Charles Asselineau : La seconde vie

Charles ASSELINEAU


LA SECONDE VIE


[ Publiée dans le Journal pour Tous No 68 du 19 juillet 1856, pp. 251-255, avec une illustration (non reproduite) de Gustave Doré.


   Orthographe et texte de cette pré-originale. ]






   .... Puisque nous voilà morts et que nous n'avons plus rien de mieux à faire jusqu'au jour de la résurrection que de nous raconter réciproquement et à satiété nos histoires, ô mort, mon voisin, faites comme moi ; asseyez-vous sans façon sur votre tombe et écoutez le récit de mes aventures dans le monde des vivants.

   Cela ne vous amusera guère, je le crains, à la première fois, vous ennuiera à la seconde et vous assommera à la troisième ; mais comme je suis menacé de votre part du même procédé, je vous engage dans notre commun intérêt à la patience. Apprenez d'ailleurs que je suis mort deux fois : ce qui me donne bien sur vous quelque avantage.

   La nuit est belle, quoique fraîche, et nous ne craignons plus de nous enrhumer.... Donc, tandis que nos confrères tiennent conciliabule, là-haut, sur la colline, autour de la chapelle, ou se lamentent derrière ces ifs, au souvenir de leurs amours passées et de leurs richesses perdues, écoutez, mort, mon voisin, comment je me suis noyé une première fois par désespoir, et comment, revenu au monde sous condition, je m'en suis, au bout de peu de temps, retourné par le même chemin pour venir occuper auprès de vous cette tombe, où je me trouve si mal à l'aise depuis le lever du soleil jusqu'au lever de la lune.

   Mon nom, sur la terre, était ***. J'étais issu d'une famille de robe, et riche plutôt qu'aisée. J'étais jeune, puisque mon acte mortuaire définitif ne me donne pas plus de vingt-quatre ans d'âge ; j'étais beau, j'étais riche, et cependant je n'étais pas heureux.... Vous trouvez la phrase commune, mon voisin, je m'en aperçois ; néanmoins, ayez patience, ainsi que je vous en ai prié ; car je prétends vous prouver que, si ma phrase est vulgaire, mes malheurs ne l'étaient point.

   Jeune, beau, riche, il semblerait que je n'avais, pour être heureux, qu'à suivre pas à pas les petits sentiers tracés de la vie. D'ailleurs, ce triple avantage de jeunesse, de beauté, de richesse avait cela de particulier pour moi, qu'il satisfaisait aux trois vices principaux de ma nature : j'étais paresseux, et je pouvais donc ne rien faire ; j'étais vaniteux, et je pouvais tirer vanité de ma figure ; enfin j'aimais à vivre, à considérer le soleil, à flâner sans but par les bois et par les rues, et j'avais devant moi de longues années pour me livrer à ce penchant.

   J'ignore, mon voisin, si dans le cours de votre existence vous avez quelquefois réfléchi. ( Ce doute au surplus ne peut être de ma part une injure, car il ne m'est pas actuellement démontré que l'homme qui pense vaille mieux que celui qui conserve la virginité de ses facultés intellectuelles. ) Quoi qu'il en soit, si vous l'avez fait, n'avez-vous pas été frappé de l'utilité du malheur dans la vie humaine ?

   Le sage qui, le premier, a dit que la vie est un combat a été profond. Il y a ( ne l'avez-vous pas remarqué ? ) dans la vie de tout homme, entre l'adolescence et l'âge viril, une période de malaise et d'inertie durant laquelle ses facultés restent comme suspendues : sa crue s'arrête, son développement est accompli, sa pensée engourdie s'évapore en rêveries vagues et stériles. C'est, pour ainsi dire, un temps d'arrêt, pendant lequel l'homme s'assure intérieurement de ses forces et cherche à pressentir de quel côté viendra l'ennemi ; quelquefois il marche à sa rencontre : dès qu'il l'aperçoit, il court à lui. La lutte commence et la vie avec elle.    Jusque-là, il n'a fait que végéter, s'armer pour le combat.

   Mais fermons la parenthèse et reprenons mon histoire.

   D'où pouvait venir ce malheur pour moi, circonvenu comme je l'étais par toutes les formes extérieures du bonheur ? Je n'avais qu'une ressource, c'était de le trouver en moi-même.

   Ici, mon cher voisin, souffrez que je m'arrête et que je marque d'un repos épique cette heure solennelle où la vie, la vraie vie, commença pour moi.

   Vous étiez, m'avez-vous dit, Parisien comme moi ; vous devez donc avoir mémoire de ces visages jeunes et pâles, suspendus à des échines courbées que vous avez entrevues souvent, passant lentement dans les galeries et sur les trottoirs. Le manoeuvre qui les coudoie ne voit d'eux que leurs habits noirs qu'il trouve plus riches que sa blouse et qu'il envie. Il insulte à cette fatigue stérile, à ce mécanisme tournant dans le vide, et les appelle heureux !

   Ah ! plus heureux qu'eux, mille fois, toi qui du moins n'as à lutter que contre des obstacles visibles et tangibles ; toi, dont chaque coup de marteau est une conquête, et qui t'endors, chaque soir, le front baigné de la sueur salutaire du travail !

   Visages pâles ! habits noirs ! livrée du désespoir et de l'impuissance, ah ! que je vous connais ! Que de fois j'ai échangé avec vous un regard sympathique ! que de fois j'ai frotté mon coude à vos pannes fraternelles ! Nos pères nous ont fatigué des récits de Moscou et de la Bérézina ; ils en ont escompté la gloire à grosse usure. Mais nul pinceau ne retracera jamais cette effrayante retraite de Russie, funèbre descente de Courtille exécutée par une génération de croque-morts, invalides de la pensée, Prométhées en linge sale, Sisyphes en habit râpé. Eh ! quel roc ne semblera doux à rouler à ces pauvres âmes broyées pendant toute une vie entre ces deux cylindres terribles : l'ambition et l'impuissance !

   Je ne sais, mon voisin, si vous m'avez bien compris, j'en doute ; mais enfin j'étais de ceux-là ! Moi aussi je devais cacher le renard sous ma robe, interroger les murs d'un oeil terne, et demander compte à Dieu de l'inégalité de mes forces et de mes désirs.

   Mon habit était peut-être moins délabré, parce que j'avais de l'argent pour le renouveler ; mais qu'importe ?

   Une amitié, un amour, une haine, voilà le triple complément de toute vie. J'avais une maîtresse, un ami, un ennemi : mon ami, mon bon, mon blond Schmidt, le peintre ; ma maîtresse, la baronne Lydie, une coquette ; mon ennemi, le pianiste Gatien, un plat et méchant animal.

   Après cela, si vous vous attendez à une histoire d'amour, un amour ordinaire surtout, vous avez tort. Entre nous, l'amour ne tient réellement place dans la vie qu'en raison des sentiments étrangers qu'il fait naître. Pour moi, du jour où j'aimai Lydie, elle me donna pour rival et pour ennemi le musicien Gatien.

   Je me rends justice, mon voisin ; d'ailleurs ce n'est pas le temps, ce n'est pas le lieu non plus, de faire de la coquetterie. Mais, en vérité, j'étais incomparablement plus beau que ce Gatien. Il avait une face d'émouchet, des yeux de homard, des mains de boeuf. Les miennes, incessamment frottées de pâte d'amandes fines, étaient blanches et lisses comme celles d'une duchesse ; l'ovale de mon visage était parfait, ma chevelure abondante ; mes yeux, bien fendus, se noyaient dans la ligne de mes sourcils dessinés au pinceau.

   Disons, pour achever le portrait de Gatien, que, selon l'usage de ses confrères, il avait au bout des doigts l'esprit que les honnêtes gens ont accoutumé d'avoir dans la tête. Moi, j'entendais la toilette en artiste, et j'avais sous le cuir chevelu bien des choses qui n'étaient pas dans les doigts de Gatien. Que de fois, que de fois je me suis dit : « Si j'étais baronne, jolie femme et femme d'esprit, eh bien ! je voudrais m'avoir pour amant ! »

   Et de fait, elle n'eût pas été, en me prenant, trop malheureuse.

   Elle voulut l'être. Je ne sais quelle fatalité la fit se prendre du plus étrange caprice pour cette manivelle organisée, pour ce cylindre à serinette, qui, le soir, s'habillait d'un habit bleu à boutons dorés et tournait les variations de Thalberg et de Moscheles ; fantaisie inexplicable, vertige contre lequel elle luttait elle-même. Bien souvent, durant nos promenades matinales, le long des lilas en fleur, je la vis s'attendrir à mes paroles ; son regard alangui semblait me dire : « Vous avez bien plus d'esprit que Gatien ! »

   Mais le soir.... Oh ! les soirées m'étaient fatales. Le cylindre se mettait en mouvement et emportait dans sa sphère d'activité, comme la roue du moulin entraîne le nageur, le coeur et les pensées de la baronne.

   Une nuit je rêvai : je me voyais dans un salon magnifiquement éclairé, au milieu d'une nombreuse compagnie. Gatien et la baronne s'y trouvaient. J'étais assis à côté de Lydie et je jouais, en causant, avec le bout de sa ceinture.

   Tout à coup il se fit un grand mouvement dans l'assistance : c'était Gatien qui se mettait au piano.

   La baronne retira vivement sa ceinture : il l'avait regardée !

   Mon ennemi préluda quelque temps avec aisance. Sa sotte figure s'épanouissait à l'idée du triomphe qu'il allait recueillir.

   Il commence, mais dès les premières mesures un malaise singulier s'empare de l'auditoire : chacun se récrie ; les plus timides s'entre-regardent.... L'instrument ne résonnait point !

   Chaque note touchée par Gatien rendait sous son doigt le son sec et mat d'une planche frappée par un marteau.    Le musicien, éperdu, essaye en vain de lutter contre cette résistance : ses doigts se crispent et s'écarquillent, son visage se contorsionne ; mais rien ! Les gammes les plus savantes et les plus compliquées n'arrivent qu'à reproduire le bruit strident d'un métier de fabrique.

   Debout au fond du salon, je voyais les têtes des assistants se balancer par un mouvement uniforme et rhythmique en signe de mécontentement. La maîtresse de la maison, charmante jeune femme coiffée de marabouts, allait de l'un à l'autre comme pour conjurer les murmures.

   Bientôt le clavier, toujours résistant, monte, monte et soulève les mains de l'exécutant jusqu'à son menton ; un grondement pareil à celui du tonnerre éloigné sort de la caisse d'harmonie.

   Le balancement des têtes devient furieux, et au-dessus de cette mer de crânes en mouvement le gracieux visage de Mme C*** voletait souriant en agitant ses marabouts.

   Gatien luttait toujours. Sa figure passait de l'expression de la plus vive terreur aux grimaces les plus grotesques. La dernière projeta en avant son nez et sa mâchoire, arrondit ses yeux et fit saillir au-dessous des tempes deux longues oreilles velues, entre lesquelles la tête de Mme C***, toujours voletant, vint se poser, en disant avec un sourire qui fit voir ses dents de nacre de perles :

   « Un âne ! c'est un âne ! »

   En ce moment, je ne sais quelle force surnaturelle me porta à l'angle du piano. Gatien avait disparu, et à sa place j'aperçus un étranger à mine hétéroclite, qui me dit en mauvais allemand :

   « Je suis à vos ordres. »

   En effet, sans que je pusse m'expliquer comment, un violon se trouvait dans ma main gauche, un archet dans ma main droite.

   « Geh ! ( va ! ) » me cria mon accompagnateur.

   J'appuyai l'archet sur les cordes.... Je jouais, je jouais, monsieur ; ou plutôt je chantais, je parlais, car il me semblait que le son partît de ma poitrine pour passer dans l'instrument. Bientôt il n'y eut plus ni violon ni archet ; mon bras droit, passé sur mon bras gauche, exécutait à mon gré des gammes et des arpéges. Songez que ce que j'exécutais n'était pas de la musique ; je causais ! La baronne, Gatien, mon amour, ma jalousie, ma haine, tout cela se déduisait avec l'impétuosité de la passion, avec la facilité du discours.

   Tantôt j'adressais à Lydie de tendres reproches en lui rappelant nos douces promenades dans le jardin de son hôtel ; tantôt je l'accablais en raillant son goût insensé pour un animal de la plus vile espèce ; puis je la foudroyais en me dressant de toute ma hauteur, et alors j'entonnais, sur le mode le plus élevé, l'hymne de la passion héro‹que. Et Lydie, subissant tour à tour l'empire des sentiments que j'exprimais, tantôt me souriait attendrie, tantôt s'affaissait humiliée, tantôt m'implorait avec larmes.

   Je continuai ainsi : à la fin, succombant à la violence même de mon émotion, enivré, en délire, je m'arrêtai et regagnai ma place au milieu d'applaudissements frénétiques.

   Lydie m'y attendait ravie, domptée, suppliante : « Oh ! me disait-elle, aimez-moi, je vous aime, laissez-moi vous aimer ! »

   Elle m'aimait.

   Comment vous peindre les pensées qui m'assaillirent au réveil ? ce songe était-il un présage, une révélation ? ou bien n'était-il qu'une raillerie amère du hasard ?

   Je voulus en avoir le coeur net, et, pendant les jours qui suivirent, je dévorai tous les traités d'onéiromancie que je pus trouver.

   Je m'arrêtai à ce passage de la Symbolique de Pernetius :

   « Pendant le sommeil, l'âme quitte le corps qu'elle habite et s'en va où il lui plaît. Ce que nous appelons rêve n'est que le souvenir vague et incomplet de cette autre vie. C'est ainsi que nous entrevoyons, dans le sommeil, des pays que nous n'avons point visités. De là vient aussi que nous nous souvenons d'avoir fait, en rêvant, des choses que nous ne savons point faire et que nous referions sans doute le lendemain, si nos souvenirs étaient moins incomplets et plus précis. »

   Ainsi donc, si je pouvais rendre à mes doigts le souvenir de ce qu'ils avaient fait la nuit précédente, je deviendrais en réalité ce virtuose du rêve ?

   Cette idée ne me quitta plus.

   Je m'en ouvris un jour à Schmidt, tandis qu'il ébauchait un charmant paysage que je vois encore.

   C'était, il m'en souvient, par une belle matinée d'avril : une lumière fraîche et gaie inondait l'atelier ; un bouquet de lilas, posé sur la fenêtre, se balançait au vent, nous envoyant, à chaque secousse, une bouffée de parfums.

   Schmidt, l'oeil ardent, le front moite, la lèvre humide, travaillait avec enthousiasme ; sa main voltigeait sur la toile hardiment et sans hésitation.

   « Schmidt, lui demandai-je, est-ce bien difficile ce que tu fais là ? »

   La question ne voulait pas une réponse. « Crois-tu, ajoutai-je, que j'en pourrais faire autant ? »

   Il sourit.

   Je lui exposai alors la théorie de Pernetius et j'essayai de lui prouver que si, pendant la nuit, mon âme fût allée habiter le corps d'un peintre et qu'elle eût gardé jusqu'au lendemain le souvenir de ce qu'elle avait su, j'aurais pu me trouver au réveil aussi habile que lui.

   Schmidt, illettré comme un paysagiste et positif comme un piocheur qu'il était, traita Pernetius de visionnaire et m'objecta ses dix années de travail qui, selon lui, n'étaient pas un rêve.

   « Mais, insistai-je, s'il t'a fallu dix ans pour apprendre ce que tu sais, ne peux-tu supposer qu'en concentrant en un instant l'effort de dix années, tu eusses pu l'apprendre sur-le-champ ? Combien de temps faudrait-il à un homme médiocre pour arriver à comprendre ce que Michel-Ange a réalisé en un moment ? On a dit que le génie, c'est la patience, sans prendre garde que c'était le faire descendre à la portée des entêtés et des imbéciles. Le génie, c'est la volonté concentrée. »

   Je déroulai si longuement l'écheveau métaphysique, que Schmidt, tout Allemand qu'il était, finit par me supplier de changer de discours ou de m'en aller.

   Je sortis.

   Mais cet entretien avait changé le cours de mes pensées : il ne s'agissait plus ni du rêve, ni des pérégrinations de l'âme, ni de ressaisir un souvenir confus.

   Égaler le pouvoir au vouloir, combiner dans un élan suprême l'effort de dix années, voilà quel était désormais le problème.

   « Et de fait, pensais-je, n'est-il pas ridicule de croire que ces hommes, plus divins pour nous que les dieux mêmes, Raphaël, Colomb, Milton, Galilée aient pu trouver dans l'univers un coin où leur intelligence si pénétrante n'eût pu se répandre ! Quoi ! Raphaël tenant en main un archet et un violon n'eût pu s'en servir, quand, en moins de six mois d'études, le dernier polisson de Rome en pouvait tirer des accords satisfaisants ! »

   Peut-être croirez-vous que dès lors je n'eus plus qu'une affaire, acheter un violon et m'en aider pour expérimenter mon système ? Oh ! que vous vous tromperiez ! Sans doute l'épreuve était facile, mais elle était décisive, et j'avais peur !

   Souvent je me surpris, dans la solitude, tâtant le pouls, pour ainsi dire, à ma volonté, et si dans ces moments il m'arrivait de la trouver à un certain degré de puissance, alors.... j'ai honte à vous le dire, je me levais, je pliais le bras gauche, étendais le droit et je manoeuvrais dans le vide. Un violon ! mai mon amour, mon bonheur, ma vengeance, ma vie tout entière était désormais passée dans le violon ; il était devenu le mobile de mes espérances et de mes craintes. Aussi j'avais pour lui ce sentiment d'éloignement superstitieux que les nègres de Guinée ont pour leur fétiche : le son m'en faisait dresser les cheveux ; la vue seule de l'instrument, déposé dans sa boîte, me donnait le vertige ; ses hanches arrondies, ses baies ricaneuses, son sternum cambré m'émouvaient plus vivement que n'eût fait la Vénus de Milo posant vivante et nue devant moi.

   D'autre part la baronne, de plus en plus affolée de son pianiste, me traitait chaque jour plus mal.

   Et, comme de raison, je l'aimais chaque jour davantage.

   Un jour, je reçus un billet d'invitation pour une soirée prochaine. Comme j'avais quelque motif de supposer que Lydie s'y trouverait, je résolus de m'y rendre.

   Mais le billet portait en post-scriptum : On fera de la musique ! Gatien ! toujours Gatien !

   A force d'y réfléchir, je crus voir dans cette fatalité, qui nous réunissait sans cesse, une provocation, un défi que la destinée me jetait pour me décider à en finir.

   Que risquais-je en effet ? la mesure du malheur n'était-elle pas pour moi comblée ? Je ne pouvais vivre sans l'amour de Lydie, et, pour être aimé d'elle, je n'avais qu'une ressource, détruire dans son esprit la supériorité factice de mon rival. Le moyen auquel je recourais était terrible ; et, en cas de défaite, il n'y avait au delà que la mort.

   Mais était-ce vivre que de prolonger le cauchemar contre lequel je me débattais depuis tant de jours ? Qui me disait d'ailleurs que les regards de la foule, la crainte d'un ridicule mortel, en présence de ma maîtresse et de mon rival, n'étaient pas autant d'obstacles nécessaires pour exalter ma volonté ? J'essayerais donc, sous leurs yeux, devant elle, en public ; là était le péril suprême, là peut-être aussi le succès.

   Une fois cette résolution prise, j'entrai dans cet état de calme sinistre qui précède les grands coups. Je me regardai vivre, j'observai mes moindres actes avec l'intérêt qui s'attache aux derniers gestes d'un mourant. Le jour venu, je m'habillai avec une lenteur solennelle : la toilette du condamné ! Pendant le trajet, je m'étonnai de ne point entendre autour de ma voiture le bruit de la cavalerie, tant il me semblait marcher à une exécution.

   Quand j'arrivai, les salons étaient déjà remplis.

   Je cherchai des yeux ma baronne ; une place était vacante auprès d'elle, j'y courus. En m'asseyant, je fus comme foudroyé par une révélation singulière : le salon où je me trouvais était identiquement semblable à celui que j'avais vu en rêve quelque temps auparavant ; tout, jusqu'aux accidents de la lumière, à la disposition des groupes, co‹ncidait avec mes souvenirs. Je reconnus même certains visages que j'étais assuré de n'avoir jamais rencontrés ailleurs que dans mon rêve. Enfin la place que j'occupais auprès de Lydie, sa toilette, étaient celles que j'avais occupée, que je lui avais vue.

   Quelque chose ou quelqu'un le voulait donc ?

   Une dernière circonstance me restait à vérifier, avant de prendre une détermination : Gatien était-il là, viendrait-il ? Essayerait-il de jouer, et sa prétention tournerait-elle à sa honte ? Telles étaient les pensées qui m'occupaient, tandis que ma voisine, étonnée de l'était où elle me voyait, surprise plus encore de n'obtenir aucune réponse aux paroles que probablement elle m'adressait, me considérait avec une sorte de crainte. Gatien parut. Je ne sais si ce fut l'effet de ma préoccupation, mais il me sembla que son visage était pâle, sa contenance embarrassée. Il s'assit néanmoins et promena ses doigts sur les touches. Le silence se fit. Deux ou trois fois mon rival tourna les yeux vers le côté où était Lydie, et chaque fois mon regard, qu'il rencontra, fit baisser le sien.

   Il est certain que dès le début il parut à tous au-dessous de son talent. Tout à coup, comme atteint d'un malaise subit, il s'interrompit et se pencha sur son siége en murmurant quelques mots d'excuse.

   Je me levai. Un général d'armée, donnant le signal de l'attaque, n'est pas plus ému que je ne l'étais ; c'est que moi aussi j'allais livrer une bataille. Je fis trois pas : chacun se retirait devant moi, comme si j'eusse eu la tête de Méduse sur les épaules. La conjuration du hasard dura jusqu'au bout ; le premier objet que j'aperçus en m'approchant du piano fut un violon déposé sur le pupitre.

   Je le saisis ; je l'appuyais sur ma poitrine... En ce moment je sentis tous les regards s'attacher sur moi ; l'émotion causée par la défaillance de Gatien s'était apaisée.

   J'attaquai vigoureusement.

   Un cri d'effroi éclata dans l'auditoire. J'osai poursuivre. Mais cette fois la rumeur fut telle, que l'instrument s'échappa de mes mains et alla rebondir en gémissant sur le parquet.

   Au même instant, un bras se glissa sous le mien, et cédant à une impulsion étrangère, je me dirigeai vers la porte.

   Les femmes s'enfuyaient, épouvantées, sur mon passage : l'une d'elles, jeune et jolie, me regarda partir d'un air de compassion, et je l'entendis dire :

   « Pauvre jeune homme ! il est fou.... quel dommage ! »

   Fou !... L'étais-je, en effet ? Vous comprendrez tout à l'heure pourquoi je ne puis plus avoir une idée nette du sens que les hommes attachent à ce mot.

   La vérité est que, pendant un certain temps, je perdis la conscience de mon être.

   Quand je revins à moi, j'étais au milieu de la place du Carrousel.    Je m'aperçus alors que j'avais la tête nue et que j'étais enveloppé d'un ample manteau que je me souvins d'avoir pris en passant dans l'antichambre, mais qui, je le crois, ne m'appartenait pas.

   Je marchais, je courais sur les dalles blanches et sèches. En peu d'instants j'eus traversé la place, et je me trouvai sur le pont.

   Le crépuscule étendait sur les quais ses nappes grises, et étouffait dans leurs globes de papier huilé les rouges luminaires des marchandes nocturnes ; les charrettes des maraîchers s'acheminaient, sautant bruyamment sur leurs essieux.

   Il me sembla que c'était là une bonne heure pour prendre congé de cette ville et de ce monde.

   Le Paris que je connaissais, mon Paris à moi, était endormi ; celui qui veillait autour de moi m'était aussi étranger que le peuple de Lima ou de Chandernagor.

   Je sautai debout sur le parapet. Un léger bruit me fit tourner la tête ; c'était la fenêtre d'un hôtel voisin qui s'ouvrait.

   Une figure de femme m'apparut, encore embéguinée des blancs et moelleux langes de la nuit.

   Par l'effet d'un effort suprême, mes yeux la virent à travers l'obscurité de l'heure.

   Elle était belle, et je crus qu'elle me regardait. Je concentrai dans un regard toutes les forces de ma vie prête à s'éteindre.

   « O toi, pensai-je, qu'il m'est donné d'apercevoir à ma dernière minute, reçois l'adieu que je laisse à ce monde que je maudis, à cette vie que je quitte en l'aimant. »

   Et en moins d'une seconde, le ciel des plus beaux jours, tout ce que j'avais connu, aimé, fut évoqué dans la chambre noire de mon esprit.

   « Adieu ! »

   Je croisai les bras sous mon manteau, que je serrai autour de moi, et.... pouff !...

   Glou ! glou ! glou ! glou ! l'eau résonna bruyamment à mes oreilles. Il me sembla voir et compter les masses que je déplaçais. Enfin, le dernier souffle d'air que contenait ma poitrine s'en exhala pour aller former des ronds magnifiques à la surface ; un flot pénétra dans ma gorge.... et je ne sentis plus rien, jusqu'au moment où je me retrouvai roide et glacé dans mes vêtements alourdis.

   J'étais dans une salle basse et voûtée, assez semblable, imaginai-je, à l'antichambre d'une geôle ou d'une morgue. Un affreux réverbère, suspendu au plafond, projetait sur les murs suants une lumière sale et glauque. Tout alentour régnait un banc de bois sur lequel je voyais s'agiter en face de moi et à mes côtés d'étranges formes humaines, les unes roulées comme moi dans leurs vêtements, les autres à moitié nues.

   Une, surtout, était horrible à voir ; la tête était renversée et la gorge portait la trace de blessures récentes, où le sang s'était coagulé.

   Je découvris au bout de quelque temps que j'étais moi-même assis sur ce banc. Assis ou posé, comment ? Je ne savais. Je n'éprouvais aucun contact. Je ne souffrais ni du froid, ni d'aucune douleur. J'étais plutôt averti par une conscience intime que la chaleur vitale s'était retirée de moi et que mes membres étaient privés du ressort qui les faisait auparavant obéir à ma volonté.

   Les yeux, qui seuls avaient conservé quelque peu de leur puissance, n'existaient plus qu'à l'état d'organe purement passif. La faculté de voir leur était restée, mais ils avaient perdu celle de regarder. Je veux dire qu'ils recevaient, comme le verre, la réflexion des objets, mais sans pouvoir se diriger ni rien exprimer par eux-mêmes.

   J'aperçus alors, appuyé contre une porte épaisse, un être singulier qui attira toute mon attention.

   C'était, oui, c'était bien un homme, ou plutôt un géant, car il n'avait pas moins de huit à neuf pieds de taille. Ses larges épaules, ses membres maigres, son visage pâle, non de la pâleur des visages humains, mais de cette blancheur mate, accidentellement teintée de rose et de violet, qu'on remarque sur le masque des noyés. Son attitude même avait je ne sais quoi de surnaturel qui taquinait l'imagination.

   Son costume, uniformément gris, étroit et collé au corps, était coupé ras à la naissance du col, ce qui lui donnait l'apparence d'un légume monstrueux pelé à l'une de ses extrémités. Ses yeux, rouge comme ceux d'un Albinos, tenaient fixé sur moi un regard terne qui me fascinait. Je ne pouvais plus voir que lui.

   En ce moment, le bruit d'une sonnette enrouée se fit entendre à l'un des bouts de la salle.

   Le géant quitta sa posture nonchalante et appela :

   « Le nø 6 ! »

   L'un des fantômes bizarres qui m'avoisinaient se leva roide sur ses pieds et se dirigea vers une petite porte située à l'opposite de la première, et que le géant referma soigneusement dès qu'il fut entré.

   En se retournant, il attacha de nouveau sur moi son regard fixe, traversa lentement la salle et revint, sans me quitter des yeux, occuper son poste à ma gauche.

   « Où suis-je ? »

   Ces mots ne furent pas articulés ; j'avais perdu la faculté de m'exprimer par les sons. Le géant, néanmoins, avait compris ma question et y répondit.

   Je reconnus ainsi que désormais je pouvais exprimer ma pensée sans le secours d'aucun organe ; penser et parler étaient devenus chose identique. Et c'est de cette façon que le dialogue s'établit entre le géant et moi.

   J'étais, je vous traduis sa réponse, dans la salle d'attente du greffe, où tous ceux qui sont morts par immersion viennent consigner les causes volontaires ou accidentelles de leurs trépas.

   Cette formalité est une espèce d'instruction ordonnée en vue du jugement dernier. Le corps est ensuite renvoyé à fleur d'eau pour être recueilli et inhumé. Je m'expliquai par là pourquoi les cadavres restent souvent longtemps au fond de l'eau avant de revenir à la surface.

   Le gardien ( je le désignerai ainsi ) m'indiqua successivement parmi les morts qui m'entouraient un vieillard qui s'était suicidé par amour, une jeune femme noyée par désespoir de misère ; le blessé, dont j'ai déjà parlé, avait été égorgé par des malfaiteurs et jeté ensuite à la rivière.

   Durant ces explications, le géant avait quitté la porte contre laquelle il s'adossait, et était venu s'asseoir à mon côté, le dos arrondi, les pieds repliés sous lui, les bras allongés et balançant machinalement un trousseau de grosses clefs, avec ce laisser-aller, cet air bonhomme et câlin que prennent dans les intervalles de leurs fonctions les pauvres diables assujettis à des emplois vexatoires.

   « Vous, me dit-il en m'examinant avec attention, vous n'êtes pas blessé, vous ne portez aucune trace de violence ni de strangulation. C'est donc, ajouta-t-il en essayant de donner à son regard une expression commisérative, c'est donc volontairement que vous êtes venu ici ? Et si jeune ! Et vos vêtements n'annoncent pas la misère. Si vous aviez une méchante petite robe d'indienne de quinze sous, comme cette malheureuse que vous voyez là-bas.... Oh ! reprit-il d'un air d'intelligence ( et quel air et quelle intelligence ! ), vous êtes un amoureux ?... »

   J'essayai d'éclater de rire et restai tout étonné de n'avoir pas réussi. Puis je me hâtai de désabuser mon interlocuteur en lui contant à peu près mon histoire.

   Il parut m'écouter avec intérêt, et j'avoue que je ne fus pas sans jouir de ce petit succès ultra-mondain. Au fait, un homme qui se noie pour n'avoir pu séduire sa maîtresse en jouant du violon sans avoir appris mérite bien quelque considération.    Je ne tardai pas cependant à reconnaître que ce que j'avais pris pour de l'intérêt n'était que de la surprise, moins que cela, de l'habitude ; mon auditeur ne m'avait pas compris.

   Je voyais les idées que je lui avais émises se heurter dans sa pensée, confusément et sans qu'il pût les accorder.

   « De la musique, faire de la musique ? Et si vous en aviez fait de la musique, elle vous aurait donc aimé, cette femme ?

   -- Je le présume.

   -- Eh bien ! il fallait en faire.

   -- Je ne l'ai pas pu.

   -- Pourquoi ? »

   Je lui expliquai le mécanisme du violon et tentai de lui faire comprendre la difficulté qu'il y a à s'en servir.

   « Mais qui donc fait les violons ? me demanda-t-il.

   -- Les hommes.

   -- Et ils ne peuvent pas s'en servir ?

   -- Il faut qu'ils l'apprennent. »

   Le géant me parut d'une gaieté folle.

   « Ah ! pauvre espèce ! infirmes créatures ! parler, il leur faut une langue ; chanter, il leur faut une gorge ; jouer du violon, il leur faut des doigts !

   -- Mais vous, lui dis-je, faites-vous donc tout cela sans difficulté ?

   -- Assurément, me répondit le géant avec orgueil.

   -- Quoi ! vous savez la musique ?

   -- Pardi ! la belle affaire ! Tenez, vous-même, qui venez de dépouiller toute cette chabraque mortelle qu'on appelle organes, eh bien ! dans ce moment vous avez la science infuse. »

   Il disait vrai !

   « Oh ! m'écriai-je, un an ! retourner un an sur la terre, sachant ce que je sais ! »

   En cet instant la sonnette rappela le gardien, qui dut me quitter de nouveau pour appeler le nø 6 ; c'était le dernier.

   J'étais assez habitué déjà à son étrange physionomie pour remarquer, lorsqu'il revint à moi, qu'il était en violent combat avec lui-même.

   Il se rassit visiblement embarrassé.

   « Écoutez, me dit-il en me dardant toute sa volonté dans un regard ; vous êtes un honnête garçon ; vous n'êtes pas un homme comme les autres. Enfin, vous m'intéressez, je vous aime, quoi ! Et puis.... si jeune ! se priver, à votre âge, d'une maîtresse et de longues années de plaisir, car je m'y connais, vous aviez longtemps à vivre, c'est une bien dure leçon. Seriez-vous content, hein ! s'il vous était permis de retourner là-haut ? »

   Je voulus et ne pus lui serrer la main.

   « Un an ! un an !

   -- Il y aurait une condition. Ce serait de nous revenir ici par le même chemin.... Autrement, ajouta-t-il en baissant les yeux, je serais en faute. »

   J'achevai sa pensée. Le drôle, à mon retour, se vanterait d'être pour quelque chose dans mon aventure ; ce seraient ses petits profits.

   « Écoutez ! écoutez ! vous n'avez pas de numéro. Vous êtes arrivé le dernier ; personne ne sait que vous êtes ici. Je puis donc vous renvoyer. Mais il s'agit de ne pas mourir de vieillesse ; quant aux accidents, j'en réponds. »

   Je promis, je promis du plus sincère de mon âme, et il put d'un regard se convaincre que je ne le trompais pas.

   Il se leva donc, s'assura que nous ne risquions pas d'être surpris ; puis il m'enleva dans ses bras, entr'ouvrit la grande porte, et.... houpp !

   Je sentis de nouveau la fraîcheur de l'eau, en même temps que mes membres s'assouplirent, et....

   Je me retrouvai sur le trottoir du pont, sain et sec, à la place même où j'étais avant d'accomplir ma dernière résolution.

   C'était bien le même lieu, la même nature, mais inondés des rayons du soleil levant, qui tout d'abord m'éblouirent. A ma droite, les arbres de la terrasse des Tuil