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UNE SEMAINE A LA BOURSE D’ALGER

Pompeusement baptisée « Algiers Stock Exchange », la bourse d’Alger inaugurée en 1999 par le président Bouteflika reste une coquille vide, un slogan bureaucratique en forme de bâtisse qui s’effrite. Visite guidée dans l’antre de l’économie algérienne.

Mardi

Alger centre, boulevard du Colonel Amirouche, en face du commissariat central. Une foule multicolore déambule sous la chaleur et tente de vaquer malgré les obstacles administratifs à ses occupations quotidiennes. « La bourse d’Alger ? » répète un jeune homme un peu surpris. « Si tu veux acheter des euros, c’est par là », explique-t-il sincèrement en désignant le passage du Caravansérail, du nom de cette ruelle qui monte vers le bazar souterrain de la place Audin. « Quoi ? La bourse d’Alger ? Non, désolé, je ne connais pas », répond un autre, tout aussi sincèrement. Pourtant elle est là, juste derrière lui, et s’il avait levé la tête, il aurait vu cette façade en marbre blanc sur laquelle est inscrit en lettres d’or « Algiers Stock Exchange » et ses traductions en Arabe et en Français. C’est là, le centre de l’économie algérienne. La bâtisse a perdu un peu de sa superbe depuis son inauguration en 1999 par l’actuel président. Le marbre est un peu abîmé et dans l’énorme bac extérieur servant probablement à barrer l’accès aux voitures suicide, quelques mégots de cigarettes traînent, de même qu’une bouteille de bière cassée. Mais une bière nationale, ce qui est déjà bon signe pour l’« Algiers Stock Exchange ». Quelques vitres cassées et un plafond qui commence à tomber plus tard et une double porte en verre où il y a marqué « tirez ». C’est l’entrée. Le préposé à l’accueil est surpris et s’avance les mains devant en signe de stop. « C’est fermé, il n’y a personne ». Et c’est vrai. La grande salle est vide, les nombreux ordinateurs alignés éteints et les écrans de télévision accrochés un peu partout recouverts d’un voile en plastique noir. « Un système électronique de cotations aux normes internationales », selon la définition du patron de la commission boursière, Ali Sadmi Quelques diplomaties plus tard, le préposé se détend et retrouve sa fonction d’accueil. Il offre quand même quelques dépliants, dont l’incontournable « vos premiers pas en bourse », en couleurs et sur papier glacé. « Non non, les journalistes ne sont pas admis. » Ni même les particuliers d’ailleurs. « C’est pour qui alors ? ». Pour les banquiers, seuls aujourd’hui à gérer les portefeuilles d’action depuis la dissolution des entreprises d’intermédiation, comme la SOGEFI. « Ils ont jugé que c’étaient des intermédiaires en trop », explique un cadre de cette société présent par hasard sur les lieux, assis à côté du planton. Ce dernier a l’air étonné par la question ; « les transactions ? C’est lundi, de 10 heures à 11 heures. » Comme si l’on s’attendait à autre chose, il tient à avertir : « attention, ce n’est pas Wall Street. » Midi. C’est l’heure d’aller manger pour les quelques employés. Dehors, dans le passage du Caravansérail, l’euro est côté à 112, légère hausse cause été et immigrés qui arrivent.

Mercredi

14 heures. La bourse d’Alger est toujours aussi molle. Symbole de l’avancée des réformes, elle traîne les pieds. Trois entreprises sont cotées, Eriad Sétif, l’Aurassi et Saïdal, qui a ouvert 20% de son capital avec 2 millions d’actions à 800 dinars l’une. L’alimentation, le médicament et le sommeil, trois titres. L’annonce faite l’année dernière par le ministère chargé de la Participation de l’entrée prochaine en bourse de huit autres entreprises n’est restée qu’une promesse. D’ailleurs Ali Sadmi, président de la COSOB, annonçait déjà un « 2003, année de la bourse d’Alger ». Il n’y a rien de tout ça, admet l’employé à l’accueil. Un économiste explique ; d’abord l’obligation de transparence, qui fait que très peu d’entreprises sont éligibles à l’entrée en bourse, les Algériens préférant encore le sachet noir. Ensuite l’obligation de résultats positifs pendant plusieurs années, ce qui disqualifie bon nombre d’entreprises publiques, qui alignent autant les déficits que les avantages personnels de leurs dirigeants ; près de 500 EPE proches de la faillite, avec des découverts de 250 milliards de dinars. Pourquoi une bourse ? « Parce qu’il faut bien faire semblant, avec le FMI et la Banque mondiale sur le dos ». A la bourse d’Alger, un homme arrive, énervé. Depuis des mois, il tente de vendre ses actions Saïdal, achetées dans un moment de confiance. Personne n’en veut, pas même l’agent d’accueil, qui ne croit pas plus à la bourse qu’à un retour de la paix sur la planète. « il est paradoxal que l’on enregistre une baisse des cours de plus de 50% alors que les entreprises concernées ont des résultats positifs », rappelle un cadre. Au passage du Caravansérail, l’euro est tombé à 111,5. La cause ? Plus de visas, un important réseau vient d’être arrêté.

Jeudi

10 heures du matin. Les ordinateurs sont toujours éteints et le vide économique toujours aussi plein. Un courtier prudent est venu annoncer au préposé à l’accueil que demain, deux particuliers allaient venir et qu’il fallait être gentil avec eux. Ils essaient de vendre leurs actions, même à 1 dinar. Depuis la récente dissolution des IOB, intermédiaires en bourse agréés, seules les banques peuvent racheter des actions. Et elles ne veulent pas, bien sûr, pas plus qu’elles ne veulent prêter les 10 milliards de dollars qu’elles détiennent dans leurs coffres. A la bourse d’Alger, le niveau des transactions est tellement faible qu’il ne permet pas de couvrir les frais de fonctionnement de l’institution boursière. L’année dernière, les employés de la Bourse d’Alger n’ont pas perçu leurs salaires pendant quatre mois. « Ça bouge un peu cette année ? » Le courtier annonce qu’un Koweïtien a investi quelques milliards en actions il y a quelques mois, pour près de 15% du capital de Saïdal. Pour lui, qui a le temps et l’argent, ce n’est pas de la spéculation. Juste un investissement dans un secteur fructueux, qui représente 1 milliard de dollars d’importations par an. « Le médicament, ça marchera toujours. Les Algériens n’ont pas la santé. » La bourse d’Alger non plus, si l’on en juge par une feuille scotchée au panneau à l’entrée qui donne le récapitulatif des dernières transactions ; trois colonnes, relatives aux trois entreprises cotées. En trois mois, un seul titre a été vendu, une action Aurassi à 400 dinars. Peut-être un touriste, qui s’est dit qu’en achetant une action, il pourrait peut-être avoir une chambre à l’hôtel, officiellement complet toute l’année.

Vendredi

C’est le jour du Seigneur. La bourse est fermée mais les mosquées sont grandes ouvertes. La double porte de la bourse d’Alger est bloquée de l’intérieur par une grosse planche de bois, posée en travers.

Samedi

11 heures. La bourse est toujours fermée. Calquant son calendrier sur celui des banques, l’Algiers Stock Exchange ne travaille pas les samedi. Le reste de la semaine, elle ouvre de 9 heures à 16 heures, suivant des horaires très bureaucratiques. Au passage du Caravansérail, l’euro continue à s’échanger au fixing. Les visas et les affaires reprennent.

Dimanche

Midi. La bourse est ouverte mais pour rien. Il n’y a personne, à part l’agent d’accueil, rigolard. Il y a de nouveaux dépliants.

Lundi

C’est le jour hebdomadaire des transactions. Une heure par semaine, de 10 heures à 11 heures, quelques courtiers sont là, dépêchés sur les lieux par leur tutelle, presque de force. Le secteur d’état peut-il acheter du secteur d’état ? Les ordinateurs sont allumés mais ce n’est pas la frénésie. A 11 heures 15, la bourse d’Alger, l’Algiers Stock Exchange est déjà déserte. Aucun titre n’a été échangé. « On va fermer », annonce mollement l’agent d’accueil. Dehors, au pied de l’ex-bel immeuble en marbre, une phrase ressurgit, celle de l’ancien ministre des Finances Harchaoui. Pour lui « l’idéal serait de fermer la bourse et de préparer une autre étape de réouverture dans quatre à cinq ans ». Bonne nuit.

Chawki Amari

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