fiction, littérature, Algérie, monde arabe, islam

 

LA SEMAINE A 7 TROUS

 

« …les jours se suivent, se poussent et s’affalent les uns contre les autres, comme des dominos dont on aurait effacé les points. »

Yu Qenju. L’empire vient de se lever et je suis encore en retard.

 

   Hani Moldine vient de mourir, d’épuisement selon l’autopsie. En tant qu’Algérien normalement constitué, il n’a rien laissé à ses enfants ni à sa patrie à part des problèmes d’ordre administratif. Et un journal de bord trouvé dans la poche de son veston usé. La conclusion est terrible ; sa mort a été aussi stupide que sa vie.

Samedi

   Alger, 43° à l’ombre, là où je suis il n’y a pas d’ombre. Je crois que je vais me suicider si j’arrive à trouver de l’eau. J’envisage vaguement de me noyer, je pourrais mourir avec cette sensation de fraîcheur que je recherche depuis une trentaine d’années. Je suis rentré chez moi vers 3 heures sans avoir accompli l’acte fatal, il fait vraiment trop chaud. Le surpresseur a encore grillé et il n’y a pas une goutte d’eau à la maison. J’ai frappé ma femme parce qu’elle m’a demandé d’aller remplir les trois jerricans de 20 litres à la fontaine du voisin tout en haut de la rue. Elle s’est énervée, m’a dit qu’on était pas à Hassi Messaoud. Je n’ai pas compris l’allusion, il n’y a pas d’eau là-bas, il n’y a que du pétrole. Bref, la maison est très sèche. Je ne devrais pourtant pas m’inquiéter car le téléphone ne fonctionne pas non plus, il y a donc une certaine logique dans tout cela. J’ai décidé de ne plus aller au central réclamer le rétablissement de ma ligne, cela  m’épuise. Ils me disent tout le temps que c’est un dérangement, ce que je sais déjà. Je crois que c’est le pays tout entier qui est dérangé et nous attendons tous le rétablissement des lignes pour pouvoir se parler. Je n’ai pas frappé d’employé du central depuis longtemps mais je me promet de ma remettre à ce sport, cela fait tellement de bien après. Le soir il a fait plus frais, je suis sorti faire un tour, j’ai même acheté une pastèque au prix d’un melon et un surpresseur au prix d’un climatiseur. J’espère que celui-là va tenir, c’est le quatrième depuis 3 mois. Ma femme pense elle tenir encore une dizaine d’années avec moi, comme elle le dit, elle est trop fatiguée pour changer de vie et de toutes façons il fait trop chaud. J’ai réussi à lire une page de journal le soir avant de dormir. Rien de spécial, les morts pleuvent sec et les gens sont chauffés à blanc. Des marches sont organisées dans tout le pays et des émeutes éclatent sporadiquement dans des coins que personne connaît. Pourquoi ne pas faire des émeutes en hiver pour se réchauffer et des marches la nuit pour la fraîcheur ? Cela semble plus logique, les horaires aménagés doivent l’être aussi pour la contestation. J’en parle mais je ne suis jamais allé à une marche. Je ne sais pas pourquoi d’ailleurs, peut-être à cause des revendications. Je crois que je marcherais pour les surpresseurs mais de toutes façons je suis contre les marches. S’il y avait des nages à la place des marches, je pense que je participerais. Une nage Bologhine-Club des Pins semble intelligente vu l’actualité. On pourrait en plus échapper à Ammi Ahmed, j’ai appris qu’il ne savait pas nager. Bref, tout cela n’est pas très bien organisé. Demain matin j’installe mon nouveau surpresseur. Il va falloir trouver aussi un nouveau plombier, l’ancien a brûlé dans un feu de forêt. Que fait un plombier dans un forêt, cela reste pour moi un mystère. Je crois que je vais dormir et rêver d’habiter un aquarium en location-vente. J’ai déjà le formulaire. Bonne nuit.

Dimanche

   Dimanche, bien sûr, toujours à Alger où je me demande encore ce qui est le plus insupportable ; la chaleur sans eau ou les moustiques qui attaquent maintenant même la journée, avec ou sans T-shirt. Bien sûr la nuit c’est pire. Hier je n’ai pas dormi à cause d’eux. La nuit je me couvre d’un drap et ne laisse que mon visage émerger pour pouvoir respirer. C’est vrai qu’on cuit dessous mais c’est toujours mieux que l’acupuncture militaire. Alors quand j’entend le moustique s’approcher de ma tête, je le claque au vol contre mon front, les yeux fermés. Ça fait mal mais c’est toujours mieux que de se réveiller à chaque bzzz et d’organiser une chasse à 3 heures du matin. Le problème c’est qu’ils sont devenus pervers. On ne les entends pas arriver. Ils se posent au niveau des jambes et remontent à pied, comme ça, ils peuvent piquer sans bruit tout le visage. Faut que je change d’endroit. J’ai vaguement eu l’idée de prendre des vacances mais pour aller où ? J’ai appris que les terroristes se baignaient aussi maintenant, c’est peut-être ça la dernière étape de la concorde civile. Après tout ils ont sûrement chaud eux aussi. Faudrait quand même qu’ils évitent de mitrailler les baigneurs, ça fait peur aux poissons. Finalement j’ai décidé de m’acheter un maillot de bain en couleur, de le mettre et de manger des crevettes sur la terrasse. Ça fait vacances au bord de mer sans le bord de mer. Je n’ai pas acheté de crevettes vu le prix hors taxes de ces petits animaux mais de toutes façons, la terrasse est encombrée d’un carburateur de Dacia et d’un congélateur en panne appartenant à ma belle-famille. Faudra que je pense à les jeter. Oui, la belle-famille aussi. Y font rien qu’à me demander de l’argent pour acheter des matériaux de construction. Le problème c’est qu’ils ne construisent pas, que font-ils avec tout ce parpaing et ces sacs de ciment ? Ils construisent peut-être une casemate dans la salle de bains en prévision de la rentrée. Faudra que je pense à les dénoncer dès que j’aurais trouvé un bon avocat. En attendant, j’ai toujours des problèmes d’eau. Le surpresseur n’a pas tenu. En bon soldat de première ligne, il a grillé à la première attaque de la Sonelgaz. On se douche à l’eau sale en ce moment, avec nos vêtements qu’on lave aussi par la même occasion. Ma femme a protesté mais je lui ai rappelé qu’on mangeait bien de la pastèque arrosée à l’eau d’égout, ça ne nous change pas beaucoup. C’est de l’adéquation avec son milieu naturel, m’a expliqué un professeur qui s’est suicidé avant-hier. Ça sent mauvais partout dans la maison mais comme ça au moins ma belle-famille ne vient plus. Mon voisin dit que c’est sûrement pour ça qu’il y a autant de moustiques chez moi. J’ai essayé de lui expliquer que même chez les fleuristes du centre-ville il y avait des moustiques mais de toutes façons il est devenu sourd depuis le dernier discours du président. Que faire ? J’ai lu qu’il y avait un concert de Safy Boutella au 5 juillet. Je vais peut-être y aller mais il y a une marche prévue le même jour. Entre Ulac Smah et Mejnoun, que choisir comme fond sonore pour ce début de mois d’août ? Je crois que je vais aller à la marche parce que comme au 5 juillet, ça finit toujours en feu d’artifice mais eux au moins ce sont des bénévoles. Dans tous les cas, ce soir je vais dormir dans le congélateur de la terrasse. Les cafards c’est toujours mieux. Ça pique pas et ça fait pas de bruit.

Lundi

  Alger. Tôt le matin, j’ai du faire le tour des administrations pour régler des problèmes insolubles, entre autres celui d’une assiette de terrain mettant en scène les tantes de mes demi-frères. Il faisait très chaud et les papiers fondaient littéralement dans les couloirs. A un moment il a fait plus chaud et les usagers de la direction du contentieux ont frisé l’émeute. Tout est rentré dans l’ordre à l’apparition du wali, les bras chargés de ventilateurs.

   Dehors, les gens se faisaient discrets pour glisser dans les passages d’ombre. Des délégations internationales en civil avec des badges accrochés au cou déambulaient, un petit sourire permanent aux lèvres pour ne pas provoquer la foule. J’ai rencontré un copain, il m’a affirmé qu’on aurait repéré des Indiens égarés à Tafourah. En plumes et mocassins, ils auraient été pris à partie par un revendeur de poulet mais la sécurité est rapidement intervenue. Dans les rues, les commerces étaient plutôt gais, ils n’avaient jamais vu d’étrangers depuis des années. Des camions poubelles sont passés tôt, nettoyer les rues. Je me suis dit que s’ils le faisaient tous les jours, ils tomberaient malades, ce doit être pour cela qu’ils ne nettoient que pendant les festivals. Quelques mendiants triés sur le volet ont quand même été laissés, pour des raisons d’esthétique pure. A midi, j’étais toujours sous la chaleur à attendre un taxi. Le taxi est arrivé rapidement, ce qui n’est pas courant en ces temps difficiles. Il y avait un aiguilleur en tenue officielle, immatriculé au Gouvernorat, la mairie ou une autre autorité du Beylik, je ne me rappelle pas ou je n’ai pas entendu parce qu’il a fait très chaud, la température venait de dépasser le mur du son. Je suis rentré chez moi vers 17 heures après avoir croisé un ex-collègue, cuit sous le soleil. Il m’a raconté qu’il avait commencé à cuire le matin, à feu doux. A l’heure où je l’ai rencontré, il était largement comestible. Chez moi, il n’y avait pas d’eau, j’ai pris une douche à la Ifri. Ça coûte cher mais toujours mieux que de rester collé à chaque contact avec un objet. A 18 heures environ, après avoir trouvé le problème de tension dans le surpresseur avec un voisin bénévole, un hélicoptère est passé au dessus de nous pour jeter des tracts à la gloire du régime. Je suis rentré. Mon fils m’a demandé de l’argent. Je me suis énervé mais surtout à cause de la chaleur. Ma femme m’a demandé d’aller voir une représentation de jockeys cubains avec des  sportifs italiens pour me calmer mais il n’y avait rien à faire. Vers 21 heures, j’ai pris le Walkman de ma fille, branché El Bahdja pour écouter le concert du 5 juillet et suis sorti marcher. Dehors, il y avait des marcheurs comme tous les jours. Il y avait aussi des figurants habituels, répartis un peu partout dans la ville. Certains marchaient lentement, d’autres plus vite. Il y en avait même un qui courait mais a été rapidement abattu par un tireur d’élite posté au dessus d’une pizzeria. Le soir il a fait meilleur. Les gens étaient assis, d’autres debout, d’autres encore étaient à 4 pattes, l’oreille collée sur le goudron à essayer d’entendre les trains qui passent. Tard, je suis rentré. Tout le monde a avoué qu’il avait eu très chaud aujourd’hui mais c’était sûrement à cause de la température, qui aurait atteint les 37° à Alger. Selon mon voisin, la chaleur aurait été organisée et n’est pas un acte isolé.

Mardi

   Le matin il a encore fait très chaud mais ça n’étonne plus personne, tout comme n’étonne plus les victimes quotidiennes du terrorisme qui s’entassent dans le sous-sol de la loi sur le foncier agricole. L’Algérie est un pays chaud où l’eau est l’un des moyens de pression sur la société. Entre deux litres d’Ifri gazeuse je me suis rappelé Luis Bunuel qui disait en son temps : « c’est la pluie qui fait les grandes nations ». Bien sûr, il n’a pas parlé de mon supresseur qui a encore grillé suite à une surtension. J’ai appelé Sonelgaz pour qu’ils me dédommagent mais leur téléphone était coupé. Tout comme le mien d’ailleurs, le dialogue est de fait impossible. Je me suis demandé si les Télécoms algériens avaient le téléphone. Oui, bien sûr, ils ont tous des portables. Puis j’ai regardé le soleil comme pour trouver une réponse et me suis vaguement demandé comment les Egyptiens anciens pouvaient adorer ce dictateur impassible qui transforme le blé en paille et les hommes en éponges auto-motrices.

   Vers midi j’étais encore dans les couloirs infinis de l’administration ; me manquait un papier, le certificat d’existence. Ce papier est le papier le plus étrange de toutes les administrations du monde. Prouver que l’on existe, c’est comme essayer de parler à un miroir pour l’entendre vous dire c’est moi. Encore que pour l’Algérie, exister revient à ne pas mourir, c’est beaucoup plus simple. Mais faut-il quand même que ce soit comme ça avec les employés de l’administration qui eux, sont entre la vie et la mort. On ne sait jamais s’ils sont cliniquement morts ou techniquement vivants.

   Je ne me suis pas disputé avec ma femme avant deux heures de l’après-midi, signe peut-être que le pays s’arrange. Par contre je me suis disputé avec mon fils. Il a refusé d’aller déposer un dossier pour la location-vente d’appartements. Il dit qu’il ne veut pas habiter à Rouiba et qu’il a plus de chances d’avoir un appartement en allant faire la chaîne pour les visas. Un F3 coûte l’équivalent de 1500 Francs mensuels, soit quelque chose comme 18.000 Dinars, moins cher qu’un appartement à Alger. Reste à trouver le prix du billet d’avion pour pouvoir traîner la journée à Alger et rentrer à Madrid le soir. De toutes façons, son salaire est insuffisant. Il ne travaille pas depuis qu’il est sorti de l’école juste après y être entré. Je lui donne un peu d’argent mais lui exige des factures pour toutes ses dépenses. Je le soupçonne d’ailleurs de faire de fausses factures, d’où la dispute.

   Pour les petit dernier, c’est différent. La rentrée est pour bientôt. Pour les dinosaures de la classe politique et des milieux affairistes, c’est l’occasion de se brosser les dents pour attaquer les nouveaux plats qui vont être servis en septembre. Pour moi, c’est le mois des dépenses, de l’investissement sur un avenir incertain. Les enfants vont entrer à l’école et il va falloir leur acheter des kilos de livres, des cahiers, un filtre à air pour cerveau et un gilet pare-balle. On ne sait pas ce que va devenir la réforme de l’école. Aux dernières nouvelles, elle a été réformée.

   Je me suis couché tard, je n’arrivais pas à dormir à cause de la chaleur. En désespoir de cause, j’ai du mettre une cassette de Bouteflika. Résultat, je me suis vite endormi mais j’ai fait des cauchemars toute la nuit. Quand je me suis réveillé, la cassette s’était bloquée dans le vidéo et le président figé avec un doigt en l’air et le regard vers l’arrière. Etait-ce un signe ?

Mercredi

   Le bonheur existe, je l’ai entendu. Il fait un bruit inquiétant mais ça à l’air de marcher. Mon nouveau surpresseur n’a pas grillé depuis deux semaines, j’en suis très content, tout comme s’il n’y avait pas eu de morts dans les journaux pendant 1 mois. Ma femme ne m’a pas remercié, elle a simplement émit un son du genre « c’est pas trop tôt » ou quelque chose comme ça. J’ai tenté de lui expliquer que ma vie allait changer maintenant ; prendre une douche à midi, c’est ce qu’il y a de plus beau en Algérie après peut-être un lever de soleil sur la fortune. Mais comme on ne parle pas la même langue, on est vite passés aux mains. Heureusement, la voisine est venue demander un peu de cannelle pour épicer sa vie, ce qui nous a calmé. Son mari est chômeur et retraité, ce qui est assez difficile à réaliser et elle, est femme au foyer non déclarée. Résultat, ils passent la journée à se regarder pour tenter de comprendre qui porte la poisse à l’autre. Le seul moment où ça bouge un peu c’est quand leurs enfants viennent pour les tuer afin de récupérer l’appartement. Ils passent régulièrement mais les vieux sont des durs à cuire. Ils se barricadent et tirent sur tout ce qui bouge avec des couteaux de cuisine et des clous qu’ils projettent à l’aide de pailles en plastique. Les enfants abandonnent vite en général, prennent un peu de galette et repartent. Après les vieux continuent à se regarder en silence pour comprendre.

   Vers 13 heures, j’ai essayé d’aller travailler mais c’était trop loin. Arrivé à mi-chemin, j’ai calculé mentalement l’énorme effort à produire et j’ai changé d’avis. Je suis entré dans un multiservices pour leur faxer une maladie. La fatigue générale avant la rentrée, tout le monde connaît ça ici. On est fatigués toute l’année mais après les vacances qu’on n’a pas prit, c’est pire, on est fatigués de l’avoir été toute l’année. Je suis rentré vers 2 heures, après avoir fait quelques magasins non climatisés, à la recherche de quelque chose qui pourrait changer mon destin. Je n’ai rien trouvé à part un pistolet automatique d’occasion mais il était hors de prix, vu qu’il avait appartenu à une chanteuse, d’après le vendeur.

   Il a encore fait chaud toute l’après-midi mais il parait qu’il fera plus chaud à la rentrée. Toujours pas d’eau dans les barrages, ça se vide comme le sang d’une victime. D’après le communicateur de l’Agence des barrages installé à la radio pour l’été, Alger peut tenir encore trois mois. Tenir trois mois. Tout le monde fait de la résistance, c’est un sport national. Il faut résister encore et toujours, comme si quelque chose allait se passer si personne ne résistait. L’extinction totale de l’Algérien ou un suicide collectif en direct sur Canal Algérie.

   Vers 5 heures, j’ai fait mon cours de morale. Mon fils de 5 ans veut être milliardaire, il pense que c’est un métier. J’ai essayé de lui dire qu’il valait mieux être bien dans sa tête mais je manquais d’arguments. Sa mère lui a dit que même millionnaire ou encore millénaire, c’était toujours mieux que de finir comme son père. Je crois que j’ai parlé de sa mère, ce qu’elle a très mal prit. On s’est disputé mais léger, juste pour arriver à l’heure du dîner. Je manque de conviction en ce moment et j’ai souvent faim.

  Le soir, j’ai apprit qu’une bombe avait explosé à Alger, faisant plusieurs blessés dont des enfants. Une bombe au mois d’août, c’est très mauvais signe. Je crois que c’est la fin. J’ai dormi tard. Ça faisait 5 ans que je n’avais pas prié pour mes enfants.

Jeudi

   Alger, 6 septembre. Ça y est, la chaleur commence à atteindre des niveaux raisonnables. C’est la fin d’un été rampant, il fait moins chaud même s’il y a toujours des bombes cachées sous l’humidité. Celle-ci aurait atteint 80% d’après les experts, soit largement au dessus du rendement de l’économie nationale. Il est midi, l’heure de l’inspection quotidienne sur la terrasse. Comme le président de toutes les citernes algériennes, mon surpresseur tient bon, malgré les pressions et baisses de pression. C’est un surpresseur debout, il résiste encore et toujours aux attaques conjuguées de l’Epeal et de la Sonelgaz, alliés conjoncturels dans la défonce du citoyen.

   Vers 14 heures, dans une crise de générosité, j’ai acheté des livres scolaires pour mes enfants. Mais je viens d’apprendre que la réforme de l’école a été annulée. Que vais-je faire de ces livres ? Les lire ? Impossible, j’ai déjà du mal avec les journaux. Les revendre ? Qui, à part Benzaghou, peut acheter des livres d’occasion ? Personne. Bref, j’ai des livres mais pas de lecteurs. Comme si j’avais une citerne mais pas d’eau.

   A 17 heures, ma femme m’a encore demandé de l’argent. C’est un véritable racket organisé. Sous le vague prétexte que mes enfants sont rachitiques, il faudrait leur acheter de la viande et des yaourts. J’ai essayé d’expliquer à ma femme que leur rachitisme est avant tout psychologique, dû aux dysfonctionnements de l’état mais elle ne m’a pas écouté. L’a-t-elle fait jour ?  Peut-être qu’elle est sourde et je ne m’en suis jamais rendu compte. Quand ses parents me l’ont vendu (à prix coûtant m’ont-ils dit, mais je suis sûr qu’ils en ont tiré un bénéfice) ils ont dû oublier de mentionner ce détail. Difficile de choisir entre le steak des enfants et les pièces pour ma voiture. C’est comme choisir entre un état policier et une république intégriste. A force de ne pas choisir, on va avoir droit à un état intégriste policier. D’ailleurs mon voisin s’est d’ailleurs déjà habillé pour la circonstance. Il se promène toute la journée avec sa barbe de trois mois et un bouclier anti-émeute.

   Vers 20 heures, j’ai regardé un bout de J.T., comme ça, juste pour voir si quelque chose avait changé. Rien, bien sûr, pas un mot sur les surpresseurs ou les citernes, ni sur mon voisin. Je me suis couché tôt, c’est toujours ça de gagné. Plus je vis mal plus je dors bien. Ce n’est pas normal, demain j’irais voir mon psy. Dès qu’il se réveillera. Qu’est ce qu’il dort lui aussi.

Vendredi

   C’était prévu par la météo et la vase des barrages. Mais ça ne change rien au triste fait ; il n’y a plus d’eau. Un jour sur trois maintenant, les robinets pleurent quelques larmes en émettant de petits gémissement de bébés cafards. Le temps de remplir les jerricans, les bouteilles et les cartables des enfants, y a plus d’eau. Pauvres enfants. On n’a même pas le temps de les laver, on est obligé de les finir au crachat. Comme un malheur n’arrive jamais seul, un sirocco bactériologique souffle sur la ville, Alger ressemble à un four à pizzas sans pizzas. Pourtant à l’Est du pays, les pluies ont fait des morts, comme quoi le régionalisme est encore présent et engendre des inégalités criantes.

  A midi, j’étais debout sur la terrasse à tenter d’admettre une évidence ; à quoi servent un surpresseur et une citerne s’il n’y a pas d’eau ? C’est comme construire des barrages dans le désert de Gobi ou faire des élections sans urnes. Mon voisin dit que c’est la fin du monde, Al Qiyama ; les kouffars envahissent l’Afghanistan, c’est un signe. La chaleur est d’ordre divin selon lui. Ça semble tellement logique pour lui que je ne l’ai pas contredit. En fait, j’ai besoin de lui pour creuser un puits dans la cuisine, il était paysan dans la Mitidja avant le terrorisme. Aujourd’hui il est directeur d’une banque publique mais il sait encore manier la pelle. D’après les experts du métro, il y aurait de l’eau dans le sous-sol d’Alger, d’où l’arrêt du chantier. Bien sûr, personne n’a pensé à remonter cette eau pour la boire et construire le métro en dessous. C’est comme ça. C’est même pire, j’ai lu que les travaux du tramway d’Alger vont commencer bientôt. Ils vont sûrement trouver de l’huile dans le sous-sol et arrêter cet énième  chantier. Mon cousin se douche d’ailleurs à l’huile depuis quelques temps, ça à l’air de marcher. Il glisse un peu la journée mais il reste propre, c’est important en ces temps de guerre.

   A 5 heures, mon fils est rentré de l’école, desséché. Je l’ai arrosé avec un fond d’eau récupéré sur les pluies de l’année dernière. Il a senti le moisi toute la soirée mais il semblait aller mieux. Ma belle-famille est arrivée et m’a reproché d’être un mauvais père, incapable de trouver de l’eau pour ses enfants. J’ai voulu leur montrer le puits que je creusais dans la cuisine pour tenter de les pousser dedans. En fait, ma femme y était déjà, ce qui a empêché les autres d’y entrer. On s’est disputé jusqu’à 6 heures et mort de soif, je suis allé boire une limonade chez le boucher du quartier.

   Le soir, j’ai organisé une danse de la pluie indienne avec ma famille. On a trouvé ça dans un Western sur M6. On a bien essayé salat el istisqa’ mais il semblerait que les forces cosmiques aient définitivement choisi entre les Américains et les Musulmans ; ce seront eux qui iront au paradis puisqu’ils y sont déjà. On a attendu la pluie jusqu’à minuit puis on est allés se coucher dans l’aquarium vide.

   Je me suis endormi tard devant la télévision. Il y avait un film ou un documentaire sur l’Afghanistan. Eux n’ont pas d’eau depuis une dizaine de siècles et personne n’a l’air de se plaindre. Au moins ils n’ont pas de barrages ni de ministre de l’hydraulique, c’est moins grave. L’Algérie c’est l’Afghanistan plus le gouvernement moins les impôts plus le pétrole. Ou quelque chose comme ça.

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