NIger

 

PRENDRE UN VERRE AU NIGER

C'est relativement simple; prendre la route d'Alger à In Guezzam sur 2500 kilomètres et quatre jours de route. Assamaka, premier village nigérien est juste là, à 30 kilomètres.

 8 heures du matin à l’un des bouts du désert. Le logo de Naftal flotte, improbable, sur un mur défraîchi et envahi par le sable. C’est encore en Algérie mais cette station essence possède la particularité d’être la station essence la plus au Sud du pays et la  plus éloignée d’Alger, à 2500 kilomètres plus au Nord. C’est le centre de In Guezzam, rue principale, c’est-à-dire une vague piste de sable mou où les traces de pneus de camions et de 4X4, empreintes de pieds d’enfants, de sandales targuies et de chaussures militaires s’entrecroisent sans chocs visibles. Je suis à peu près assis sur une pierre au soleil et la pompe à essence est juste en face. La nouvelle est arrivée ; le camion citerne de Naftal a débarqué hier et a rempli la cuve. 8 heures 30. Des dizaines de véhicules tout terrain sont là, collés à la pompe. Il n’y a que des Touaregs, palabrant et devisant derrière leurs chèches, remplissent leurs fûts rouges et leurs gros jerricans. L’objectif est évidemment Assamaka, le village frontalier du Niger, à 30 kilomètres de là. Un fût à 7000 dinars (300 litres) se négocie à Assamaka autour de 15.000 dinars. A In Guezzam, où la vie est encore plus chère qu’à Tamanrasset, ville déjà parmi les plus chères d’Algérie, vendre de l’essence, de la semoule, du lait ou de l’huile au Niger reste l’activité la plus rentable. De ce point de vue, il n’y a aucune raison de s’en priver, d’autant que le pétrole est lui-même un produit du désert.

   A midi, il n’y a plus personne à la station essence. Et pour cause, elle est vide, asséchée. Les Touaregs sont déjà partis de l’autre côté vendre leur essence. D’autres Touaregs sans visages et des militaires sans conviction traînent encore dans les rues sableuses de In Guezzam. Les quelques chnawas, terme qui désigne les gens du Nord venus trouver quelque chose dans ce coin désolé, font tâche dans le décor, tel un pneu crevé jeté dans un désert de pierres. Comme moi, journaliste chenoui dont l’incongruité de la présence saute aux yeux. Que faire à midi à In Guezzam ? A ce point géométrique de cet espace-temps particulier, il semble évident d’aller prendre un verre à Assamaka, au Niger. Premier échec ; j’ai été voir les policiers des frontières qui m’ont bien expliqué qu’il faut demander un visa à Tamanrasset, à une journée de piste d’ici. Je sais pourtant qu’avec un peu de persuasion, on peut me délivrer un laisser-passer au poste frontière. Mais ma fonction ne m’a pas aidé, bien au contraire, l’information ayant été savamment diffusée par les officiels et aucun contrebandier de la place n’a accepté de m’emmener au Niger par des moyens détournés. Heureusement, tout comme les Touaregs ne sont ni Noirs ni Blancs, tout n’est pas aussi tranché. A 14 heures, au moment où le monde entier de In Guezzam est en train de s’adonner au rituel de la sieste, je trouve un Targui consentant qui demande 2000 dinars pour contourner la frontière, me déposer à Assamaka et attendre que je fasse mon petit tour pour me ramener en Algérie.

 Au Sud du Sud

   La sortie se fait plein suivant l’axe principal de In Guezzam. Plein Sud. A la sortie de la ville, la caserne des GGF (garde-frontières) est à gauche et le poste-frontière à droite. La piste passe entre les deux, c’est du sable, à perte de vue. Quelques acacias et tamaris isolés font office de panneaux de signalisation et c’est tout. La piste, évidente, est tracée par les incessants camions et 4X4 qui traversent la frontière clandestinement et en une demi-heure, un groupe d’arbres serrés se distingue au loin. Assamaka. Une piste à gauche (vers l’Est) mène à Arlit, à 200 kilomètres, autre village Nigérien qui a récemment pris la place de Assamaka au niveau de l’importance du trafic frontalier. L’arrivée dans le village se fait par le plateau sableux du Nord et immédiatement, l’image saute aux yeux. Toutes proportions gardées, Assamaka est à l’Algérie ce que Tijuana est aux Etats-Unis. C’est-à-dire le village frontalier mexicain où les Américains vont s’encanailler, alcools et prostitution en constituant la production principale. En entrant dans ce Tijuana en toub surgi du désert, un groupe de militaires et douaniers du Niger surgissent et nous arrêtent. Contrôle. Le Targui est connu mais pas moi et je n’ai pas de visa. C’est le refoulement, éventuellement accompagné d’un passage au tribunal suivi d’une forte amende. C’est du moins ce qu’ils m’expliquent, juste avant de proposer un « arrangement » à l’africaine, ce qui était globalement prévu. La négociation démarre à 8000 dinars pour atterrir finalement au seuil des 1000 dinars, que je donne naturellement en faisant semblant d’être ruiné sur trois générations. Seule condition à cet arrangement entre amis, ne pas sortir de Asssamaka, ce qui veut dire que je n’ai pas le droit d’aller à Arlit ou plus loin encore vers le Sud, à Agadès. Les papiers sont d’ailleurs confisqués et sont à récupérer au retour. Un dernier sourire transfrontalier et bienvenue à Assamaka, le village des voyous du désert.

   J’ai changé 1000 dinars chez un vendeur de viande grillée et récupéré près de 6000 Francs CFA. Puis je me suis dirigé vers l’objectif, laissant le Targui derrière, refusant tout contact avec ces lieux de débauche en invoquant le Tout-Puissant dans un étrange mélange de Tamachak et d’Arabe. Une sombre maison délabrée en toub m’accueille du mieux qu’elle peut. Policier algérien ? me demande nonchalamment un jeune Noir préposé au service. Non, pas vraiment. C’est en détaillant les recoins obscurs que je découvre mon nouveau problème. Au fond de cette incertaine taverne du désert, je retrouve les policiers des frontières de In Guezzam qui m’avaient refusé un laisser passer. Que faire, au risque d’avoir des problèmes de légalité à mon retour et d’en causer d’autres au Targui qui m’a accompagné ? Dans le doute du grain de sable qui s’insinue dans le moteur rodé, je suis ressorti pour me cacher. Se cacher dans le désert ? Assis sur le sable en plein soleil derrière une maison en toub, je crois que je n’ai jamais attendu avec autant d’impatience un verre de ma vie. Heureusement, près d’une heure plus tard, les policiers sont sortis de la taverne, et la tête pleine, sont repartis. En Algérie. Je suis donc entré de nouveau et me suis installé où j’ai pu, détaillant cet endroit à la hauteur de la situation. En dehors des quelques bancs en bois, le seul meuble est un réfrigérateur du néolithique fonctionnant avec une bouteille de gaz (algérienne) en attendant l’électricité. Au menu, du Whisky visiblement frelaté et de la bière d’importation, ce que je choisis. « Elles ne sont pas fraîches », m’explique le jeune serveur qui s’en va par la porte de derrière, me laissant en compagnie de jeunes prostituées de la région, incroyablement fines et belles, ainsi que d’un groupe d’allumés locaux passablement agités qui parlent Haoussa à vive voix. Le préposé revient un quart d’heure plus tard avec des Amsterdamer glacées. Où a-t-il été les chercher ? ais-je demandé en tentant de visualiser dans ma tête ce village de quelques dizaines d’habitations cernées par le néant des sables. « De la caserne », me répond-t-il. Sans commentaire, je déguste les objets de ma visite, discute en Français mêlé d’un peu d’Arabe et m’en vais retrouver le Targui dehors, dormant sous son 4X4. Le temps de récupérer nos papiers et je suis retourné en Algérie par la même piste, laissant derrière Assamaka et la belle Ajja.

Retour à la normale

    Les Touaregs de In Guezzam vivent de In Guezzam et de Assamaka. Les autres y vont pour s’amuser et les Nigériens taxent tout le monde au passage, sans distinction de race, de nationalité ou de fonction. Chacun y trouve son compte, dans ces espaces aussi pratiquement flous que théoriquement infinis. Sur la rue centrale de In Guezzam, longue artère de sable orientée Nord-Sud, de nouvelles traces de pneus sont venues s’ajouter à la myriade d’empreintes, signe que malgré l’éloignement et la désolation, la circulation ne s’arrête jamais, l’immobilisme ne signifiant pas autre chose que la mort, voisine de celle de l’acacia pétrifié dans son reg par manque de circulation aquifère. Dans l’univers carcéral qu’est devenu l’Algérie, cernée par des barrières de haute sécurité, des grillages de visas impossibles et de méfiances rationalisées, il est encore possible d’aller à Assamaka, à plus de 2500 kilomètres de la capitale politique algérienne, globalement la distance Alger-Copenhague. Il suffit d’aller à Tamanrasset, de prendre la piste de In Guezzam (1300 dinars la place en taxi 4X4) et d’enjamber la frontière pour aller à Assamaka. Et prendre un verre au Niger.

Chawki Amari

Douar et daïra

   Postée à 500 mètres d’altitude, In Guezzam doit son nom à sa situation géographique, vieux point de passage du féerique Tassili Ahaggar, qui relie les vastes étendues du Sahel au Hoggar proprement dit, constituant une des portes d’entrée vers l’Algérie centrale. Aguezzem désigne à ce titre le coupe gorge en Tamachek, ce qui indique bien qu’à une époque pas très éloignée, ce passage était truffé de coupeurs de routes. Aujourd’hui il n’y a plus de gros problèmes de sécurité à In Guezzam même si les derniers contrôles de l’armée se font bien plus loin à Tamanrasset, après les check-points de In Ekker, In Amguel, Arak ou In Salah encore plus au Nord. Personne ou presque ne va à In Guezzam. Enclavée de par sa position de ville la plus septentrionale d’Algérie, à In Guezzam, à part la piste qui mène vers Tamanrasset au Nord, il n’y a qu’une autre piste, à l’Est, qui mène vers Tin Zaouten (point d’accès au Mali) par des passages difficiles connus seulement des gens de la région, et bien sûr celle du Sud qui mène au Niger jusqu’à Agadès. Mais c’est déjà beaucoup. Car In Guezzam semble tellement loin d’Algérie que même le climat y est différent ; contrairement à Tiaret ou Tamanrasset, en hiver il fait bon la nuit même si les vents de sable sont permanents la journée. La pastèque et le melon poussent en janvier et en décembre, les moustiques sont là, tout comme le grillon qui emplit de son bruit caractéristique l’air des journées qui s’endorment au soleil. Plantée au bord de la frontière du Niger, In Guezzam. est le point le plus éloigné de la capitale algérienne et est en même temps daïra et commune et pratiquement la seule commune de sa propre daïra, ce qui renseigne sur les immensités désertiques qui l’entourent. Inaccessible en dehors d’un camion ou d’un 4X4, In Guezzam fait partie de la wilaya de Tamanrasset dont le chef lieu est au Nord à 9 heures de piste. In Guezzam est un village peuplé essentiellement de Touaregs réunis autour de quelques centaines d’habitations, en toub, briques de terre crue, mais aussi en dur, parpaing ou plus rarement pierre. In Guezzam possède néanmoins une école, un centre de santé et une caserne de pompiers mais aucune société privée ou nationale, en dehors des entreprises qui y font des travaux pour le compte de la daïra ou de la wilaya. S’il y a de l’eau à faible profondeur, le manque de qualification agricole des Touaregs a laissé la région très dépendante du Nord en ce qui concerne l’alimentation ainsi que l’approvisionnement en produits de base d’une manière générale.

C.A.

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