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Nouveaux métiers

LES "LOUPS-GAREURS" OU COMMENT DEVENIR GARDIEN DE PARKING A ALGER

Dans les villes, des centaines de jeunes chômeurs s’improvisent gardiens de parking en prenant possession des rues. Les automobilistes hésitent entre facturer cette redistribution sociale pour ne pas se voir casser leur voiture et refuser cette forme de racket. Comment devenir gardien de parking à Alger ? C’est simple, il suffit de trouver une rue où il n’y a ni parking ni gardien de parking.

   Tout a commencé par une étrange rencontre. En prenant un thé dans un café, ce qui est déjà une étrangeté en soi, je fais la connaissance d’un jeune homme à la peau épaisse, couleur brique séchée au soleil, qui dit habiter Ouled Fayet dans la campagne avoisinante à Alger. Il est chômeur d’origine, ce qui reste normal en cette saison mais a trouvé un travail en plein centre d’Alger, lui qui ne sait rien faire de spécial. Tous les matins depuis quelques semaines, il se rend en bus dans la capitale, se trouve une rue où il n’y a pas de « gareur » et s’improvise gardien de parking quand il n’y a pas de parking. Il aide à garer les véhicules, les surveille scrupuleusement et fait payer 20 dinars leurs propriétaires pour le service. Bien sûr, il s’est fait plusieurs fois tabasser par des jeunes qui voulaient sa place ou simplement parce qu’il leur a justement pris leur place. Mais grosso modo il s’en sort bien, changeant de place et de pansement régulièrement, engrangeant entre 20.000 et 30.000 dinars mensuellement, ce qui fait vivre sa famille coincée dans un habitat précaire à Ouled Fayet. L’idée est simple ; puisque l’on peut s’improviser gareur dans une ville qui compte plus de voitures que de places stationnement, pourquoi ne pas le faire ? Dans l’Algérie des chômeurs, on n’est jamais mieux servi que par soi-même.

LES ROUES ET LES JAMBES

   Globalement, Alger se divise en deux ; ceux qui ont une voiture et des roues et ceux qui n’ont que des jambes et des pieds. Entre ces deux catégories, une guerre sournoise se livre quotidiennement dans la capitale. Les premiers (les roues) passent leur journée à tenter d’écraser les seconds (les jambes) en faisant croire qu’ils ne font pas exprès et ces derniers essayent d’embêter les premiers en ralentissant le pas quand ils traversent, opérant de subtiles feintes de corps pour perturber les automobilistes. Soit mieux encore, leur faire payer leur stationnement. Au centre de cette relation, il y a une indicible forme de haine, le mépris visible des automobilistes envers les piétons (ce sont des gueux, ils n’ont même pas de voiture) et une jalousie certaine de l’autre (il a une voiture alors que je n’en n’ais pas, je dois la lui faire payer). Ces considérations psychosociologiques intégrées, je décide, moi qui n’ait pas de voiture mais de belles jambes, d’entrer dans l’arène. Il est 10 heures du matin sur Alger et avec ma banane (petite sacoche ventrale) en faux cuir fraîchement achetée ainsi qu’une poignée de monnaie sonnante, je traîne dans les rues à la recherche de ma proie. Sacré Cœur, je me poste devant chaque ruelle et attend. Dès qu’une voiture se gare ou quitte sa place, je guette l’arrivée d’un éventuel gareur. Dès qu’il arrive, je change de rue. Au bout d’un moment de guet, je réalise que la ruelle dans laquelle je suis n’a pas de gareur. C’est donc la mienne. C’est donc moi le gareur. De plus, il y a deux places de stationnement libres, c’est l’idéal pour commencer. Caressant ma banane, je m’installe contre un mur dans la position du guépard urbain attendant sa gazelle motorisée. Elle arrive au bout de 5 minutes. Une Clio bleue conduite par un vieil homme à la tête de retraité des Postes, ce qui me rassure un peu. Je m’approche, fait des signes pour l’aider à se garer. Il suit mes gestes et sa voiture installé, il en sort. Je lui fait un sourire et de nouveaux signes pour lui faire comprendre que je vais surveiller sa voiture comme s’il s’agissait de ma propre fille. Il ne dit rien et s’en va. Je reprends ma place contre le mur, guettant d’éventuels guépards qui feraient le même travail que moi. Mais rien, tout se passe bien. Une voiture quitte sa place. Comme je ne l’ai pas vue arriver, je la laisse partir, même si je note que le conducteur cherche de la tête un gardien à payer. Une autre voiture vient prendre sa place, là j’interviens. Je le gare. Ainsi de suite, en une heure de travail, je gare une quinzaine de véhicules. Un jeune en voiture coréenne refuse de me payer, je ne dis rien. Une dame respectable me fait la morale, m’expliquant qu’elle aussi n’a pas d’argent et qu’au lieu de lui prendre son argent, je ferais mieux de le prendre à l’état, lui qui a des milliards. S’en suit une discussion sur l’incompétence et le mépris en général des pouvoirs publics. Un homme m’explique qu’il habite dans le quartier et qu’il n’a pas à payer. Une jolie jeune fille m’avoue avec un grand sourire qu’elle n’a pas de monnaie. Je lui demande au moins son numéro de téléphone, elle me répond avec le même sourire qu’elle n’a non plus de téléphone. C’est connu, les jeunes filles mentent souvent le matin mais bref. Vers midi je prend une pause pour manger un sandwich huileux intitulé « aux miettes de poulet ». Je le mange difficilement mais avec l’avantage de la miette sur le reste du monde de ne pas savoir de quoi sont faites les miettes. Je reprends mon poste après un rapide café sur le héros Didouche Mourad. Je commence à me plaire au jeu et devient de plus en plus entreprenant, allant jusqu’à allusivement menacer de représailles les automobilistes qui refusent de me payer. Un homme me donne 50 dinars. Un autre m’insulte presque. Je répond très démagogique que je n’ai pas de travail dans ce pays de chômage et il me répond très nerveux que c’est pas son problème. Je n’insiste pas et retourne m’occuper de victimes plus consentantes. Un couple de jeunes me demande si je connais une bonne pizzeria dans le coin, un groupe de 4 personnes me dévisagent comme s’ils allaient me tuer, un homme d’une quarantaine d’années me paye à l’avance. Il est presque une heure et je gare encore quelques voitures quand un jeune m’aborde. « Tu n’as rien à faire ici », me dit-il. Je le détaille, il n’a pas de banane, signe distinctif des « gareurs ». Je lui explique que je n’ai trouvé personne et qu’il y a longtemps, j’habitais moi-même ici. Il ne veut rien comprendre même s’il n’est pas du tout agressif. Je touche ma banane et me déplace donc ailleurs pour trouver une autre rue. Un peu plus bas, je cherche une rue et en trouve une. Même situation, la rue a aussi libre qu’un repenti des maquis. Je continue à travailler encore une petite heure et je décide de m’arrêter. Je fais un dernier geste de grandeur ; une dame et son fils quittent leur place et m’interpellent pour me payer. Je leur annonce qu’aujourd’hui c’est gratuit. Ils me remercient et s’en vont. Comme moi. Je tâte ma banane et vais arroser tout ça dans un établissement du coin réputé pour ne pas demander l’origine de l’argent dépensé, tout comme personne ne m’a demandé de ticket de parking tout au long de la journée.

BILAN COMPTABLE

   J’ai vidé ma banane sur une table. J’ai compté et recompté ma recette. 450 dinars. Je m’étonne au départ que ce nombre ne soit pas divisible par 20 dinars mais l’explication est en fait très simple ; certains m’ont donné plus que 20 dinars, d’autres moins, prétextant un manque de monnaie (des ingrats). Mais bref, si je multiplie ces 450 dinars par 26 jours (j’ai droit à un jour de repos par semaine selon la loi), cela me ferait 11.700 dinars par mois. C’est à peine un Snmg amélioré mais je n’ai travaillé que trois heures, durée moyenne de travail journalier effectif d’un Algérien modèle. A six heures par jour et un peu plus d’expérience, notamment pour faire payer les récalcitrants, j’aurais pu me faire 25.000 à 30.000 dinars. Pourquoi continuer à travailler dans des bureaux ou des usines alors qu’il y a tellement de rues et de voitures qui n’attendent que les honnêtes travailleurs ? Peut-être qu’ils ne le savent pas et que ce métier n’est pas donné à tout le monde, bien que les bananes aient beaucoup baissé ces derniers temps. J’en ai d’ailleurs profité pour faire un rapide calcul. Le parc automobile d’Alger, neuf et occasion, est estimé à 400.000 voitures. Multipliées par 20 dinars, il y a donc un marché potentiel de 8 millions de dinars par jour qui circule inconsciemment dans la capitale et ses embouteillages. Si chaque voiture stationne au moins une fois par jour, le chiffre d’affaire devient conséquent ; près de 240 millions de dinars mensuellement, c’est-à-dire 24 milliards en Algérien ancien, langue encore parlée aujourd’hui. Buvant aidant, je me suis un perdu dans les chiffres, les rêves et les milliards, me retrouvant à m’imaginer avec une énorme banane et une centaine de bras, à garer comme une pieuvre géante les 400.000 voitures d’Alger. Je suis donc rentré chez moi dès que le serveur m’a demandé de payer ce que j’avais consommé, c’est-à-dire l’équivalent de ce que j’avais gagné. A la maison, j’ai repensé à cette journée de dur labeur que je venais de passer. A aucun moment, il n’a été noté la présence d’un représentant du ministère du travail ou d’un quelconque agent de l’état.

Chawki Amari

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