Dans une Association telle que la nôtre, c'est un
mot chargé de sens. je vous propose donc quelques
pistes de réflexions.
Voir,
ne pas passer à côté
La
première réflexion et la plus simple, ce
qui ne veut pas dire la plus évidente dans la pratique,
c'est voir, ne pas passer à côté.
Cela ne va pas de soi parce que nous savons parfaitement
ne pas voir ce qui nous dérange ou laisser notre
regard glisser superficiellement, ce qui nous permet de
dire avec bonne conscience que tel appel n'est pas suffisamment
clairement formulé pour que nous le prenions en
compte, ou qu'il relève plus de la psychiatrie
que de la Croix-Bleue... je pense aussi aux conjoints
qui ne voient pas la détresse de celui ou celle
dont ils partagent la vie et qui les fait déraper
dans la consommation alcoolique. Et l'expérience
me pousse à dire que ce sont surtout les hommes
qui sont concernés par cet aveuglement, car voir
les obligerait à se remettre en question. C'est
une situation assez générale dans les sociétés
humaines, civiles et religieuses, et c'est pourquoi Jésus
disait reprenant une parole des prophètes : ...
"vous aurez beau regarder, vous ne verrez pas. Car
le cur de ce peuple s'est épaissi. Ils sont
devenus durs d'oreille, ils se sont bouché les
yeux pour ne pas voir de leurs yeux, ne pas entendre de
leurs oreilles, ne pas comprendre avec leur cur,
et pour ne pas se changer !" (1). C'est donc notre
vigilance première, comme membres de la Croix-
Bleue, que de ne pas passer à côté
des souffrances liées à la consommation
alcoolique.
Regard
d'accueil
La seconde piste de réflexion que je vous propose,
c'est de nous inviter les uns les autres à ce que
notre regard soit un regard d'accueil. Face à des
personnes qui souffrent , notre regard ne peut pas être
indifférent. II ne peut pas non plus être
purement clinique regard qui apprécie froidement
de l'extérieur. Notre regard doit être porteur
de sympathie ou d'empathie(2). Un regard d'accueil signifie
que nous reconnaissons celui ou celle qui a un problème
d'alcool comme une personne humaine à part entière,
avec toute sa dignité, même défigurée
par les conséquences de sa consommation. II faut
un tel regard pour ouvrir un dialogue possible. II faut
la dose d'amour qui donne la confiance de parler, de se
confier et donc d'être entendu sans se sentir jugé.
Regard
de discernement
J'appellerai
la troisième piste : le regard de discernement.
Sans que cela n'ôte rien au regard d'accueil, il
s'agit maintenant d'apprécier avec lucidité
la réalité de la situation de la personne
rencontrée. Là encore, cela ne va pas de
soi, même si la rencontre résulte d'une démarche
volontaire. Et c'est encore plus nécessaire si
elle a un peu été forcée par l'entourage
car la vérité ne sera souvent pas dite du
premier coup : elle est difficile à exprimer. L'intéressé(3)
veut aussi souvent faire bonne figure ou ménager
ses arrières en minimisant la gravité de
la situation (il lui est difficile d'envisager de se priver
de ce qui lui est devenu indispensable !), et aussi parce
qu'il a besoin de se raconter des histoires pour se supporter
lui-même. C'est pourquoi discerner où il
en est, essayer de comprendre sa personnalité et
ce qui l'a conduit à sa situation actuelle est
utile pour trouver par quelle porte il est possible d'entrer
dans son histoire et donc par quel cheminement il sera
possible de l'aider à avancer. II s'agit donc aussi
de conduire l'intéressé à se situer
lui-même sur un terrain de vérité,
seule base à partir de laquelle il sera possible
d'entamer une reconstruction.
Regard d'espérance
La
quatrième piste, c'est le regard d'espérance.
II découle de la conviction qui anime depuis toujours
la Croix-Bleue : le "C'est possible" de la guérison,
le refus d'une fatalité, donc d'une situation désespérée.
Nous en avons tant vu de cas désespérés
qui, un jour, ont basculé vers la vie. Dans cette
phase, notre regard doit se porter vers la vision d'un
avenir possible, un avenir de guérison et de vie
retrouvée, au-delà du présent, si
lourd soit-il. Ce regard doit nous illuminer tout au long
de notre commun cheminement de renouvellement et nous
chercherons à communiquer cette vision à
celui que nous accompagnons. Et pourtant, nous ne savons
pas comment se présentera le terme de cette route
: le recouvrement de la santé ou des séquelles
possibles. Une solide santé mentale ou une fragilité
psychique. Une guérison qui induit un cheminement
spirituel ou une meurtrissure de l'âme difficilement
surmontée. Des forces créatrices insoupçonnées
qui se révèlent ou un potentiel vital amoindri.
Sans parler de l'avenir professionnel, familial ou affectif...
Nous ne pouvons pas l'enfermer dans un schéma type
de la guérison. Quoi qu'il en soit, nous sommes
engagés sur une route tout au long de laquelle
notre regard et celui de l'accompagné se transforment
continuellement. Car, à partir du moment où
une personne en difficulté consent à se
mettre en route vers un espoir de guérison, son
regard sur elle-même commence à changer,
et c'est ainsi que le possible surmonte l'impossible.
Regard
de reconnaissance
La dernière piste que je vous propose, c'est le
regard de reconnaissance. En utilisant ce terme, je joue
un peu sur les mots, car je ne pense pas d'abord à
la gratitude, encore qu'elle soit de mise lorsqu'on s'était
perdu et qu'on s'est retrouvé, quand on a littéralement
retrouvé la vie. Gratitude aussi d'avoir trouvé
de l'aide, de la chaleur et de l'amitié. Et c'est
ce qui conduit beaucoup à se dire : on m'a aidé
et je pourrais à mon tour en aider d'autres !
Mais, en parlant de reconnaissance, je pense surtout à
une connaissance nouvelle de soi-même, à
un renouvellement du sens de la vie. Je pense bien sûr
à cette redécouverte des choses et des êtres,
des saveurs et des plaisirs (depuis les plus simples comme
le plaisir d'un bon bain, la couleur des fleurs et des
arbres, mais aussi le sourire d'un être aimé
et la couleur des yeux de celle qu'on aime...). Je pense
à cette renaissance de la pensée et de la
vie intérieure, avec cette plénitude nouvelle
qui résulte d'une déroute et d'une souffrance
surmontées.je pense à cette nouvelle compréhension
que l'on a des relations humaines, de ce qui vaut la peine
d'être vécu, recherché et défendu.
C'est aussi ce que nous appelons la formulation d'un projet
de vie.
Jacques
WALTER
Voir,
redécouvrir, anticiper : c'est la richesse du regard
14> et elle a un grand prix!
(I)
Matthieu 13, 14?15 (2) Sympathie : souffrir avec... ?
Empathie faculté de s'identifier à quelqu'un,
de ressentir ce qu'il ressent. (3) Je parle au masculin.
Mais en parlant de "lui", je pense aussi à
"elle". (4) Notre réflexion sur le regard
se situe au second degré. Je pense à une
amie aveugle de la Croix Bleue. Son regard intérieur,
à partir de toutes les perceptions qu'elle ressent
dans la rencontre des êtres humains, et en particulier
des personnes alcooliques, lui permet de voir sans les
yeux avec au moins autant d'intensité, de profondeur
et d'émotion que nous pouvons le faire, nous qui
avons la chance de nous servir de notre vue.