PRATIQUES THEATRALES EN ETABLISSEMENT DE ZONE DEDUCATION PRIORITAIRE
(l'image c'est pour rire, le reste est sérieux) |
ACADEMIE DE STRASBOURG IUFM DALSACE Année Universitaire1996 / 1997 2ème annéeMémoire professionnel en Lettres Modernes présenté par Laurent NEUNREITER et Jean-Luc SCHMITT. Mémoire suivi par Mme DILLENSEGER Marie-Louise Professeur de Lettres Modernes au collège de Herrlisheim.
Pratiques théâtrales en établissement de Zone dEducation Prioritaire ou une façon daborder le mime, la gestuelle, la diction, le jeu, la récitation, la lecture, l'activité de spectateur et l'écriture dramatique, dans le cadre dun club ou en cours de français, auprès de collégiens vivants mais parfois dissipés.
" Lacquisition dun pouvoir de création dans lexercice
du théâtre prédispose à une capacité de créer sur un plan
autrement large, celui de son comportement dans le monde. "
Michel Vinaver
SOMMAIRE
Introduction P.4
1 Entrée en scène P.6
1.1 Lélève au spectacle P.6
1.11 Texte lu / spectacle vivant P.6
1.12 Questions aux comédiens P.7
1.13 Lélève spectateur de lélève P.8
Introduction au " jeu dramatique " P.9
1.21 Mime / Gestuelle P.9
1.22 Diction P.11
2 Lélève auteur P.12
Les codes de lécriture dramatique P.12
2.2 Lélaboration dune saynète P.13
3 Lélève : un acteur studieux ? P.16
Généraliser la pratique P.16
3.11 La Lecture vivante P.16
3.12 De la récitation à linterprétation P.17
3.13 Le " jeu dramatique " en classe P.18
3.2 Projet final P.20
3.21 Texas Jim ou le Coboye triste , Pierre GRIPARI P.21
3.22 Pour lannonce , Pierre GRIPARI P.21
Conclusion P.25
Bibliographie P.26
Annexes P.28
INTRODUCTION
Signalons de prime abord que nous enseignons tous deux dans des établissements de Zone dEducation Prioritaire ( ZEP ) à Colmar : les collèges Pfeffel et Molière. Etant de surcroît débutants dans la profession, nous avons été rapidement confrontés à des problèmes similaires, à savoir des élèves certes vivants mais dont il a fallu, autant que possible, canaliser lardeur débordante, sans quoi toute action pédagogique eût été vaine. Par ailleurs, en raison de notre goût commun pour le théâtre, il nous a paru judicieux denvisager cette pratique comme lun des moyens susceptibles dendiguer la vivacité de nos élèves.
Dans cette perspective, nous avons résolu de rédiger un mémoire commun ayant trait aux pratiques théâtrales en établissements difficiles. Une question sest alors imposée demblée : quels rôles pourrions-nous assigner à ces pratiques en collège, outre celui mentionné précédemment ? Conduire les élèves à une expression orale mieux contrôlée ? Constituer un support plus séduisant que lécrit pour les sensibiliser aux textes littéraires ? Ny aurait-il pas de meilleure appropriation du texte que celle consistant à lui donner vie et par là même à le faire sien ?
Les textes officiels mentionnant par ailleurs que " lentraînement à lexpression orale " tire profit dexercices se rapportant aussi bien à lélocution, à la diction, à la gestuelle quà la pratique du mime, nous avons cru bon dexpérimenter, certaines de ces activités. Pour mettre en uvre ce projet, nous avons disposé de deux supports : un travail effectué dune part dans le cadre dun club théâtre et de lautre au sein du cours de français.
En ce qui concerne le club, nous avons dabord montré aux élèves inscrits - en majorité des cinquièmes - deux choses : la première, cest que ce club nétait nullement à considérer comme un éventuel prolongement du cours de français. Ce faisant, nous avons sciemment brisé la représentation matérielle de la classe, notamment lagencement de celle-ci ( tables disposées en colonnes, bureau du professeur placé dos au tableau ), en créant avec les élèves un espace scénique qui leur soit propre ( tables disposées en U). La seconde, cest que faire du théâtre, cela ne se bornait pas uniquement à apprendre et à jouer un texte devant un public.
Par conséquent, nous avons ensuite axé notre travail autour de diverses activités. A commencer par celle ayant trait à la maîtrise corporelle, sans laquelle le théâtre pourrait se résumer à un banal exercice de mémorisation. Ainsi, de petits exercices de mime ont été effectués isolément ou par groupes de deux. Puis, progressivement, nous avons adjoint à cette pratique des exercices vocaux, de façon à rendre les élèves sensibles au fait quils pouvaient moduler leur voix au gré des circonstances ( joie, tristesse, etc.). Pour cela, nous avons eu recours notamment à des textes de chansons. Enfin, suite à ces exercices préliminaires et en raison surtout dune attente de la part des élèves, nous leur avons proposé de travailler sur un projet commun, à savoir la création dun spectacle.
Le cours de français noffre pas les possibilités du club théâtre: les élèves sont plus nombreux, le cours est obligatoire, un programme est à respecter. Toutes ces divergences constituent autant de contraintes. Il est donc hors de question de procéder comme en club, cest-à-dire dallouer une heure hebdomadaire à la pratique exclusive du jeu. Cela étant posé, toute utilisation pédagogique des pratiques théâtrales trouve sa place en cours de français. Notre intention a donc été dexpérimenter les diverses activités auxquelles le théâtre pouvait donner lieu avec le souci permanent de les intégrer dans la démarche générale du cours.
Pour ce qui est du travail en classe, le sujet a donc été envisagé dans son sens le plus étendu. Le spectateur, lauteur dramatique et lacteur pratiquent chacun à leur manière, le théâtre. Aussi avons-nous fait en sorte dimpliquer lélève dans ces trois fonctions.
Dans ce même effort délargissement du sujet, nous avons appelé jeu théâtral : tout travail qui consistait à oraliser un texte de manière à le rendre signifiant ( par des variations dintonation, laménagement de pauses de souffle, un travail sur la voix ), cest-à-dire toute activité de lecture à haute voix , de récitation et de mise en scène de textes courts ( saynètes, extraits divers ). Signalons que ce travail en classe a été effectué auprès délèves de quatrième.
1 Entrée en scène
1.1 Lélève au spectacle
Il y a plusieurs manières de pratiquer le théâtre : en tant quacteur, on peut jouer (la comédie), faire (du théâtre), ces verbes sont alors synonymes de pratiquer. La pratique à laquelle nous nous attacherons tout dabord est celle du spectateur, pour qui pratiquer est synonyme de fréquenter, à savoir être témoin dune représentation.
1.11 Texte lu / spectacle vivant
Sur les vingt et un élèves de la 4ème 5 du collège Molière, sept nen sont pas à leur première expérience de spectateur dans le cadre scolaire. Lun de ceux-là a déjà assisté à plusieurs spectacles en dehors de lécole. Il reste quinze élèves pour qui la notion de spectacle vivant demeurait encore abstraite.
Dans le cadre du cours de français, ces élèves ont assisté à un spectacle jeune public donné par des comédiens itinérants au collège. Il sagissait dune adaptation de trois nouvelles de Guy de MAUPASSANT : Le petit fût, Une vente, Le papa de Simon. Ce spectacle a été précédé dune séance consacrée à une première approche de la notion de spectacle vivant qui a donné lieu à dintéressantes comparaisons entre théâtre et cinéma, entre texte lu et texte entendu, texte lu et texte vécu. Cest à cette dernière comparaison que nous consacrerons le plus de temps.
Pourquoi vouloir faire de lélève un spectateur ? Un texte lu ne contient-il pas toutes les informations nécessaires à sa compréhension, quel que soit le genre auquel il appartient ? Certes, pour un lecteur adulte et averti, un texte littéraire, sil est bien écrit, peut se passer de tout média pour être compris ; y compris un texte de théâtre dont les didascalies peuvent suffire à la construction dun univers imaginaire. Selon Annette BEGUIN : " Un bon lecteur qui lit seul travaille dune manière continue à la poursuite du sens, mais son attention visuelle est discontinue : il sattache aux points daccrochage du texte, cest-à-dire aux éléments référentiels qui lui permettent de construire un univers imaginaire. Une fois cette construction mise en place, le reste noppose pas de difficultés insurmontables. "
Néanmoins, pour lenfant ou ladolescent, cette construction ne va pas toujours de soi. La mise en scène du texte, remplaçant les mots par des éléments concrets, est un " moyen de pallier une difficulté de représentation mentale ". Dans un roman, la description des lieux de laction est placée à un/des point(s) précis de celui-ci ; ce qui a été dit nest plus répété, cest au lecteur de faire leffort de mémoire. Au théâtre, les lieux tiennent tout entiers dans lespace et le décor. Le visuel, la voix, la gestuelle, le mouvement sont autant déléments concrets à la disposition des élèves. Lobjectif est bien ici de leur proposer un support plus séduisant que lécrit pour les sensibiliser aux textes littéraires ; nous appellerons le texte joué support vivant.
Faire de lélève un spectateur est une chose beaucoup plus aisée que den faire un lecteur. Cela dit, on ne simprovise pas spectateur de théâtre. Anne UBERSFELD estime même que tout spectateur devrait bénéficier dune formation préalable. L" école du spectateur" quelle propose devra faire travailler ses élèves sur la mémorisation et la culture théâtrale, leur apprendre le sens des signes relatifs au spectacle, aux objets, à lespace, aux comédiens afin que le spectateur parvienne à une analyse réfléchie de la pièce. Pierre-Aimé TOUCHARD, quant à lui, est favorable à une école de spectateur qui consisterait en un apprentissage de règles de jeu comme on en apprend pour un match de football mais en loccurrence pour aller au théâtre. Pour être joueur, il ne faut pas être passif : il sagit de deviner " le jeu secret de chacun des personnages ", " les intentions ", " les changements ". Avant denseigner ces règles difficiles à définir, il nous a semblé bon damener les élèves au spectacle.
Au préalable, ils ont été familiarisés avec lunivers de MAUPASSANT par la lecture de deux nouvelles, Une vendetta et Le papa de Simon. Cette seconde nouvelle, jouée par les comédiens, nous a permis de mesurer les différences de réception dune nouvelle sur support papier et de cette même uvre sur support vivant.
Si nous en jugeons par le silence relatif qui a régné pendant la représentation - rires et exclamations mis à part - il semblerait que les élèves aient apprécié ce spectacle. Cela dit, deux dentre eux ont manifestement accordé davantage dattention à ce qui se passait dans la salle que sur la scène et, en ce qui concerne les autres élèves, certains ont mis un point dhonneur à déclarer sêtre ennuyés ; pourtant il nest pas dans leurs habitudes de sennuyer en silence.
A lissue du spectacle, nous avons jugé utile et intéressant dinstaurer un dialogue entre les élèves et les comédiens.
1.12 Questions aux comédiens
Demeurés seuls dans la salle devant les deux comédiens du groupe Azimuts, les élèves sont restés un temps silencieux, ce qui ne leur ressemble guère. Chaque élève devait poser au moins une question, cétait la règle que nous nous étions fixée au départ. Il a bien fallu se lancer. Tout dabord lentretien a débuté par des questions générales auxquelles les comédiens ont répondu avec application, soucieux dencourager linitiative des élèves.
Quel âge avez-vous ?
Doù venez-vous ?
A quel âge avez-vous commencé à aimer et à faire du théâtre ?
A peu près à leur âge, la chose est donc possible : on peut être passionné de théâtre à treize ans. Assez rapidement ces généralités ont été abandonnées au profit de questions concernant le spectacle lui-même.
Pourquoi avez-vous choisi Maupassant ?
Pourquoi navez-vous pas joué du vrai théâtre comme par exemple du Molière ?
La conversation sest orientée vers loriginalité du spectacle : le texte a été écrit pour être lu. En somme, cest un travail de conteur que les comédiens ont effectué, mais ce nest pas tout. Chaque personnage qui prenait la parole dans une histoire était interprété en tant que tel sur scène.
Avez-vous changé le texte ? a demandé une élève apparemment étonnée de limportance du dialogue dans une nouvelle quelle avait lue et dont les personnages semblaient lui avoir échappé à la lecture. Non, le texte était intact, seules les phrases introduisant le style direct avaient été gommées. Inutile en effet de préciser qui parle et comment il parle : sur scène tout sentend et se voit immédiatement. Pour le reste, il fallait faire confiance à lauteur.
Pourquoi avez-vous choisi ces nouvelles-là ?
Parce quils les aimaient. Parce quelles comportaient beaucoup de dialogues entre deux personnages : un homme et une femme, un homme et un enfant... Parce quils étaient eux aussi un homme et une femme et quun bon comédien pouvait jouer un enfant.
Pourquoi êtes-vous venus jouer ici ?
Ce spectacle a été créé pour être joué dans des collèges de campagne, là où les élèves sont trop éloignés des théâtres pour sy rendre ; mais certaines représentations avaient lieu dans des collèges de ZEP où, pour des raisons financières, il était difficile damener les élèves au théâtre.
Notre bilan : Cet entretien a été lobjet dun compte rendu en cours, où les élèves ont récapitulé les questions posées et ont résumé oralement aux absents les réponses des comédiens. Lobjectif global de ce travail a été de donner un aperçu du jeu théâtral, de la mise en scène dun texte écrit et de ce que peut être le théâtre en tant que spectacle vivant.
Lélève spectateur est intransigeant : il ne supporte pas lennui et manifeste assez facilement son mécontentement aussi bien que son plaisir. Si tout se passe plutôt bien quand le spectacle représenté a été spécialement conçu pour lui par des professionnels, la réception devient problématique lorsquil sagit découter ses propres camarades.
1.13 Lélève spectateur de lélève
En classe, toute activité orale nest possible que si les élèves non-jouants - pour emprunter une terminologie usée par Jean-Pierre RYNGAERT - respectent un silence absolu, difficile à obtenir dans un établissement de ZEP pour un enseignant débutant. La première approche de cette pratique sest soldée par un échec (improvisations autour dun texte, voire 3. 13) en raison du bruit incessant des non-jouants et de leurs interventions désordonnées. Nous avons donc pris certaines mesures pour rendre ce travail malgré tout possible. Ainsi, nous avons résolu de ne jamais y consacrer plus dune demi-heure pour laisser le moins longtemps possible un certain nombre délèves dans linactivité. De plus, la pratique en question étant perçue positivement par la classe, nous avons convenu que tout trouble collectif écourterait prématurément la séance et quaucune intervention individuelle ne serait tolérée pendant la prestation dun camarade. En revanche, à la fin de cette prestation, les remarques visant à commenter celle-ci étaient les bienvenues. Ces dispositions concernant tout travail oral, ont permis détablir une ambiance de travail presque toujours acceptable.
Dans le cadre du club théâtre, nous avons été également confrontés au problème suscité par la réception. Autrement dit, quallaient faire les élèves non-jouants pendant que nous ferions travailler et/ou répéter leurs camarades ? Ou, pour poser la question différemment, comment allions-nous associer ces élèves au reste du groupe, sachant que nous mettrions tout en uvre afin quils puissent sinvestir dans lactivité théâtrale proprement dite ?
Aussi, avons-nous fait en sorte que tous les élèves participent au projet dune façon ou dune autre. En conséquence de quoi, nous avons proposé à chaque élève présent daccomplir une tâche propre. Ainsi, pendant que certains jouaient texte en main leur rôle, dautres, tous volontaires, étaient chargés de prendre des notes durant la lecture ; aussi bien sur les costumes, les accessoires, que sur les éléments du décor quil nous faudrait ensuite trouver, voire créer au sein du groupe. Finalement, les élèves ont été rapidement sensibles au fait que ce nétait quen réunissant leurs efforts que nous parviendrions à la réalisation dun projet commun, à savoir quune pièce puisse être montée.
1.2 Introduction au " jeu dramatique "
En soulignant, fort judicieusement dailleurs, que lenfant na pas la maturité psychologique indispensable au jeu théâtral, Pierre LEENHARDT fait une distinction intéressante entre lenfant qui joue à être et le comédien à paraître, ce qui le conduit à parler de " jeu dramatique " ou " dexpression dramatique " à propos de son activité, plutôt que de théâtre.
Cela étant posé, quentendons-nous par " jeu dramatique " ? En premier lieu, une activité collective et pour cause, celle-ci fait intervenir un groupe dindividus plus ou moins chevronnés mais qui, quoi quil en soit, sont tous désireux de persévérer dans leurs efforts en vue de déboucher sur un projet commun. En second lieu, nous pouvons dores et déjà signaler que le " jeu dramatique " tel que nous le concevons, ne nécessite nullement des acteurs accomplis. En effet, celui-ci vise à former des " jouants " davantage préoccupés par la maîtrise de leur discours que par la création dillusion théâtrale.
Avant de mettre progressivement en place le jeu " dexpression dramatique " décrit ci-dessus, nous avons proposé aux élèves inscrits au club une série dactivités à la fois progressives et complémentaires. Ces activités devant toutes être envisagées dans loptique de faire des élèves des individus capables de maîtriser leurs émotions une fois en scène et de sexprimer de façon à être compris de tous.
1.21 Le mime et la gestuelle
Nous avons jugé bon daborder cette activité sous différents aspects parce quelle nous semblait constituer les prémices nécessaires au " jeu dramatique ". Ainsi, de mots (ceux-ci correspondant chaque fois à des expressions du visage telles la joie, la tristesse, etc. ), nous sommes graduellement parvenus à faire mimer aux élèves des locutions ( être énervé, se sentir en forme, etc.). Ceci en leur fixant certaines contraintes, comme par exemple faire deviner à lensemble du groupe le mot ou la locution à mimer, respecter un temps maximum de passage ( trente secondes ), ou encore être assis sur une chaise et accepter dêtre privé daccessoires. A noter, toutefois, que pour les locutions, nous avons autorisé les élèves à se déplacer.
A ces exercices individuels ont succédé des exercices collectifs ( par groupes de deux ) où mime et parole étaient associés.
Dans un premier temps, deux élèves étaient chargés de décrire simultanément un de leurs camarades au reste du groupe. A la différence près que lun avait le droit de sexprimer oralement tandis que lautre traduisait aussi fidèlement que possible ce que lui disait son camarade, par le biais du mime. Là aussi, des contraintes ont été mises en place : respecter le temps de passage ( une minute maximum ), absence daccessoires et interdiction formelle dêtre grossier ou blessant envers le camarade choisi.
Dans un second temps, nous avons imaginé un scénario mettant en scène un muet et un passant : le premier demandant au second de lui donner lheure. Ce dernier la lui donnant, le muet se rend alors compte quil est temps de déjeuner. De fait, il senquiert une nouvelle fois auprès du passant afin que celui-ci lui indique un restaurant. Il sagissait simplement pour lélève tenant le rôle du muet de mimer soit des questions, soit des attitudes : dabord en apostrophant le passant et en lui demandant lheure, ensuite, après que celui-ci lui a répondu, en manifestant à la fois de létonnement et de la joie. Linterlocuteur - le passant - étant uniquement chargé de verbaliser les questions posées et éventuellement les réponses sy rapportant. Il faut préciser que, dans ce dernier exercice, les élèves navaient aucun accessoire à leur disposition et que le temps de passage imparti était de deux minutes.
Lors de la dernière séance consacrée au mime, nous sommes partis avec les élèves de deux objets en apparence anodins : un crayon de papier et une feuille de machine à écrire. Ceux-ci ont ensuite constitué deux équipes à la tête desquelles ils ont élu deux représentants. Ces derniers ont dû alors mimer successivement un maximum dactions en une minute trente, en saidant pour cela du seul crayon. Parmi les actions à mimer, lon pourrait mentionner quelques exemples : manger avec une cuillère à soupe, se coiffer avec un peigne, se limer les ongles, etc. Léquipe déclarée gagnante était celle qui avait deviné le plus dactions dans le temps imparti. Le même type dexercice a été effectué avec la feuille. Or cette fois il ne sagissait plus dactions, mais plutôt dobjets à mimer - tels quune longue-vue, un éventail, une page de journal, une palette de peinture, etc. - avec une contrainte spécifique : interdiction de déchirer la feuille, mais possibilité, en revanche, de la plier, de la froisser, etc.
Enfin, en guise de conclusion sur le mime, nous avons mis au point deux scénarios sinspirant de films muets comiques (Harold Lloyd) que les élèves devaient jouer par groupes de deux ou trois. Ainsi, le premier scénario montrait deux personnages : le premier essayait de pénétrer par effraction dans une chambre, en en défonçant la porte, au moment précis où le second personnage allait tranquillement ouvrir la porte. Quant au second scénario, il exposait la situation suivante : un homme (H1) observe à la jumelle une course hippique. Un autre homme (H2) sapproche de lui et lui tapote lépaule : H1 se retourne et reçoit une claque ( simulée, cela va sans dire). La même scène se produit deux fois, mais à la troisième, H1 fermement décidé à ne pas se laisser faire, gifle lhomme quil croit être H2, alors quen fait il sagit dun ami (H3) venu lui annoncer quils ont gagné au tiercé.
Notre bilan : Si les deux premiers exercices (dune part, les mots et les locutions à mimer, le scénario avec le muet et le passant ; les actions et les objets à mimer, dautre part) ont connu un franc succès auprès des élèves, le dernier exercice (les deux scénarios), en revanche, sest soldé par un échec : les élèves ne comprenant, pour la plupart, pas toujours très bien quels étaient les effets comiques.
Après avoir pratiqué avec les élèves ces exercices de mime et de gestuelle par le biais du jeu, il nous a ensuite semblé intéressant de leur montrer que pour être certain dêtre compris au théâtre, il ne suffisait pas de dire un texte, encore fallait-il quil soit rendu de façon parfaitement intelligible.
1.22 La diction
Pour cet exercice souvent perçu comme ennuyeux par les élèves, nous avons opté pour deux textes de chansons : Exercices en forme de Z de Serge GAINSBOURG et Méli-Mélodie de Boby LAPOINTE. Ces textes ont ensuite été découpés soit en fonction des strophes, soit arbitrairement (cela a été notamment le cas pour le second texte, extrêmement touffu). Les divers petits textes ainsi obtenus ont été numérotés de un à six. Les élèves regroupés par deux ont alors été amenés à choisir en aveugle lun des six textes. Les exercices de diction pouvaient à présent débuter.
Pendant cinq minutes, nous avons laissé aux élèves le soin de déchiffrer leurs textes avant quils ne les interprètent avec la plus grande neutralité possible devant leurs camarades. Peu après, dautres exercices leur ont été proposés, toujours dans loptique de leur faire comprendre quil était important au théâtre, de savoir se faire entendre. Aussi les élèves ont-ils dû, tour à tour, surarticuler puis chuchoter leurs textes.
Enfin, les six équipes constituées se sont affrontées à tour de rôle, en tirant au préalable chaque fois un petit papier dans une boîte. Exemples : 1-6, 2-3... au total pas moins de quinze combinaisons possibles. A chaque combinaison correspondait alors une indication de ton à adopter, par exemple 1-6 : 1 : ton enfantin, 6 : grosse voix . Les autres équipes - spectatrices celles-ci - étaient chargées de voir quelle équipe des deux sétait montrée la plus convaincante.
Notre bilan : Ce dernier exercice na pas du tout connu le succès escompté. Sans doute était-ce dû au choix des textes ( perçus comme trop difficiles, voire incompréhensibles pour certains élèves) , à moins que cela ne soit lié à un manque de finalités concrètes. En somme, à quoi cela nous sert-il de savoir articuler sil ne nous est jamais proposé de support théâtral concret ? A noter, cependant, quil y a eu une conséquence positive à cela. En effet, cest à partir de cette ultime séance consacrée au mime ( le lundi 2 décembre 1996 ), que nous nous sommes rendus compte quil fallait trouver, le plus rapidement possible, une pièce de théâtre susceptible de remporter ladhésion de la majeure partie des élèves participant au club.
2 Lélève auteur
2.1 Les codes de lécriture dramatique
" Il existe une spécificité du texte de théâtre, constitué comme il est, pour le principal, de paroles émises par les personnages de fiction ; et cette parole agit, pour autant que toute pièce de théâtre se présente comme une action et que celle-ci est mue en avant par leffet des paroles prononcées. " écrit Michel VINAVER.
Les élèves de 4ème ont tous une idée plus ou moins précise de cette spécificité : à un moment ou à un autre, ils ont tous été mis en présence dun texte de théâtre en cycle dobservation. Cela dit, ils ont une connaissance plus précise encore du récit, aussi nous a-t-il semblé utile de nous intéresser à la particularité du texte théâtral au sein dune séquence consacrée au dialogue. Notons que cette approche concerne à la fois le récit et le théâtre et présente lavantage de définir la spécificité du texte de théâtre en comparaison avec le discours rapporté dans un récit. Nous nous sommes aperçus à terme quelle avait aussi linconvénient de créer une confusion dans lesprit de certains élèves, ce que lécriture dune saynète révélera.
Le premier texte observé a été un extrait de La Leçon dEugène IONESCO, texte mettant en scène des personnages et exposant une situation connue avec une originalité qui en fait autre chose quune simple reproduction écrite dun dialogue entre un élève et un professeur. Le premier travail a donc été de découvrir ce qui distingue le dialogue de théâtre de la conversation réelle et ordinaire. Pour cela, nous avons reproduit au tableau quelques-uns des commentaires qui avaient résonné auparavant dans la salle de classe :
- Eh mais monsieur ce qui dit cest nimporte quoi... là...euh... quand i parle des sons qui faut attraper par les ailes...
- Jcomprends pas pourquoi quelle dit oui tout ltemps alors quelle s fait engueuler on dirait quelle est contente...enfin... elle dit pas autchose...
Dautres exemples ont été analysés à loral. Ainsi, il est apparu que le dialogue de théâtre se distingue principalement du parler réel en ce quil contient beaucoup moins de bredouillements, dinachèvements, de tâtonnements, de reformulations, de marques dhésitation (scories). Signalons au passage quil existe, toutefois, dans le théâtre contemporain des exceptions à cette règle.
La seconde différence observée, cest le choix des registres. En effet, le texte de IONESCO est écrit dans un registre tantôt courant, tantôt soutenu et avec quelques incursions dans le jargon scientifique. Au théâtre, la parole est donc travaillée, réfléchie.
Grâce à un exercice de transformation dune partie de ce texte en discours rapporté dans un récit, nous avons fait apparaître dautres spécificités du texte de théâtre :
Dialogue de théâtre |
Style direct dans un récit |
LELEVE Oui, Monsieur, oh! ( Elle frappe dans ses mains.) LE PROFESSEUR, avec autorité Silence! Que veut dire cela? LELEVE Pardon, Monsieur. (Lentement, elle remet ses mains sur la table.) |
Frappant dans les mains, lélève laissa exploser son enthousiasme : - Oui, Monsieur, oh! - Silence! Que veut dire cela ? gronda le professeur. Lélève intimidée remit ses mains sur la table et balbutia : - Pardon, Monsieur. |
De ces exercices nous avons déduit quelques principes généraux de lécriture dramatique : elle est constituée des paroles des personnages et dindications de lauteur destinées au lecteur, à lacteur ou au metteur en scène. Ces commentaires nommés didascalies, sont clairement détachés des répliques. Ces dernières sont introduites par le nom du personnage qui prend la parole.
Lexercice inverse a été effectué à partir dun récit comprenant plusieurs passages au style direct et indirect quil sagissait de transformer en dialogue de théâtre.
Lensemble de cette séquence a été motivée par un double objectif décriture :
- apprendre aux élèves à introduire de façon variée un dialogue dans un récit.
- les préparer à la rédaction dune saynète.
2.2 Lélaboration dune saynète
Lélaboration dune saynète a été le plus sûr moyen de contrôler lacquisition des codes et de la spécificité de lécriture dramatique.
Le format saynète est contraignant : il sagit dun écrit complet, autonome, qui ne peut donc sappuyer comme lextrait, sur limplicite dun contexte. De fait les personnages doivent être introduits, le lieu, de préférence précisé et surtout, le texte doit sachever par une chute qui le justifie et léclaire.
Sujet :Vous avez lu un extrait de La leçon dEugène IONESCO.
Imaginez une autre leçon avec les mêmes personnages.
La découverte du sujet a tout dabord donné lieu à une discussion visant à létablissement dune norme de présentation et de certaines contraintes stylistiques. Il a été ainsi convenu que toute réplique devait être précédée du nom du locuteur, que toute didascalie figurerait entre parenthèses pour être distinguée du dialogue proprement dit, que le professeur sexprimerait nécessairement dans un registre courant (voire soutenu), enfin que la vulgarité et les scories seraient prohibées.
Il ne sagissait effectivement pas dimiter le langage parlé, de reproduire comme un magnétophone une conversation, mais bien de rédiger un dialogue théâtral tel que Catherine KERBRAT-ORECCHIONI le définit : " [...] un objet littéraire, cest-à-dire écrit, prémédité, travaillé, donc infiniment plus cohérent que le dialogue spontané. "
Une heure complète a été consacrée à lécriture du premier jet. A la lecture de ces productions, nous nous sommes très vite aperçus que beaucoup délèves ne maîtrisaient pas les principes les plus élémentaires de lécriture dramatique. Navions-nous pas défini clairement ce quétait une didascalie et quelle pouvait être sa fonction ? Navions-nous pas observé la différence entre un dialogue de théâtre et le discours rapporté dans un récit ? La confusion des genres a été fréquente. Ainsi, certains passages étaient précédés ou suivis dun verbe introducteur :
- Bien monsieur, dit lélève avec une voix un peu effrayée.
Cette difficulté à saffranchir du récit sest aussi ressentie à travers certaines didascalies instaurant des ellipses temporelles non matérialisables au théâtre :
Les minutes sécoulent à grande vitesse alors que le professeur et
lélève étudient soigneusement le texte. Quelques instants plus tard...
Dautres didascalies mentionnent des détails imperceptibles au spectateur :
Lélève ( regardant sa montre qui affichait 15 h 17 )
Cet exemple laisse aussi apparaître un imparfait inapproprié au moment dénonciation. Dans une didascalie le présent est de mise puisquil marque la simultanéité entre lénonciation et laction ou létat décrit.
Dans notre correction, nous nous sommes attachés à mettre en évidence ces erreurs et à repréciser les distinctions entre théâtre et récit. Le principal travail de retour a été effectué sur limplicite : dans la réalité quotidienne, toute conversation repose en effet sur des implicites forts liés à la situation de communication, aux lieux et aux personnes. Dans une saynète, en revanche, toutes les informations nécessaires à la compréhension doivent être fournies dune manière ou dune autre, soit par des didascalies ( lieu - époque - nom, statut, apparence, gestes, déplacements, mimiques, voix des personnages - musique - bruits... ), soit par des éléments déictiques contenus dans le dialogue.
Après ce retour, chaque élève a dû améliorer son texte en fonction des diverses indications données. Certaines de ces productions ont été par ailleurs retravaillées dans la perspective dune interprétation théâtrale.
Notre bilan : La leçon a donc été le premier thème de rédaction dune saynète, thème familier aux élèves qui a donné lieu à de nombreuses projections et à des représentations terriblement stéréotypées du milieu scolaire. A linstar de IONESCO, certains élèves ont cependant fait preuve dinventivité verbale ainsi quen témoignent les travaux situés en annexe. A y regarder de plus près, il semblerait que nombre de ces productions soient le reflet dun état desprit qui en dit long sur la perception que ces élèves ont du milieu scolaire, particulièrement en ce qui concerne les élèves en difficulté. Bien entendu, IONESCO non plus ne ménage guère limage de lenseignant. Son exemple a fortement inspiré certains élèves sans doute conscients du caractère caricatural de leurs dialogues. Tout de même, le champ nest pas large : lenseignant soit impuissant, soit tyrannique, semble ne laisser dautre alternative à lélève quune discipline quasi militaire ou un comportement subversif. En fait, lenseignant na de cesse de rappeler son rôle qui, en fin de compte, est systématiquement remis en question en raison de son refus borné des vérités les plus simples. Lélève est alors victime ou parfois, dans les cas extrêmes, bourreau. Toutes les matières enseignées au collège ont été représentées. Aucune des leçons exposées par les élèves nest fondée sur une relation pédagogique sereine : tout est conflit. Certes il ny a pas de dynamique théâtrale sans conflit, mais cette approche du système scolaire nest-elle pas également induite par la fréquentation dun établissement difficile ?
Signalons quun travail du même type a été effectué par la suite autour des Précieuses ridicules de MOLIERE.
3 Lélève : un acteur studieux ?
3.1 Généraliser la pratique
3.11 La lecture vivante
Selon Anne UBERSFELD, " le message verbal ", au théâtre, comporte " deux espèces de signes " : " les signes linguistiques, composant le message linguistique " et " les signes acoustiques proprement dits ( voix, expression, rythme, hauteur, timbre). "
Nous appellerons lecture vivante toute lecture où les signes acoustiques donnent du sens au texte lu et soutiennent le message linguistique. La lecture en cours de français, envisagée de cette manière, peut être considérée comme une forme simplifiée de pratique du théâtre ; étant entendu quune véritable pratique tient compte de signes non-verbaux : " codes visuels, musicaux, la proxémique, etc. "
Rendre plus expressif un texte lu passe par une double exigence :
- bien lire, cest-à-dire ne pas écorcher le texte, articuler soigneusement, respecter la ponctuation.
- comprendre ce quon lit pour saisir ou deviner les intentions du narrateur, les sentiments dun personnage dans le cas du discours rapporté.
Ainsi, nous nous sommes efforcés, en tant que professeur, de rendre chacune de nos lectures suffisamment expressive pour permettre aux élèves de saisir grâce aux signes acoustiques certaines choses quils nauraient pas perçues par le message verbal : éventuellement les temps forts du texte, les accélérations, les ralentissements, les sentiments éprouvés par les personnages ( colère, gaieté, tristesse, étonnement ), etc.
Au terme de tout travail réalisé sur un texte - qui peut être extrait dun groupement ou dune uvre complète - une seconde lecture est toujours effectuée par les élèves. Nombreux sont les volontaires, cela dit, certains ne le sont jamais. Pour ne pas frustrer les bonnes volontés, tout en faisant participer tout le monde, nous alternons deux méthodes.
La première consiste à faire lire un nombre réduit de volontaires en les faisant, au préalable, brièvement réfléchir sur la manière de lire le texte. Monsieur cest un vieux qui raconte ça, il faut lire avec une voix de vieux, suggéra un jour un élève avant de commencer une lecture dune voix chevrotante, un doigt tremblant tendu vers le plafond.
La seconde méthode consiste à faire lire à un élève une phrase, lequel est relayé par son voisin et ainsi de suite jusqu'à la fin du texte. Cet exercice présente lavantage dimposer une certaine attention au texte, ceci afin de ne pas être pris au dépourvu lorsque son tour de parole arrive. Dans le cas dun texte de théâtre, lunité choisie peut être la réplique. A ce moment-là, il sagit de définir quelques caractéristiques propres à chaque personnage afin de les distinguer auditivement. Par exemple, lun parlera dune voix ferme et forte tandis quun autre sexprimera de manière plus timide. Ces distinctions doivent être simples mais peuvent saffiner en cours de lecture.
3.12 De la récitation à linterprétation
La récitation est un exercice traditionnel du cours de français, " exercice efficace pour la mémoire " disent les textes officiels, mais qui permet aussi à lélève de sapproprier un texte et des mots. Cependant pour que cette appropriation ne se borne pas à un simple stockage de données culturelles purement ornementales et quun réinvestissement soit possible, il nous a semblé nécessaire de pousser plus loin lexercice, dans le sens de notre recherche. Lobjectif opérationnel à atteindre ici est de faire en sorte que lélève ne se contente pas dânonner un texte appris par cur, mais quil lui insuffle de la vie en lui donnant un ton personnel, quil utilise sa voix comme un média signifiant entre lauteur et les auditeurs ; ce qui dans le langage des élèves se dit : faire comme si lon pensait vraiment ce que lon dit, dire comme si lon parlait vraiment à quelquun. Cet objectif se heurte demblée à plusieurs difficultés inhérentes aux textes utilisés et aux caractéristiques dune classe de quatrième.
Le genre le plus communément exploité en récitation, cest la poésie, ce qui implique un énoncé dont lémetteur et le destinataire ne sont habituellement pas clairement définis. Voilà qui laisse beaucoup de champ libre à linterprétation, mais qui supprime plusieurs points dappui.
Une classe de quatrième, cest un groupe dadolescents, cest-à-dire deux difficultés à surmonter. A leur âge, la plupart des élèves, y compris les plus agités, sencombrent en effet dune pudeur inhibitrice que la présence du groupe ne fait quaccentuer. Certains trouvent cependant par eux-mêmes des solutions à ce problème ; ainsi, un élève nous a demandé lautorisation de réciter son texte tourné face au mur. Ce nest certes pas une méthode très théâtrale, mais cest une première étape vers le naturel.
Pour illustrer ces propos, je vais à présent détailler le travail effectué par les élèves de 4ème 5 sur lun des poèmes quils ont eu à apprendre et à interpréter : " Le dormeur du val " dArthur RIMBAUD.
Après une lecture précise du poème - et une réflexion sur le sens des phrases à travers les enjambements, les e muets et sonores, les liaisons, le décompte syllabique - la première tâche concernant lactivité de récitation a été dapprendre le texte par cur. Ensuite, les élèves lont récité un par un ; chaque passage étant sanctionné par une note provisoire dont le barème bien défini sest appliqué à mesurer :
- la connaissance du texte
- le respect du sens de la phrase, des e muets et sonores, des liaisons
Voici le découpage du premier quatrain proposé aux élèves :
Cest un trou de verdure où chante une rivière /
Accrochant follement aux herbes des haillons
Dargent / où le soleil / de la montagne fière /
Luit / Cest un petit val qui mousse de rayons //
e : Sonore e : Muet ( élision) ------- Liaison
/ pause de souffle // pause de souffle et baisse de la voix
Cependant le travail ne sest pas arrêté là. La dernière étape a consisté à interpréter le texte de manière vivante. Pour cela, les élèves ont à nouveau récité le poème, mais cette fois en se déplaçant dans la salle comme sils sétaient promenés en pleine nature. En même temps que le premier quatrain qui pouvait être dit dun ton jovial ou léger, il sagissait de tourner le regard vers tous les éléments qui composent cette nature et quénumère successivement le poète : verdure, rivière ( regard tourné vers le bas ) ; soleil, montagne ( vers le haut ) ; soldat ( vers le bas). Au deuxième quatrain on pouvait, par exemple, se rapprocher lentement dun point précis de la salle situé au sol ( le soldat ) jusqu'à la fin du premier tercet. Le début du deuxième tercet était marqué par une immobilisation (fin de la description innocente et bucolique) et par un changement de ton (gravité). Toutes ces indications étant évidemment facultatives, certains élèves ont préféré une mise en scène plus statique.
Quelques mots à présent sur lévaluation finale :
1 - Connaissance totale du texte ( sans hésitation ) . . . . . . . . . . . . . .10 points
2 - Respect du sens, des liaisons, des e muets et sonores . . . . . . . . . . 5 points
3 - Récitation vivante du poème, personnalisation, interprétation . . . 5 points
Notre bilan : A lexception de deux élèves qui ne dépassèrent pas le premier quatrain, lensemble de la classe a franchi létape de la mémorisation intégrale du sonnet. Une bonne partie dentre eux est parvenue à articuler le texte de manière satisfaisante, cest-à-dire en respectant à peu près les exigences de létape 2 (liaisons, etc.). Quant à la dernière étape, rares sont les élèves qui ont obtenu plus de deux points pour leur interprétation, même si de grandes différences ont été perçues par rapport à la première vague de récitation où beaucoup se contentaient de réciter le poème dune voix monocorde et sans aucune pause de souffle.
Signalons que dautres exercices de ce type seront effectués ultérieurement dans le cas dun groupement de poèmes sur le thème du voyage.
Outre le travail de récitation et de lecture vivante, les élèves de 4ème 5 ont eu loccasion déprouver leurs talents dacteur ; pour certains à travers un exercice dimprovisation autour dun extrait de La leçon de IONESCO, pour dautres en interprétant leurs propres textes, enfin, pour tous, au cours dune séquence consacrée à une uvre complète : Les Précieuses ridicules de MOLIERE.
3.13 Le " jeu dramatique " en classe
Afin de préparer la rédaction de la saynète à la manière de IONESCO, nous avons demandé à quelques élèves dimproviser à partir de lextrait étudié, le principe étant de restituer la scène à sa manière, avec ses propres mots puis deffectuer des variations sur ce même thème. Quatre volontaires se sont prêtés au jeu avec enthousiasme. Malheureusement, lexercice a été écourté en raison de lintervention systématique, désordonnée et non constructive de certains élèves spectateurs. Lobjectif de ces improvisations était de préparer la rédaction de la saynète en développant linspiration des élèves spectateurs par la confrontation de leurs idées avec les choix des acteurs.
Le " jeu dramatique " sest avéré plus fructueux dans le cadre de létude des Précieuses ridicules de MOLIERE.
Aux antipodes de la langue des élèves, le langage précieux est la principale difficulté de cette pièce. Nous avons donc abordé cette uvre par létude - bien souvent la traduction - de ce langage caractérisé par ses tournures biscornues, ses périphrases énigmatiques et ses emphases ; le but de ce travail étant de rendre la pièce moins hermétique. Dans cette perspective, le jeu théâtral a été un aboutissement : on ne peut jouer que ce que lon comprend. Le choix des passages interprétés a été restreint à deux scènes, sélectionnées tant pour leur longueur et le nombre des personnages que pour leur contenu :
- La scène 6 confronte les précieuses - Cathos et Magdelon - à Marotte, une servante venue leur annoncer larrivée du marquis. Exultant de joie, les deux jeunes filles redoublent de préciosité aux dépens de Marotte qui nentend plus rien à leurs demandes.
- La scène 7, cest lentrée bruyante du faux marquis qui refuse de payer ses porteurs et les traite avec mépris jusqu'à ce que lun deux le menace de bastonnade.
Ces deux scènes opposent deux milieux et deux langages : le langage précieux, porté à son comble tant par les deux jeunes filles qui sapprêtent à faire leurs preuves que par le faux marquis qui essaye son personnage, et un langage populaire empreint de simplicité et de bon sens. Toute la dynamique de ces scènes réside dans ce conflit et dès lors que le langage est compris, il cesse dêtre une difficulté pour devenir un jeu :
" [...] venez nous tendre ici le conseiller des grâces [...] et gardez-vous bien den salir la glace par la communication de votre image "
" Voudriez-vous, faquins, que jexposasse lembonpoint de mes plumes aux inclémences de la saison pluvieuse et que jallasse imprimer mes souliers en boue ? "
Même après létude de ce langage, le " jeu dramatique " a révélé des restes dincompréhension. Ainsi, lorsque Magdelon donne des ordres, cest en aucun cas à sa cousine Cathos. Le premier travail des élèves a donc été de sadresser à la bonne personne, au bon moment. Ensuite il sagissait de quitter la voix monocorde de la pure récitation pour donner vie aux personnages, enfin de se débarrasser des mouvements inutiles qui parasitaient linterprétation ou, au contraire, dans certains cas, dimposer des mouvements et des déplacements aux élèves trop statiques.
La tâche a été difficile et le résultat fut à la mesure du temps consacré à ce travail, cest-à-dire quatre séances dune demi-heure. Ainsi chaque groupe délèves a été limité à trois passages. Prolonger cet exercice trop longtemps, cétait prendre le risque de lasser les élèves. Voilà linconvénient du " jeu dramatique " en classe lorsquil sagit de faire jouer tout le monde.
Presque tous les élèves se sont prêtés au jeu avec bonne volonté et enthousiasme. Malheureusement, ce défi qui leur avait été lancé ne consistait, pour beaucoup dentre eux, quà apprendre leur texte et à lancer leurs répliques au bon moment, sans aucune autre considération. Nous avons eu de grandes difficultés notamment, à leur faire comprendre quun acteur ne cesse pas de jouer entre deux répliques, quil écoute ses partenaires et quil ne rit pas en regardant le public ( sauf mise en scène particulière ).
Cest sur leur dernier passage que les élèves ont été notés, selon des critères bien déterminés et connus de tous :
Ce barème a permis à tout élève, sitôt quil a travaillé son texte et quil a tenu compte des remarques que nous lui avons faites, dobtenir facilement la moyenne. Il est en effet aisé dapprendre un texte aussi court par cur, de ne pas se tromper dinterlocuteur et darticuler distinctement. Le respect scrupuleux de ces critères assure un minimum de douze sur vingt. Pour le reste, cest plus délicat ; même avec la meilleure volonté du monde, on ne simpose pas aisance et naturel dans le ton et les mouvements. Certains élèves particulièrement loquaces et décontractés ont donc eu loccasion, pour une fois, de se valoriser par le travail.
Notre bilan : Lutilisation du " jeu dramatique " dans le cadre de létude dune uvre complète, surtout sil sagit dune pièce de théâtre, permet de vérifier la compréhension du sens littéral dun passage de cette uvre, mais surtout impose un regard différent sur le texte. Le " jeu dramatique " met ainsi en relief la force et la violence dune situation, et permet aux élèves de pratiquer une langue qui leur semble si lointaine. Certains auront pris plaisir à cette appropriation.
En classe, nous nous sommes donc efforcés de relier la pratique du théâtre, sous toutes ses formes, aux diverses activités propres au cours de français. En revanche, dans le cadre du club, le travail effectué auprès des élèves trouve sa raison dêtre et surtout sa finalité dans la représentation dune pièce.
3.2 Projet final
3.21 Texas Jim ou le Coboye triste de Pierre GRIPARI : un projet avorté
(du 9 décembre 1996 au 6 janvier 1997)
Forts du nombre délèves présents lors des deux premières séances ( les lundis 18 et 25 novembre 1996 ), pas moins de douze élèves, soit huit quatrièmes et quatre cinquièmes, nous avons pensé que si nous pouvions nous associer aux deux autres groupes constituant le club théâtre - ceux-ci étant composés pour la plupart délèves de sixième et de cinquième - nous pourrions envisager de monter une grande pièce du même auteur, plutôt que dêtre contraints den monter trois courtes . Ayant finalement jeté notre dévolu sur une pièce en deux actes et onze scènes de Pierre GRIPARI sintitulant Texas Jim ou le Coboye triste , en fait une parodie de Lucky Lucke, nous étions prêts à relever le défi.
Hélas ! de retour de vacances, les deux collègues se sont montrées nettement moins enthousiastes lorsquil a fallu se réunir et travailler ensemble sur un projet quelles-mêmes navaient pas choisi : le texte leur ayant semblé trop ardu pour leurs élèves. En conséquence de quoi, nous avons été obligés de renoncer à notre projet, il est vrai très ambitieux. Auparavant, nous avions fait passer aux élèves des auditions - tous âges confondus - ceci afin de déterminer les deux comédiens qui tiendraient les rôles principaux de la pièce ( Texas Jim et Desolacion ). Si nous mentionnons ici ces auditions, cest parce quelles ont eu un retentissement plutôt négatif, surtout sur les élèves de quatrième. En effet, cest à partir de ce lundi-là ( autrement dit le 16 décembre 1996 ) que les quatrièmes se sont mis à massivement déserter notre club.
Il a donc fallu trouver dans des délais extrêmement brefs une solution pour pallier labandon de ce premier projet . Aussi avons-nous assez rapidement opté pour un autre texte du même auteur intitulé Pour lannonce. Le dit texte reprenant à peu de chose près le conte pour enfants imaginé et écrit par Charles PERRAULT, à savoir Le Petit Chaperon rouge, le personnage de lécrivain tenant dailleurs le rôle principal dans la pièce de GRIPARI.
( du 6 janvier 1997 à la représentation de la pièce prévue le 7
juin 1997 dans le cadre des Portes ouvertes au Collège Pfeffel. )
Pour ce second projet, nous avons réuni ce qui restait délèves faisant encore partie du club, soit une poignée de cinquièmes fermement déterminés à ne pas baisser les bras et donc prêts à persévérer dans leurs efforts, quoi quil arrive. Dun commun accord, nous avons choisi Pour lannonce de Pierre GRIPARI, ceci pour deux raisons principales : la première, la longueur de la pièce - léquivalent de quatre scènes mises bout à bout - et la seconde, le nombre de personnages - cinq - correspondant à celui des élèves.
3.221 Bref résumé de la pièce
Lécrivain Charles Perrault ayant fait passer dans un journal une annonce en vue de trouver des personnages désireux de figurer dans son prochain conte, convoque ainsi chez lui un loup, une grand-mère et sa petite fille. Un débat pour le moins animé ne tarde alors pas à sinstaller entre les différents protagonistes, la question de la rémunération étant au cur de celui-ci. Epineuse question au demeurant puisque lauteur, à lissue de la pièce, sera arrêté par son propre domestique - en réalité un policier en civil - pour une histoire, entre autres choses, de rétribution frauduleuse.
3.222 Objectifs principaux visés dans la pièce
Avant même de réfléchir à quoi que ce soit avec les élèves, il nous a fallu répartir les rôles. Nous disposions désormais de la distribution suivante : Charles Perrault - Guillaume GRANDIDIER, le domestique - Alain BENOÎT, le loup - Josselin THIEBAULT, la grand-mère - Nadège PERREAUX (heureuse coïncidence !), sans oublier la petite fille - Delphine BOURDIN (unique élève de quatrième) .
Lors des premières lectures, en dépit dun texte daccès plutôt aisé, nous nous sommes aperçus de deux difficultés récurrentes : la première, cest que les élèves ne percevaient pas du tout les rapports qui pouvaient être établis entre les différents personnages (par exemple, la complicité indubitable entre la grand-mère et sa petite fille). En somme, ils étaient persuadés, sinon convaincus quils allaient pouvoir jouer leur texte de façon autonome, cest-à-dire au fond, en faisant abstraction totalement des répliques de leurs camarades. La seconde difficulté, nettement plus compréhensible en raison de leur âge, cest que les élèves avaient tous beaucoup de mal à aller au-delà des apparences, aussi leur a-t-il fallu un certain temps pour quils réalisent que derrière lécrivain et le conteur à succès se dissimulait en fait un misanthrope hautain et pingre de surcroît.
Voilà les motifs pour lesquels nous avons décidé de privilégier deux objectifs : dabord nous expliciterions ensemble, de la façon la plus exhaustive qui soit, le contenu des répliques des personnages afin de rendre perceptibles les liens qui unissaient certains personnages et que nous ne pouvions décidément pas occulter. Ensuite nous nous attacherions à montrer par des jeux de scène ainsi que par lemploi dune gamme de tons variés (de la condescendance au mépris, en passant par lhypocrisie) la duplicité du personnage de Perrault. Avant de finir, un dernier mot : à propos de ton, nous avons pu constater - tous personnages confondus, à lexception du domestique et de la petite fille - que les élèves ne parvenaient pas toujours très bien à moduler leur voix au gré des circonstances, malgré les exercices de diction préalablement effectués.
3.223 Quelques séances de travail traitées en détail
Les deux premières séances ( le 6 et le 13 janvier 1997 ) ont été consacrées à la découverte progressive du texte, tant sur le plan du vocabulaire ( deux mots seulement leur étaient inconnus "gourgandine " et " péronnelle " ) que sur celui de lagencement des répliques - à ce propos, aucun problème majeur na été relevé, les dialogues étant pour la plupart courts. En bref, les élèves sont entrés assez facilement dans la pièce de GRIPARI.
A partir de la troisième séance ( le 20 janvier 1997 ), nous avons arbitrairement convenu dun découpage du texte en quatre parties - chacune dentre elles étant symboliquement figurée par lentrée ou la sortie dun personnage, ceci pour une raison fort simple : en lespace dune cinquantaine de minutes, soit le lundi après - midi de 13H à 14H, il était absolument impossible de répéter la pièce dans son intégralité. Cest également à partir de cette séance que nous avons mis en place un planning de répétitions : nous répéterions la partie I le lundi, la partie II le mardi et pour finir les parties III et IV le vendredi. Malheureusement, le respect scrupuleux du planning a été de courte durée puisquau bout de quatre séances, nous avons été contraints de nous conformer aux anciens horaires (soit le lundi de 13H à 14H). En effet, nous navons pas tardé à constater que léparpillement des répétitions favorisait, paradoxalement, labsentéisme. Cela a été notamment le cas de lancienne élève tenant le rôle de la petite fille que nous avons exclue du club en raison de ses absences injustifiées et répétées, ce qui hélas a eu pour conséquence de freiner considérablement la progression des répétitions.
Les quatre séances qui ont suivi ( les 10 et 28 février, les 3 et 10 mars 1997 ) ont été particulièrement enrichissantes puisquelles ont permis aux élèves de prendre conscience dun certain nombre de choses afférentes à la mise en scène et à la scénographie. Ainsi, ils ont très vite compris que sils respectaient à la lettre la didascalie initiale mentionnée par GRIPARI dans son texte :
Une table, quatre chaises. Monsieur Perrault est à sa table, assis sur une des chaises. Il écrit avec une plume doie.
la pièce deviendrait rapidement statique et donc particulièrement ennuyeuse pour le public. Il a fallu ainsi singénier à imaginer des jeux de scène susceptibles dinsuffler davantage de vie à ces moments où lécrivain était rivé à sa chaise, en train décrire. Après une longue discussion, nous avons finalement décidé que nous ferions de Charles Perrault un écrivain peut-être génial, mais aussi un adulte au comportement infantile. Ainsi, nous lavons fait jouer par terre avec des petits soldats de plomb lorsquil nétait pas à sa table de travail.
Afin de compléter ce qui vient dêtre dit précédemment, nous souhaiterions mentionner à présent quelques éléments de mise en scène en rapport avec la mise en mouvements et en voix du texte de GRIPARI.
Demblée nous tenons à signaler que ces éléments de mise en scène ont été établis à lissue de concertations que nous avons eues avec les élèves. A noter toutefois que nous nous contentions de leur indiquer des pistes de recherche dans le cas de figure uniquement où les élèves bloquaient sur la partie de texte qui leur était soumise.
PERRAULT (écrivant). - " Le conte de Peau dAne est difficile à croire... "
LE DOMESTIQUE (entrant). - Monsieur...
PERRAULT. - Quest - ce que cest ?
LE DOMESTIQUE. - Heu... Cest quelquun qui veut vous voir.
PERRAULT. - Un monsieur ? Une dame ?
LE DOMESTIQUE. - Ni lun ni lautre, monsieur. Un loup. Il dit que cest
Indications de mise en scène :
Lécrivain, en dépit de la venue du domestique, continue décrire tête baissée, jusqu'à ce que celui-ci lui annonce quun loup demande à le voir. Ce nest quà partir de la réplique " (...)Un loup. Il dit que cest pour lannonce... " que Perrault daigne lever les yeux en direction de son domestique, ceci pour bien montrer quil ne consent à interrompre son labeur que pour un motif bien précis (en loccurrence, la venue du loup). A noter, en outre, que lattitude du domestique à ce moment-là est on ne peut plus servile.
A partir de la réplique suivante : " Je vous en félicite. Quant à moi, je mappelle Perrault. ", lécrivain usera dune gamme variée de tons pour sadresser au loup, dans le but avoué de signifier au visiteur un rapport de forces sans équivoque. En effet, cest bien le conteur qui domine la situation, le loup nassumant, quant à lui, que la fonction de faire-valoir de lécrivain.
Ainsi :
PERRAULT. - Charles Perrault pour être plus précis !
[...]
PERRAULT. - Mon nom ne vous dit rien ?
Outre le traitement révélateur qui est fait de la ponctuation (un point dexclamation et un point dinterrogation), lon passera quasiment sans transition dun ton volontiers ironique à un ton empreint du plus profond mépris - sous-entendu le nom de Perrault devrait être connu de tous. A cette marque affichée de mépris dont semble dailleurs ne pas sapercevoir son interlocuteur, lécrivain nhésitera pas à substituer son propre narcissisme. En somme, cest un peu comme si Perrault mû par un désir irrépressible, ressent soudain le besoin de parler de lui. Cest en tout cas ce qui transparaît explicitement dans la réplique qui suit :
PERRAULT. - Ah ! bon ! Jaime mieux ça... Eh bien je suis conteur. Ecrivain, si vous préférez. A linstant même, quand vous êtes entré, je terminais lhistoire de Peau dAne. Vous connaissez lhistoire de Peau dAne ?
Un peu plus loin dans la pièce, lon verra comment de manière graduelle, le conteur ménage tout à la fois son auditeur et se sert de lui pour parvenir à ses fins. En effet, il sagit pour Perrault de convaincre le loup daccepter de figurer dans son prochain conte, sans toutefois que lécrivain soit obligé de le rétribuer, de quelque façon que ce soit.
Une réplique telle que :
PERRAULT. - Bien sûr. Ce serait votre travail et, en même temps, votre salaire, votre rétribution. Largent ne vous intéresse pas, je pense ?
illustre parfaitement la pingrerie dont fait preuve Perrault à légard du loup ; pingrerie que lon retrouvera dailleurs lors de la venue de la grand-mère, celle-ci séchinant à vouloir monnayer ses services au plus haut prix.
Remarque : le principal problème auquel nous avons été confrontés lors des concertations qui ont précédé létablissement de ces éléments de mise en scène a été de rendre perceptibles les rapports de forces existant entre lécrivain et le loup. Le premier voulant à nimporte quel prix imposer ses exigences, fussent-elles lexact reflet de son narcissisme et de son mercantilisme. Le second ne percevant que trop rarement la duplicité du conteur pour ne voir en lui quun pourvoyeur de chair plus ou moins fraîche. En effet, il est question que le loup dévore successivement la grand-mère et la petite fille, même sil se contenterait de la seule petite fille.
Notre bilan : à lheure où nous écrivons ceci, la mise en scène de Pour lannonce de Pierre GRIPARI est inachevée et pour cause, nous ne disposons pour linstant que dun après-midi par semaine afin de mettre en pratique les objectifs que nous nous sommes proposés datteindre. Cependant, nous espérons que les prochaines séances nous permettront de voir si les éléments de mise en scène trouveront ou non des échos dans la suite de la pièce et surtout que sa représentation viendra récompenser une partie des efforts fournis tout au long de lannée.
CONCLUSION
A l'issue de ce mémoire, récapitulons tout d'abord les diverses pratiques théâtrales autour desquelles s'est articulé notre projet: le mime, la gestuelle, la diction, le " jeu dramatique ", la récitation, la lecture vivante, mais aussi l'activité de spectateur ainsi qu'une initiation à l'écriture théâtrale. Il convient à présent de revenir sur nos questions initiales et, dans la mesure du possible, d'y répondre.
En premier lieu, nos efforts ayant tendu en grande partie vers l'amélioration de l'expression orale et ayant observé une certaine évolution lors des prestations successives des élèves, nous sommes en droit d'écrire que notre premier objectif a été atteint. En second lieu, considérant l'intérêt accordé par les 4èmes 5 lors de la représentation théâtrale à laquelle ils ont assisté et l'enthousiasme des élèves du club suscité par la perspective de s'atteler à un projet commun, tout nous porte à croire que la pratique du théâtre, dans les deux cas, en dépit du fait qu'elle ne sensibilise, hélas, pas toujours les élèves aux textes littéraires, leur a néanmoins permis de sortir du cadre pour le moins figé quest l'écrit. En outre, il y a fort à parier que les textes appris par les élèves (MOLIERE, RIMBAUD, GRIPARI, etc.) constitueront pour eux un fonds culturel qui ne pourra leur être que bénéfique, d'autant plus que ce mode vivant d'appropriation des textes confère à la culture un statut autre que celui de simple ornement.
Cependant, en ce qui concerne notre intention première, c'est-à-dire envisager ces pratiques comme l'un des moyens susceptibles d'endiguer la vivacité de nos élèves, force nous est de reconnaître que bien souvent l'effet inverse s'est produit. En effet, le caractère parfois atypique (pour les élèves tout au moins) de ces activités, a fréquemment donné lieu à des réactions désordonnées et des troubles collectifs, difficiles à gérer. A noter que ce comportement a sans doute été accentué à la fois par la spécificité de ces établissements ( ZEP ) mais aussi du fait de notre inexpérience. A ce propos, des solutions ponctuelles ont été envisagées et mises en oeuvre et leur réussite certes relative permettra, nous l'espérons, de mener à terme notre travail.
Aussi demeurons-nous persuadés que ce genre de pratique trouve pleinement sa place en collège, aussi bien au sein même de l'enseignement que dans le cadre d'un club théâtre et ceci quel que soit l'établissement.
BIBLIOGRAPHIE
ETUDES
- BEGUIN Annette. Lire-écrire, pratique nouvelle de la lecture au collège.
Lécole, 1982.
- LEENHARDT Pierre. Lenfant et lexpression dramatique.
Castermann, Collection E3, 1973.
- RYNGAERT Jean-Pierre. Le jeu dramatique en milieu scolaire.
Editions de Boeck, 1977.
- TOUCHARD Pierre-Aimé. Lamateur de théâtre ou la règle du jeu.
Editions du Seuil, 1952.
- UBERSFELD Anne. Lire le théâtre.
Editions sociales, 1977.
- UBERSFELD Anne. Lécole du spectateur, Lire le théâtre II.
Editions sociales, 1981.
- VINAVER Michel. Ecritures dramatiques, essais danalyse de textes de théâtre.
Actes Sud, 1993.
REVUE
- Pratique, Numéro 41, mars 1984, " Lécriture théâtrale ".
OEUVRES DIVERSES
- GAINSBOURG Serge. Exercices en forme de Z. ( chanson )
- GRIPARI Pierre. Texas Jim.
Lécole des Loisirs, 1980.
- GRIPARI Pierre. Pour lannonce.
Huit farces pour collégiens, éditions Grasset et Fasquelle, 1989.
Editions Gallimard,1954.
- LAPOINTE Boby. Méli-mélodie. ( chanson )
- MAUPASSANT Guy de. Le petit fût (Les Soeurs Rondoli). Une vente (Le Rosier de Madame Husson). Le papa de Simon (la Maison Tellier).
- MOLIERE . Les Précieuses ridicules.
Classiques Larousse, 1990.
- RIMBAUD Arthur. Poésies.
Livre de poche, Librairie générale française, 1984
Annexe n° 2
EXERCICES DIVERS :
Consignes :
- ne pas parler
- faire deviner à lensemble du groupe le mot mimé.
- temps maximum de passage : 40 secondes.
- être assis sur une chaise, absence totale daccessoires.
être fatigué, être énervé, être en pleine forme, être pressé, être en retard, être saoul.
Consignes :
- identiques mais possibilité cette fois de se déplacer.
Consignes :
- deux élèves choisissent de décrire au reste du groupe un ou une de leurs camarades.
- faire deviner à lensemble du groupe le ou la camarade choisi(e) sachant quà aucun moment il ne faut le ou la nommer, aussi bien par son prénom que par son nom. Un élève décrit le ou la camarade oralement tandis que lautre effectue le même exercice en mimant la personne.
Annexe n° 4
LE DORMEUR DU VAL
Cest un trou de verdure où chante une rivière /
Accrochant follement aux herbes des haillons
Dargent / où le soleil / de la montagne fière /
Luit / Cest un petit val qui mousse de rayons //
Un soldat jeune / bouche ouverte / tête nue /
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu /
Dort // il est étendu dans lherbe sous la nue /
Pâle dans son lit vert / ou la lumière pleut //
Les pieds dans les glaïeuls / il dort // Souriant comme
Sourirait un enfant malade / il fait un somme //
Nature berce le chaudement / il a froid //
Les parfums ne font pas frissonner sa narine /
Il dort / dans le soleil / la main sur sa poitrine /
Tranquille // Il a deux trous rouges au côté droit //
Arthur RIMBAUD ( octobre 1870 )
e : Sonore e : Muet ( élision) ------- Liaison
/ pause de souffle // pause de souffle et baisse de la voix
Annexe n° 5
La leçon
Eugène Ionesco
( extrait )
LE PROFESSEUR
Je dois vous enseigner, si vous tenez vraiment à vous présenter au doctorat partiel...
LELEVE
Oui, Monsieur.
LE PROFESSEUR
...Les éléments de la linguistique et de la philologie comparée...
LELEVE
Oui Monsieur.
LE PROFESSEUR
Je vais donc vous prier découter avec la plus grande attention mon cours, tout préparé...
LELEVE
Oui Monsieur.
LE PROFESSEUR
Grâce auquel, en quinze minutes, vous pouvez acquérir les principes fondamentaux de la philologie linguistique et comparée des langues néo-espagnoles.
LELEVE
Oui, Monsieur, oh!
LE PROFESSEUR, avec autorité
Silence! Que veut dire cela?
LELEVE
Pardon, Monsieur.
Lentement, elle remet ses mains sur la table.
LE PROFESSEUR
Silence! ( Il se lève, se promène dans la chambre, les mains derrière le dos; de temps en temps, il sarrête, au milieu de la pièce ou auprès de lElève, et appuie ses paroles dun geste de la main; lElève le suit du regard et a, parfois, certaine difficulté à le suivre car elle doit beaucoup tourner la tête; une ou deux fois, pas plus, elle se retourne complètement. ) Ainsi donc, Mademoiselle, lespagnol est bien la langue mère doù sont nées toutes les langues néo-espagnole, le latin, litalien, notre français, le portugais, le roumain, le sarde ou sardanapale, lespagnol et le néo-espagnol - et aussi, pour certains aspects, le turc lui même plus rapproché cependant du grec, ce qui est tout à fait logique, étant donné que la Turquie est voisine de la Grèce et la Grèce plus près de la Turquie que vous et moi : ceci nest quune illustration de plus dune loi linguistique très importante selon laquelle géographie et philologie sont surs jumelles...vous pouvez prendre note, Mademoiselle.
LELEVE, dune voix éteinte.
Oui Monsieur!
LE PROFESSEUR
Ce qui distingue les langues néo-espagnoles entre elles cest leur ressemblance frappante qui fait quon a bien du mal à les distinguer lune de lautre - je parle des langues néo-espagnoles entre elles, que lon arrive à distinguer, cependant, grâce à leurs caractères distinctifs, preuves absolument indiscutables de lextraordinaire ressemblance, qui rend indiscutable leur communauté dorigine, et qui, en même temps, les différencie profondément - par le maintien des traits distinctifs dont je viens de parler.
LELEVE
Oooh! Oouuii, Monsieur!
LE PROFESSEUR
Toute langue se compose de sons, ou...
LELEVE
Phonèmes...
LE PROFESSEUR
Jallais vous le dire. Nétaler donc pas votre savoir. Ecoutez, plutôt.
LELEVE
Bien Monsieur. Oui, Monsieur.
LE PROFESSEUR
Les sons, Mademoiselle, doivent être saisis au vol par les ailes pour quils ne tombent pas dans les oreilles des sourds. Par conséquent, lorsque vous vous décidez darticuler, il est recommandé, dans la mesure du possible, de lever très haut le cou et le menton, de vous élever sur la pointe des pieds, tenez, ainsi, vous voyez...
LELEVE
Oui, Monsieur.
LE PROFESSEUR
Taisez-vous. Restez assise, ninterrompez pas... Et démettre les sons très haut et de toute la force de vos poumons associée à celle de vos cordes vocales. Comme ceci : regardez : " Papillon ", " Euréka ", "Trafalgar ", " papi, papa ". De cette façon, les sons remplis dun air chaud plus léger que lair environnant voltigeront, voltigeront sans plus risquer de tomber dans les oreilles des sourds qui sont les véritables gouffres, les tombeaux des sonorités. Si vous émettez plusieurs sons à une vitesse accélérée, constituant ainsi des syllabes, des mots, à la rigueur des phrases, cest-à-dire des groupements plus ou moins importants, des assemblages purement irrationnels de sons, dénués de tout sens, mais justement pour cela capables de se maintenir sans danger à une attitude élevée dans les airs. Seuls, tombent les mots chargés de signification, alourdis par leur sens, qui finissent toujours par succomber, sécrouler...
LELEVE
...Dans les oreilles des sourds.
Annexe n° 9
Les travaux suivants ( copies 1,2 et 3 ) ont été rédigés par des élèves de 4ème 5 du collège Molière. Les versions dactylographiées ( copies 1 et 2 ) ont été revues et corrigées par nos soins afin dêtre plus lisibles. La copie 3 est une version manuscrite et non corrigée dun travail effectué à la fin dune séquence consacrée aux Précieuses ridicules.
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Copie 1
( MOSELLE Samuel - 4éme 5 - Février 1997 )
Sujet :Vous avez lu un extrait de La leçon dEugène IONESCO. Dans un dialogue de
forme théâtrale, imaginez une autre leçon avec les mêmes personnages.
( La scène se passe dans un établissement parisien.
Deux personnes se parlent ; un professeur et un élève )
Le professeur
Aujourdhui nous allons étudier les lois fondamentales de la physique. La gravité est une force terrestre qui a révolutionné le monde grâce à notre cher Newton et sa fameuse pomme.
Lélève
mmm, une pomme !
Le professeur ( dun ton sérieux )
Silence ! Je ne veux pas que vous dérangiez mon cours. Me suis-je bien fait comprendre ?
Lélève
Oui monsieur.
Le professeur
Où en étais-je ?
Lélève
Vous parliez dinformatique et de pomme.
Le professeur
Dinformatique ?
Lélève
Oui, vous disiez que notre cher Newton et sa fameuse pomme avaient révolutionné le monde ; je suppose donc quils ont inventé linformatique ces deux-là, ou au moins la tarte aux pommes, enfin autre chose que la gravité qui ne se mange pas et qui est bien triste.
Le professeur
Quelle impertinente êtes-vous !
Lélève
Impertinente ? Je ne sais pas quelle impertinente je suis.
Le professeur ( dun air inquiet )
Ma chère vous navez pas le sérieux qui convient à la gravité, je crois que je vais vous renvoyer au cours préparatoire. Vous narriverez sans doute à rien dans la vie. Vos parents mavaient vaguement parlé dun doctorat pour finir vos études, vous en êtes loin, bien loin... Au revoir ma chère.
Lélève
Au revoir monsieur le professeur... Juste une dernière question : que voulez-vous dire par ma chère ? Que je suis chère ?
Le professeur
Ma petite je vous expliquerai tout cela demain, daccord ?
Lélève
Oui monsieur.
Le professeur
Au revoir.
Lélève
Au revoir mon cher.
FIN
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Copie 2
( BUYUKUYSAL Sevda - 4éme 5 - Février 1997 )
Sujet :Vous avez lu un extrait de La leçon dEugène IONESCO. Dans un dialogue de
forme théâtrale, imaginez une autre leçon avec les mêmes personnages.
( Le professeur rend des copies à ses élèves. Il sarrête devant lun deux )
Le professeur
En corrigeant votre contrôle jai réalisé que vous ne saviez pas faire de division.
Lélève
Vous avez raison monsieur, je ne sais pas en faire.
Le professeur
Voilà plusieurs années que vous prenez des cours dans cette école, mais vous ne les avez jamais apprises.
Lélève
Vous avez raison, mais personne ne me les a expliquées.
Le professeur
Mais pendant les cours vous bavardez avec vos camarades ! Vous devriez écouter ce que les professeurs vous expliquent, et apprendre soigneusement.
Lélève ( en souriant )
Vous avez raison monsieur, comme dhabitude.
Le professeur
Nous avons toujours raison nous vos professeurs. Vous ne le comprenez pas, mais nous sommes des exemples pour vous. Si vous ne savez pas faire de divisions à votre âge...
Lélève ( se levant )
Je dois vous dire la vérité ! Je sais faire les divisions, mais dans les contrôles je faisais semblant de ne pas le savoir.
Le professeur
Vous vous moquiez de moi ! Avez-vous oublié que je suis votre professeur ? Pourquoi donc avez-vous fait ça ?
Lélève ( les mains jointes sur la poitrine )
Je voulais redoubler pour que vous restiez toujours mon professeur et que je sois toujours votre élève
( Toute la classe éclate de rire )
Le professeur
En plus... Bon, je vous donne quatre heures de retenue.
( Lélève, triste, se rassoit )
FIN