A3XX Paris Match
Article paru en 2000 dans le magazine Paris Match
(textes et photos Paris Match) disponible sur le site du journal

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Pour l'annonce officielle de la construction de l'A3XX , Alain Ernoult a réuni 700 employés d'Airbus Industrie qui dessinent les contours exacts - et même la passerelle - du roi du ciel des années 2000 à l'endroit même où il sera assemblé

EMBARQUEMENT IMMEDIAT POUR LE NOUVEAU GEANT DU CIEL

Cette fois, la décision est prise : la société Airbus va construire le plus gros jumbo de l'Histoire.

Ce défi technologique est déjà un exploit photo : 700 personnes le mettent en piste grandeur nature

C'est un rêve en marche, un défi fou : l'A3XX, dont l'européen Airbus vient d'annoncer la construction pour 2004, sera le plus gros avion jamais conçu. Avec un fuselage de 80 mètres de long et des ailes de 80 mètres d'envergure, un double pont, une capacité de 555 à 700 passagers, et une autonomie de 16 200 kilomètres, l'A3XX sera un véritable paquebot des airs. Ses concepteurs parlent de révolution des voyages : il pourra y avoir à bord de ce géant du ciel un bar panoramique, une salle de gymnastique, des cabines individuelles, et peut-être même un casino. Trente ans après sa naissance, Airbus a vendu l'an dernier plus d'avions que Boeing. Pour se hisser définitivement au sommet du monde de l'aéronautique, l'avionneur parie sur la croissance du trafic aérien et la demande exponentielle de très gros-porteurs, seuls capables de désengorger les aéroports. L'investissement est à la mesure de ce projet colossal : 70 milliards de francs.

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Sous la maquette en aluminium de 60 tonnes de l'A3XX, 150 des 700 ingénieurs qui planchent sur le projet depuis 1996 «font» l'avion. Ils seront 4 000 dans deux ans. A la porte de ce superjumbo qui pèsera entre 540 et 600 tonnes, 160 de plus qu'un Boeing 747, Jürgen Thomas, le vice-président d'Airbus, qui est à l'origine du projet.

Avec Jürgen Thomas aux commandes, 4 000 ingénieurs venus de toute l'Europe vont faire décoller les ailes du futur

La saga Airbus continue. Forte de son succès dans les moyens-courriers avec sa gamme des A320, A330, A340, la firme aéronautique anticipe sur le triplement probable du trafic d'ici à 2020. Cela devrait surtout profiter aux appareils de plus de 400 places : ils représenteront déjà un quart du marché. D'après les études d'Airbus, la demande de gros-porteurs sera de 1 500 appareils dans les vingt prochaines années. A raison de 1,7 milliard l'unité, cela fait 2 500 milliards de francs. Une manne dont la compagnie européenne voudrait prendre au moins la moitié. Elle compte vendre 750 A3XX. Avant de se lancer dans la construction de l'avion du futur, les quatre partenaires (le français Aerospatiale-Matra, l'allemand Daimler-Chrysler Aerospace, l'espagnol Casa et l'anglais B.a.e. Systems) ont testé leur projet auprès des compagnies aériennes. Cinquante commandes ont d'ores et déjà été passées. Airbus vient d'intégrer la société E.a.d.s. aux côtés d'Ariane et des avions de combat Eurofighter et Rafale. E.a.d.s. a été introduite en Bourse le 10 juillet.

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Un nouveau composant, le «glare», a été utilisé pour la casquette du cockpit de l'A3XX afin d'en réduire le poids au maximum. Avec des sièges plus larges et une décoration soignée, l'A3XX sera le paquebot du ciel du siècle à venir.

Pour transporter 700 personnes sur 16 000 kilomètres, chaque compagnie aérienne aménagera à sa façon son palace volant

C'est une foule d'innovations technologiques que les hommes et les femmes d'Airbus doivent mettre en place pour l'A3XX : nouvelle voilure, double passerelle de débarquement, matériaux composites, visualisation d'aide au roulage par caméra... Les aéroports qui accueilleront ce géant du ciel devront être spécialement adaptés. La solidité des ponts qui enjambent leurs accès autoroutiers sera renforcée, ainsi que leur capacité à gérer des volumes de 700 passagers, en moyenne, à chaque débarquement. Soixante aéroports ont déjà accepté de faire les aménagements nécessaires. Pour la première fois, un avion a été conçu avec la collaboration des compagnies aériennes afin qu'elles définissent leurs besoins. Chacune adaptera ensuite ses appareils à sa clientèle : business center, mini-galerie marchande, garderie, tous les équipements seront possibles. Selon Airbus, l'A3XX permettra une économie de 15 à 20 % par rapport au Boeing 747.

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Un an et demi pour joindre la voilure au fuselage... Ils ont travaillé comme des fourmis pour concevoir cet éléphant

Par Arnaud Bizot

Il cache sa voiture dans le parking d'Airbus Industrie pour avoir la paix, lorsqu'il vient au bureau le week-end, ce qui arrive souvent. Il apprécie ces moments de calme où il peut se plonger dans des calculs compliqués sans être dérangé. Le lundi matin, Jürgen Thomas, père de l'A3XX, soumet son travail à ses collaborateurs. «S'ils ne trouvent que 5% d'erreur, cela veut dire que j'ai raison. S'ils trouvent 100% d'erreur, ce sont eux qui ont tort!» Il jette de temps à autre un coup d'oeil rêveur à la fenêtre pour voir décoller les avions de l'aéroport de Toulouse, situé à 1,5 kilomètre de son fauteuil. Ce spectacle ne le lasse pas, surtout lorsqu'il s'agit d'un A300 ou d'un A310. Normal, il en a été le concepteur. Ce sont un peu ses enfants, qu'il regarde voler de leurs propres ailes.

Cet Allemand de 63 ans, né à Leipzig, diplômé de l'Université technique de Munich, où il a fait de la dynamique des fluides, de l'aérodynamique et de la mécanique ses trois spécialités, travaille entre la France et l'Allemagne depuis l'âge de 25 ans. L'A300 et l'A310 l'ont occupé douze ans à Toulouse, de 1976 à 1988, époque où il a acheté un chalet dans les Pyrénées et un appartement sur la Méditerranée. Ses trois fils ont grandi à Toulouse, et Jürgen Thomas cite leur cursus non sans fierté. Michael a fait l'Ecole supérieure d'ingénieurs; Rainer, Polytechnique et Sup aéro; Rüdiger, l'Ecole centrale. Ce dernier travaille aujourd'hui à Aerospatiale-Matra, dans la performance moteur. «Lorsque j'ai besoin d'un coup de main, c'est lui que j'appelle!» plaisante (à moitié) son père.

Sitôt nommé directeur de la division «très gros-porteurs» d'Airbus, en mars 1996, Jürgen Thomas a reçu des tonnes de C.v. du monde entier. On se bousculait pour travailler à ses côtés, ce qui implique des sacrifices: il n'y a guère qu'un bon match de foot ou une balade à vélo pour extraire le patron de ses travaux. En quatre ans, il a constitué une équipe de 700 ingénieurs, issus en majorité des partenaires d'Airbus (l'allemand Dasa, l'anglais B.a.e. Systems et l'espagnol Casa), et qui atteindra 4 000 personnes dans deux ans. Combien de nuits blanches les uns et les autres ont-ils passées ensemble à tenter de résoudre l'impossible! Un an et demi à comprendre comment joindre la voilure (860 m2) au fuselage. On s'est colleté deux ans avec les trains d'atterrissage qui se touchaient en se déployant. Des mois pour réduire à 8 mètres, 4 vers le haut, 4 vers le bas, la flexibilité du bout des ailes. Pour résoudre le problème de l'évacuation des passagers... en quatre-vingt-dix secondes. Pour diminuer la traînée d'air provoquée par l'avion et qui risquait de faire tomber les appareils se trouvant dans son sillage. Combien de réunions, parfois vives, avec les motoristes (Rolls-Royce, General Electric, Pratt & Whitney, Engine Alliance) pour gagner de la masse, de la consommation, réduire le bruit et réussir à suspendre les réacteurs sous les ailes !

Au démarrage du projet, en 1996, on a pensé à construire un avion à double fuselage. Puis un avion à quatre couloirs au lieu de deux, ce qui posait des problèmes d'évacuation. Comment caser autant de monde? L'idée de deux ponts superposés s'est imposée. On a dessiné un énorme rond, mais les ordinateurs ont calé. Trop de prise à l'air, ingouvernable. D'où cette forme ovale, haute de 8 mètres. L'emplacement du cockpit est l'une des fiertés de Robert Lafontan, qu'Airbus a débauché d'Aerospatiale pour diriger la division «engineering» du projet A3XX. Après Sup aéro, il a passé treize ans chez Dassault comme ingénieur de l'avion de patrouille Maritime Atlantique. Puis sept ans à Aerospatiale comme ingénieur en chef des A319, A320 et A321. Le cockpit est son affaire de pilote - U.l.m., planeur, convoyage d'Airbus à Hambourg pour la peinture, vols en sortie de chaîne, il totalise 11 000 heures. Trente-huit positions du poste de pilotage ont été étudiées. La plus haute, «Hannibal sur son éléphant», trop bruyante, peu spacieuse, sans bonne visibilité. La plus basse, «on perdait du volume en soute». La solution retenue, entre les deux ponts, minimise la traînée et offre «un espace sympa, avec une zone de repos».

Tous les tests effectués à ce jour sont des simulations sur ordinateur. A tous les étages, dans chaque bureau, les écrans affichent, ici, des pièces moteur, des trains d'atterrissage, là, des ailes, des morceaux de fuselage. L'avion dans tous ses détails, sous toutes ses coutures. On communique en interne également sur écran, on évite les portables et on se méfie du téléphone. Parfois, les stores d'un bureau sont fermés, signe d'une réunion secrète. L'animation de la cabine passagers donne un aperçu grandiose des intentions de départ: un confort accru. Jürgen Thomas a fait venir d'Allemagne un ancien ingénieur de Messerschmitt, Joachim Hehemann, qui a travaillé chez Volkswagen, où il était chargé d'aménager l'habitacle des décapotables. Il a fait plancher neuf designers pour aménager les 550 m2 que totalise la cabine, et Airbus a engagé une ex-hôtesse de Concorde et de long-courriers, dont l'expérience en vol est précieuse. Sièges - plus larges dans la classe éco -, avec télé individuelle, magasins, fitness, coin Internet, cafétéria, couchettes, tout cela est envisageable si les compagnies aériennes décident de ne pas occuper l'espace supplémentaire avec d'autres sièges, pour faire du chiffre. Le casino pose encore des problèmes, juridiques - à qui attribuer les licences? - et techniques: les turbulences risquent de dérégler, par leurs vibrations, les machines à sous et les roulettes. Restera le baccara, appelé également «chemin de fer», le seigneur de ces coûteuses distractions.

A travers le monde, 1 200 usagers de long-courriers ont testé les fauteuils des trois classes. Avis unanime: les sièges du pont supérieur étaient trop rapprochés de la paroi haute de l'avion. Joachim Hehemann, soutenu par la division «marketing», s'est battu avec les ingénieurs afin d'obtenir qu'on augmente le volume de la carlingue de 10 centimètres, 5 de chaque côté, ce qui impliquait une nouvelle définition de l'avion. Dans un bureau voisin, l'Anglais Peter Morrison contrôle le poids de chaque pièce de l'A3XX. Lui aussi se bat avec les gens de la technique pour économiser de la charge, les poussant à utiliser des matériaux plus légers. Depuis quatre ans, il a fait réduire de 18 tonnes le poids du quadrimoteur, qui devrait peser entre 540 et 600 tonnes à sa sortie.

On descend un étage et on entre dans le bureau de Willy-Pierre Dupont, 43 ans, ingénieur aéronautique, Master of Science à Stanford. Sa mission est d'aider les aéroports du monde entier à se préparer à accueillir le mastodonte. Il faut adapter les taxiways, renforcer les ponts sur autoroute, l'A3XX pesant 100 tonnes de plus qu'un 747, gonfler le moteur des engins qui le manoeuvreront au sol, multiplier les rampes d'accès aux terminaux. Des modifications dont le coût s'élève à 700 millions de francs par aéroport, tous disposés à engager cette dépense, car l'avion leur amènera des passagers supplémentaires. A Toulouse, Airbus a fait construire une piste de 200 mètres, bourrée de capteurs de mesures et équipés de matériels hydrauliques simulant l'atterrissage des 20 roues.

En plus de faire leurs savants calculs, Jürgen Thomas et Robert Lafontan, avec les divisions «marketing», «business» et «industrie», commencent déjà à vendre l'A3XX dans le monde entier. On vise en priorité le marché asiatique, qui devrait représenter 50 % des ventes. D'ailleurs, l'A3XX s'appellera sans doute l'A380, le «8» étant le chiffre porte-bonheur en Asie. «Lors d'un récent voyage là-bas, nous étions suivis à la trace par les gens de Boeing», raconte Robert Lafontan avec fierté.

Jürgen Thomas passe la porte de son bureau, avec la tête de quelqu'un qui vient de voir la fin du monde. «Dubaï attend notre fax dans une heure», lui dit-il fébrilement. Il s'agit de garantir à une compagnie aérienne, future cliente, que tel problème moteur est résolu, sans quoi elle risque d'annuler ses commandes. «Dans une heure!» répète le patron, avant de faire demi-tour. «C'est un fax à 1 milliard de dollars!» ironise Robert Lafontan. Il faut dire que, si on loupe l'avion, Airbus n'existe plus!» ajoute-t-il, convaincu que ce sera un succès. Pour rédiger ce fax, il organise une réunion avec Alain de Zotti, patron des performances, et Jean-Claude Tchavdarov, Toulousain de 55 ans, directeur des systèmes de propulsion. C'est lui qui organise la fête des motoristes, une barbecue-party. A la dernière, les 700 fous des machines volantes ont assisté à un strip-tease. Malgré notre insistance, Jean-Claude Tchavdarov refuse de dire qui s'est déshabillé. Voilà donc, en exclusivité mondiale, le secret le mieux gardé d'Airbus Industrie.

LA ROUTE DE L'A380 (avril 2001)

Les députés ont voté dans la nuit de mardi à mercredi, en première lecture, un projet de loi qui autorise la construction d'un itinéraire à très grand gabarit entre le port de Bordeaux et Toulouse pour le transport des parties du futur avion gros porteur Airbus A380.

L'enquête publique se déroulera à l'automne et les travaux devraient s'achever à l'été 2003, a précisé le ministre des Transports, Jean-Claude Gayssot, qui présentait ce texte.

L'itinéraire empruntera la Garonne entre Bordeaux et Langon, port où le fleuve cesse d'être navigable, puis la route entre Langon et Toulouse. La liaison routière à grand gabarit sera donc d'environ 250 kilomètres.

Tous les députés présents au moment du scrutin ont voté le texte. Les Verts, hostiles au projet, étaient absents de l'hémicycle.

"L'absence d'infrastructures de capacité suffisante pour assurer des transports exceptionnels entre ces deux pôles d'excellence (Bordeaux et Toulouse) entrave leur développement. L'A380 n'est pas seul concerné. Toute l'industrie aéronautique et les industries de pointe le sont également", a dit Jean-Claude Gayssot.

"Une liaison à grand gabarit entre Bordeaux et Toulouse était donc nécessaire. Il convient de créer rapidement cette liaison pour profiter de la croissance économique ainsi que pour dynamiser l'emploi et le tissu économique local. La capacité d'acheminement des produits volumineux est un enjeu décisif pour les régions Aquitaine et Midi-Pyrénées", a poursuivi Jean-Claude Gayssot.

Le ministre a précisé que "la concertation se poursuivra de mai à septembre 2001 avec les collectivités locales pour valider le tracé à travers les départements des Landes et du Gers". Des dispositions seront prises avec chacune d'elles afin de concevoir un itinéraire respectueux de son environnement.

Les députés Verts avaient critiqué ce projet. Pour Noël Mamère, député-maire de Bègles (Gironde), la réalisation d'un itinéraire à très grand gabarit entre Bordeaux et Toulouse "ne correspond pas à la logique d'intermodalité qu'il est nécessaire de développer". Il avait accusé le gouvernement, avec ce projet de loi, "de financer une partie du programme A380 avec les impôts des Français".

Le projet de loi a notamment pour objet de faciliter la prise de possession par l'Etat des terrains nécessaires à la réalisation des travaux de cet itinéraire routier permettant le passage de convois exceptionnels à très grand gabarit entre le port de Bordeaux et l'agglomération toulousaine où seront assemblés ces avions géants.

Le projet de loi devrait être examiné par le Sénat à la fin du mois d'avril.

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