QUELQUES DESTINS SANS AVENIR
« L’homme
n’a pas d’avenir. Seuls les hommes en ont. » Maxime Benbachir.
Les
maximes de Benbachir. MOKHTAR
LE BEGUE Mokhtar est né le 6 juillet 1962, soit le
lendemain de la proclamation officielle de l’indépendance
algérienne. De ce léger décalage, Mokhtar en
a toujours gardé un handicap. Mokhtar boite un peu, bégaye
et se trompe souvent de jour quand il a rendez-vous. Mokhtar a d’ailleurs
raté son bac pour avoir été au centre trois
jours plus tard, soit le jour de la clôture de l’examen. Mokhtar
s’est même marié mais le jour de la fête, il
est bien entendu arrivé trop tard, sa future femme étant
déjà repartie avec son père et une haine féroce
envers tous les hommes en général. Mokhtar n’a pourtant
pas de rancœur. Son père, mort au combat pour la libération
du pays n’a pas eu droit à une stèle. Assassiné
par un militaire français pendant un glissement de terrain,
il a été comptabilisé dans les morts accidentels
de 54-62 et donc sans statut de chahid. Son père décédé,
ce fut sa mère qui le mit au monde toute seule, le médecin
venu l’assister étant arrivé trop tard, s’étant
oublié dans un bar pour personnel paramédical. Aujourd’hui
Mokhtar a 39 ans et a raté beaucoup de choses. Il rate la
dispense du service militaire pour avoir dépassé l’âge
de quatre jours, il rate un prêt ANSEJ pour être trop
vieux de 8 jours, il rate aussi un logement social pour avoir 30
dinars de plus que la limite admise dans sa fiche de paye. Mais
Mokhtar n’a jamais perdu espoir, même si sa vie n’a été
qu’une suite d’évènements ratés. Dans les années
70, Mokhtar a voulu se lancer dans l’agriculture mais c’était
trop tard ; Boumedienne avait déjà nationalisé
les terres. Puis a voulu monter plus tard une coopérative
socialiste mais c’était encore trop tard, le régime
algérien venait d’opter pour les solutions libérales
et vendaient les terres aux enfants d’industriels. Mokhtar a bien
tenté un jour de rattraper l’histoire mais comme une malédiction,
il échoue de peu à chaque fois. En octobre 1988, il
rate les émeutes à cause d’un voyage à l’étranger
mais il prévoit la libéralisation politique du pays
et constitue un parti. Mais le jour de l’adoption de la loi sur
les associations à caractère politique, il rate son
rendez-vous au ministère de l’intérieur et son dossier
est mis au placard, le placard lui-même rangé dans
l’armoire. Quand le terrorisme commence, il songe à prendre
les armes pour défendre la patrie. Mais le jour où
il se décide enfin, le pouvoir signe la trêve avec
les groupes armés et la concorde civile prend effet. Il songe
à émigrer au Canada mais celui-ci bloque les dossiers
après le 11 septembre et bien sûr, Mokhtar se présente
le 12 à l’ambassade. Il veut monter au maquis mais c’est
encore trop tard, il croise sur le chemin des soldats de l’AIS qui
descendent monter des kiosques à journaux dans les villes. Quand
il décide d’entrer au RND, c’est encore trop tard, le pouvoir
a opté pour le retour du FLN et le RND retourne au néant,
emportant avec lui les ambitions de Mokhtar. Mokhtar arrive toujours
trop tard mais comme il le dit lui-même ; mieux
Mokhtar que jamais. Cette année, Mokhtar a décidé
de fêter son anniversaire un jour plus tôt pour ne pas
être en retard. Cette année, Mokhtar va en profiter
pour demander sa libération ainsi que celle de tous les citoyens
du pays. 40 ans après la libération du pays, Mokhtar
va demander la sienne et celle des Algériens. Et cette fois-ci
il ne peut pas se tromper parce que pour ce genre de choses, il
n’est jamais trop tard. NAÏM ANONYME Naïm n’a pas de nom, ou alors il a été
perdu par l’administration, ce qui arrive parfois dans ces contrées
où les destins se perdent fréquemment dans les couloirs
tentaculaires de la bureaucratie, obligeant souvent les vivants
à courir derrière un papier signé et tamponné,
prouvant qu’ils existent réellement. Naïm habitait au
2ème
étage de la cage E de la cité des 362 logements, aux
4 chemins, c’est du moins l’adresse qui a été retrouvé
sur son corps, découvert sans vie par un berger sans troupeau.
Tout dans son adresse, un petit bout de papier griffonné
probablement pour que Naïm lui-même se souvienne où
il habitait, confirme le caractère impersonnel de Naïm
et de ce qu’il a toujours été. Des 362 logements construits
à la hâte par une mairie pressée par sa tutelle,
il est évident que Naïm ne savait pas lequel des 362
logements il habitait ni pourquoi il y avait étrangement
2 logements de plus que 360 dans sa cité, ce qui aurait fait
un chiffre plus rond. Quand aux 4 chemins dont personne n’a songé
à nommer autrement, c’est un vague carrefour anguleux et
poussiéreux, constitué de 4 pistes approximativement
goudronnées, qui viennent d’ailleurs et mènent quelque
part. 4 voies de circulation qui se croisent en un point imprécis
de l’espace-temps, que chacun situe visuellement sans pour autant
le définir géographiquement. C’est à ce point
anonyme et identique à plusieurs autres points anonymes de
la région que Naïm vivait, connu ni des services de
sécurité ni de ses voisins. Le corps de Naïm
a d’ailleurs été retrouvé dans un terrain vague,
à quelques kilomètres de la cité des 362 logements,
près d’un autre 4 chemins, dénommé « le
4 chemins d’en haut » pour le distinguer de son concurrent
à 4 branches, « le 4 chemins » tout
court, situé plus bas que l’autre. Le médecin légiste
a été incapable de déterminer la cause du décès.
Naïm est mort dans l’exercice de ses fonctions, vivant puis
mourrant comme ça, un beau jour de printemps comme les autres.
N’ayant pas de famille connue, personne ne s’est inquiété
du décès ni de sa cause. Naïm l’anonyme a été
enterré le 15 avril, dans une fosse commune appartenant à
l’APC des 4 chemins. Un imam dont le nom s’est perdu est venu réciter
une prière impersonnelle puis est vite reparti enterrer d’autres
êtres humains. Personne ne s’est soucié de la disparition
de Naïm, tout comme personne n’a semblé se soucier de
son apparition sur terre, il y a approximativement 25 ans, selon
le médecin légiste toujours. Naïm est donc mort
à 25 ans environ, il mesurait 1m60 environ, le mètre
du légiste ayant été volé dans la nuit
précédant l’autopsie. Naïm pesait 52 kilos, un
poids moyen dans cette partie du pays, était de sexe masculin,
quoique moyen lui aussi et son seul signe particulier était
une chemise orange qu’il portait lors de son décès.
L’histoire de Naïm aurait pu s’arrêter là, dans
un flou philosophique et juridique, si un étrange personnage
n’était venu un jour à la cité des 362 logements
s’enquérir du sort de Naïm. L’homme, d’une trentaine
d’années et marchant aussi droit qu’un char de gendarmerie,
demanda aux habitants s’ils connaissaient Naïm. Après
plusieurs tentatives infructueuses, un vieil homme très humain
lui indiqua l’adresse, ou du moins la cage E où devait habiter
Naïm, précisant qu’il ne l’avait pas vu depuis longtemps,
depuis au moins avant la dernière pluie, ce qui représentait
un temps très ancien vu qu’aux 4 chemins, il ne pleut jamais.
L’homme se dirigea donc vers la cage E, ce qui lui prit un long
moment, les cages n’ayant ni lettres ni chiffres. Un autre vieil
homme assis sur un bidon d’huile de l’ère romaine lui indiqua
ce qu’il pensait être la cage E et le visiteur poursuivit
sa quête. Arrivé à la cage E, il demanda encore
aux quelques centaines de jeunes stationnés au bas de l’immeuble
si l’un d’entre eux connaissait Naïm. Les jeunes répondirent
que non mais proposèrent à l’homme de lui trouver
un téléphone portable, des devises et un appartement
à bon prix s’il en voulait un rapidement. L’homme déclina
poliment toutes les propositions et continua ses recherches. Il
trouva finalement l’appartement situé au 3ème étage mais celui-ci était occupé
par une famille nombreuse. La serrure avait été fracturée
et la porte démontée, posée debout sur un mur,
recouverte de graffitis à la gloire d’une secte disparue.
L’homme frappa doucement à la porte posée à
côté de son cadre et une femme lui ouvrit. L’homme
expliqua le but de ses recherches et on l’invita à manger.
Il se retrouva rapidement autour d’une table à déguster
une dolma sans viande. - Vous connaissiez Naïm ? Autour de la table, personne ne répondit.
L’homme insista : - Il habitait ici, dans cet appartement. Pour toute réponse, des hochements de têtes
évasifs, le bruit des cliquetis de mâchoires et celui
des cuillères qui cognent contre les assiettes. L’homme sortit
alors de sa poche, un papier usé et le montra à l’assistance,
en expliquant : - Ce papier a été retrouvé
sur le cadavre de Naïm. Si personne ne sembla s’émouvoir que ce Naïm
était mort dans l’anonymat, chacun allongea son cou pour
voir le papier, où des mots serrés étaient
écrits à la machine. L’homme poursuivit en posant
le papier sur la table, entre une bouteille de limonade rouge et
une assiette de poivrons de la même couleur : - Naïm, qui doit être l’auteur de cette
lettre, affirme qu’il a vu un engin extraterrestre se poser au 4
chemins d’en haut. Je pense pour ma part, qu’il s’agit d’un avion
de tourisme qui a disparu l’année dernière. Le père de famille posa sa cuillère
et de l’un de ses 6 tentacules bleues saisit l’homme à la
gorge. L’homme, un agent de la sécurité intérieure
attachée à la présidence de la république,
ne fut jamais retrouvé. Une enquête fut menée
mais l’homme, agissant dans l’anonymat le plus total, n’avait à
aucun moment indiqué le lieu de ses recherches. Quelques
mois plus tard, la cité des 362 logements fut victime d’une
attaque terroriste massive, attribuée selon des témoignages
invérifiables à des groupes paramilitaires armés
selon d’autres sources tout aussi peu fiables, d’épées
et de haches lumineuses. On dénombra 1048 morts, adultes,
femmes et enfants que les rares survivants recouvrirent très
vite de draps blancs, les forces de sécurité et les
services médicaux étant arrivés très
tard, comme souvent. Une fosse commune fut creusée aux 4
chemins, dans laquelle on entassa les morts et sur laquelle on érigea
un centre commercial une année plus tard. La cité
des 362 logements fut rasée 2 ans après, sur ordre
de la wilaya et le 4 chemins d’en bas devint un 5 chemins, une route
ayant été ajoutée pour se rendre au centre
commercial. Quand à la cinquantaine de survivants du massacre,
ils ont été recasés dans un autre 4 chemins,
à 50 kilomètres de là, dans une autre cité
sans eau. Jusqu’à aujourd’hui, les spécialistes se
demandent d’ailleurs comment font-ils pour vivre alors qu’il n’y
a de l’eau que tous les 3 mois, dans une terre sans source ni puits
et que les habitants n’ont ni citernes ni jerricans. L’Algérie
est un pays de miracles. MEHDI
IMAM C’est au lendemain d’un massacre perpétré
par une filiale locale du GIA que dans une petite maison en terre
d’un minuscule village de campagne, un youyou joyeux retentit dans
le silence funéraire. La famille Imam vient d’avoir un enfant,
après avoir attendu pendant très longtemps l’évènement.
Malgré le deuil dans lequel est plongé le village,
les rescapés accueillent la nouvelle avec bonheur, la vie
reprenant ses droits sur les devoirs de la mort. Au centre du village,
la délégation qui accompagne le ministre de l’intérieur
venu en taxi blindé à l’enterrement des 37 victimes
n’a rien vu ni rien entendu. Après l’oraison funèbre
-que Dieu les accueille dans Son
vaste paradis surchargé par l’afflux des émigrés
algériens- et les menaces
de circonstance à l’adresse des groupes armés -si vous ne vous rendez pas vous allez voir ce
que vous allez voir-, la délégation
officielle visite quelques familles en leur promettant de l’eau
et du gaz, puis s’en retourne à ses occupations quotidiennes,
par la grande route goudronnée qui mène vers Alger.
Dans la modeste demeure de la famille Imam, bouchers de père
en fils depuis quatorze générations, l’enfant est
prénommé Mehdi et déjà, 5 heures après
sa naissance et douze heures après le terrible massacre,
il montre des aptitudes au calcul mental. Avec ses dix doigts, il
fait le nombre 37 puis passe l’index sous la gorge, mimant l’égorgement. Le petit Mehdi
apprend très vite à parler. En quelques mois, il sait
déjà dire sbar, ce qui dans la langue du village désigne
la patience. Jusqu’au jour où sa mère, agacée
par l’usage intempestif de ce terme et des malheurs qui s’accumulent
sur la terre des ancêtres, lui demande : - Patience patience, mais jusqu’à quand ?
C’est là que le petit Mehdi émerveille
son entourage en prononçant la première phrase de
sa vie : - Patience, je vais devenir président. La mère, affolée par ce projet insensé
dans ce pays où les président démissionnent
le canon sur la tempe, meurent assassinés par leur protecteurs,
sombrent dans l’alcoolisme ou deviennent
simplement fous à lier, court voir son mari, occupé
à dépecer un mouton dans la salle de bains. Mis au
courant, le père, inquiet, se demande : - Alors il ne sera pas boucher ? Mehdi Imam ne sera jamais boucher. Des années
plus tard, le petit Mehdi a grandi dans le sens de la longueur,
résisté aux épidémies, à la déshydratation,
à l’échec scolaire, au cachir avarié, à
l’ENTV, aux bombes artisanales, aux massacres à la hache,
aux tacles par derrière de l’ensemble de la classe politique
et à une tentative d’assassinat nocturne de son chef de cabinet.
Il est élu au suffrage universel, à la suite d’élections
que les observateurs ont unanimement qualifié de globalement
honnêtes. Mehdi Imam est le 33ème président de la république, 31ème si l’on ne compte pas les épisodes Ali Kafi
et Abdelaziz Bouteflika, oubliés par la mémoire collective
à la suite d’un traumatisme psychologique. Dans son discours
d’investiture, il annonce ses intentions, à savoir juger
les responsables de la crise, ouvrir des boucheries dans les parcs
publics et relancer la production de pistaches. En quelques mois,
le pays se développe. La paix revient, les investissements
affluent et l’amour fleurit dans les villes et campagnes. Les Algériens
ne meurent plus que de quelques accidents de voitures et de maladies
incurables. Mehdi Imam est l’homme qui a sauvé l’Algérie.
Mehdi Imam est l’homme que tout le monde attendait. Mehdi Imam est
gravé dans l’histoire. Le seul problème d’après
le futur et les présent réunis pour la circonstance
est que Mehdi Imam n’a jamais existé. ACHOUR
ET ACHOURA
Comme son nom l’indique, Achour habite à
El Achour, petit village verdoyant de la banlieue d’Alger, dans
une petite ferme en zinc galvanisé, entourée de pierres
cassées et de cimetières à ciel ouvert. Achour
est pauvre, tellement pauvre qu’il n’a pas d’âge. De ce fait,
Achour est tellement vieux qu’il n’a pas d’avenir. Achour ne mange
que tous les trois jours quand la veille, il a trouvé quelque
chose à manger. Achour possède si peu de choses qu’il
n’a pas d’avis sur la situation du pays. Achour est pauvre depuis
une dizaine de générations et pour lui, il y a quelque
chose de naturel dans cet ordre des choses. Malgré son extrême
dénuement, Achour croit au jugement dernier, à la
générosité de l’homme et à la justice
de Dieu qui récompensera les actes de bien dès qu’il
en aura le temps. Le jour de la Achoura, Achour décide d’offrir
sa dernière datte à quelqu’un de plus pauvre que lui.
Après avoir cherché sans succès cette personne
autour de lui, Achour se rend compte qu’il est le plus pauvre d’El
Achour, ce qui ne l’étonne qu’à moitié, l’autre
moitié ne sachant pas compter. Le jour de la Achoura n’étant
pas encore terminé, Achour décide néanmoins
de poursuivre ses recherches. Achour apprend en marchant car Achour
marche beaucoup, l’existence d’une femme habitant dans un douar
de la Mitidja, une femme tellement pauvre qu’elle n’aurait même
pas de nom de famille. Achour décide d’aller la voir avec
sa datte. Achour marche trois jours et trois nuits, se nourrissant
d’herbe bouillie et de terre sanglante, buvant l’eau des larmes
de veuves, nombreuses dans la région et celles des bébés
atteints de maladies à transmission hydriques, également
en nombre important. Achour arrive au petit matin au lieu-dit Aïn
Frixa, près de l’ex-village socialiste du 30 Septembre 58,
transformé en centre de loisirs pour les retraités
de l’ANP. Achour poursuit ses recherches toute la journée.
A la nuit tombée, il trouve enfin la femme, assise au pied
d’un grand arbre, à méditer sur l’envie et le besoin.
Achour se présente comme étant l’homme le plus pauvre
d’El Achour. La femme se présente comme s’appelant Achoura
et affirme être la femme la plus pauvre du pays. La discussion
s’engage autour de ces deux coïncidences et Achour offre à
Achoura sa dernière datte. Les yeux embués, la femme
s’en saisit avec émotion et l’ouvre délicatement.
Mais hélas, un ver très laid sort sa tête du
fruit ; la datte est pourrie. N’ayant pas vu de datte depuis
très longtemps, Achoura pense à une nouvelle variété
d’OGMs et se saisit précieusement du ver pour le prend tendrement
entre ses doigts. Au moment où Achour veut s’excuser du ver
et expliquer qu’il n’a jamais eu de chance dans la vie et les dattes,
un génie luisant très beau sort du ver, emplissant
tout l’espace en un instant : - Je suis le génie du ver. Vous m’avez sauvé
du diabète. Demandez-moi ce que vous voulez et vous l’aurez.
(Un autre témoin a affirmé aux journaux
que le génie aurait ajouté : dans le cadre du
programme présidentiel mais rien n’est moins sûr) Emerveillés par l’apparition, Achour et Achoura
restent un long instant muets, ils n’ont pas vu de génie
depuis très longtemps. Le génie s’impatientant, c’est
Achoura qui parle la première : - Je voudrais un kilo de dattes. Pour moi et mon
ami. - Pas pourries, ajoute Achour. Sans effort apparent, le génie exauce le
vœu et part vers de nouvelles aventures au Danemark dans le cadre
d’un regroupement familial. Assis heureux dans la forêt, Achour
et Achoura ont mangé le kilo de dattes et ont eut une diarrhée
bienvenue. Achour et Achoura se sont mariés sous le grand
arbre. Juste avant de mourir de faim, ils eurent beaucoup de petits
pauvres qu’ils semèrent dans la forêt, au milieu de
champignons nains. Depuis cette époque, dans le village d’El
Achour, le prix des dattes atteint des sommets pendant la Achoura.
Il n’y a bien sûr pas plus
de morale dans cette histoire que dans la politique sociale de l’état. BENATTI
LE REPENTI Benatti est un homme indécis qui pousse pourtant
sa logique jusqu’au bout dès qu’il en a l’occasion. Un jour
de lassitude, Benatti se rend compte qu’il doit se rendre dans les
plus brefs délais. Les mains en l’air derrière le
dos, il descend de la montagne à reculons pour atteindre
la vallée où est regroupé tout ce que l’Algérie
contient de républicains convaincus et d’hommes et de femmes
honnêtes. Au poste de gendarmerie le plus proche, il explique
son cas à l’officier le plus ancien dans le grade le plus
haut. Il signe un papier, dénonce quelques camarades et empoche
sa prime de match. Une semaine plus tard, il participe à
une marche de soutien au programme du président Bouteflika,
crie quelques slogans des années 70, insulte le peuple et
crache sur quelques femmes. Rentré chez lui dans son appartement
de fonction, il apprend la nouvelle ; Antar Zouabri le directeur
du GIA est toujours vivant malgré sa mort et vient de proclamer
la loi sur la grâce amnistiante de la concorde et la
réconciliation : tous ceux qui ont bénéficié
de la loi sur la concorde civile du président Bouteflika
sont excusés. S’ils font acte de repentance, aucune poursuite
ne sera engagée contre eux. S’ils n’ont pas commis de crimes
de sang, tels que se faire élire sur une liste RND, épouser
une femme FLN, prendre un emploi dans une mairie MSP ou boire un
verre avec un militant RCD, ils seront graciés et pourront
reprendre une vie normale de combat dans les maquis, bénéficier
d’une prime conséquente, d’une Kalashnikov toute neuve et
d’une casemate trois pièces entièrement aménagée
avec vue sur la caserne. En lisant cet avant-projet de loi, Benatti
n’hésite pas une seconde. Les mains en l’air devant le dos,
il grimpe 4 à 4 les escaliers du maquis et se rend au groupement
du GIA le plus proche. Il regrette publiquement son geste, récite
une daâwat erroukoub, égorge quelques vaches, donne quelques
renseignements sur les enfants d’un gendarme connu et continue le
combat dans les glorieux préceptes de la révolution
islamique. Quelques temps plus tard, suite à de nouvelles
mutations politiques, notre homme redescend dans la vallée
pour bénéficier de la loi sur la concorde civile deuxième
version. Empoche la prime et remonte au maquis toucher la prime
pour ceux qui ont bénéficié malgré eux
de la loi sur la concorde civile deuxième version. Et ainsi
de suite, de haut en bas et de bas en haut, les mains en l’air,
les mains une fois derrière, une fois devant, pendant que
le GIA tue quelques enfants, pendant que le gouvernement assassine
quelques libertés. Au bout de 50 allers et retours entre
la montagne et la vallée, notre homme est épuisé
mais riche et arbore d’énormes mollets d’haltérophile.
Il a 46 ans et décide enfin de s’arrêter pour se poser.
Après avoir étudié plusieurs possibilités
d’investissement dans les compagnies aériennes et de d’importations
de médicaments, il choisit un terrain à mi-hauteur,
entre la montagne et la vallée et le paye cash à un
paysan mort. Il épouse une fille qu’il avait kidnappé
l’année d’avant. Benatti le repenti meurt dans sa maison,
des années plus tard et dans l’abondance, suite à
une explosion accidentelle de gaz. Repenti, mort, Benatti tourne et se retourne pourtant encore dans sa tombe,
cherchant un sens à cet effroyable malentendu que pour des
raisons pratiques, les géographes ont appelé Algérie,
faisant référence à ces milliers d’îles
cousues à chaud entre elles par l’histoire. IDIR
OUALANEKNOU L’histoire est vieille de près de 2000 ans
selon le calendrier d’usage. Sitôt la première betterave
plantée, Idir Oualaneknou dut laisser sa bêche et sa
pioche, sa pelle et ses cloches pour aller se battre contre les
Romains, arrivés au port d’Alger par le navire de guerre
du matin. Quelques milliers de morts plus tard, Idir Oualaneknou
dut faire face à d’autres envahisseurs, venus faire la queue
pour récupérer des denrées alimentaires. De
fait, Idir Oualaneknou n’a jamais eu le temps d’aller à l’école.
Tout juste le temps de planter quelques oliviers pour assurer sa
subsistance. Les mains rouges (de sang), Idir Oualaneknou a pourtant
une philosophie. « Le jour où la guerre pour la
terre s’arrêtera, je pourrais aller à l’école ».
C’est bien sûr une erreur, lui répète souvent
Madame Oualaneknou, sa femme, les pieds rouges (de betterave). Aujourd’hui encore, après le bac raté
de 80, les années blanches de la grève du cartable,
l’année du printemps noir, les prochaines saisons semble
encore compromise pour les lycéens de Kabylie. Si l’incompréhension
continue, dans quelques années, les Kabyles ne parleront
plus aucune langue et ne sauront plus écrire, ni en Arabe
ni dans aucune autre langue. Aujourd’hui encore, les Kabyles et
les autres doivent se battre pour imposer un peu de respect dans
un pays de brutes. Idir Oualaneknou a près de 2000 ans et
se sent très vieux. Il a toujours sa pioche et sa bêche
mais les utilise uniquement pour surveiller son champ, menacé
par les descentes terroristes et les gaz lacrymogènes des
CNS. Madame Oualaneknou lui dit souvent : « Les
Icrémogen, c’est pas bon pour les betteraves ».
Tamazight, une des plus vieilles langues de la Méditerranée
encore en cours, a été un des vecteurs du soulèvement
contre l’empire colonial français, aux côtés
de l’islam. Près de 800 villages de Kabylie ont été
rasés, des milliers de Kabyles sont morts pour l’Algérie
indépendante. Quand le terrorisme est apparu, des milliers
de Kabyles se sont armés. D’autres Kabyles sont morts, comme
sur le reste du territoire. Tous les devoirs ont été
remplis à la lettre dans le cahier de texte virtuel aux marges
de sang. Il reste les droits, que tout le monde attend. Madame Oualaneknou
a résumé la situation : « Le seul
droit c’est de se taire. Et encore, on ne peut même pas le
faire en Tamazight ». Bouteflika a bien offert un statut
de langue nationale à la langue berbère mais beaucoup
de mal a été fait et personne n’est prêt pour
l’instant à oublier. L’année prochaine, Idir Oualaneknou
ne pourra pas aller à l’école. Il n’aura pas accès
au savoir même s’il sait pertinemment qu’il est inutile de
savoir pour comprendre qu’il y a quelque chose de pourri dans la
gestion du pays. La dernière fois que nous avons vu Idir
Oualaneknou, il creusait un grand trou vertical dans sa terre. Quand
nous lui avons demandé ce qu’il faisait, il nous a répondu
qu’il cherchait. « Qu’y a-t-il dans cette terre pour
que tout le monde se batte avec autant de sauvagerie pour elle ? »
Mais c’est déjà une autre histoire. MOHAMED
ZH Comme la majorité des Algériens, dirigeants
compris, Mohamed ZH en a plus qu’assez de son pays. Après
une dernière lecture des journaux et un regard méprisant
vers sa télévision préférée,
il décide de s’exiler, loin, vite. Mohamed ZH fait le tour
du pays en faisant le tour de la question. Par où s’échapper ?
Une vingtaine de demandes de visas et trois tentatives de corruption
plus tard, il décide d’aller voir Mamma Brouka, une vieille
sorcière qui vit dans les montagnes de l’Ouarsenis. Mohamed
ZH dépose les offrandes (une plaquette d’œufs, un mobile
et le livre de Benchicou) et lui pose le problème. Mamma
Brouka le regarde, triture ses cartes d’état-major, déchiffre
les entrailles d’un garde communal et parle : - Pose-toi la question. Qu’est-ce qui relie l’Algérie
aux pays européens ? Mohamed ZH sort et réfléchit. Qu’est-ce qui relie l’Algérie aux pays européens ? Les gazoducs. Justement, il l’a lu, un gazoduc vient d’être inauguré, il relie l’Algérie à la Sicile. Mohamed ZH récupère un masque à oxygène chez un ami co-pilote à Air Algérie, une bouteille d’oxygène grâce à une amie infirmière et descend à Ghardaïa en bus. Il évite quatorze faux barrages entre Médéa et Berrouaghia et un vrai barrage au niveau de la caserne à l’entrée de Laghouat. Arrivé sur le plateau de Hassi Rmel, il emplit ses poumons de la forte odeur de gaz et sourit. Partout, des torchères sont allumées à la gloire de la nationalisation des hydrocarbures et des dirigeants lumineux. Mohamed ZH attend la nuit. Vers deux heures du matin, il met son masque et s’engouffre dans le tuyau métallique. Le long voyage commence. Station de pompage 45, premier incident. Dans le gazoduc, Mohamed ZH tombe sur un groupe terroriste décidé à enflammer l’Italie par la base. Il négocie, promet de les aider et passe. Station de pompage 104, nouvel incident. Un groupe de Kurdes perdus dans le dédale international des canalisations, bouche le gazoduc. Mohamed ZH leur indique la sortie, les Kurdes se poussent. C’est à partir de la station de pompage 278 que tout se complique, le gazoduc est gravement encombré. Mohamed ZH rencontre tour à tour un pizzaïolo d’origine indéterminée, une équipe du DRS cherchant le groupe de terroristes, un vieux remplissant des bouteilles de gaz pour les revendre à l’extérieur, Amimour, enquêtant sur la fuite de l’avant-projet de loi sur la diffamation et un jeune couple venu ici pour faire l’amour à l’abri du président. Dans le gazoduc, Mohamed ZH trouve aussi un éditeur français à la recherche d’un bon coup, un jeune shooté au gaz qui a décidé de venir s’approvisionner à la source et un député RND poursuivi par la justice. C’est là que Mohamed ZH décide de rentrer chez lui. Il rebrousse chemin et à Hassi Rmel, il est arrêté par la police du gaz et des frontières. Il est mit en résidence surveillée chez sa mère. Mohamed ZH apprendra plus tard que c’est Amimour qui l’aurait dénoncé. Depuis, Mohamed ZH ne mange plus de pizzas.
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