CALCUTTA : FOURMILIERE DE VIE ET D'AMOUR
Calcutta, le 25 décembre 19999
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Namaste » !
Calcutta, ville de la misère, de la pauvreté, de l'abandon, de la détresse, de la mort. Calcutta, ville maudite. Ce sont les images que l'on a dans la tête avant d'y venir.
Or, "le miracle de Calcutta, a dit Dominique Lapierre, c'est de réinventer sans cesse la vie sous toutes ses formes, de sublimer la misère, de ranimer l'étincelle de l'espoir". C'est vrai. Je l'ai expérimenté. Après quelques semaines passées avec les Sœurs de la Charité, Calcutta est devenue pour moi "une bulle d'amour".
Retour en arrière. Extraits de journal de bord :
1er décembre
16 h: L'avion se pose sur le bitume de l'aéroport. Contrairement à Phnom Penh, cette fois, je ne suis pas attendue. Des contacts? Non. Mais ce nom qu'ici tout le monde connaît : Mother Teresa.
Je sais aussi qu'ici tout le monde loge dans la même rue "Sudder Street" : Je hèle un taxi.
2 décembre
5h35: Il fait encore noir. Devant le Parragon Hotel, j'attends Sarah rencontrée hier soir chez le petit marchand de momos à l'angle de la rue et qui a gentiment proposé de me montrer le chemin pour se rendre chez les Sœurs. Sarah est là depuis 3 semaines. Mais c'est la 14 ème année qu'elle revient. 86 ans! Incroyable. C'est la doyenne des volontaires. Elle est française. Entre les volontaires, cela se passe comme cela. Chaque jour, des nouveaux qui arrivent, pour des durées allant de quelques jours à plusieurs mois. D'autres qui repartent. On s'entraide.
J'attends et depuis quelques minutes ne cessent de se glisser sans bruit hors des guesthouses voisines de frêles silhouettes qui se hâtent telle une procession de fourmis convergeant vers un même labeur. Ce sont les volontaires les plus matinaux qui se rendent à la messe de 6 heures.
De Sudder Street à la Maison Mère, environ vingt minutes de marche. Les rues étroites qui une heure après seront assaillies de piétons, de taxis, de rickshaws, de marchands dans un vacarme infernal, sont encore désertes. Calcutta s'éveille à peine. Quel calme. Un chant de prières s'élève d'une mosquée voisine dans le jour naissant. Nous traversons un quartier musulman.
Enfouis sous leurs couvertures, les sans-abris dorment encore. Tous…sauf Mona. Mona? La mascotte des volontaires, assise à quelques centaines de mètres de la Maison Mère, une petite tête de fouine, mais un sourire comme je n'en ai jamais vu et que l'on devine à plusieurs mètres de distance lorsqu'elle nous voit arriver.
Comme l'ont certainement fait les précédents volontaires, Sarah s'accroupie devant elle pour lui dire bonjour, l'embrasser et lui serrer chaleureusement les mains. Il ne faudra pas bien longtemps pour qu'à mon tour je m'attache fortement à elle.
54 Bose Road : une simple plaque de bois sur le seuil: "Mother Teresa". Une ficelle pour tirer la sonnette. La porte s'entrebaille. Un sari blanc et bleu nous accueille en souriant. Je pénètre au cœur de la bulle d'amour évoquée plus haut. Là d'où tout rayonne. Le véritable point de rayonnement se trouve en fait au 1er étage. Nous gravissons les marches et pénétrons dans la chapelle. Derrière l'autel, un Christ en croix et ces lettres peintes en gros I THIRST. Dans chaque maison, on retrouve ce christ et cet appel. C'est le premier pilier de la vocation de l'Ordre des Missionnaires de la Charité. Mère Teresa a voulu aimer le Christ, le servir, étancher sa soif de notre amour à travers les plus pauvres d'entre les pauvres. Car, et c'est le deuxième pilier de l'Ordre des Missionnaires : "ce que vous faîtes au plus petit d'entre vos frères, c'est à moi que vous le faîtes."
Une centaine de saris agenouillés devant ce crucifix. Des saintes de vingt ans à la peau sombre, venues de tous les coins de l'Inde prendre le voile blanc et bleu des Missionnaires de la Charité, pour apporter un peu d'amour et de soulagement aux plus abandonnés des hommes. Des voix fluettes qui émergent comme des voix d'anges, du concert assourdissant du dehors qui s'est tut l'espace de quelques secondes.
Car à l'extérieur, la ville se réveille. Et avec elle, la vie en majuscules; la vie qui palpite, qui tourbillonne, qui frissonne, qui frémit, la vie qui vibre comme nulle part ailleurs. Partout et dans toutes les directions, la vie qui domine, règne, commande. La vie qui vous assaille, qui vous agresse par tous vos sens, par ses bruits fous, ses odeurs, ses contacts, se milliers de spectacles. Oui, Calcutta, c'est avant tout une explosion de vie.
Les bruits? Ils vous assaillent, ils vous agressent. Jour et nuit, partout. Bruits hystériques de la circulation, des gens qui parlent et crient dans toutes les langues; des milliers d'ateliers installés en pleine ville, bruits obsédants des grelots martelés par les milliers de tireurs de rickshaw pour attirer les clients. Eclats qui composent le fond sonore de cette ville assourdissante. Tintamarre perpétuel des processions religieuses traversant la cité.
Les odeurs? Elles emplissent vos narines à grands effluves jusqu'à ce que vous puissiez presque en avoir le goût. Odeurs complexes, toujours à base de quelque putréfaction. Mélange d'encens, d'épices, de déchets industriels, ou bien de végétation croupissante, d'humidité de la fumée âcre des braseros, d'urine.
La foule? Elle grouille, pullule. Une mer déferlante, oppressante.
Après la messe et avant de partir travailler, les Sœurs nous offrent un petit déjeuner de brioche, bananes et chaï. C'est le moment pour tous les volontaires de se retrouver, d'accueillir les nouveaux venus, avant que chacun ne se rende dans son centre, dispensaire, orphelinat ou mouroir. Cette dispersion des petits groupes dans les profondeurs de la ville, c'est comme une onde de générosité et d'amour qui se propage, une vibration porteuse d'espoir. Fourmillière d'amour.
6 décembre
Après avoir visité plusieurs maisons de Mère Teresa, j'ai choisi de travaillé à Khaligat. Khaligat, c'est le mouroir, mais je n'aime pas ce mot. Il évoque la mort, l'abandon, la tristesse, alors que Mère Teresa, les sœurs et volontaires qui y travaillent font tout pour en faire un espace de vie, de joie comme les autres maisons. Si chaque semaine des patients y meurent, chaque semaine aussi certains, à leur demande, s'en retournent dans la rue. On les y prépare, les habillons, leur donnons une couverture et un peu d'argent. Chants et émotion. Chaque départ est une fête.
Joie de servir, joie de donner, de soulager un peu les souffrances, d'accompagner dans la mort.
Khaligat, à gauche en entrant les hommes, à droite les femmes. De chaque côte, une cinquantaine de lits en fer, bien alignés. Au milieu, les pièces communes, cuisines et salles de bain.
8 heures, les sœurs nous attendent. Les bonjours volent, mais pas le temps de s'attarder, le temps d'enfiler un tablier, le travail nous attend. Il faut distribuer les petits déjeuners déjà préparés par les "massy" (femmes indiennes employées par les sœurs). Le travail est routinier. Chaque jour, les mêmes tâches, les mêmes gestes : vaisselle, lessive, nettoyage des lits, bains des patients. Ces gros travaux terminés, le calme revient, c'est l'heure des massages et des soins. L'huile, les femmes en raffolent. Elles s'en enduisent elles-même les cheveux et nous leur massons le dos et les membres. C'est bon pour la circulation. Nombre d'entre elles souffrent d'escarts. C'est bon pour le contact physique qu'il génère tout simplement. Elles se sentent dorlotées. On prend soin d'elles. La plupart ont les cheveux coupés ras par mesure d'hygiène mais il est bon qu'elles se sentent femmes même si elles n'en ont plus l'air du tout. Sac d'os. Quelle fête le jour où une volontaire est arrivée avec du vernis à ongles pour qu'elles se fassent belles!
Les soins? Il s'agit surtout de désinfecter et de panser des plaies. Des plaies telles qu'on ne peut imaginer qu'il en existe tant que l'on ne les a pas eues sous les yeux. Des os à vif, des trous dans le crâne. Des plaies grouillantes de vers qu'il faut retirer à la pince à épiler.
Comment faîtes-vous? nous demande t-on souvent? La réponse est que l'on ne se pose pas la question. Les patients sont sous nos yeux. Ils souffrent, ont besoin de nous, on ne réfléchit pas. On fait ce qu'il faut faire. Et effectivement des gestes dont on se serait cru incapables. On ne s'en rend compte qu'après. Sur le coup, on est dans le bain, au milieu de tous les autres volontaires et sœurs qui se donnent entièrement. Naturellement, on fait pareil. Calcutta, bulle d'amour. Formidable élan de générosité qui nous transporte, nous transforme. Et puis, les patients font preuve de tellement de reconnaissance, pour de simples gestes, ou des gestes qui nous ont coûté si peu au regard de ce qu'ils ont apporté, que l'on ne peut que vouloir donner davantage. C'est une spirale d'amour sans fin.
24 décembre
Après la messe de minuit, quelques volontaires partent effectuer une distribution de couvertures dans la gare de Hoaraw. J'ai la chance d'en faire partie.
Quelle leçon d'entraide et d'amour sait donner cette ville non plus maudite, mais miracle, de partage permanent avec plus pauvre que soi. Exemple de fraternité et de solidarité humaines unique au monde.