esséniens qui vivaient dans le siècle peuvent avoir été plus proches d'un Jean-Baptiste que les reclus de Qumrân. Si ses disciples ou ceux de Jésus se sont séparés des Esséniens, ce ne serait pas la seule fois que des schismatiques marquent la différence avec le milieu religieux d'origine : voir comment les Adventistes et les Témoins de Jéhovah ont divergé à partir de l'adventisme primitif dont ils dérivent. Enfin, remettre la question dans le cadre de l'évolution sociologique commune des groupes religieux pourrait permettre d'atténuer l'impression de différence : après le démantèlement de la secte des esséniens par l'armée romaine, on peut imaginer que des dissidents aient amorcé une stratégie de rapprochement vers le type-dénomination, d'où la rédaction après 70 des épîtres, des Evangiles et des Actes dont l'un des objectifs aurait été de faciliter l'acceptation de cette dissidence du judaïsme dans un milieu socioculturel différent.
Cette critique ne porte que sur un détail du livre d'André Paul, et il me faut bien reconnaître que, faute d'une documentation suffisante, elle ne repose guère que sur un raisonnement. L'étonnant est d'ailleurs que les écrits du Nouveau Testament ne mentionnent jamais les Esséniens, alors que les Sadducéens et Pharisiens sont abondamment mis en cause. L'ouvrage ici-recensé, riche en informations et intéressant parce qu'il précise bien le contexte de la rédaction des manuscrits, mérite une place dans les bibliothèques de ceux que passionne l'étude des rouleaux de la Mer Morte.
Bernard Blandre
Cet article est paru dans
Mouvements Religieux
, numéro 222, Octobre 1998.
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