Algérie, fiction, littérature

 

LES LUNES IMPAIRES DU RAMADHAN

 

« …pendant le Ramadan, propice à la mystique et à l’introspection, les hommes regardent la lune. Le reste du temps, ils regardent la Terre passer ».

Albert Bertold. Lever de lune sur la Terre.

 

RAMADAN 01

LA FOI

Définition : Croyance pour laquelle un être humain est prêt à témoigner ou se sacrifier, cette croyance étant recueillie sur la base d’un témoignage prophétique, individuel ou collectif.

   On peut croire en l’humanité et ne pas croire en Dieu. On peut croire en Dieu et ne pas croire en ses hommes, créatures éphémères doués de raison globale mais irrémédiablement coincés dans le temps et la chronologie, incapables de trouver la solution avant le problème. On peut ne croire en rien ou à rien, pas plus aux exportations hors hydrocarbures qu’à la presse libre, aux élections du printemps, à une république islamique ou à une quelconque sortie du tunnel obscur dans les 5 années à venir. Ce qui est sûr par contre, c’est qu’il est difficile, voire impossible, de croire en la capacité des dirigeants algériens à faire sortir le pays du sous-développement. Cette vieille femme qui, au lendemain de chaque catastrophe, implore le Seigneur de sa miséricorde pour venir en aide à son pays maudit n’a pas d’avis précis sur la situation. Elle ne sait pas si Bouteflika est un bon président, Ouyahia un bon premier ministre ou Sadi un bon opposant. Seul compte pour elle le résultat et là, elle voit bien que quelque chose ne va pas. Alors elle psalmodie, elle prie, elle implore. Parce qu’elle a la foi. Tel un émetteur, elle diffuse ses vœux, demande l’aide et le concours du Tout-Puissant, émet l’hypothèse que tout va s’arranger, avec l’aide de Dieu. En fait, elle envoie sous formes d’onde immatérielle, une pensée positive qui agit (ou peut agir) sur les évènements futurs. Mises bout à bout, toutes ces litanies, les siennes et celles des autres que l’on pense inutiles, vont entrer en contact avec la force-pensée agissante globale qui à son tour va peser sur le cours des choses en transformant l’interaction spirituelle de tous les croyants en actions physiques, par osmose de la pensée ou par collision directe sur la chronologie factuelle. C’est du moins ce que lui a expliqué Fox Mulder de passage à Alger pour la préparation d’un spectacle que personne ne veut mais que le président algérien pourrait éventuellement promouvoir selon son entourage. Pour fêter son accession au pouvoir. La vieille femme n’a pas vraiment cru l’ex-agent du FBI ou du moins n’a pas compris ce qu’il voulait dire. Elle a simplement offert un café à l’Américain, pour faire voyager ses prières. Au cours de sa vie, la vieille dame a lâché des milliers de vœux dans l’espace mais elle est morte avant d’avoir pu voir le bonheur inonder la terre d’Algérie. Mais elle sait, parce qu’elle a la foi, que le clanisme, tout comme avant lui le tribalisme, n’est pas éternel et qu’il retournera dans le ventre de la mère qui l’a enfanté. Lequel ventre va exploser. C’est écrit. Ou c’est dit, ce qui revient au même.

Note

En fait, tout le monde savait que HHC était un mauvais directeur de TV, la vieille dame aussi, elle regardait la télé tous les jours. Sa mort y est d’ailleurs peut-être lié.

 

RAMADAN 03

LA RAISON

Définition : Faculté de compter, d’organiser, d’ordonner. Argument qui appuie une affirmation en la fondant selon un calcul logique.       

   Il n’y a pratiquement aucune raison. Aucune raison de tuer des innocents dans un arrêt de bus, de croire que l’ingestion d’un poussin aux herbes peut rendre la fertilité à une femme stérile, de culpabiliser la population d’avoir voté FIS en 1991 ou FLN en 1974, de penser que Bouteflika va sortir l’Algérie du tunnel parce qu’il a été à l’école à l’ONU ou de croire qu’un taxi est fait pour ne pas vous déposer devant chez vous. Pas plus qu’il n’y a de motifs sérieux de voir des mains étrangères derrière les colères de Kabylie ou d’ailleurs ou de voir en Ben Laden un sauveur de l’humanité et en une nouvelle constitution algérienne une solution aux problèmes politiques du pays. Pour autant, ces gens-là, qui pensent ou font des choses aussi dénuées de raison, ont-ils réellement basculé dans l’irrationnel ? Non, dirait l’infirmier de service en citant sa formule favorite : « Joue au fou, tu recevras des coups ». Tout comme les psychiatres algériens qui refusent catégoriquement de classifier les terroristes du GIA dans le rang médical des psychopathes pour ne pas leur ôter leurs responsabilités politiques et historiques, personne ne veut croire que l’Algérie a perdu la raison dans une pluie de cadavres et qu’elle a aujourd’hui plus besoin de neuroleptiques et de « raison neuve » que d’argent ou de plan de relance. Cette vérité n’est pas d’actualité. Pourtant, cet homme qui depuis 6 jours crie que l’Algérie est dirigée par des traîtres à la solde de l’ennemi, immobile sur la place Kennedy à El-Biar, a-t-il sombré dans la folie ? Non, un reste de raison lui conseille tout de même de ne pas donner de noms, de ne pas verser dans le nominatif. Est-il au courant de la dernière loi sur les délits de presse ? Improbable. Sait-il que les services de sécurité sont omniprésents et qu’il peut être embarqué dans un fourgon sans matricule vers une destination sans lumière ? Peut-être, ce qui prouverait qu’il n’est pas totalement fou. Mais il est resté 6 jours, sans dormir ni manger (officiellement), à vomir sa rage, étaler ses rancœurs et déverser sa colère sur les autorités de son pays. Avant 1992, il aurait pu en faire un parti politique ou une association à caractère politique. Après, il peut être inculpé d’outrage présidentiel. Le 7ème jour, il s’est reposé. Personne ne l’a vu. Le 8ème, il est ressorti, avec une révélation. Il a reprit sa place et alors que tout le monde s’attendait à un nouvel édito sur les ennemis au pouvoir, il a expliqué que Bouteflika avait raison, pratiquement sur toute la ligne, tout comme Benflis. Que ce qu’il faisaient ne se voyait pas mais parce que ce qu’ils voyaient ne se faisait pas. Les autorités travailleraient dans l’obscurité à combattre l’obscurantisme. Les mauvaises langues racontent que le fou (ou le faux fou) aurait été « retourné » dans la nuit. En tout état de cause, pour retourner un fou dans l’exercice de ses fonctions, il faut déjà être fou. Ou faire semblant de l’être. Penser que cela est possible et a été fait est aussi une autre forme de déraison.

Note

Selon une autre source tout aussi raisonnable, le fou faisait déjà partie de la propagande du pouvoir avant son apparition sur la place Kennedy. La première partie de son intervention aurait servi à la deuxième.

 

RAMADAN 05

LA FRUSTRATION

Définition : Privation d’un bien ou d’une satisfaction. Désigne un état consécutif à la perte d’un objet ou au fait qu’un obstacle s’interpose qui empêche la prise et relance de fait la quête.

   C’est une célèbre démonstration du diable faite à un être humain en proie au doute : « Tu peux regarder mais ne pas toucher. Toucher mais ne pas goûter. Goûter mais ne pas manger. Manger mais ne pas avaler ». Si le diable a raison quelque part, c’est bien là ; le monde est plein de  frustrations, les unes naturelles, les autres inventées par l’homme.  Pour l’Algérie, c’est évidemment pire ; on peut voir des logements vides sans pouvoir y habiter, un chef d’APC sans pouvoir lui parler, une urne sans pouvoir la bourrer, un corrompu sans pouvoir le juger. On peut même voir avec de bons yeux un métro sans pouvoir l’emprunter ou un plan de relance sans pouvoir le dépenser. « C’est un test que Dieu nous teste avec », dirait un croyant. « C’est pour justifier l’existence du Diable qui existe », dirait un autre. La frustration est liée à l’interdit mais aussi à la capacité possible. Personne n’est frustré de savoir qu’il ne montera jamais sur la lune de son vivant. Tout le monde l’est par contre d’apprendre qu’il lui faudra peut-être 20 ans avant d’avoir un logement ou 30 pour pouvoir voter librement. On est frustrés de savoir qu’on peut mais que ce n’est pas possible pour le moment. Il est frustrant de savoir que l’Algérie peut s’en sortir mais qu’à cause de quelques dirigeants placés dans les coins stratégiques, elle ne le peut. Qu’à cause d’une mauvaise vision de leur pays et du monde en général, ils préfèrent faire perdurer le malheur plutôt que de prendre le risque d’une initiative. Sinon pourquoi ? Pourquoi les émeutiers ont-il brûlé l’APC ? Pourquoi les manifestants ont-il bloqué la route ? Pourquoi les jeunes algériens montent-ils encore dans les maquis ? Ce n’est pas de la bêtise, de l’incivisme, de la violence ou du hooliganisme. C’est comme cette jeune femme qui durant des années n’a rien dit, ni sous les coups de son mari, ni sous ceux de son frère, de son père ou du code de la famille. Elle est restée silencieuse, accumulant les frustrations, le dos voûté et la tête baissée jusqu’au jour où elle s’est aperçue qu’elle avait rapetissé de moitié. Elle qui était une grande jeune fille à l’adolescence, est devenue une naine à l’âge adulte. Elle a subitement réalisé qu’elle avait subi un processus d’évolution à l’envers, que si à 14 ans, elle pouvait embrasser le ciel et ses promesses, aujourd’hui, elle peut rayer le carrelage avec ses dents si elle ouvre la bouche en marchant. Alors, elle s’est énervée ; ce jour-là, elle a coupé les jambes de son mari pendant qu’il dormait. A cautérisé les plaies et placé deux bouts de pneu 165X13 sur les membres sectionnés. Le mari s’est réveillé en hurlant et a voulu frapper sa femme mais elle s’est éloignée. Il s’est mit à courir derrière elle mais avec deux jambes en moins, il n’est pas parvenu à la rattraper. Aux dernières nouvelles, le mari court toujours sur deux bouts de pneus dans leur appartement, la femme devant en chantant « Lucy in the sky ». Mais il semblent heureux ; certains n’ont même pas d’appartement.

Note

Tout cela est évidemment absurde, tout comme cette question qu’a posé un jeune homme à sa mère : Mama, quand tu étais enfant, qui nous faisait à manger ?


RAMADAN 07

LA VISION

Définition : Décentration par rapport au regard et à la conscience ordinaire. Approche différente du visible qui permet une séparation cathartique entre vision corporelle, opaque, intentionnelle, et vision spirituelle,

   Un historien aurait raisonné ainsi ; tout a bien commencé un jour. Tout se terminera bien un autre jour. Hélas, l’histoire d’Algérie n’a rien de chronologique. Comment expliquer sinon que les mœurs étaient plus libres dans les années 70 que maintenant ? Que le courant islamiste soit plus rétrograde qu’il ne l’était au XVème siècle ? Que des soldats de l’armée française soient aujourd’hui généraux de l’armée algérienne ? Qu’on meure de la tuberculose alors que cette maladie était éradiquée ? Bref, on le savait, il y a un problème d’ordre et pour une fois, Yazid Zerhouni n’est pas seul responsable. Car qu’on ne les aime pas ou qu’on les déteste, il faut reconnaître que les dirigeants algériens ont une vision. Celle-ci est axée sur deux points essentiels : 1- Un pays stable est un pays sous contrôle -c’est donc à nous de noyauter tout ce qui bouge et de réprimer tout ce qui ne veut pas être noyauté. 2- La société (élite et peuple) est incapable de prendre en main son destin -c’est donc à nous de tout faire pour qu’elle ne le prenne pas, quitte à lui couper la main si elle arrive à le prendre. Ce qui a amené les dirigeants à s’entredéchirer sur les réponses à apporter (ils sont d’accord sur les deux points). L’exemple le plus célèbre est celui du président en exercice. Beaucoup de gens ont voté pour lui parce qu’il avait une vision. Faire de l’Algérie un grand pays, des Algériens de grands enfants et des Algériennes de petites filles. Il a échoué. Mais cet homme qui sirote son 36ème café de la soirée a aussi une vision et ne s’appelle pas Abdelaziz. Pour préserver son anonymat, appelons-le Salim Djaffer. Sa vision est la suivante : si ça continue, dans 20 ans, quand l’Algérie aura vendu toutes ses exploitations pétrolières et gazières, il ne lui restera plus de quoi acheter de l’énergie. Les enfants coudront des canettes de Coca-Cola dans des bidonvilles à piles et les femmes seront vendues au kilo sur les marchés à touristes. Les hommes seront tous au maquis mais ces maquis seront entourés de barbelés. Les visiteurs étrangers pourront voir les terroristes à travers leurs 4X4 et leur jeter des cacahuètes piégées (ça fait toujours rire) par dessus les clôtures électrifiées. Dans les villes, des Shérifs Chérifs (pluriel Chorfa) feront la loi et dans les campagnes, il n’y aura pas de campagne, les terres seront vendues à des robots-exploitants pour produire du soja transgénique. Pour Salim Djaffer, la seule solution consiste à faire sortir tous les Algériens, dirigeants y compris, dans la mer. Une fois les 30 millions de citoyens dehors, donner le signal. Les premiers arrivés seront les premiers servis, logements, postes, terres, etc... Quand on demande à Salim Djaffer si ça ne lui rappelle rien, il sourit. Il dit qu’en 1962, la course a eu lieu des frontières Est et Ouest vers le centre. Alors que là, c’est du Nord vers le Centre. Ça change tout. 

Note

Outre ses nombreuses incohérences, cette vision possède un problème de taille ; qui va donner ce fameux signal ? Qui ? Non non, on ne peut pas faire confiance à Belaïd Lacarne.

 

RAMADAN 09

LA FRAGMENTATION

Définition : processus homolytique conduisant à la formation de nouvelles entités plus simples et plus stables

   Constat. La situation en Kabylie montre ce que l’Algérie est déjà ; une société atomisée, fragmentée, où chaque groupe ou catégorie, tout en rejetant l’état central, agit seul, pense seul et meurt seul. Déjà, au niveau 1, c’est-à-dire la plus petite des minorités, soit l’individu, l’Algérien est seul. Face à l’adversité, face au terrorisme, face aux intempéries, face aux épidémies. Dès lors, un groupe se définissant par un certain nombre de caractères particuliers, qui tente d’échapper à la centrifugeuse centrale pour pouvoir respirer un peu d’air non vicié est considéré comme la norme. Personne n’échappe à ce syndrome, le pouvoir, qui est aussi un groupe particulier, est seul également. Face à lui-même et à ses erreurs stratégiques, face à son intransigeance et à son vieillissement avancé. Un groupe soudé par le devenir, uni par la rente et l’impression que tout le monde souhaite sa perte. Ce qui est entièrement vrai.

   Cet homme qui depuis que sa femme et ses enfants ont été assassinés dans un faux-barrage devant chez lui, vit seul et a bien l’intention de le rester. Il a fait le tour de la question ; il n’a pas besoin d’état. Il ne va pas à l’école, travaille chez un privé et quand il est malade, la caisse de sécurité sociale ne lui remboursant qu’un 10ème de ses frais, il s’en est passé. Dans tous les cas, il ne va jamais à l’hôpital. Pour l’électricité, il a acheté un groupe électrogène qui fonctionne au mazout. Pour l’eau, il a creusé un puits dans sa cuisine. C’est illégal mais de toutes façons personne ne vient chez lui. Son seul téléphone est un mobile, acheté au Maroc et payable chaque mois au Royaume. Pour ses communications en Algérie, il transfert ses appels par « roaming » et si ses factures sont relativement élevées, il n’est l’objet ni de coupures ni d’interminables dialogues dans les administrations schizophréniques des Télécoms algériens. Pour ses papiers, l’homme a trouvé une astuce ; il les fabrique lui-même, avec un scanner et toute une gamme de machines informatiques achetées chez le privé d’en bas. De toutes façons, il ne fait rien d’illégal avec, sa vie est tranquille. Il ne paye pas d’impôts ni de loyer (son appartement lui appartient). Pour sa retraite, il s’est acheté un petit magasin où il compte bien vendre quand il sera vieux, tout ce que l’état ne produit pas et là, on peut dire qu’il a le choix. L’homme ne vote pas, n’utilise jamais les transports publics et va jusqu’à ne pas emprunter les routes et autoroutes que l’état a construit (il utilise de vieux chemins de l’Algérie turque ou antérieure). Il n’a donc pas besoin d’état, étant entendu qu’à aucun moment, l’état n’a eu besoin de lui. Petit à petit, l’homme a disparu des listes de l’administration centrale. Autonome, seul et heureux, il coulait des jours paisibles jusqu’au moment où on a sonné à sa porte. Il ouvre ; c’est un employé du recensement, l’air grincheux et antipathique qui lui exige de répondre à ses questions sous la menace de la sanction de l’état qu’il représente. Après l’avoir fait entré, il l’a tranquillement mangé avec des frites achetées chez le privé et du pain cuit par sa voisine. Officiellement, l’homme n’existe pas, pas plus que l’état algérien.

Note

Comment peut-on manger un employé du recensement ? C’est cruel mais n’est-ce pas l’état qui le premier, a commencé à manger ses enfants ?

 

RAMADAN 11

LA DECADENCE

Définition : Maladie constitutionnelle de la conscience et forme de l’imaginaire. Esthétique où triomphent l’artifice et la virtuosité

   Elles étaient, elles furent, elles ne sont plus. C’est en ces termes que sont décrites la plupart des civilisations qui sont nées sur terre pour en mourir. Des Egyptiens dont les Berbères d’Afrique du Nord se sont largement inspiré, aux empires musulmans dont les Maghrébins ont abondamment profité et de la civilisation occidentale dont les Algériens ont entraperçu certains bienfaits, subtilement cachés dans des sachets de malheur. Aujourd’hui, il n’est plus rien de tout ça. L’Algérie n’est plus qu’un mixage hasardeux entre différentes influences superposées dans le désordre le plus total. Sa seule grande victoire en une dizaine de siècles fut celle sur le colonisateur français et on en parle encore aujourd’hui, beaucoup plus pour masquer le vide civilisationnel, beaucoup plus que de la façon d’éviter les inondations ou soigner cette maladie de Aïn Beïda au nom imprononçable. L’Algérie est à peine Berbère dans son refus, rarement Musulmane dans son intolérance, si peu Occidentale dans ses raisonnements et pratiquement pas Arabe dans sa poésie. La décadence est apparue si vite qu’on peut se demander s’il y a eu quelque chose avant. Pourtant, il y avait bien quelque chose. Une nation en construction, une culture en devenir et des idéaux en cristallisation, qui ont rapidement disparu sous les coups de burin des bergers masqués qui se sont endormis, repus, sur les postes stratégiques du pays.

   Comme cet homme qui était beau, riche et en bonne santé. Avant. Bien avant le 11 novembre, avant l’accession de Bouteflika à la présidence, avant même que ce dernier ne pense à devenir le premier. Dans les salons, il était courtisé, dans les rues, il était salué, dans les mariages il était fiancé. Que s’est-il passé ? Rien justement. Son argent a fondu avec la dévaluation, sa beauté s’est fanée avec les doses de cannabis frelaté et sa santé à périclité avec les programmes d’ajustement structurels. Aujourd’hui il n’est plus rien, plus que l’ombre de lui-même, comme tout l’empire musulman n’est qu’une copie de mauvaise qualité de ce qu’il fut durant son âge d’or. Mais l’homme croit au retour des choses. Il pense que l’âge d’or va revenir et que de nouveau, tout lui sourira. Il a été, il ne peut qu’être de nouveau. Sa femme lui explique bien que c’est foutu et qu’il devrait plutôt aller acheter des pommes de terre avant que le marché ne ferme mais lui y croit fermement. Alors il attend, devant son miroir, tous les jours, toutes les nuits. Il a tellement attendu qu’il en est mort. Devant son miroir, affalé sur le lavabo. Sa femme l’a rapidement plié et enterré dans la cave. Pourtant, dans ses yeux de mort, un éclat brillait mystérieusement, on l’a su plus tard, grâce au médecin légiste du quartier. Juste avant de passer dans l’autre monde, il serait redevenu beau et aurait recouvré sa santé, quelques secondes avant de la perdre définitivement. Quand à l’argent, on soupçonne fortement sa femme.

Note

On peut se demander à quoi sert d’être beau une seconde avant de mourir. A rien, mais en l’état actuel de la situation, peut-être vaut-il mieux mourir beau que vivre laid.

 

RAMADAN 13

LA TRADITION

Définition : Acte de transmettre des faits historiques, des doctrines religieuses ou des légendes, d’âge en âge par voie orale et sans preuve authentique et écrite

  Tout comme on confond l’état et le pouvoir, on confond souvent la culture et la tradition. Si la culture est le rapport de la collectivité à l’environnement extérieur, la tradition est un ensemble de valeurs et de savoirs-faire véhiculées de générations en générations. L’Algérie a donc une culture et un ensemble de traditions. Mais dans ce pays largement psychorigide sur ces points, nombre de familles, d’individus ou de courants d’opinion vivent dans la peur quotidienne de perdre culture et tradition. On a l’impression que le monde entier, voire la galaxie tout entière, n’a qu’une seule idée en tête ; dépouiller la société algérienne de sa culture. Dans un pays à 99,99% musulman, on a peur de se faire convertir par des Chrétiens ou pire encore -selon la Tradition-, par des Juifs. Alors on construit des mosquées, on surveille les quelques curés, prêtres, rabbins ou moines bouddhistes encore assez fous pour s’aventurer sur la terre rouge des Jivaros coupeurs de têtes. On monte un parti politique dès qu’un baiser passe à la télévision, on organise une manifestation quand un chanteur donne un concert, on s’installe au maquis dès qu’une fille ose regarder un homme dans les yeux. On pleure ensuite sur les temps anciens, ceux où tout était à sa place, la femme comme l’homme, le chien dans sa niche et l’oiseau dans son nid. Est-ce là une tradition que de s’arque bouter sur ses traditions ? Les socio-historiens pourraient répondre dès qu’ils auront terminé leurs études. En tout état de cause, les Américains eux-mêmes, pour ne citer que la plus moderne des nations modernes, choisissaient, au début du siècle, le(la) futur(e) époux(se) de leurs enfants. Aujourd’hui ce n’est plus le cas ; ont-ils pour autant renié leur culture ? Non, ils ont simplement abandonné un certain nombre de traditions pesantes, comme celle qui consiste à disposer les chariots en rond pour passer la nuit ou enduire de goudron et de plumes les tricheurs de poker. En Algérie, le débat reste tendu, dès lors qu’il s’agit de discuter du poids des ancêtres et on entretient avec légèreté l’amalgame entre culture et tradition pour brouiller les pistes déjà passablement inondées.

   Comme cette jeune femme qui a un jour décidé de se présenter aux élections locales. Sa mère lui a bien expliqué que ce n’était pas dans la tradition qu’une femme se présente aux élections mais sa fille lui a fait remarquer qu’une élection n’est déjà pas dans la tradition. Son père lui a rappelé que les femmes ne se mêlent pas de politique, la fille a fait remarquer que vu la situation, les femmes ne peuvent de toutes façons pas faire pire que les hommes, quitte à essayer les handicapés mentaux dans un 3ème temps. Finalement, le jour des élections, la fille s’est présentée (en jupe longue), le père a voté contre, la mère s’est abstenue. Ce qui n’a absolument rien changé, c’est un clone de Bouteflika parachuté à la dernière minute avec un stock de promesses avariées qui a gagné le scrutin avec 99% des voix. Mais ça ne coûtait rien d’en parler.

Note

L’Algérie est constituée à 99% de Musulmans. Ses exportations sont constituées à 99% d’hydrocarbures. Boumediene a été élu à 99% des voix. N’y a-t-il pas une corrélation étroite entre ces 3 élément-clés du pays ?

 

RAMADAN 15

LA RESPONSABILITE

Définition : Pacte non écrit mais signé sur le champ de l’éthique, par lequel deux parties, obligateur et obligé, inaugurent un jeu où ils se trouvent conjointement engagés.

   L’Algérie est centrée sur elle-même mais dépend paradoxalement de facteurs extérieurs ; son économie, articulée comme une religion totémique autour d’un fût d’hydrocarbure, est dans les mains de Dieux étrangers. Le prix du baril se décide en dehors des frontières algériennes et de fait, le gouvernement, la présidence, l’Assemblée ou le Sénat, n’ont que très peu de marge de manœuvre. Du coup, on peut trouver aux dirigeants une foule de circonstances atténuantes ; les inondations, tout comme les périodes de sécheresse, sont liées aux caprices de la nature et il est clair, au vu de leur propension à couper les arbres, ouvrir des cimenteries et des décharges publiques dans les agglomérations, bétonner les évacuations, vendre du sable aux entrepreneurs, que ces dirigeants ne sont pas aimés par la nature, ce qui pourrait expliquer par ailleurs le physique ingrat de certains d’entre eux. Cela va encore plus loin ; même le terrorisme dépend lui aussi de facteurs internationaux, liés à des intérêts occultes, à des guerres géostratégiques et à une idée largement répandue que des puissances étrangères en veulent à l’Algérie. C’est du moins l’analyse officielle, abondamment relayée par des journaux complaisants. De fait, les dirigeants ne sont pas responsables, contrairement à la société qui elle, commet des erreurs répétées. C’est elle qui est sortie en octobre pour demander la libéralisation politique du régime, c’est elle qui a voté FIS, c’est encore elle qui s’entretue par groupes armés interposés. C’est elle qui salit les rues et manque cruellement de civisme. C’est elle qui dès qu’elle en a l’occasion, veut jeter ses dirigeants à la mer.

   Cet homme, maire de l’APC de Tisbertout, a une histoire. Il a été maire FLN, puis FIS, puis transformé en DEC par rabotage latéral après la dissolution du parti satanique, pour finir maire RND. Un jour que sa population attendait depuis 2 ans de la transparence dans l’attribution des terres, une manifestation éclata devant la mairie. Le maire, en pleine sieste communale, fut réveillé par des cris. Il sortit à la fenêtre de demanda ce qu’il se passait. On lui répondit que justement, il ne se passait rien et que lui, le maire, devait partir. Le maire expliqua qu’il allait en parler au Wali ce week-end lors d’une cérémonie d’inauguration d’un poteau. Mais la foule ne se calma pas. Au contraire, elle commença méthodiquement à démonter l’APC. Quand celle-ci fut entièrement mise à plat, les citoyens entreprirent de démonter le maire. Ils lui dévissèrent la tête, les bras, les jambes et le torse. Puis ouvrirent le torse et démontèrent pièce par pièce tous les organes du maire. C’est le sœur qui posa le plus de problèmes ; en effet, il était directement relié aux pieds par un câble qu’il fallut sectionner à la tronçonneuse. Quand ils purent enfin ouvrir le cœur, ils eurent la surprise de trouver, pliée dans le ventricule droit, une circulaire où il était écrit : « Pour des raisons de sécurité, prière à tous les maires de ne parler aux citoyens que s’il est établi qu’ils sont morts sur la base d’un rapport signé par le médecin légiste de la juridiction. Tout contrevenant s’expose à des poursuites cruelles ». Le maire fut calmement refermé et on le remit à sa place. Finalement, ce furent les citoyens de Tisbertout qui partirent, laissant l’APC et le chef d’APC seuls à Tisbertout.

Note

Selon une autre version rapportée par le correspondant de Liberté à Tisbertout, la lettre retrouvée dans le cœur du maire était une concession de 99 ans signée par le Wali pour exploiter Tisbertout et tout ce qui se trouvait dedans.

 

RAMADAN 17

L’IGNORANCE

Définition : Inconnaissance du temps, de la négation et de la réalité qui fait tomber les sujets dans les pièges du ritualisme.

   On est ignorants des choses que l’on sait, résumait un agent de guichet incarcéré à la prison de Berrouaghia. L’inverse est peut-être vrai, personne ne le sait vraiment. On ne sait pas pourquoi Chirac a été acclamé à Bab-El-Oued mais on sait pourquoi Bouteflika a été hué. Ainsi, avant la révélation du prophète, personne ne savait et vivait dans l’insouciance de la djahiliya. Aujourd’hui, tout le monde sait mais les résultats ne sont pas à la hauteur des espérances. Avant, on ne connaissait pas la maladie de Guillain Barré. Aujourd’hui on ne l’ignore plus mais elle continue de frapper. Avant, on ne connaissait pas la démocratie ; aujourd’hui, on sait ce que c’est mais on a voté Bouteflika.

   Comme cette femme totalement analphabète d’une région rurale reculée, issue elle-même d’un couple analphabète qui ne se connaissait pas avant de se marier et qui ne savait pas qu’on pouvait ne pas se marier. Elle n’a pas été à l’école, elle ne sait rien. De rien. Elle ne sait même pas que Bouteflika était au front (du Mali) pendant la guerre (la première) d’Algérie. Un jour qu’elle se promenait dans son salon, elle tombe sur une lampe magique très sale. Instinctivement, elle entreprend de la nettoyer et au premier coup de brosse, un génie en sort dans un fracas de

- Les génies gratuits, ça n’existe plus. Faut faire de l’Audimat maintenant. Répond à ces trois questions, j’exaucerais l’un de tes vœux.

La femme (au foyer) a déjà vu une scène équivalente à la télévision. Sans se démonter, elle répond :

- Ok. Mais je te préviens, je ne sais pas grand-chose.

Le génie tire une fiche de sa barbe (les génies ont souvent des barbes) et commence :

- Qui a tué Boudiaf ?

La femme répond :

- C’est eux.

Le génie poursuit :

- Qui a assassiné Matoub Lounès ?

La femme répond :

- C’est eux.

Le génie poursuit :

- Qui sont-ils ?

La femme répond :

- Eux ? Ce sont les autres.

Le génie conclut :

- Bravo. Tu peux exaucer ton vœu juste après la page de pub, je t’écoute.

Pendant la pub, la femme réfléchit et demande, après la pub :

- Je voudrais tout savoir. Absolument tout.

C’est ainsi que deux jours plus tard, elle a été arrêtée par la police. On ne l’a plus jamais revue. Le génie a mit l’appartement à son nom.

Note

On raconte dans le village que le génie travaillait pour les services. On raconte aussi que le village travaillait pour les génies et que les services ne travaillaient pas. On raconte n’importe quoi dans les villages.

 

RAMADAN 19

LA PEUR

Définition : Conscience d’un trouble occasionné par un court-circuit entre la perception d’un danger et ses propres manifestations corporelles.

   Les média étrangers ont longtemps utilisé la peur pour décrire le sentiment dominant en Algérie, ce qui a fait hurler beaucoup d’Algériens, au pouvoir comme dans la rue. « Non, nous n’avons pas peur. Nous en rions même ». En fait, c’est quand même vrai. Que l’on soit berger dans un haut-plateau ou mouton dans une agglomération urbaine, la peur est présente, dès lors qu’on ne maîtrise aucun paramètre, les accords ANP-groupes armés, les stratégies obscures de la lutte anti-terroriste ou les nuances et fatwas du djihad. Mais il n’y a pas qu’eux ; les parents ont peur pour leurs enfants, les enfants ont peur pour leur avenir. Les investisseurs ont peur pour leur argent, les policiers pour leur vie, les journalistes pour leurs journaux, les dirigeants pour leur poste, les chômeurs pour leur retraite et les femmes pour leur utérus. La peur est-elle un sentiment honteux ? Non. Tout comme la douleur, elle permet de réagir, de se savoir encore en vie. C’est un guide, un repère, un signal ; « Tant qu’on a mal, c’est qu’on n’est pas mort », expliquait sérieusement un tortionnaire célèbre dont le nom ne peut-être cité dans ces colonnes. Tant qu’on a peur, c’est qu’on est encore en vie pour le sentir, pourrait-t-on paraphraser. Si on ne donne pas le nom de ce tortionnaire, c’est qu’on a d’ailleurs peur, journaliste et patron de journal, de se retrouver suspendu ou en prison ou pire encore, entre les mains de ce tortionnaire. Bref, la peur est un sentiment humain ; qui n’a pas peur n’en est pas un.

   C’est comme cette vieille femme, immensément humaine mais située au bord inférieur de la pauvreté, vivant dans la forêt de Tixilim, dans une région reculée du pays. Tellement pauvre qu’elle n’a rien à dire, tellement démunie qu’elle ne possède pas d’avis sur la conduite du pays par les dirigeants. La forêt elle-même est très pauvre et la vieille femme est obligée de se nourrir de soupe au bellout (glands) et de pain fait à base de bouillie de pierre séchées et d’herbes folles. Depuis 3 mois, elle attend un mandat de son fils, exilé au Canada pour une vie meilleure. Son problème est la peur. A chaque fois que le facteur frappe à sa porte pour lui amener son mandat, elle refuse d’ouvrir, les terroristes étant nombreux dans sa forêt. A chaque coup frappé à la porte, elle se terre au fond de sa misérable pièce, paralysée par la peur. Ses voisin(e)s ont tous(tes) été égorgé(e)s et dépecé(e)s par un groupe armé, son mari est mort d’avoir voulu cueillir une mine pour la manger, ses enfants sont tous partis pour un ailleurs moins piégé. Elle, a toujours voulu rester ici, pour y vivre et y mourir, sur la terre de ses ancêtres qui pourtant sont tous partis plus loin dès qu’ils en ont eu l’occasion. C’est ainsi qu’elle-même est morte de faim, juste après avoir été morte de peur. Cette double mort est due à l’état, par l’intermédiaire du nouveau facteur, zélé employé des Postes et qui a lourdement insisté. Ne voulant pas repartir sans remettre ce mandat à qui de droit, il est resté trois jours à frapper à la porte. La vieille femme, tétanisée par la peur, est morte au fond de sa pièce, le facteur, prévoyant, ayant lui, amené à manger avec lui. C’est ainsi que la dernière habitante de la forêt du Tixilim est morte dans la forêt de Tixilim.

Note

Au bout du 4ème jour, le facteur serait reparti poursuivre sa tournée dans la forêt de Tixilim mais serait mort dans un faux-barrage. Les Postes algériennes cherchent toujours un remplaçant. Qui a dit qu’il n’y avait pas de travail en Algérie ?

 

RAMADAN 21

LA PRECARITE

Définition : Incertitude qui entraîne un processus de régression à un stade d’organisation antérieur, rompant la ligne ascendante par des anachronismes fonctionnels

   Est précaire ce qui est soumis à cette forme de chantage ; « tu ne connaîtras jamais l’avenir, pas même la probabilité d’un possible. Ne bouge donc surtout pas, tu risquerais de tomber car sans connaître l’avenir, tu sais qu’il peut être très noir ». Mais en Algérie, on le sait, tout peut changer, d’une minute à l’autre, mais rien ne change, d’année en année. C’est la précarité immuable, concept développé dans cafés du centre-ville par un groupe d’hypoglycémiques en manque. La précarité induit une absence totale de prise d’initiative. De fait, l’homme pris dans une situation de précarité, se rigidifie, se rétracte dans une impossibilité totale d’évoluer et va s’organiser dans la forme la plus primaire pour éviter les contre-coups du futur et échapper à toute emprise du conditionnel sur sa vie. Exemple de précarité : le poste d’un ministre ou de tout autre haut responsable. Sachant que ce n’est pas à son efficacité ou au contraire son manque d’efficacité qu’il doit son poste ou qu’il va devoir son éviction de ce poste, il entre dans une spirale auto-bloquante ; il ne fait rien puisque son action n’est pas liée à son devenir. Son poste est précaire, l’homme va alors tout faire pour ne rien faire et dépenser son énergie à effacer sa propre existence. Il peut inaugurer une citerne à Chelghoum Laïd, couper un ruban doré à Aïn-Tagouraït ou visiter une retraitée des Postes à Gassi-Touil mais en aucun cas, il ne fera quelque chose qui risquerait d’entrer en interaction avec des éléments du présent qui conditionnent le futur.

 C’est comme cet homme, stoppé la nuit devant un barrage à l’heure du s’hor. Vrai ou faux ? Dans les deux cas, tout peut arriver, l’homme le sait, il vit dans la précarité depuis qu’il est né dans la fatalité. Il sait aussi que s’il ne s’arrête pas, il sera mitraillé, que le barrage soit faux ou vrai. C’est sa seule certitude. Alors il s’arrête. Le soldat lui demande : « Suis-je vrai ou faux ? » Le conducteur lui répond : « Je ne sais pas, dans les deux cas, la victime est la même, c’est moi. » Le soldat insiste : « Qu’est ce que tu préfèrerais ? Que je sois vrai ou faux ? » Le conducteur répond : « Je préfèrerais que tu sois ce que tu es ». Le soldat, sorti très tôt de l’école, demande confirmation : « Hein ? » Le conducteur répond : « Ce que tu es. Si tu es vrai, je préfèrerais que tu sois vrai, si tu es faux, je préfèrerais que tu sois faux. » Le soldat se gratte la tête et va appeler son chef. Celui-ci arrive et demande : « Qu’est ce qu’il se passe ? » Le soldat explique : « C’est un intellectuel, il dit des choses étranges ». Le chef analyse rapidement la situation avec ses lunettes à double foyer et explique au conducteur : « Tu sais que tu es à ma merci ? ». Le conducteur répond : « Je sais, je suis en pleine précarité. C’est le sujet d’aujourd’hui. » Finalement, il a été décidé plus haut que tout le monde meurt dans cette histoire. Tous les protagonistes sont morts parce que tous vivaient dans la précarité en pensant que la leur était moins grande que celle des autres. La précarité est donc relative. La morale est elle, absolue ; il ne faut pas embêter les gens à l’heure du s’hor.

Note

C’est en fait l’histoire qui est fausse. Mais ce qui est largement partagé aujourd’hui est que tout le monde souhaite que les faux barrages, comme les vrais, disparaissent du paysage. Mais c’est une autre histoire.

 

RAMADAN 23

L’USURPATION

Définition : Accaparement par des moyens illégitimes de légitimes objets de légitimité

   On peut usurper une fonction, une identité, un bien, un pouvoir, un droit, on peut usurper le passé, en falsifiant l’histoire, on peut usurper l’avenir, en se plaçant entre lui et vous, on peut même usurper le présent, en faisant croire qu’on est là parce qu’il n’y a personne d’autre. Dans l’Algérie des faussaires, les cas d’usurpation sont nombreux ; Des faux moudjahidines (il y avait 80.000 moudjahidines reconnus en 1962, il y en a 400.000 aujourd’hui), des faux économistes (on se rappelle les « spécialistes » appliquant au hasard à peu près tout ce que la planète à connu de thèses économiques farfelues), de faux politiques, de faux héros et de faux journalistes, placés dans les organes de presse par les services de sécurité, très mal informés sur leur pays. Sans oublier bien sûr les faux dévots, illuminés au néon radioactif, prêchant la fin du monde, la guerre et la destruction et les escadrons de la mort, annoncés par le couple Hanoune-Zeroual, qui n’obéissaient (obéissent ?) à aucune structure officielle, usurpant par là plusieurs fonctions en même temps. Bref, la régence d’Alger, empire des corsaires, a fabriqué et continue de fabriquer de l’usurpation comme une industrie allemande fabrique des machines allemandes. Les maires n’en sont pas, pas plus qu’une bonne partie des députés, voire le président de la république lui-même, dont l’élection a été fortement contestée. Mais il n’y a pas qu’eux ; on a vu de faux sinistrés prendre la place des vrais après les inondations du 10 et 11 novembre. Dans le malheur, il existe encore des gens pour profiter des situations, du désarroi ambiant et des catastrophes. Mais pas plus que ceux, qui au pouvoir, se nourrissent grassement des 150.000 cadavres d’Algériens morts ces dernières années. En haut en bas, même combat ? Non, ceux du bas sont largement plus excusables, la survie à Alger en 2001 faisait partie d’un parcours du combattant digne des écoles de Marine’s les plus dures. 

   Comme cet homme, lassé de plusieurs années de déchéance et de misère qui a décidé un jour d’usurper une identité. Il s’achète un costume de général et entre chez un gros commerçant. « Nous allons faire des affaires », lui dit-il. Le commerçant, ravi de rencontrer enfin un général, acquièse après un garde-à-vous réglementaire. L’affaire est conclue, il s’agit d’acheter en Espagne des châteaux pour milliardaires afin de les revendre ici (il y aurait 6000 milliardaires en Algérie selon El Khabar). Le commerçant part en Espagne acheter les châteaux en kit. De retour au port avec ses containers, il appelle le faux général pour faire passer sa marchandise. Ce dernier, toujours en costume, entre dans le port (tout le monde le laisse passer). Il va voir le douanier en chef et lui explique son problème (en fait, le problème du douanier). « J’ai une cargaison à faire passer. Si ça marche, tu auras 10%, sinon tu atterriras dans une brigade volante à Djebel Koukou ». Le douanier s’exécute et les châteaux sont débarqués pour une somme de 3 dinars 50. Le commerçant les revend et donne sa part au faux général. Avec l’argent gagné, le faux général s’achète des soldats, des uniformes, une cave à cigares, des hommes politiques, 2 ou 3 patrons de journaux, un passé révolutionnaire et devient un vrai général.

Note

Les 6000 milliardaires n’ont pas acheté les châteaux, pas plus qu’ils n’ont participé au téléthon en faveur des sinistrés des inondations. Ces châteaux ont été vendus à l’état et placés au Club des Pins pour loger les nouveaux élus des prochaines élections. Juste pour les problèmes d’espace et la dégradation des côtes algériennes, il faudrait ne plus faire d’élections.

 

RAMADAN 25

LA FATIGUE

Définition : Baisse d’activité d’un système vivant pour une incitation constante, liée à l’activité de ce système et réversible par sa cessation transitoire

   Ce n’était évidemment pas fini. Les dernières victimes du terrorisme étaient plus ou moins prévus par les théories de l’inertie. 10 ans après le déclenchement d’une guerre aveugle, les services de sécurité sont fatigués. Les gouvernants aussi, les élus (même les vrais), les analystes, la population surtout. Seuls dans cet immense océan de lassitude, des groupes terroristes activent encore au pas de trot, le teint frais, toujours en pleine forme, dopés aux amphétamines, à la conjoncture nationale et internationale. Eux ne sont pas fatigués. Ce sont bien les seuls. Dix ans à vivre dans les maquis, à monter des embuscades, à échapper aux ratissages, aux bombardements, à se terrer dans des trous, à manger des pierres, à tuer de l’innocent, à découper du coupable, à brûler de la vie et boire de la mort au goulot. Ils sont toujours là. Et là, il faut se poser une question : Comment font-ils ? Comment font-ils alors que d’un côté, les sirènes de la concorde retentissent (de moins en moins fort, certes) et de l’autre les gyrophares des opérations des services de sécurité, avec avions de chasses, hélicos et haut-parleurs géants ? Comment font-ils pour ne pas succomber à la fatigue ? Une hypothèse gratuite ; ils sont sourds. Et si les groupes armés recrutaient chez les sourds ? L’avantage est évident pour eux ; ils évitent ainsi les opérations de noyautage des services, les désertions, les appels à la raison et les rumeurs. Ils évitent aussi les longues discussions sur la stratégie à appliquer, les directives de la hiérarchie et le chant des oiseaux. De même, ils n’entendent pas les fatwas des autorités religieuses condamnant leurs actes, les opérations lavage-brossage du président et les cris de leurs victimes. Ce n’est bien sûr qu’une hypothèse, l’association des sourds et malentendants d’Algérie ayant apporté un démenti formel à ces allégations. Mais pourquoi les terroristes ne sont-ils pas encore fatigués de leurs crimes ? Pourquoi ne jettent-ils pas les armes et réintègrent gentiment la société, prennent un F2 avec piscine à Bab-El-Oued, un travail de chômeur à l’année et s’installent tranquillement devant l’ENTV en attendant dans la boîte aux lettres cassée l’arrivée du plan de relance et la fin de la transition ? Il y a tellement de choses à faire dans la vallée, pourquoi ne redescendent-ils pas ?

   Comme cet homme de 48 ans, monté au maquis en 1985, redescendu après l’amnistie des Bouyalistes par Chadli, remonté en 1992 après l’annulation des élections, redescendu à l’issue de la loi sur « la Rahma », remonté après la démission de Zeroual, redescendu pour « la concorde civile », remonté après l’encaissement de son chèque. Aujourd’hui, il est en haut. Avec des mollets énormes à force d’escalader et de désescalader les maquis. Chaque hiver, il se pose la question : « Qu’est ce que je fais là ? » Et une petite voix de lui répondre : « Tu es libre comme l’air, pur comme l’aigle, grand comme la montagne. » Mais cette année, il a fait particulièrement froid. Fatigué, épuisé, il s’est quand même reposé la question rituelle. Et la petite voix de lui répondre : « J’ai trouvé un poste à la CIA. Stop. Agent dormant. Bien payé, logement de fonction. Ne m’attends pas, je dors. Stop. »

Note

Une bonne partie des Talibans a été « retournée » contre de l’argent, versé par les Américains sur le dos de leurs contribuables. Qui est prêt à financer un tel projet en Algérie ?

 

RAMADAN 27

LA HONTE

Définition : Sentiment d’humiliation dû à la conscience d’une faute et entraîne un état psychique particulier, lié à la transgression d’un consensus.

   Rouge de honte, le pouvoir, après des années de gabegie, d’irresponsabilité, de désordre, de mort et de corruption, se retire sur la pointe des pieds et s’en va dans la nuit noire consumer son constat d’échec. Ce pourrait être une bonne fin pour les tristes épisodes que connaît l’Algérie. Hélas, il semblerait que ce happy end, pourtant lisiblement inscrit dans toutes les scénarii, n’ait pas reçu l’assentiment du directeur de casting ou de celui de la production. Hélas (2), il semblerait (2) que la honte et le sentiment d’humiliation, l’un des moteurs capitaux et ancestraux de la société maghrébine, ait totalement disparu de cette terre construite sur la valeur des valeurs et celle des hommes et des femmes. Plus personne n’a honte. Les jeunes de voler les passants pendant le Ramadan, les terroristes de s’en prendre à de pauvres femmes sans défense, les autorités à parler de démocratie, les corrompus de demander des comptes, les responsables du drame de parader en vainqueurs, les faux sinistrés de prendre la place des malheureux ou HHC à parler d’ouverture et de diversité. La crise de valeurs, consécutive à l’absence de perspectives clairement annoncées par l’état, à bouleversé toute la société pour la transformer en une trentaine de millions de comètes gazeuses isolées dans le cosmos. Pourtant, il n’y a pas si longtemps, il fut une époque où quand un homme commettait une faute, il s’exilait de lui-même du village et était, consentant, banni de sa propre famille. A cette époque, la seule justice était celle qui consistait à tout faire pour que le coupable se désigne et se punisse lui-même, maniant la culpabilité et la pression sociale pour maintenir le niveau de délinquance, morale ou physique à un niveau minimum. Rien à voir avec l’Algérie de Bouteflika ou des généraux, celle de la transition démocratique, celle des élections truquées et du népotisme, où des juges corrompus amnistient des pilleurs de banque sur un simple appel téléphonique, où la justice est rendue à la tête du client mais surtout à ses poches et ses proches. Personne n’a honte ; tout le monde accusant un autre secteur de la société de sa conduite, désignant au hasard et sans égards, la nature, le peuple, les Kabyles, la presse, les étrangers, la démocratie grecque ou la dictature soviétique d’être le seul responsable de tous les drames. Si le sang a abondamment rougi la terre algérienne, aucun visage ne s’est empourpré. Les seuls qui ont honte aujourd’hui, sont ces femmes violées ou battues, ces enfants misérables qui mendient dans les rues ou ces malades grabataires, honteux d’être à la charge de leur famille parce qu’il n’y a pas de place dans les hôpitaux. A aucun moment, un responsable n’a demandé pardon pour tout ce gâchis. Aucun islamiste non plus, tous unis dans le refus de reconnaître qu’ils ont été loin d’avoir été à la hauteur.

   Comme cet homme, cadre dans une entreprise, qui à chaque qu’il vole l’argent des employés en a honte. Au premier million amassé, il a déjà moins honte et de rouge, il passe au rose. Au 10ème million, son visage est lavé à l’eau de Javel et reste imperturbable quelque soit le cas. Au 100ème, son collègue lui pose enfin la question ; « Tu n’as pas honte ? ». Et là, il rougit, de la tête aux pieds. Pas de honte. De colère. Il massacre son collègue qui devient tout rouge. De sang.

 

Note

Selon un théoricien des espèces, si les responsables ne rougissent pas, c’est qu’en fait il auraient plusieurs épaisseurs de peau, une pour chaque époque qu’ils ont traversé impunément sans jamais quitter le pouvoir. Il suffirait de gratter les couches pour retrouver le rouge de la honte. Mais sérieusement, qui oserait gratter le visage d’un responsable ?

 

RAMADAN 29

L’IRONIE

Définition : Figure située dans le champ intentionnel par l’implicite qu’elle renferme et qui détermine sa propre condition d’existence

   L’ironie une farce que la Nature fait, au delà de toute logique. Le mobile par contre n’est pas très clair. S’agit-il d’une intention malveillante dans le but de faire rire les puissances célestes ou seulement d’une mauvaise manipulation d’apprentis, divins ou humains ? Cela reste un mystère pour le monde entier, y compris pour la commission Issaâd qui travaille dessus en ce moment. Une des nombreuses ironies du sort actuellement en vigueur en Algérie est celle-ci ; il n’y a pas de travail alors qu’il y a tout à faire. Il y en a d’autres, comme celle qui montre qu’il y a des millions de jeunes mais que tout est vieux ; structures, responsables, mentalités. L’ironie du sort fait qu’on est obligés de tirer sur les jeunes pour contenir le chômage alors qu’on pourrait écouter les jeunes pour relancer les économies locales et ainsi diminuer le chômage. Mais la meilleure des ironies est sans aucun doute celle-ci ; il y a encore quelques années, il n’y avait pas d’eau à Alger. Avec les millions de m3 qui se sont abattus sur la région algéroise, le barrage de Keddara, dans la région algéroise, était presque vide. Selon le communiqué officiel : « Des dispositions pour rationaliser la distribution d’eau ont déjà été prises par l’EPEAL à Alger ». Voilà, la leçon est à méditer amèrement. On savait la planète guettée par un épuisement des ressources, énergétiques et hydriques. Quand il y a donc des trombes d’eau comme celles qui sont tombées, il faut donc s’en saisir, par tous les moyens. L’état aurait du mobiliser tous ses fonctionnaires à emploi fictif pour sortir dans la rue, et à défaut d’aider les pauvres gens à ne pas mourir, à mettre l’eau à l’abri. Dans leur poche s’il le faut, mais dans tout les récipients disponibles. C’est exactement ce qu’il ne s’est pas passé. L’état a dormi avant, pendant et après. L’eau est partie, se suicider dans la mer et Keddara s’est retrouvé bien dépourvue au ciel bleu retrouvé quand on lui demanda de l’eau.

   Comme cette femme, désirant des enfants depuis des années, passant de médecin à taleb, de marabout à spécialiste, de prières à sortilèges et qui est un jour enfin tombée enceinte. L’enfant, appartenait au GIA-centre. S’emparant du scalpel, il a tué sa mère, le médecin, deux infirmières, un scanner, une dizaine de malades, le chat du service pathologie et le planton qui lui expliquait méchamment que les malades n’avaient pas le droit de sortir.

Note

L’ironie du sort possède elle-même une ironie. Les spécialistes l’appellent l’ironie de l’ironie du sort mais personne ne sait encore vraiment à quoi peut-elle bien servir.

 

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