
La rhétorique naît en Sicile, vers 465 avant JC. Selon une légende, Hiéron, tyran de Syracuse, aurait interdit à ses sujets l’usage de la parole. Pour les défendre, Corax, disciple du philosophe Empédocle, publie un art oratoire (technè rhétorikè), recueil de préceptes pratiques à l’usage des justiciables désirant récupérer les terres qui leur avaient été subtilisées. Il enseignera, en compagnie de son élève Tisias, la rhétorique, à partir de 460. On prend alors conscience que le langage n’est pas seulement "langue", mais aussi "discours".
Les premiers rhéteurs se targuent
de rendre l’argument le plus faible le plus fort. Le "corax" consiste
donc à dire qu’une chose est invraisemblable parce que, justement,
elle est trop vraisemblable. Cette notion de vraisemblable est au coeur
de la rhétorique. Seul le vraisemblable, l'opinion, le bon sens,
peut être mis en cause. La vérité ne se discute pas.
Protagoras (486-410), à
Athènes, apporte la dialectique : il affirme que n'importe quel
sujet peut être traité selon deux thèses opposées.
Vers 427 avant JC, en Grèce,
Gorgias
(485-374) introduit la source esthétique et littéraire. La
prose, jusqu’alors purement fonctionnelle, est enrichie par les figures
et rejoint la poésie. Ainsi apparaissent les figures de mots (assonances,
rimes, paronomases, rythme de la phrase, le parallélisme de membres
de phrase) et les figures de pensée et de sens (périphrases,
métaphores, antithèses, assonances).
La rhétorique est ensuite assimilée
par les sophistes. Le discours et l’éloquence donnent le pouvoir
par la parole. Platon (428-347) les condamne pour leur mépris
de la vérité et de la justice, et s'oriente vers l'enseignement
philosophique.
L’humaniste Isocrate (436-338),
professeur d'éloquence, affranchit la rhétorique de son appartenance
sophistique. Elle répond alors à divers besoins des Grecs
: besoin de technique judiciaire, besoin d’une prose littéraire,
besoin de philosophie, besoin d’enseignement. Selon lui, pour devenir orateur,
il faut réunir trois conditions : des aptitudes naturelles, une
pratique constante, un enseignement systématique. Il crée
une prose sobre, claire, précise, exempte de termes rares, de néologismes,
de métaphores brillantes, de rythmes marqués, mais subtilement
belle et profondément harmonieuse, ne comportant pas de répétitions
disgracieuses de syllabes ni de hiatus. Pour lui, enseignement littéraire
et formation morale sont liés. La rhétorique, telle qu’il
l’enseigne, apprend à se donner un but, puis à chercher
tous les moyens de l’atteindre sans rien laisser au hasard. En apprenant
à régler son discours, on apprend aussi à régler
sa vie. L’enseignement littéraire est une école de style,
de pensée et de vie. Tout ce que nous sommes, c’est au langage que
nous le devons.
Plus tard entre en jeu l’éristique
des sophistes, puis la dialectique, en tant que joutes orales. Aristote,
cependant, recentrera toutes les composantes de la rhétorique, la
clarifiera, la complétera, en la situant entre la dialectique et
la politique, mais la reliant à la poétique.
Cicéron (106-43),
un des plus grands orateurs romains et homme politique, a rédigé
de nombreux ouvrages traitant de la rhétorique.
Au premier siècle,
à Rome,
Quintilien (30-98),
Sénèque,
puis
Tacite (55-120), perpétuent la pensée cicéronienne.
Chez les chrétiens,
le trivium (grammaire, rhétorique, dialectique) devient le
fondement de la culture occidentale du Vème eu VIIIème siècle,
et l'art du discours (ars dicendi) en est la pièce maîtresse
: l'orateur doit savoir "instruire, charmer, et convaincre", disait Saint-Augustin.
Après avoir été
largement enseignée dans l'antiquité gréco-romaine,
puis à la Renaissance (traités de Gibert, de Crevier,
suivis plus tard par Dumarsais et Fontanier), la rhétorique
sera remplacée par le cartésianisme et le rationalisme scientifique.
Entre temps, au moyen-âge, elle est devenue une matière théorique,
détachée du réel, enseignée dans les monastères.
Au 17ème et 18ème siècle,
la rhétorique est une discipline enseignée dans le cadre
des "humanités". Avec la classe de poésie, elle compose un
cycle d’études supérieures préparant la classe de
philosophie. Elle est alors considérée comme une science
du style.
Puis les parties de la rhétorique
vont se séparer pour devenir disciplines à part entière.
Ne subsistera, au 19ème siècle, que l’élocution, puis
dans un champ plus restreint, la théorie des figures, puis la théorie
des tropes, et l’on ne reconnaîtra enfin, au 20ème siècle,
et notamment dans le domaine linguistique, que la métaphore et la
métonymie (l’image) comme seuls éléments significatifs
d’une technique littéraire.
L'Oulipo (l'Ouvroir de Littérature
Potentielle, dont les principaux acteurs ont été Raymond
Queneau, Georges Perec, Luc
Etienne, François Le Lionnais,
Jacques
Bens, et même Jean Tardieu,
Marcel Duchamp et Italo
Calvino), dans
les années 60-73, a puisé dans la rhétorique pour ses
travaux de recherche sur la production de textes littéraires.
Depuis 1960 environ, une rhétorique
rajeunie, ayant assimilé les découvertes réalisées
dans les domaines de la linguistique (avec Roman Jakobson), de la sémiotique,
de la stylistique, de l'argumentation, s’affirme à nouveau. Les
théoriciens de cette "néorhétorique", définie
comme théorie de l’argumentation, se nomment Chaïm Perelman,
Tzvetan Todorov, Nicolas
Ruwet, Gérard
Genette,
Lausberg...