Raymond Aron politique de puissance

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"Max Weber et la Politique de puissance"

« je me propose de retenir le premier sens du concept de Machtpolitik, c’est-à-dire la politique extérieure, la rivalité des Etats qui, étant soustrait à l’autorité d’une loi commune ou d’un tribunal, sont obligés de se faire justice eux-mêmes, donc de dépendre pour eux-mêmes, pour la sécurité, pour leur existence, de leur force propre et de leurs alliances. » p 645

 

« …Max Weber est typiquement, comme politique (Politiker) aussi bien que comme sociologue, un Machtpolitiker. Il appartient à la postérité de Machiavel en même temps qu’aux contemporains de Nietzsche. » p 643

"Il avait une fois pour toutes décidé que la valeur suprême à laquelle il se vouerait, en politique,... était la grandeur de la nation... La raison pour laquelle je choisis le terme équivoque de grandeur est que Max Weber suggère toujours le lien entre puissance et culture. ... La puissance est certes le but, mais elle est aussi condition du rayonnement de la culture." P645

« Il n’y a donc pas non plus de paix dans la lutte économique pour l’existence ; seul celui qui prend cette apparence de paix pour la vérité peut croire que du fond de l’avenir surgiront, au bénéfice de nos descendants, la paix et la jouissance de la vie  M Weber - Antrittsrede - p 17-18 » p 649

" La politique paraît d'autant plus politique de puissance que l'on met davantage l'accent dans l'analyse, sur la domination (herrschaft) et sur le combat (kampf)."p643

   

« la vision pessimiste du monde dont se déduit cette pensée  

 

qui se veut pure de toute illusion. …  une métaphysique partiellement darwinienne, partiellement nietzschéenne de la lutte pour la vie,

 

 tend à réduire la portée de l’opposition entre la paix et la guerre,

 

entre la rivalité économique des peuples et la lutte pour la puissance des Etats. …  

 

Vulgarisée, interprétée par des barbares, elle a conduit à des orgies de cruautés. …

 Nous savons aujourd’hui – et il n’aurait pas été impossible de savoir, il y a soixante ans – que la force militaire n’est ni une condition nécessaire ni une condition suffisante de la prospérité matérielle. »

«  Certes, nous risquons aujourd’hui de commettre l’erreur inverse de celle de Weber. A l’intérieur des nations comme entre les nations … les enjeux des conflits sont multiples …

 Mais à partir de l’instant où … la lutte est essentiellement politique, c’est à dire désigne surtout celui qui commandera,

  la distinction redevient décisive entre les modalités, les moyens, les règles des divers conflits.

  Un monde sans conflits est effectivement inconcevable.

  Un monde dans lequel classes et nations ne seraient plus engagées dans la lutte pour la vie n’est pas inconcevable.

  En tout cas, la différence entre les formes violentes et non violentes des combats reprend toute sa portée.

  Le vainqueur sur le Wahlschlachtfeld, sur le terrain de la bataille électorale, 

diffère en nature, non en degré, du vainqueur sur le champ de bataille militaire. »

 

 

« la pluralité des valeurs incompatibles 

constitue l’autre fondement philosophique de la philosophie wébérienne de la puissance. …

chacun de nous, dans l’action, doit choisir entre morale de la conviction et morale de la responsabilité, et que la même action, selon le choix de l’une ou de l’autre éthique, appellera une appréciation radicalement autre. » p 652

 «  opposition qui commande toute la philosophie de l’action de Weber… »

«  L’éthique de responsabilité se définit non par le culte de la puissance, non par l’indifférence aux valeurs morales, mais par l’acceptation de la réalité, par la soumission aux exigences de l’action et, dans les cas extrêmes, par la subordination du salut de son âme au salut de la cité ( Politische Schriften, p.477). En revanche, celui qui a choisi la morale de la conviction obéit aux impératifs de sa foi, quelles qu’en soient les conséquences. »  

« En fait, Max Weber confondait plus ou moins deux antinomies,  

d’une part celle de l’action politique … et l’action chrétienne… ; 

d’autre part, celle de la décision réfléchie, tenant compte des conséquences possibles de la décision, et du choix immédiat, irrévocable, sans considération des conséquences possibles. »

«  Ces deux antinomies ne coïncident pas entièrement. …Max Weber a raison de se défendre des illusions : la politique ne va pas sans combat, le combat sans violence, et les moyens du combat ne sont pas toujours compatibles avec la loi du Christ ou la simple moralité.  

 Deux choses me gênent pourtant dans cette théorie. » P.654

« La première est la forme extrême et en quelque sorte radicale donnée à l’antinomie entre les deux morales, de la responsabilité et de la conviction.

 Est-il jamais possible de se désintéresser entièrement des suites d’une décision que l’on prend ?

 Est-il jamais possible de faire abstraction du jugement moral que l’on  porte sur la décision actuelle ? 

 en décrétant fondamentale une alternative qui ne devient réelle que dans les conjonctures extrêmes, il s’expose à un double risque :

 donner ne sorte de justification d’une part aux faux réalistes qui écartent avec mépris les reproches des moralistes,    d’autre part aux faux idéalistes qui condamnent sans discrimination touts les politiques parce qu’elles ne sont pas conformes à leur idéal,

et qui finissent par contribuer, consciemment ou non, à la destruction de l’ordre existant, au profit des révolutionnaires aveugles ou de tyrans. 

  en affirmant non pas seulement l’hétérogénéité des valeurs mais leur conflit inexpiable, il s’interdit de fonder authentiquement le système des valeurs qui était le sien. Bien qu’il ait écrit que sans un minimum de droits de l’homme nous ne pourrions pas vivre, il a dévalorisé ses propres valeurs, libéralisme et parlementarisme, en les réduisant à de simples moyens au service de la grandeur…"  

 "Du même coup, j’en viens à  une autre objection :

en posant comme fin dernière les intérêts de la puissance…, Max Weber ne glisse-t-il pas vers une sorte de nihilisme ?

  La puissance de la nation, nous dit-il, favorise le prestige, non la qualité de la culture. Dès lors, la puissance de la nation peut-elle être un but dernier… ?…

 si la puissance de la nation, quelle que soit sa culture, quels que soient ceux qui la gouvernent, quels que soient les moyens employés, est la valeur suprême, au nom de quoi dire non à ce que Max Weber aurait rejeté avec horreur ?"  

"Là est, me semble-t-il le point décisif sur lequel nous devons réfléchir. … "

 Max Weber qui, en tant que sociologue, est aussi actuel aujourd’hui qu’hier, n’a pas toujours, en tant que politique, dépassé ( P.655)  son époque. …

  Lui qui, mieux que tout autre, avait compris l’originalité de la civilisation moderne, il n’a pas saisi la séparation, au moins possible, à l’âge technique, entre la puissance des armes et la prospérité des nations. … le fait, commun à toutes les économies modernes, de la croissance grâce à l’augmentation de la productivité.

Certes, …L’avenir reste ouvert, et nous ne savons pas si l’humanité décidera de se détruire ou de s’unir. Mais nous savons que nous ne reconnaîtrons plus jamais dans les intérêts de puissance d’une nation le but dernier et une valeur sacrée.

Max Weber l’a fait ou a cru le faire parce que la culture accumulée au long des siècles lui paraissait acquise à jamais et soustraite aux accidents de l’histoire.

S’il avait su qu’au nom de la puissance, la culture elle-même risquait d’être sacrifiée, il aurait reconnu qu’il était à la fois trop confiant et trop pessimiste : trop confiant lorsqu’il … ne séparait pas puissance et culture ; trop pessimiste lorsqu’il n’imaginait pas une humanité pacifiée ou, du moins, capable de soumettre à des règles la lutte inévitable des classes et des nations.

Max Weber, au fond, s’est trahi lui-même dans sa théorie de la politique, car jamais la puissance, ni la sienne ni celle de la nation, n’a été son dieu. Sa pensée et son existence ont obéi à  deux valeurs ; la vérité et la noblesse. L’homme et le philosophe nous laissent un  héritage que les erreurs du théoricien de la Machtpolitik ne suffisent pas à compromettre. » p.656

 

 

 "Il est bon de ne pas confondre les faits et les valeurs, la réalité et nos désirs. Encore faut-il prendre garde de voir le monde tel qu'il est et non tel que l'on voudrait qu'il fût ou tel que l'on craint qu'il soit 

- la déformation pessimiste, inspirée par le désir de démontrer comme inévitable et indispensable une politique de puissance, n'étant pas moins redoutable que la déformation idéaliste." P643

XVe Congrès des sociologues allemands, à Heidelberg

Raymond Aron - "les étapes de la pensée sociologique" gallimard 1967 - ouvrage naturellement à lire 

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