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son texte soit présenté sur le site.
Les
Fondements Philosophiques de la Paix
Contribution de Madame Janine CHANTEUR
Professeur émérite à l'Université de Paris
Sorbonne
( Philosophie morale et politique)
Le XXe siècle s'achève. Tous les siècles ont connu la guerre. Mais les déchaînements effrayants du nôtre: deux guerres mondiales, le génocide, dans des conditions atroces, des Juifs, des Tziganes et des Arméniens, les massacres de Kurdes, les totalitarismes nazi, soviétique - et quelques autres - l'emploi des armes nucléaires, l'épuration ethnique et les crimes contre l'humanité dans l'ex-Yougoslavie, les différents terrorismes dont la finalité est de rendre impossibles les processus de paix etc... n'avaient jamais connu une telle ampleur. Ils font de l'analyse des fondements possibles de la paix une impérieuse exigence.
La philosophie recherche, dans le concept de paix, une cohérence qui permette de penser sans contradiction une notion dont l'effectivité, la réalité, fait cependant problème au point que l'historien pourrait poser davantage la question des fondements de la guerre que de la paix. Quant aux religions, Si elles enseignent toutes la recherche de la paix, elles ont produit et elles continuent à produire, au nom de la vérité, et même au nom de Dieu, les guerres les plus atroces, au mépris évident du commandement divin: "Tu ne tueras pas". Trop de croyants donnent plus souvent à leur divinité, en toute bonne conscience, le visage de bestialité et d'horreur du Baal punique qui se nourrissait de chair humaine ou du Wotan germanique que le fracas des armes réjouissait, plutôt que celui du Dieu d'amour dont ils se font pourtant un dérisoire étendard.
La paix a-t-elle des fondements philosophiques qui ne soient pas de l'ordre de l'utopie? Réfléchir à la paix c'est, en effet, réfléchir en même temps à la guerre. La guerre, elle, est immédiatement définissable. Elle est un fait qu'éclairent les sciences humaines, mais aussi l'ontologie, en ce sens qu'elle est peut-être attachée à la réalité humaine comme un attribut essentiel et non comme un accident: l'histoire des hommes est l'histoire de leurs guerres, beaucoup plus que l'histoire de la paix. Nous avons beau aspirer à la paix et prétendre, avec St Augustin, que les guerres ne se font qu'en vue de la paix, il semble plus réaliste de définir l'homme "un être pour la guerre" que de l'imaginer victime d'un destin qui n'aurait pas dû être le sien.
La littérature, la philosophie elle-même, évoquent ou cherchent plus souvent à comprendre le bruit des armes qu'elles ne s'interrogent sur la paix, même si le malheur des hommes, elles le reconnaissent l'une et l'autre, est attaché à la guerre plus qu'à la paix. Le vocabulaire homérique donne au concept de vertu un nom (aretê) qui désigne d'abord l'excellence à la guerre. Platon définit, dans et par la guerre, le courage, qui est la vertu des défenseurs de la Cité. Sur la guerre et la paix, il n'a pas porté de jugement de valeur. Il fait dire à Socrate, dans La République (III, 373e): "Si la guerre produit du bien ou du mal, c'est une question que nous n'aborderons pas pour le moment". En fait, aucun dialogue ne l'abordera.
Hegel, qui fut grand lecteur de Platon, a pris clairement parti: Si la paix produit du bien, elle n'en produit pour un peuple que dans la mesure où elle est la conséquence et la conclusion provisoire de ses guerres victorieuses et parce qu'elle prépare les guerres futures qui augmenteront sa puissance, témoignant ainsi de sa liberté.
Que cesse, en un homme ou en un peuple, la prétention d'être le plus fort, le vainqueur, le créateur d'ordre et de sens imposés aux autres, que l'emporte au contraire la jouissance présente de ce qui a été conquis au risque de la vie, alors, pense Hegel, un homme, un peuple, sont mûrs (au sens quasi végétal du mot ), pour la servitude. Préférer sa vie à la dynamique agressive de ses valeurs, c'est se résoudre à disparaître. Pour ces peuples, écrit fortement Hegel, dans les Principes de la philosophie du droit (paragraphe 324. Remarque, p. 326), "la liberté est morte de la peur de mourir".
De l'interrogation platonicienne qui reste à jamais sans réponse, à la claire affirmation de Hegel qui concerne toujours le mode contemporain, la philosophie a pensé la guerre comme un destin, ou comme un mal nécessaire, ou comme l'expression et la condition du surgissement de la liberté des hommes et des peuples, se créant eux-mêmes en créant leur propre histoire.
La paix n'est pas la réalité de la nature de l'homme, au moins de sa nature historique. Sans doute la paix peut-elle faire partie de l'ordre du monde, comme en fait partie la guerre. Sans doute est-elle pensable comme une nature antérieure ou postérieure à la nature historique que, seule, nous pouvons effectivement connaître ici et maintenant, mais, sur ces démarches métaphysiques, les philosophies n'ont jamais trouvé un accord. Et l'on admettra aisément que pour nous, à la fin du XXe siècle, la guerre est une constante terrifiante. Aujourd'hui même, le nombre des pays en guerre, guerres civiles ou guerres étrangères, est plus élevé que celui des pays en paix. On sait aussi quelles armes de destruction totale risquent d'être disséminées partout.
La paix est-elle pensable? A-t-elle des fondements que la philosophie puisse mettre en évidence? Nous allons essayer de montrer:
1. Que la paix, au moins dans un premier temps, ne peut être conçue que comme une trêve.
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LA PAIX N'EST QU'UNE TREVE
Commençons par chercher, c'est notre premier point, pourquoi la paix peut être conçue, sans contradiction et avec réalisme, non pas en elle-même, mais comme une trêve, entre deux guerres.
La paix, l'anthropologie et l'histoire le confirment, n'a jamais été un état effectif. La référence à un Age d'or, pendant lequel l'humanité est supposée vivre en paix, est un mythe. Le mythe enseigne d'ailleurs que l'histoire des hommes ne cesse de s'en éloigner et qu'aucun homme historique, aussi reculé dans le temps qu'on puisse le penser, ne l'a jamais connu:
l'Age d'or est hors du temps, comme est le Paradis des grandes religions monothéistes qui séparent l'humanité pacifique d'avant la chute dans le péché de celle, immédiatement guerrière, d'après la chute. La rupture de l'homme avec sa nature spontanément paisible l'a rendu capable, en déchirant l'unité première et la bienheureuse inconscience qui étaient siennes, d'édifier le Royaume de ce monde que les théologiens distinguent prudemment du Royaume de Dieu: jusqu'à la fin des temps, le premier n'est pas, ne peut pas être le lieu de la paix...
La nature de l'homme, l'histoire, les religions nous apprennent à définir la paix comme un synonyme de la trêve. En revanche, force est bien d'admettre que la guerre est un état permanent, qu'il s'agisse du conflit armé lui-même ou, du moins, dans le temps qu'on appelle la paix, du spectre des conflits à venir et vraisemblablement inévitables. La paix, elle, est toujours datée, elle a un commencement et une fin, elle est, pourrait-on dire, à durée limitée, parce qu'elle porte en elle les germes des guerres futures.
On ne peut pas penser, sauf à rejoindre les philosophies utopiques, une paix qui serait universelle et définitive. La guerre peut se concevoir perpétuelle, jusqu'à la mort du dernier homme, mais la paix est si peu pensable, détachée de son contraire, que sa notion ne serait pas intelligible, si elle ne comportait pas, dans sa définition, la possibilité d'être anéantie par la guerre ou, à l'inverse, le caractère de succéder à un état de guerre dont elle est le terme provisoire. La paix est bien le silence des armes, mais elle est en même temps, entre deux conflits, le temps nécessaire à la reconstitution des forces, celles des hommes, celles du matériel militaire, celles des alliances diplomatiques, renforçant les positions des uns ou des autres, en vue des guerres prochaines.
Le concept de paix ne comporte pas, dans sa définition, la notion de pérennité. Le temps paraît user la paix et conforter la guerre, jusqu'à ce que les moyens techniques que se sont donnés les hommes finissent par détruire la terre et la vie sur la terre (ce qui n'est, au demeurant, ni certain, ni invraisemblable). Quoi qu'il en soit, la philosophie ne peut pas dégager des fondements de la paix en faisant abstraction de ce monde déchiré par la guerre, dévoré par les désirs et les passions des hommes voués à l'erreur dans leurs jugements plus qu'à la saine appréciation de la raison.
Aussi la philosophie de l'histoire a-t-elle cherché à mettre en relation la liaison nécessaire de la guerre et de la paix avec le travail que la raison et la liberté opèrent dans le monde. L'idée de la création et du développement des civilisations et des différentes cultures n'est pensable qu'en référence à la liberté. Or la liberté fraye le chemin de son œuvre dans la lutte qui oppose les hommes et les peuples, avec d'indispensables ères de paix pour édifier la multiplicité de ses réalisations progressives. Confrontée au passé qui, à la fois, la porte et la menace d'enlisement, la liberté est tendue vers l'avenir et vers la nouveauté qu'elle conquiert dans la guerre, contre la stabilité des êtres et des choses, et qu'elle produit dans le répit de la paix.
L'histoire manifeste cette indéchirable union des contraires que Machiavel signalait déjà, en opposition avec le monde antique et médiéval et dont Vico, Kant, Hegel et tous les philosophes de l'histoire ont fait la théorie, chacun selon sa propre conception. La guerre et la paix sont nécessaires, l'une et l'autre, à l'énergie créatrice des hommes. La guerre en est le creuset paradoxal, la paix la dévoile dans l'effort toujours recommencé et cependant jamais semblable à lui-même qui reconstruit, répare, mais aussi rend possibles l'invention et l'apparition d'œuvres inédites, inattendues, auparavant inimaginables.
L'alternance de la guerre et de la paix n'est donc répétitive qu'en apparence. L'histoire est bien "ce récit plein de bruit et de fureur" que dénonçait Macbeth, mais il n'est pas juste de prétendre qu'il est "raconté par un idiot et qu'il ne signifie rien" (acte V. sc. XXIII). L'histoire, se confondant avec la vie des hommes, est l'histoire du progrès de la liberté, de cette capacité, spécifiquement humaine, de s'arracher aux déterminismes les plus contraignants.
Dans cette perspective, où guerre et paix sont imbriquées l'une dans l'autre et sont nécessaires l'une et l'autre au progrès de l'humanité, la paix est certes désirable, mais sa stabilité n'est jamais qu'un horizon, pour l'action humaine, selon la remarquable expression de Kant, horizon jamais atteint, toujours dérobé, dès que l'on croit enfin s'en approcher. Il n'y a jamais de dernière guerre, au sens de guerre ultime, parce qu'il n'y a pas d'humanité, en l'homme, sans liberté en acte et que la liberté est arrachement à la nature, donc à l'instinct de conservation: c'est pourquoi elle veut la guerre. Mais elle est aussi arrachement à la loi naturelle qu'est la loi du plus fort: c'est pourquoi elle veut la paix. Dans ce qui se joue dans le temps, au long de l'histoire, renoncer à la liberté, c'est renoncer à vivre une vie d'homme. Ce n'est pas être pacifique, c'est sombrer dans le pacifisme, c'est-à-dire accepter la loi du plus fort, pour n'avoir pas à risquer ses propres forces pour l'affronter: ce qui revient à préférer le sort d'un être naturel - d'un animal - qui ne décide pas de sa propre destinée, à l'aventure dangereuse qu'est sa propre transformation en être culturel.
Étrange destinée, dira-t-on, en réfléchissant à l'histoire des hommes qui, pour accomplir le progrès de l'humanité, de la nature à la culture, n'oblige pas seulement à risquer sa vie, mais exige la destruction de l'autre. Car la guerre, quelques vertus héroïques qu'elle développe, n'en demeure pas moins le carnage, dans lequel l'homme fait de l'homme un cadavre ou un estropié, même s'il prend le risque de le devenir lui-même.
Étrange destinée, Si elle se réduit, quand est refusé l'affrontement mortel, à définir la paix par le renoncement à l'humanité!
Quel peut être alors le sens du progrès de la liberté? Vers quoi ce progrès se dirige-t-il? En quoi est-il progrès, dans la mesure où le moyen qu'il se donne est, périodiquement, la négation de l'autre, sa mise à mort, au moins possible, dans la guerre? La paix n'est-elle pas réduite à n'être, en définitive, qu'un mode de la guerre? Pour répondre à cet ensemble de questions et comprendre quels fondements positifs la paix peut avoir, il faut analyser ce qui signifient la construction, l'existence et la coexistence des démocraties modernes. C'est notre second point.
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LES DEMOCRATIES MODERNES ET LA PAIX
Le mode de coexistence des démocraties, au fur et à mesure de leur développement historique, nous oblige à repenser les fondements de la paix, non pas pour infirmer les analyses précédentes, mais pour mettre en évidence un progrès décisif de l'histoire, fondateur de la paix.
Les démocraties modernes, dans l'histoire de la pensée, comme dans ce que l'on appelle communément l'histoire, marquent une rupture. Nous ne nous intéresserons qu'à l'aspect de cette rupture qui concerne la paix. Les États définis aujourd'hui par la civilisation occidentale se sont tous donnés un régime démocratique. Ils font toujours la guerre dans telle ou telle partie du monde, mais ils ne la font plus entre eux. Non que leurs intérêts soient toujours convergents, il s'en faut, ce sont les valeurs fondamentales sur lesquelles ils se sont édifiés, qui sont les mêmes. Il nous faut les rappeler rapidement en précisant la nature de ce qu'on entend par démocratie moderne.
D'une façon générale, on peut dire d'une société politique qu'elle est un type spécifique de relations humaines, accepté de gré ou de force par chaque groupe d'êtres humains qui se sont trouvés ensemble dans les limites d'un territoire donné et qui aspirent, par ce moyen, à sauvegarder leurs vies et leurs biens matériels et moraux.
La première cause de l'existence d'une société politique est donc un besoin naturel: le besoin de sécurité.
Sécurité physique, sécurité de la personne et de ses biens, indispensables à la conservation de son existence. Cela dit, toutes les formes d'État n'atteignent pas nécessairement ce but car la première loi naturelle, et cela est vrai toujours et partout, est la loi du plus fort, la loi, par conséquent, de celui qui est capable d'imposer aux autres sa force et ses décisions. Hobbes, dans les trois ouvrages qu'il a consacré au politique a remarquablement analysé l'antagonisme naturel entre le besoin de sécurité et le désir de l'emporter sur autrui. Il est tout à fait possible de refuser la philosophie mécaniste de Hobbes, mais on ne peut pas contester la description qu'il a faite de cette opposition. C'est d'ailleurs pourquoi une société politique peut se définir par des régimes différents selon la nature du pouvoir qui est le sien.
Cependant, l'homme est capable d'un minimum de raisonnement, c'est-à-dire qu'il peut prendre une distance par rapport à l'immédiateté de ses besoins et de ses pulsions naturels. L'homme est un animal capable de créer des conduites que la nature ne comporte pas et de créer aussi un monde humain qui n'est plus naturel. En d'autres termes, il peut se libérer de la nature, du déterminisme de ses lois qu'il ne peut jamais supprimer, mais qu'il peut connaître et dont il peut se servir de telle sorte qu'au lieu d'en être le jouet, il en devienne le bénéficiaire.
C'est ainsi qu'en se servant de la loi du plus fort, il a inventé un type de relation entre les hommes qui met la force au service de tous, assurant ainsi, quand l'invention fonctionne bien, la sécurité de chacun. Le besoin naturel de sécurité est alors satisfait grâce à la cause effective de la formation d'une démocratie, la liberté, comme Locke, Rousseau, Kant, par exemple, l'ont remarquablement montré. Le besoin qui apparaissait comme la cause première de la société politique ne l'est pas en droit car, laissé à lui-même, il ne pourrait que regrouper la masse des hommes sous la loi du plus fort, comme cela se passe chez les animaux qui vivent en groupe. La démocratie est une création, une œuvre de la raison et de la liberté qui ont arraché l'humanité à l'ordre de la nature en inventant l'ordre indéfiniment nouveau qui est celui de la culture.
La démocratie, comme toute société politique, est nécessairement naturelle (les hommes y sont poussés par l'instinct de conservation, l'instinct grégaire et sans doute aussi une certaine affinité naturelle), mais, dans la mesure où elle naît de la décision d'hommes libres et de leur accord, elle est une création culturelle. C'est dire que Si elle ne peut pas s'organiser contre la nature, son organisation ne lui vient pas de la nature, elle lui vient de la liberté. Ce qui lui donne d'ailleurs sa fragilité: une fourmilière, une ruche ne sont pas sujettes à se détruire elles-mêmes; elles fonctionnent de façon déterminée.
Jamais, dans l'histoire, l'ensemble des hommes vivant dans un groupe quelconque, n'a pris effectivement une décision de ce genre. L'acte de ce que l'on a appelé le Contrat Social est un acte fictif, un pur acte moral, à l'origine non de fait, mais de droit, de la création d'un État politique dont le régime le plus cohérent, puisque chaque homme y renonce à son pouvoir naturel de contraindre l'autre homme, est la démocratie. Chacun de nous, s'il accepte de vivre dans une démocratie, refait implicitement cet acte, parce que, en droit, chacun se définit par une nature telle que sa liberté cherche à la garantir contre les autres hommes qui peuvent toujours soit l'aliéner, en se servant d'un homme comme d'une chose, soit la détruire.
Tout être humain, quels que soient son sexe, ses aptitudes particulières, la couleur de sa peau, le montant de ses biens, n'est pas porté, par nature, à accepter des traitements arbitraires de la part d'un autre homme. L'habitude, les coutumes, l'impossibilité de faire autrement assujettissent en fait, c'est-à-dire historiquement, un grand nombre d'hommes au pouvoir d'autres hommes. C'est une situation que crée mécaniquement le fonctionnement naturel de la loi du plus fort, mais que rien ne justifie en droit. Le seul régime qui, en principe, c'est-à-dire en droit, refuse, autant qu'il est possible, la loi du plus fort, c'est celui dans lequel aucun homme ne doit être exclu, en fait, de la responsabilité politique; dans lequel, en conséquence, chacun reconnaît à chacun un droit égal de ne pas être soumis, par la loi du plus fort, à un autre.
C'est la reconnaissance de ce droit égal de chacun d'être libre par rapport à l'arbitraire de l'autre qui crée pour chacun l'obligation, le devoir de respecter l'autre qui, réciproquement, a le même devoir de reconnaissance et de respect de la personne de l'autre, de son droit de ne pas lui être soumis.
Sécurité, liberté, égalité, qui sont les trois droits fondamentaux de l'homme, font de chacun un égal participant au pouvoir, à la souveraineté qui assure la cohésion de la société politique démocratique. L'analyse resterait totalement abstraite Si le juridique n'assurait pas à son tour le fonctionnement correct des institutions chargées de la cohésion de l'ensemble et des lois qui règlent les relations justes des particuliers entre eux, justes dans la mesure où elles sont fondées sur la liberté et l'égalité. Le juridique a besoin de la force publique pour s'exercer dans un monde où les hommes sont conduits par leurs passions: c'est le rôle de l'État que chacun a voulu et continue à vouloir, même comme un moindre mal, de la rendre effective et efficace.
Selon les principes fondamentaux d'une démocratie, aucun homme n'est, par nature, plus ou moins homme qu'un autre. Les aptitudes physiques et intellectuelles peuvent évidemment différer à l'infini d'un homme à un autre, mais ce qui est essentiel et qui s'exprime dans les droits de l'homme, c'est la capacité qu'a chacun de reconnaître, en l'autre homme, le même que chaque homme, tout en respectant son altérité qui manifeste sa liberté. Parce que cette capacité se veut effective dans les relations des hommes entre eux (et même si chacun de nous ne concourt à l'organisation politique que parce que c'est en effet son intérêt), elle témoigne ainsi qu'un homme est un sujet moral, c'est-à-dire qu'il doit vouloir à égalité sa liberté et celle de l'autre. Telle est, selon sa nature spécifique, la définition de l'homme, mais la prise de conscience, la conception et la mise en œuvre efficace de cette définition sont des conquêtes culturelles, conquêtes de la liberté de penser qui reconnaît en chacun la même dignité.
Reconnaître et respecter, être reconnu et être respecté, voilà les actes, les obligations et les valeurs qui définissent la nature humaine. Ces valeurs ne sont pas nouvelles, puisqu'elles constituent déjà le sens des textes scripturaires, quand il s'attachent aux relations de l'homme envers l'homme. Ce qui est nouveau, en revanche, c'est le passage logique et historiquement daté, du sujet moral au sujet de droits, dans le régime politique que nous venons de décrire et qui s'appelle la démocratie (au sens moderne du mot), où l'État politique est l'arbitre, le mot est de Locke, voulu par tous, qui assure la sauvegarde du juridique. Dans un État ainsi fondé, la souveraineté appartient au peuple dont aucun membre ne peut confisquer le pouvoir à son profit. La libre circulation des personnes, la distinction entre la sphère publique et la sphère privée, mais aussi l'accès possible, pour chacun, après élection ou concours, à l'exercice des fonctions politiques et l'alternance politique sont les principes qui règlent le fonctionnement d'une démocratie.
L'établissement de la démocratie a été, historiquement, une conquête lente et difficile. Elle s'est presque partout installée dans, ou après, la violence et le sang, tantôt contre des principes opposés aux siens, par exemple après le nazisme en Allemagne, tantôt en reniant dans ses actes ses propres principes, comme ce fut le cas en Angleterre, mais aussi en France, pendant la Terreur. En dépit de ces débuts, trop souvent détestables, les États dans lesquels elle s'est établie ont respecté, dans la mesure du possible, les droits de l'homme. Quant aux contrefaçons que le XXe siècle a connues en URSS, dans les États satellites, en Chine, au Vietnam, à Cuba, dans certains pays africains ou sud-américains etc..., elles ont emprunté le nom de démocratie, sans jamais en avoir la nature en aucune façon. Elles ont malheureusement fait illusion à trop de monde et continuent à faire illusion sous d'autres formes, dans les pays démocratiques eux-mêmes, comme nous allons le voir.
Un État démocratique a le devoir de se défendre contre les menaces de destruction interne et externe. Mais il ne se reconnaît pas le droit d'attaquer les autres démocraties qui, par définition, sauf à renoncer à leur propre statut, n'ont pas le droit de l'attaquer. Entre les démocraties, la paix a été conquise par la reconnaissance de l'égale valeur et de l'égal droit de chacun.
L'esprit démocratique, tel qu'il se dégage de la définition du régime démocratique qui est son œuvre philosophique et historique, ne s'est pas encore imposé partout à l'heure actuelle et les États démocratiques eux-mêmes lui ont parfois été infidèles, comme en témoigne l'histoire, en portant la guerre dans des États qui n'étaient pas démocratiques, mais ne constituaient pas, pour autant, des ennemis inquiétants. Ces derniers n'auraient pas dû être traites comme des proies, conquises par la guerre offensive. La liberté n'a pas toujours su être fidèle à elle-même et inventer les conditions du respect de la liberté des autres peuples, quand cette dernière n'est pas pour elle une menace. La reconnaissance des autres cultures et de leur valeur, si elle ne doit pas faire oublier leur propre culture aux démocraties, est un signe de la reconnaissance de l'égalité des hommes et de leur liberté.
Cela dit, il est logique que la multiplication et l'affermissement des régimes démocratiques les aient conduits à découvrir entre eux les chemins de la paix effective, inhérente aux principes sur lesquels ils sont fondés et à concevoir des instances internationales qui, malgré leur très faible efficacité actuelle, témoignent d'un souci réel de la paix entre les hommes. Ces efforts accomplis et à poursuivre ne signifient malheureusement pas que les démocraties sont à l'abri des dérives qui risquent de les détruire, en détruisant leur essence et, par conséquent, la paix qu'elles sont parvenues à établir entre elles.
Nous en venons donc à notre troisième point: quelles sont ces dérives?
En quoi sont-elles mortelles pour la paix?
3. LA DEMOCRATIE, VICTIME DE SES DERIVES
Nous en évoquerons trois, en rappelant qu'aucune œuvre humaine n'est garantie contre les errements de ses auteurs, si ces derniers n'y prennent garde.
La première dérive concerne la dégénérescence de la responsabilité
politique en démocratie.
La possibilité d'assumer sa responsabilité politique, tient d'abord, pour le citoyen, à l'information qu'il reçoit sur les problèmes à résoudre par rapport aux demandes qui sont les siennes. L'information doit lui permettre de trouver un accord entre ce qu'il désire et l'intérêt général, voire le bien commun. C'est dire que dans l'État démocratique, Si les droits de chacun doivent être garantis, la prise de décisions susceptibles de satisfaire toutes les revendications particulières est contradictoire. Par définition, le citoyen comprend cela: puisque l'État le garantit contre les excès des autres, il doit lui-même renoncer aux excès de Sa propre liberté, pour respecter celle des autres. Encore faut-il qu'il sache ce qui est en question: c'est le rôle de l'information d'éclairer l'opinion que peut avoir le citoyen pour lui permettre, éventuellement, d'évoluer et de se transformer, sans pour autant qu'elle s'impose à son tour et sans déformer ce qu'elle transmet. Réfléchir, peser les arguments des uns et des autres, puis se décider en son âme et conscience, voilà ce qu'au citoyen devraient permettre les médias.
Le simple énoncé de cette fonction montre à quel point elle est mal remplie. Ce n'est pas nécessairement la faute des journalistes. Eux aussi sont des citoyens, pas plus mauvais que les autres, mais bien plus exposés que ceux qu'ils doivent informer à transformer l'information en désinformation. D'une part, en effet, ils sont soumis à un flux constant d'informations parmi lesquelles ils doivent choisir et tout choix est nécessairement subjectif. D'autre part, ils ont, comme tout le monde, des préférences et des aversions, qu'ils traduisent, parfois à leur insu, par la façon de présenter un fait, l'insistance sur un détail ou, au contraire, la brièveté de l'énoncé d'un fait important. Ensuite, ils se croient tenus au commentaire, lui aussi subjectif et pas toujours impartial (comment le serait-il?). Enfin, ils doivent retenir l'attention: le sensationnel, l'anecdotique, mais aussi ce qui est à la mode -en partie d'ailleurs à cause d'eux - les contraignent à un discours qui n'a plus qu'un rapport assez lointain avec le souci d'informer le mieux possible.
Si l'on ajoute à cela l'impact des images télévisées dont le journaliste n'est pas responsable, mais dont il peut se servir, et la possibilité d'accéder à quantité de journaux, de revues et surtout de chaînes de télévisions, potentialisant, entrecroisant ou additionnant toutes ces difficultés, on conclura sans grand risque d'erreur que le citoyen, loin de pouvoir se former une opinion et se préparer à prendre à bon escient des décisions pour faire face à sa responsabilité politique, sera au contraire conditionné et transformé en mouton de Panurge, perdant sa liberté, qui est pourtant un droit fondamental, au nom du droit à l'information.
Tocqueville avait parfaitement vu le problème et dénoncé le danger à propos de la presse écrite. Il espérait que la multiplicité des journaux finirait par neutraliser la nocivité des défauts qu'il reconnaissait à la presse. Aujourd'hui, l'image s'imprime, à l'insu du spectateur passif qui se rappellera les images projetées sur les "massacres de Timishoara", même après avoir appris qu'elles n'étaient qu'un montage trompeur. L'outil "télévision" sait aussi faire et défaire les réputations des hommes politiques, selon qu'il est frappant de montrer un fait ou un autre, de le répéter comme un matraquage, quitte à l'oublier peu de temps après, sans même peut-être penser aux traces laissées. Nous ne parlerons pas de la responsabilité morale qui s'est effacée devant le modelage des mœurs par les images.
Et pourtant diaboliser la télévision ne sert à rien et n'est pas juste. C'est oublier que, trop souvent, nous ne savons pas utiliser nos propres œuvres. C'est aussi du ressort de notre responsabilité, tant morale que politique, de chercher et d'inventer les moyens de libérer l'opinion de la pression des images, tout en gardant l'information qu'elles peuvent apporter.
La démocratie, si elle devient un jouet ou un instrument perverti entre les mains de ceux qui devraient aider à la défendre en garantissant la liberté de l'opinion, sera détruite parce qu'elle n'aura pas suscité, chez les citoyens, l'effort quotidien et responsable qu'exige sa défense.
La seconde dérive, dans l'Occident démocratique, défigure un peu plus chaque jour la démocratie et risque de rendre à nouveau impensable la possibilité de la paix, en sapant son fondement. Elle consiste en la confusion entre l'individu, sujet moral et sujet de droits, que la loi doit garantir dans sa relation à l'autre individu, et l'individualisme. L'individualisme conçoit chaque homme comme un atome séparé de l'autre. En conséquence, l'idée de loi universelle est récusée comme si elle était arbitraire. Comment des citoyens qui méconnaissent les lois peuvent-ils se reconnaître des obligations civiques? Au contraire, ils exigent de l'État des prestations de plus en plus importantes, sans accepter les charges qu'elles impliquent.
Cet infantilisme, dans sa généralisation, s'exprime par la formule doublement disjonctive: j 'ai droit à ... ce qui me plait, qui sépare l'homme de l'homme et le sujet de lui-même. Dans la mesure où l'objet de ce droit est littéralement n'importe quoi, il ne renvoie plus à la réalité d'un sujet moral, c'est-à-dire à ce qui est spécifiquement humain en l'homme. Le pronom : je, dépouillé de son contenu, n'a plus qu'une fonction grammaticale, mais il est aussi dénué de sens qu'une coquille vide. Le désir, dont l'énergie, en nous, est vitale, s'épuise en caprices passagers. Il refuse les limites qui révèlent à chacun la présence de l'autre, et unissent l'un et l'autre dans le refus de la loi du plus fort. Quand la liberté devient licence, quand la légèreté et l'arbitraire s'imposent comme des droits, l'anarchie désagrège la démocratie, car l'anarchie est le triomphe des passions contradictoires, le règne provisoire des plus fortes, que la démocratie a précisément pour objet de contenir.
Nous le savons bien, en dépit de leur charme indéniable, les enfants vivent spontanément dans l'irresponsabilité et dans la guerre. Ils n'accèdent à la capacité d'être responsables et à la pensée de la paix qu'au terme d'une lente maturation et d'une éducation, celles qu'il a fallu aux hommes pour penser la démocratie et que chaque génération doit poursuivre. La démocratie n'est pas un régime naturel, elle est la construction, par ce qu'il y a de plus humain en l'homme, sa liberté, d'une relation juste à l'autre homme, dans laquelle chacun cesse de traiter l'autre comme un moyen de satisfaire ses passions. C'est une relation de paix, mais elle est menacée de toute part: à l'intérieur, par les citoyens devenus les fous de la liberté, à l'extérieur, par les États enfoncés dans les stéréotypes de la domination et de la servitude.
Il peut être très gratifiant de croire que chacun peut avoir son éthique individuelle, en fermant les yeux sur la contradiction évidente des termes ainsi conjoints. Que l'accord avec l'autre ne soit ni donné d'avance, ni décidé une fois pour toutes, ne rend pas cet accord futile: la paix, tant que dure la vie individuelle et celle des générations, c'est paradoxalement une lutte quotidienne, menée par la liberté, pour forger l'accord de chacun avec chacun. La paix se conquiert dans une dynamique qui est une création constante.
Notre époque l'a-t-elle oublié?
La désinformation et la disparition de la liberté dans la licence ne menacent pas seules la paix: la troisième dérive prend l'égalitarisme pour l'égalité.
L'égalité donne à chacun sa stature humaine. L'égalitarisme, en noyant l'individu dans la masse indistincte du même, d'une part nie la liberté, en dehors de laquelle la notion d'homme n'a aucun sens, d'autre part réintroduit subrepticement le règne de la loi du plus fort.
L'égalité est la reconnaissance de la valeur humaine, de la dignité, du droit de chacun, quels que soient ses aptitudes, son sexe, sa couleur, sa religion. L'égalitarisme renvoie tout le monde à un magma, interdit de liberté. Dès qu'une masse indifférenciée, un troupeau, se constitue, un conducteur du troupeau en émerge nécessairement. Il prétend assurer par sa science la parfaite égalité qui, à l'entendre, serait créatrice de liberté. Curieuse promesse de la part de celui qui impose le terrorisme de la pensée et des institutions et ne fait que retourner à la loi du plus fort! L'intelligibilité et l'existence de nos démocraties tiennent à leur refus de ce processus. Elles n'arrivent à la paix qu'en assumant également la liberté de chacun. Or elles sont en proie aux délires de l'égalitarisme, c'est-à-dire à la frénésie de se détruire elles-mêmes.
L'expression la plus stupide et en même temps la plus perverse de ce nouvel état de guerre atteint les Américains de plein fouet et commence à gagner l'Europe: c'est le sinistre politiquement correct. Dans tous les domaines où s'exerce ce fléau, il détruit la démocratie, au nom de la démocratie. Il n'en est pourtant pas une forme nouvelle et encore moins une forme meilleure: chercher à institutionnaliser le terrorisme dans la pensée et dans les mœurs, en instituant le déni le plus réactionnaire de l'égalité, pour supprimer la liberté, est directement contradictoire avec l'idée démocratique.
Il est vrai que la relation de l'égalité et de la liberté n'est pas une relation facile:
aucune démonstration ne peut la rendre stable. La liberté, par définition, cherche à échapper à l'égalité qui, à son tour, enfermerait volontiers la liberté dans des limites immuables, comme y réussissent tous les totalitarismes. C'est l'incessant et difficile recodage de la liberté et de l'égalité qui donne aux démocraties la vie et leur valeur. De cette œuvre en recherche -qui connaît le prix de l'une et de l'autre - naît la paix. Paix fragile, puisqu'elle n'est pas imposée de l'extérieur, mais précisément, paix féconde, car elle éveille en chacun le sens de sa responsabilité pour la promouvoir et la défendre.
Le politiquement correct est à l'opposé de ce dynamisme: il impose, en terrorisant la réflexion, des normes à la pensée et à la conduite qui ne seraient que grotesques et prêteraient à rire, si elles ne jouaient pas sur le malaise de certaines catégories d'êtres humains. Qui ne comprend pourtant que, sous prétexte d'anti-racisme, est en train de se développer sous nos yeux, dans nos démocraties, un racisme d'autant plus pernicieux qu'il s'obstine à ne pas se reconnaître pour tel? Dresser les communautés les unes contre les autres, les sexes l'un contre l'autre, les enfants contre les parents et pourquoi pas? S'ils en étaient capables, les animaux contre les hommes, est-ce vraiment réparer le mal qu'effectivement les uns ont trop souvent fait aux autres? La vengeance d'un groupe qui use de ce moyen pour prendre le pouvoir, est-elle une réparation? Est-elle compatible avec la démocratie? N'est-elle pas, sans le dire, le masque que prend le totalitarisme qu'on croyait vaincu et qui resurgit là où on l'attendait le moins?
Exiger, par exemple, que les femmes soient partout, quelle que soit la correspondance entre la fonction à remplir et leur savoir-faire, en nombre égal avec les hommes est irresponsable et cache un dessein inavoué: n'est-ce pas témoigner aux femmes un mépris dont elles auront malheureusement plus de mal à se relever que de l'arrogance qu'elles ont en effet trop longtemps subie de la part des hommes? Car une chose est de faire effort pour émerger de la soumission, en acquérant connaissances, expérience et valeur, une autre est de se retrouver favorisé par ce qui, en nous, dépend le moins de nous: notre sexe ou la couleur de notre peau, sans égard à la valeur réelle que chacun a pu s'efforcer de créer en lui-même, par lui-même. Pourquoi des femmes, au mérite évident, sont-elles tombées dans ce piège?
Il est de la nature et de la vocation de la démocratie de travailler aux dispositions légales et concrètes qui doivent assurer l'égalité des chances de chacun. On la détruit en recourant à des critères naturels dont elle a eu tant de mal à imposer la disparition. Et pourtant, la paix est à ce prix. Elle est l'avènement de l'humanité en chacun de nous, qu'il soit homme ou femme, blanc, noir ou jaune, chrétien, musulman, juif ou bouddhiste. Elle est ce qui unit, non ce qui sépare ou qui amalgame. Les opprimés ont effectivement une fonction de paix à remplir et à rappeler aux démocraties. Ils la rempliront à deux conditions: d'une part, les démocraties occidentales doivent se défendre contre leurs démons qui les poussent autant aux dominations abusives qu'aux soumissions mortelles. Eux, d'autre part, doivent refuser d'inverser le mouvement stéréotypé d'un pendule, toujours soumis à la répétition du ressentiment, de la vengeance et de l'affrontement. Nous devons tous comprendre qu'on ne construit l'histoire de la paix qu'en surmontant les haines, fussent-elles ancestrales. A quoi servirait donc d'avoir vécu le malheur, s'il fallait, en intervertissant les malheureux, à jamais le reproduire, indéfiniment semblable à lui-même?
C'est pourquoi l'effort d'une authentique responsabilité politique consciente de la valeur de la paix inhérente à l'essence des démocraties consiste aujourd'hui à dénoncer les dérives qui peuvent les tuer et rendre illusoire la paix précaire qui est la leur, en tentant de décharger les citoyens de la responsabilité de sauvegarder les valeurs démocratiques:
- dérive de l'information dans la trivialité ou le mensonge savamment construit, qui s'impose au spectateur comme une drogue;
- dérive de la liberté dans la licence, qui enlève toute signification au concept de droit;
- dérive de l'égalité en égalitarisme qui nivelle tout en créant des groupes de pression au mépris de la personnalité de chacun.
Le premier devoir des citoyens consiste désormais à exiger une éducation civique qui en soit vraiment une et qui ne craigne pas de montrer le lien entre sujet de droit et sujet moral. Il consiste, pour les gouvernants, à rappeler clairement les principes qu'ils défendent, quand un régime démocratique les installe à la charge de le maintenir vivant.
Il est clair que ce n'est pas la nature de la démocratie qui produit ces dérives, pas plus qu'un régime monarchique ne se corrompt nécessairement en tyrannie ou en despotisme. Ce sont les citoyens, malheureusement, qui renoncent à veiller sur leur œuvre en se persuadant que leur caprice peut dire le droit que l'État doit cautionner, en se laissant terroriser par des groupes de pression qui veulent imposer leur idéologie, contraire aux principes de la démocratie et au maintien de la paix, ou en acceptant le morne gavage de mots ou d'images destinés à les abrutir.
N'oublions jamais que la démocratie est un régime fragile, "le pire des régimes" rappelait Churchill qui a héroïquement combattu pour la sauver, mais il ajoutait: "sauf tous les autres", parce qu'il était conscient qu'elle œuvre, autant qu'il est possible, par la nature qui est la sienne, à la concorde entre les hommes, à l'intérieur des États et entre les États
La paix n'est réalisable que dans le respect de la liberté et de l'égalité qui assurent la sécurité. Encore faut-il en assumer la responsabilité et cela est si difficile que, des Romains à Montesquieu et à nos jours, il est juste de dire que la démocratie est le régime qui exige de nous le plus de vertu, au sens latin du mot qui renvoie au courage, à l'énergie de vivre libres et de vivre ensemble, c'est-à-dire en paix. Car, à la différence de tous les autres régimes, même si elle s'est imposée, à un moment de l'histoire, grâce à la loi du plus fort, comme n'importe quel autre régime politique, les principes qui sont les siens récusent radicalement cette loi. La force d'une démocratie réside dans la responsabilité politique des citoyens de l'État démocratique.
C'est la logique de ce régime, qui se définit par la fraternité d'hommes libres et égaux,
vivant en paix les uns avec les autres.
Si ce n'est pas là simplement une utopie, mais au contraire la prise de conscience de ce qu'il y a en l'homme de spécifiquement humain, alors, dans un monde déchiré par le danger des intégrismes, des égoïsmes, des mafias de toutes sortes, mais aussi menacé par la dispersion d'un arsenal de guerre indescriptible, la démocratie apparaît comme le dernier espoir de sauver les valeurs fondamentales qui peuvent faire progresser l'humanité et qui le doivent. C'est pourquoi, dans le monde contemporain, armé jusqu'à s'en désintégrer, la paix est devenue notre devoir le plus impératif.
Accepterons-nous de nous y obliger?
Janine Chanteur
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