BAIGNADE POLITIQUE AU BORD DE LA FRONTIERE ENTRE LE CIVIL ET LE MILITAIRE Le 20 août vient de passer mais il est encore frais. Pas dans les montagnes d’Ifri où a eu lieu le congrès de la Soummam mais à Sidi Fredj, à la plage, où la frontière entre le civil et le militaire est toujours aussi bien marquée sur la terre que floue dans la mer. 1200 kilomètres de côte mais 33 millions de baigneurs potentiels. La Méditerranée partout mais beaucoup de requins apparatchiks, des méduses qui piquent et des poissons pas vraiment frais. D’Alger la capitale de l’empire terrestre, il y a deux directions possibles pour la mer ; côte Est, les belles plages à l’eau verte et très profonde comme Kadous, Déca Plage ou Zemmouri. A l’Ouest, les plages serrées à l’eau bleue mais peu profonde, comme Palm Beach, Sidi Fredj ou Zéralda. Passés le Club des Pins et Moretti, plages d’état privées jetées sur la Méditerranée comme une série d’insultes adressées aux non initiés, il y a d’autres plages qui vont de Sidi Fredj jusqu’à Tipaza. Sidi Fredj justement, du nom de ce Saint niché dans une grotte et aussi vieux que le débarquement français sur la plage du même nom. Dans cette petite localité balnéaire, les plages sont étagées verticalement. Ainsi, d’Est en Ouest on trouve Sidi Fredj proprement dit, puis la plage « thalasso », du nom de cet établissement pour vieux privilégiés, malades ou faisant semblant de l’être, puis la « plage Ouest » puis encore la plage militaire, puis enfin la plage présidentielle, étroitement surveillée. C’est à la « plage Ouest » que tout s’explique (voir schéma), notamment l’organisation horizontale des pouvoirs. Abane Ramdane aurait contesté cette structuration trop plate des hiérarchies et aussi le fait que le pouvoir se soit déplacé à l’Ouest depuis le nouveau président. D’Ouest en Ouest
Un petit bout de plage au sable gris divisée en cinq concessions louées aux plagistes qui rivalisent de densité pour placer le maximum de parasols dans l’espace le plus réduit. En y descendant, on se sent tout de suite à l’étroit. C’est la « plage Ouest ». Quelques mètres de sable, une mer un peu sale aux rochers saillants et on comprend tout de suite que cette plage est accessible à tout le monde, ceci expliquant peut-être cela. La plage fait une centaine de mètres en largeur et est coincée entre la plage « Thalasso » et la plage militaire. En allant au fond de cette plage, direction Ouest, on tombe sur le dernier carré de plagistes. Qu’est ce qui empêche à ce niveau les citoyens civils d’aller se baigner avec les militaires, à deux mètres de là ? Une jetée bien définie, au dessus de laquelle patrouillent des militaires en armes. Oui, cette petite jetée qui s’enfonce d’une vingtaine de mètres dans la mer représente la limite territoriale entre le civil et le militaire, ce dernier faisant rempart entre le civil, à l’Est et le président, à l’Ouest. Passée cette injustice structurelle, on se rend compte que l’Algérie n’est pas aussi parfaite qu’elle n’en n’a l’air. En entrant dans la mer, côté civil, on s’aperçoit que la jetée est trouée, d’en bas, au niveau de l’eau. A travers un grillage mal ficelé, de petites ouvertures sont là afin que les civils et les militaires puissent se voir. Sans se toucher. Et là, le corps dans l’eau, on voit. Une belle plage de type méditerranéen, au sable ocre très fin. Une plage très peu peuplée, où dorent au soleil de jolies jeunes filles aux corps très doux et des garçons immatures à la nuque très large. On peut rester ainsi longtemps dans l’eau, sous l’ouverture, à détailler le versant fertile de l’Algérie sans toutefois dépasser cette limite au risque de se faire tirer dessus. Avec de bons yeux, on peut même voir la plage présidentielle, tout au fond, jouxtant la plage militaire à l’Ouest. C’est la belle plage en face de l’îlot à mouettes, dont on dit de ces dernières qu’elles travaillent toutes pour le DRS puisqu’elle portent toutes des lunettes noires. Ce qui est anormal pour une mouette, Abane Ramdane l’aurait bien sûr remarqué. Les poissons ne font pas de politique La jetée fait donc office de rempart pour une saine séparation des pouvoirs même si ici, il semble évident que du côté militaire, on est mieux lotis. Comment s’organisent les rapports ? De part et d’autre de la jetée, il faut avouer qu’ils ne sont pas sains, une certaine jalousie d’un côté et une forme de mépris de l’autre constituant l’ambiance générale. Chacun fait comme si l’autre n’existait pas, personne ne parle à son voisin de l’autre côté de la frontière et quand une balle franchit la fine barrière, personne ne se précipite pour la renvoyer, les enfants s’occupant généralement de cette corvée. Il y a pourtant une faille. Le congrès de la Soummam consacrant la primauté du politique sur le militaire ayant été organisé en montagne, rien n’a été prévu pour la mer. Et ici, à la « Plage Ouest », il a un problème. Si sur le sable, les grades et les statuts sont bien définis, en mer, il y a un flou. Passée la jetée, il n’y a plus rien qui sépare le civil du militaire. Si bien qu’un civil mal intentionné peut, à la nage, passer du côté militaire. Sur quelques mètres seulement puisque les soldats qui veillent ont la consigne de ne laisser aucun civil venir polluer la plage des militaires. Mais jusqu’où ? Il y a une zone mixte de quelques dizaines de mètres, une zone floue (voir schéma) où la tolérance sur une petite erreur de navigation fonctionne. Ici, dans cet espace mouillé de quelques fragments de miles nautiques, des rencontres peuvent se produire. Comme celle d’un fils de garagiste avec une fille de général. Sur ce cercle marin de la raison, ils peuvent échanger quelques mots, des sourires, voire un numéro de téléphone, sous la surveillance des militaires en tenue sur la jetée. Car la tolérance s’arrête là ; dès que le civil franchit les quelques mètres de la zone de flou, le militaire l’interpelle en lui intimant l’ordre de rentrer chez lui. Pendant que la fille de général est déjà repartie sur sa plage dans un charmant crawl brassé, le fils de garagiste est au bord de la bavure. C’est là en général qu’il retourne à sa plage populaire, tout mouillé, avec une vague idée d’émeute en tête. Au bord Ouest de la plage Ouest, sur la jetée de démarcation qui sépare le commun des civils avec la crème des militaires, le fils du garagiste a failli avoir une aventure avec la fille de général. Abane Ramdane savait-il nager ? C.A.
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