HAPPIZ SEVENTIZ
“Il fut un temps
où on avait le temps, lentement transformé en un âge
sans âge par une époque sans fin. » John Meyor. Nostalgies. La rumeur a rapidement fait le tour du cercle des nostalgiques disparus. Houari Boumediene, le célèbre Conducator à la moustache métallique, serait réapparu quelque part, à l’Ouest du pays.
D’après un témoin, un berger sans
troupeau, il serait apparu vers 18 heures, sortant de la forêt
de Tankrit, entre Ouled Touchou et Sidi Bala, enveloppé dans
un burnous blanc cassé, le pas fatigué mais droit.
Puis il se serait rendu au village pour boire de l’eau à
la fontaine. Celle-ci étant tarie depuis longtemps, un enfant
lui apporta une bouteille d’eau. Il le remercia d’un signe muet
de la tête et but le contenu de la bouteille d’un seul trait.
Quand il eut fini, il s’essuya les moustaches et gratifia l’enfant
d’un sourire puis se dirigea vers la Mouhafadha en allumant un gros
cigare. La Mouhafadha n’existait plus depuis bien longtemps et avait
été transformée en taxiphone. Il contempla
avec mépris les quelques jeunes soudés aux téléphones
parlant de choses incompréhensibles et écrasa son
cigare contre le mur fané. Au début, personne ne le
reconnut. C’est une vieille femme, édentée jusqu’au
cou et habillée de longues rides horizontales qui le fit.
Elle s’écria, la voix tremblante et les mains agitées
: - C’est lui ! C’est lui ! Il est revenu !
Sid El Houari ! Boumediene est de retour ! Le Boumediene
est de retour ! ! ! La nouvelle fit le tour du village à la vitesse
d’un modem 56K. Immédiatement, une foule compacte se forma
autour de l’ex-président. Quelques femmes s’évanouirent,
des hommes pleurèrent. Seuls les enfants riaient, en tirant
le burnous du Boumediene, se demandant quel était cet étrange
personnage aux moustaches XXL. On lui posa des questions, le toucha,
se bouscula pour l’inviter à manger. Lui raconta tout dans
le désordre. Le Boumediene tapota quelques têtes et
donna quelques accolades. Ecartant la foule avec sa canne en bois
d’olivier, un vieil homme énervé s’approcha du Boumediene
et lui tendit un bout de papier jauni : - J’ai demandé un réfrigérateur
en 1975, je l’attend toujours. Le Boumediene ne répondit pas. Il ralluma
un autre cigare et lança majestueusement à la foule : - Il faut que j’aille à Alger. Tout le monde se bouscula une nouvelle fois pour
l’accompagner à Alger bien que personne dans ce village misérable
ne possédât de voiture. Le Boumediene demanda
un car de la SNTV et on lui apporta un taxi clandestin dans lequel
il prit place. Un enfant tenta de lui voler son burnous mais le
Boumediene résista. Dans la voiture qui le conduisait à
Alger, le Boumediene posa quelques questions d’ordre général.
Il apprit avec stupéfaction que le pain coûtait 10
dinars, qu’il y avait des compagnies d’aviation privées et
que Khaled Nezzar écrivait des livres. - N’importe quoi, ricana-t-il. Dis-moi aussi que
Benchérif a fondé un parti et que Bouteflika est président.
Le chauffeur de taxi ne répondit pas, il
annonça simplement au Boumediene qu’il était arrivé
à Alger, qu’il lui devait 500 dollars et qu’il n’avait pas
de monnaie. *** Comme vue d’un bateau pénétrant la
baie d’Alger, la capitale de l’oligarchie d’Algérie semble
blanche, paisible et lumineuse de l’arrière d’un taxi. Houari
Boumediene, leva le bras, pointant son doigt vers les hauteurs d’Alger. - C’est quoi cet immeuble ? La Sonacome ? Son dernier paquet d’Afras finissant, le chauffeur
du taxi clandestin marmonna que ce n’était que Riadh El Feth,
alias Houbel, alias El Maqam, alias le Doigt, alias The Long Thing,
érigé verticalement en l’honneur des martyrs qui reposent
horizontalement dessous. Derrière son cigare, l’ex-président
ne pas jugea utile de commenter, quelques minutes plus tard, il
descendait à la gare routière, juste au dessous du
square. - Rabbi mâak, lança le chauffeur en
empochant le prix de la course. Il était 22 heures. Le président prit
l’escalator en panne et marcha jusqu’à déboucher sur
le square Port Saïd. Quelques prostituées malingres
l’accueillirent avec un sourire diabolique, un groupe de Noirs Africains
lui chanta un blues en coton acide et un clochard à moustaches
lui hurla qu’il était bon le temps des Romains car tout est
de la faute à l’inspecteur Tahar qui n’avait pas su déjouer
les complots du FLN de Massinissa. Il repéra un dealer unijambiste,
affairé à vendre une plaquette de cannabis à
une vieille femme en robe de chambre. Il s’approcha de lui : - Toi tu es de la SM, je t’ai repéré. Le dealer ne répondit pas, se contentant
d’écouler tranquillement son stock. L’ex-président
insista. Le dealer finit par lui dire qu’il n’avait pas de SM et
que tout ce qu’il avait de bon était de la OO, de la Double
Zéro venue toute raide du Maroc. El Houari s’indigna : - Comment ? Ce royaume d’esclavagistes analphabètes
nous vend des produits ? Mais que
fait le pouvoir ? Le dealer ayant terminé sa journée,
il se proposa d’expliquer la situation à l’ex-président.
Il lui raconta que le pays était dirigé par une bande
de nains sourds et dépressifs et qu’une secte de chacals
à forme humaine tuait tous les humains qui avaient des yeux.
De plus, ce qui n’arrangeait rien, le président Bouteflika
avait été élu président aux présidentielles
et siégeait à la présidence d’où il
prenait souvent l’avion. El Houari hurla qu’il allait voir les militaires.
Pris d’un doute, il demanda si le MDN était toujours à
sa place aux Tagarins. Le dealer répondit par l’affirmative
et tenta encore de parler de Bouteflika. Mais l’ex-président
n’écoutait plus. Déjà, il était dans
un autre taxi, direction Les Tagarins. *** Dans le taxi délavé qui le conduisait
vers les hauteurs de la capitale, l’ex-président Houari Boumediene
observait à travers la vitre crasseuse les déambulations
nocturnes algéroises. La nuit tombait et quelques passants
passaient encore. Il nota d’étranges vendeurs ambulants,
transportant des tables emplies de produits de l’impérialisme.
Il se dit que lui à son époque avait dissous le corps
des cireurs de chaussures mais qu’un vendeur de cigares de nuit
pouvait avoir son utilité. A 22 heures 30, le taxi le déposa
devant l’immeuble du MDN. Un jeune soldat en faction lui expliqua
que c’était trop tard pour voir qui que ce soit et que dans
cinq minutes il allait commencer à tirer. El Houari tenta
de lui dire qui il était mais le jeune soldat avait arrêté
sa formation à Chadli Bendjedid et pour lui tout ce qui venait
avant appartenait à la Djahiliya. La discussion s’enflamma jusqu’à ce qu’une
grosse voix rauque surgisse du dernier étage de l’immeuble,
au niveau d’une fenêtre encore allumée : - Qu’est ce que c’est que ce vacarme ? Le soldat leva la tête et se raidit dans un
garde-à-vous d’urgence ; le patron était encore
dans son bureau. El Houari leva aussi la tête et le patron
demanda au soldat de faire monter cet homme qui se dit être
Boumediene. 10 minutes plus tard, en sortant de l’ascenseur qui
marchait, El Houari entrait dans le beau bureau blanc. Il lança
une remarque : - Heureux de savoir qu’il y a encore des gens qui
travaillent à cette heure. Tout n’est donc pas perdu. La patron fit un geste de la main en désignant
un fauteuil en cuir rouge : - Asseyez-vous colonel, dit-il en lui offrant un
cigare. - Merci capitaine. - Général de corps d’armée. - Pardon ? - Rien. Le patron révéla à l’ex-président
qu’il avait appris d’un informateur sa réapparition à
Sidi Bala mais qu’il n’y avait pas cru, pensant à une nouvelle
campagne d’intoxication des milieux de la gauche française.
Mais là, il était bien obligé d’y croire. Il
demanda à l’ex-président ce qui l’amenait par ici.
El Houari exigea des explications sur la situation. Le patron lui
tendit un exemplaire dédicacé du livre de Khaled Nezzar.
- Tout est là. Le président se saisit de l’exemplaire mais
demanda à avoir un autre livre dont il avait entendu parler
en chemin, celui d’un certain Souidania, qui accuserait l’armée
d’avoir été un peu trop dure avec les sujets du Royaume
algérien. Le patron lui répondit que lui aussi en
avait entendu parler mais que le livre était épuisé
et introuvable. Les deux hommes parlèrent jusqu’à
tard dans la nuit puis El Houari demanda à voir Bouteflika,
censé être le président du pays. Le patron hésita
un moment puis se saisit du téléphone : -Allô, passez-moi l’avion. *** Après avoir fait le tour de la question,
El Houari se décida à aller à la rencontre
du président Bouteflika. Il était 4 heures du matin
et il se rendit à l’avion présidentiel, stationné
en bout de piste de l’aéroport Houari Boumediene. Cachant
mal son émotion, il fut touché de savoir que le plus
grand aéroport d’Algérie portait son nom. L’aide de
camp qui l’accompagnait mit rapidement fin à son bonheur : - Boudiaf est un stade, Krim Belkacem un boulevard.
Y a vraiment pas de quoi en faire un chantier. El Houari escalada tristement la passerelle en fer
forgé de l’avion en pensant à Krim et à cet
étrange pays où un opposant assassiné à
Francfort pouvait se transformer en une boulevard à Alger.
Dans l’avion, une jolie hôtesse de l’air sahraouie l’accueillit
avec un grand sourire et l’invita à s’asseoir à l’arrière
de l’appareil. Une autre hôtesse, d’origine cubaine, lui offrit
un verre de lait et une datte d’origine marocaine. Une troisième
hôtesse, de père Chaoui et de mère Suédoise
lui offrit une Vodka qu’il refusa poliment. C’est au moment où
les douze hôtesses chargées des formalités administratives
apparurent que Abdelaziz Bouteflika sortit de sa chambre, congédiant
les filles et 3 jeunes éphèbes d’un geste bref de
la main. L’émotion fut grande et les deux hommes restèrent
longtemps immobiles et muets, s’observant comme des positions militaires
imprenables. Tels deux passés se faisant face, les deux premières
phrases échangées furent identiques, courtes et en
forme de question : - Toi ici ? - Toi ici ? La suite du dialogue fut moins intéressante.
Les deux compères parlèrent de tout et de rien, des
années de la révolution et du conseil de la révolution.
De Jean Seberg et de Fidel Castro. El Houari s’étonna que
le nouveau président ait si facilement abandonné l’option
socialiste. Celui-ci répondit que les temps avaient changé
et que maintenant on pouvait trouver du pain dans les épiceries
et des pneus chez le boucher. Quand à la confiture d’abricots
Sogedia, elle avait tout simplement disparu. El Houari sentit une
profonde fatigue l’envahir. Le président Bouteflika lui offrit
un chalet au Club des Pins juste après avoir donné
un coup de téléphone pour déloger un ministre.
Les deux hommes se quittèrent à l’aube, les yeux tirés
et les traits fatigués. C’est ici que les versions divergent. Selon l’une
d’elles, ne sachant pas nager, enfant de la montagne, l’ex-président
ne resta pas longtemps dans son chalet du bord de mer. Il se rendit
en France peu après pour écrire un livre, Comment est-ce possible ? Selon une autre version, Houari Boumediene n’aurait
jamais réapparu, il se serait agi d’un clone moustachu du
nom de Boumadi ou Benouari, qui aurait été rapidement
arrêté par les services de sécurité pour
usurpation d’identité et atteinte aux vérités
historiques. Dans tous les cas, cette histoire a pu exister puisqu’elle
a été racontée.
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