.... Puisque nous voilà morts et que nous n'avons plus rien de mieux à
faire jusqu'au jour de la résurrection que de nous raconter réciproquement et
à satiété nos histoires, ô mort, mon voisin, faites comme moi ; asseyez-vous
sans façon sur votre tombe et écoutez le récit de mes aventures dans le monde
des vivants.
Cela ne vous amusera guère, je le crains, à la première fois, vous ennuiera
à la seconde et vous assommera à la troisième ; mais comme je suis menacé de
votre part du même procédé, je vous engage dans notre commun intérêt à la
patience. Apprenez d'ailleurs que je suis mort deux fois : ce qui me donne
bien sur vous quelque avantage.
La nuit est belle, quoique fraîche, et nous ne craignons plus de nous
enrhumer.... Donc, tandis que nos confrères tiennent conciliabule, là-haut,
sur la colline, autour de la chapelle, ou se lamentent derrière ces ifs, au
souvenir de leurs amours passées et de leurs richesses perdues, écoutez, mort,
mon voisin, comment je me suis noyé une première fois par désespoir, et
comment, revenu au monde sous condition, je m'en suis, au bout de peu de
temps, retourné par le même chemin pour venir occuper auprès de vous cette
tombe, où je me trouve si mal à l'aise depuis le lever du soleil jusqu'au
lever de la lune.
Mon nom, sur la terre, était ***. J'étais issu d'une famille de robe, et
riche plutôt qu'aisée. J'étais jeune, puisque mon acte mortuaire définitif ne
me donne pas plus de vingt-quatre ans d'âge ; j'étais beau, j'étais riche, et
cependant je n'étais pas heureux.... Vous trouvez la phrase commune, mon
voisin, je m'en aperçois ; néanmoins, ayez patience, ainsi que je vous en ai
prié ; car je prétends vous prouver que, si ma phrase est vulgaire, mes
malheurs ne l'étaient point.
Jeune, beau, riche, il semblerait que je n'avais, pour être heureux, qu'à
suivre pas à pas les petits sentiers tracés de la vie. D'ailleurs, ce triple
avantage de jeunesse, de beauté, de richesse avait cela de particulier pour
moi, qu'il satisfaisait aux trois vices principaux de ma nature : j'étais
paresseux, et je pouvais donc ne rien faire ; j'étais vaniteux, et je pouvais
tirer vanité de ma figure ; enfin j'aimais à vivre, à considérer le soleil, à
flâner sans but par les bois et par les rues, et j'avais devant moi de longues
années pour me livrer à ce penchant.
J'ignore, mon voisin, si dans le cours de votre existence vous avez
quelquefois réfléchi. ( Ce doute au surplus ne peut être de ma part une
injure, car il ne m'est pas actuellement démontré que l'homme qui pense vaille
mieux que celui qui conserve la virginité de ses facultés intellectuelles. )
Quoi qu'il en soit, si vous l'avez fait, n'avez-vous pas été frappé de
l'utilité du malheur dans la vie humaine ?
Le sage qui, le premier, a dit que la vie est un combat a été profond. Il y
a ( ne l'avez-vous pas remarqué ? ) dans la vie de tout homme, entre
l'adolescence et l'âge viril, une période de malaise et d'inertie durant
laquelle ses facultés restent comme suspendues : sa crue s'arrête, son
développement est accompli, sa pensée engourdie s'évapore en rêveries vagues
et stériles. C'est, pour ainsi dire, un temps d'arrêt, pendant lequel l'homme
s'assure intérieurement de ses forces et cherche à pressentir de quel côté
viendra l'ennemi ; quelquefois il marche à sa rencontre : dès qu'il
l'aperçoit, il court à lui. La lutte commence et la vie avec elle.
Jusque-là, il n'a fait que végéter, s'armer pour le combat.
Mais fermons la parenthèse et reprenons mon histoire.
D'où pouvait venir ce malheur pour moi, circonvenu comme je l'étais par
toutes les formes extérieures du bonheur ? Je n'avais qu'une ressource,
c'était de le trouver en moi-même.
Ici, mon cher voisin, souffrez que je m'arrête et que je marque d'un repos
épique cette heure solennelle où la vie, la vraie vie, commença pour moi.
Vous étiez, m'avez-vous dit, Parisien comme moi ; vous devez donc avoir
mémoire de ces visages jeunes et pâles, suspendus à des échines courbées que
vous avez entrevues souvent, passant lentement dans les galeries et sur les
trottoirs. Le manoeuvre qui les coudoie ne voit d'eux que leurs habits noirs
qu'il trouve plus riches que sa blouse et qu'il envie. Il insulte à cette
fatigue stérile, à ce mécanisme tournant dans le vide, et les appelle
heureux !
Ah ! plus heureux qu'eux, mille fois, toi qui du moins n'as à lutter que
contre des obstacles visibles et tangibles ; toi, dont chaque coup de marteau
est une conquête, et qui t'endors, chaque soir, le front baigné de la sueur
salutaire du travail !
Visages pâles ! habits noirs ! livrée du désespoir et de l'impuissance,
ah ! que je vous connais ! Que de fois j'ai échangé avec vous un regard
sympathique ! que de fois j'ai frotté mon coude à vos pannes fraternelles !
Nos pères nous ont fatigué des récits de Moscou et de la Bérézina ; ils en ont
escompté la gloire à grosse usure. Mais nul pinceau ne retracera jamais cette
effrayante retraite de Russie, funèbre descente de Courtille exécutée par une
génération de croque-morts, invalides de la pensée, Prométhées en linge sale,
Sisyphes en habit râpé. Eh ! quel roc ne semblera doux à rouler à ces pauvres
âmes broyées pendant toute une vie entre ces deux cylindres terribles :
l'ambition et l'impuissance !
Je ne sais, mon voisin, si vous m'avez bien compris, j'en doute ; mais
enfin j'étais de ceux-là ! Moi aussi je devais cacher le renard sous ma robe,
interroger les murs d'un oeil terne, et demander compte à Dieu de l'inégalité
de mes forces et de mes désirs.
Mon habit était peut-être moins délabré, parce que j'avais de l'argent pour
le renouveler ; mais qu'importe ?
Une amitié, un amour, une haine, voilà le triple complément de toute vie.
J'avais une maîtresse, un ami, un ennemi : mon ami, mon bon, mon blond
Schmidt, le peintre ; ma maîtresse, la baronne Lydie, une coquette ; mon
ennemi, le pianiste Gatien, un plat et méchant animal.
Après cela, si vous vous attendez à une histoire d'amour, un amour
ordinaire surtout, vous avez tort. Entre nous, l'amour ne tient réellement
place dans la vie qu'en raison des sentiments étrangers qu'il fait naître.
Pour moi, du jour où j'aimai Lydie, elle me donna pour rival et pour ennemi le
musicien Gatien.
Je me rends justice, mon voisin ; d'ailleurs ce n'est pas le temps, ce
n'est pas le lieu non plus, de faire de la coquetterie. Mais, en vérité,
j'étais incomparablement plus beau que ce Gatien. Il avait une face
d'émouchet, des yeux de homard, des mains de boeuf. Les miennes, incessamment
frottées de pâte d'amandes fines, étaient blanches et lisses comme celles
d'une duchesse ; l'ovale de mon visage était parfait, ma chevelure abondante ;
mes yeux, bien fendus, se noyaient dans la ligne de mes sourcils dessinés au
pinceau.
Disons, pour achever le portrait de Gatien, que, selon l'usage de ses
confrères, il avait au bout des doigts l'esprit que les honnêtes gens ont
accoutumé d'avoir dans la tête. Moi, j'entendais la toilette en artiste, et
j'avais sous le cuir chevelu bien des choses qui n'étaient pas dans les doigts
de Gatien. Que de fois, que de fois je me suis dit : « Si j'étais baronne,
jolie femme et femme d'esprit, eh bien ! je voudrais m'avoir pour amant ! »
Et de fait, elle n'eût pas été, en me prenant, trop malheureuse.
Elle voulut l'être. Je ne sais quelle fatalité la fit se prendre du plus
étrange caprice pour cette manivelle organisée, pour ce cylindre à serinette,
qui, le soir, s'habillait d'un habit bleu à boutons dorés et tournait les
variations de Thalberg et de Moscheles ; fantaisie inexplicable, vertige
contre lequel elle luttait elle-même. Bien souvent, durant nos promenades
matinales, le long des lilas en fleur, je la vis s'attendrir à mes paroles ;
son regard alangui semblait me dire : « Vous avez bien plus d'esprit que
Gatien ! »
Mais le soir.... Oh ! les soirées m'étaient fatales. Le cylindre se mettait
en mouvement et emportait dans sa sphère d'activité, comme la roue du moulin
entraîne le nageur, le coeur et les pensées de la baronne.
Une nuit je rêvai : je me voyais dans un salon magnifiquement éclairé, au
milieu d'une nombreuse compagnie. Gatien et la baronne s'y trouvaient. J'étais
assis à côté de Lydie et je jouais, en causant, avec le bout de sa ceinture.
Tout à coup il se fit un grand mouvement dans l'assistance : c'était Gatien
qui se mettait au piano.
La baronne retira vivement sa ceinture : il l'avait regardée !
Mon ennemi préluda quelque temps avec aisance. Sa sotte figure
s'épanouissait à l'idée du triomphe qu'il allait recueillir.
Il commence, mais dès les premières mesures un malaise singulier s'empare
de l'auditoire : chacun se récrie ; les plus timides s'entre-regardent....
L'instrument ne résonnait point !
Chaque note touchée par Gatien rendait sous son doigt le son sec et mat
d'une planche frappée par un marteau.
Le musicien, éperdu, essaye en vain de lutter contre cette résistance : ses
doigts se crispent et s'écarquillent, son visage se contorsionne ; mais rien !
Les gammes les plus savantes et les plus compliquées n'arrivent qu'à
reproduire le bruit strident d'un métier de fabrique.
Debout au fond du salon, je voyais les têtes des assistants se balancer par
un mouvement uniforme et rhythmique en signe de mécontentement. La maîtresse
de la maison, charmante jeune femme coiffée de marabouts, allait de l'un à
l'autre comme pour conjurer les murmures.
Bientôt le clavier, toujours résistant, monte, monte et soulève les mains
de l'exécutant jusqu'à son menton ; un grondement pareil à celui du tonnerre
éloigné sort de la caisse d'harmonie.
Le balancement des têtes devient furieux, et au-dessus de cette mer de
crânes en mouvement le gracieux visage de Mme C*** voletait souriant en
agitant ses marabouts.
Gatien luttait toujours. Sa figure passait de l'expression de la plus vive
terreur aux grimaces les plus grotesques. La dernière projeta en avant son nez
et sa mâchoire, arrondit ses yeux et fit saillir au-dessous des tempes deux
longues oreilles velues, entre lesquelles la tête de Mme C***, toujours
voletant, vint se poser, en disant avec un sourire qui fit voir ses dents de
nacre de perles :
« Un âne ! c'est un âne ! »
En ce moment, je ne sais quelle force surnaturelle me porta à l'angle du
piano. Gatien avait disparu, et à sa place j'aperçus un étranger à mine
hétéroclite, qui me dit en mauvais allemand :
« Je suis à vos ordres. »
En effet, sans que je pusse m'expliquer comment, un violon se trouvait dans
ma main gauche, un archet dans ma main droite.
« Geh ! ( va ! ) » me cria mon accompagnateur.
J'appuyai l'archet sur les cordes.... Je jouais, je jouais, monsieur ; ou
plutôt je chantais, je parlais, car il me semblait que le son partît de ma
poitrine pour passer dans l'instrument. Bientôt il n'y eut plus ni violon ni
archet ; mon bras droit, passé sur mon bras gauche, exécutait à mon gré des
gammes et des arpéges. Songez que ce que j'exécutais n'était pas de la
musique ; je causais ! La baronne, Gatien, mon amour, ma jalousie, ma haine,
tout cela se déduisait avec l'impétuosité de la passion, avec la facilité du
discours.
Tantôt j'adressais à Lydie de tendres reproches en lui rappelant nos douces
promenades dans le jardin de son hôtel ; tantôt je l'accablais en raillant son
goût insensé pour un animal de la plus vile espèce ; puis je la foudroyais en
me dressant de toute ma hauteur, et alors j'entonnais, sur le mode le plus
élevé, l'hymne de la passion héro‹que. Et Lydie, subissant tour à tour
l'empire des sentiments que j'exprimais, tantôt me souriait attendrie, tantôt
s'affaissait humiliée, tantôt m'implorait avec larmes.
Je continuai ainsi : à la fin, succombant à la violence même de mon
émotion, enivré, en délire, je m'arrêtai et regagnai ma place au milieu
d'applaudissements frénétiques.
Lydie m'y attendait ravie, domptée, suppliante : « Oh ! me disait-elle,
aimez-moi, je vous aime, laissez-moi vous aimer ! »
Elle m'aimait.
Comment vous peindre les pensées qui m'assaillirent au réveil ? ce songe
était-il un présage, une révélation ? ou bien n'était-il qu'une raillerie
amère du hasard ?
Je voulus en avoir le coeur net, et, pendant les jours qui suivirent, je
dévorai tous les traités d'onéiromancie que je pus trouver.
Je m'arrêtai à ce passage de la Symbolique de Pernetius :
« Pendant le sommeil, l'âme quitte le corps qu'elle habite et s'en va où il
lui plaît. Ce que nous appelons rêve n'est que le souvenir vague et incomplet
de cette autre vie. C'est ainsi que nous entrevoyons, dans le sommeil, des
pays que nous n'avons point visités. De là vient aussi que nous nous souvenons
d'avoir fait, en rêvant, des choses que nous ne savons point faire et que nous
referions sans doute le lendemain, si nos souvenirs étaient moins incomplets
et plus précis. »
Ainsi donc, si je pouvais rendre à mes doigts le souvenir de ce qu'ils
avaient fait la nuit précédente, je deviendrais en réalité ce virtuose du
rêve ?
Cette idée ne me quitta plus.
Je m'en ouvris un jour à Schmidt, tandis qu'il ébauchait un charmant
paysage que je vois encore.
C'était, il m'en souvient, par une belle matinée d'avril : une lumière
fraîche et gaie inondait l'atelier ; un bouquet de lilas, posé sur la fenêtre,
se balançait au vent, nous envoyant, à chaque secousse, une bouffée de
parfums.
Schmidt, l'oeil ardent, le front moite, la lèvre humide, travaillait avec
enthousiasme ; sa main voltigeait sur la toile hardiment et sans hésitation.
« Schmidt, lui demandai-je, est-ce bien difficile ce que tu fais là ? »
La question ne voulait pas une réponse. « Crois-tu, ajoutai-je, que j'en
pourrais faire autant ? »
Il sourit.
Je lui exposai alors la théorie de Pernetius et j'essayai de lui prouver
que si, pendant la nuit, mon âme fût allée habiter le corps d'un peintre et
qu'elle eût gardé jusqu'au lendemain le souvenir de ce qu'elle avait su,
j'aurais pu me trouver au réveil aussi habile que lui.
Schmidt, illettré comme un paysagiste et positif comme un piocheur qu'il
était, traita Pernetius de visionnaire et m'objecta ses dix années de travail
qui, selon lui, n'étaient pas un rêve.
« Mais, insistai-je, s'il t'a fallu dix ans pour apprendre ce que tu sais,
ne peux-tu supposer qu'en concentrant en un instant l'effort de dix années, tu
eusses pu l'apprendre sur-le-champ ? Combien de temps faudrait-il à un homme
médiocre pour arriver à comprendre ce que Michel-Ange a réalisé en un moment ?
On a dit que le génie, c'est la patience, sans prendre garde que c'était le
faire descendre à la portée des entêtés et des imbéciles. Le génie, c'est la
volonté concentrée. »
Je déroulai si longuement l'écheveau métaphysique, que Schmidt, tout
Allemand qu'il était, finit par me supplier de changer de discours ou de m'en
aller.
Je sortis.
Mais cet entretien avait changé le cours de mes pensées : il ne s'agissait
plus ni du rêve, ni des pérégrinations de l'âme, ni de ressaisir un souvenir
confus.
Égaler le pouvoir au vouloir, combiner dans un élan suprême l'effort de dix
années, voilà quel était désormais le problème.
« Et de fait, pensais-je, n'est-il pas ridicule de croire que ces hommes,
plus divins pour nous que les dieux mêmes, Raphaël, Colomb, Milton, Galilée
aient pu trouver dans l'univers un coin où leur intelligence si pénétrante
n'eût pu se répandre ! Quoi ! Raphaël tenant en main un archet et un violon
n'eût pu s'en servir, quand, en moins de six mois d'études, le dernier
polisson de Rome en pouvait tirer des accords satisfaisants ! »
Peut-être croirez-vous que dès lors je n'eus plus qu'une affaire, acheter
un violon et m'en aider pour expérimenter mon système ? Oh ! que vous vous
tromperiez ! Sans doute l'épreuve était facile, mais elle était décisive, et
j'avais peur !
Souvent je me surpris, dans la solitude, tâtant le pouls, pour ainsi dire,
à ma volonté, et si dans ces moments il m'arrivait de la trouver à un certain
degré de puissance, alors.... j'ai honte à vous le dire, je me levais, je
pliais le bras gauche, étendais le droit et je manoeuvrais dans le vide. Un
violon ! mai mon amour, mon bonheur, ma vengeance, ma vie tout entière était
désormais passée dans le violon ; il était devenu le mobile de mes espérances
et de mes craintes. Aussi j'avais pour lui ce sentiment d'éloignement
superstitieux que les nègres de Guinée ont pour leur fétiche : le son m'en
faisait dresser les cheveux ; la vue seule de l'instrument, déposé dans sa
boîte, me donnait le vertige ; ses hanches arrondies, ses baies ricaneuses,
son sternum cambré m'émouvaient plus vivement que n'eût fait la Vénus de Milo
posant vivante et nue devant moi.
D'autre part la baronne, de plus en plus affolée de son pianiste, me
traitait chaque jour plus mal.
Et, comme de raison, je l'aimais chaque jour davantage.
Un jour, je reçus un billet d'invitation pour une soirée prochaine. Comme
j'avais quelque motif de supposer que Lydie s'y trouverait, je résolus de m'y
rendre.
Mais le billet portait en post-scriptum : On fera de la musique !
Gatien ! toujours Gatien !
A force d'y réfléchir, je crus voir dans cette fatalité, qui nous
réunissait sans cesse, une provocation, un défi que la destinée me jetait pour
me décider à en finir.
Que risquais-je en effet ? la mesure du malheur n'était-elle pas pour moi
comblée ? Je ne pouvais vivre sans l'amour de Lydie, et, pour être aimé
d'elle, je n'avais qu'une ressource, détruire dans son esprit la supériorité
factice de mon rival. Le moyen auquel je recourais était terrible ; et, en cas
de défaite, il n'y avait au delà que la mort.
Mais était-ce vivre que de prolonger le cauchemar contre lequel je me
débattais depuis tant de jours ? Qui me disait d'ailleurs que les regards de
la foule, la crainte d'un ridicule mortel, en présence de ma maîtresse et de
mon rival, n'étaient pas autant d'obstacles nécessaires pour exalter ma
volonté ? J'essayerais donc, sous leurs yeux, devant elle, en public ; là
était le péril suprême, là peut-être aussi le succès.
Une fois cette résolution prise, j'entrai dans cet état de calme sinistre
qui précède les grands coups. Je me regardai vivre, j'observai mes moindres
actes avec l'intérêt qui s'attache aux derniers gestes d'un mourant. Le jour
venu, je m'habillai avec une lenteur solennelle : la toilette du condamné !
Pendant le trajet, je m'étonnai de ne point entendre autour de ma voiture le
bruit de la cavalerie, tant il me semblait marcher à une exécution.
Quand j'arrivai, les salons étaient déjà remplis.
Je cherchai des yeux ma baronne ; une place était vacante auprès d'elle,
j'y courus. En m'asseyant, je fus comme foudroyé par une révélation
singulière : le salon où je me trouvais était identiquement semblable à celui
que j'avais vu en rêve quelque temps auparavant ; tout, jusqu'aux accidents de
la lumière, à la disposition des groupes, co‹ncidait avec mes souvenirs. Je
reconnus même certains visages que j'étais assuré de n'avoir jamais rencontrés
ailleurs que dans mon rêve. Enfin la place que j'occupais auprès de Lydie, sa
toilette, étaient celles que j'avais occupée, que je lui avais vue.
Quelque chose ou quelqu'un le voulait donc ?
Une dernière circonstance me restait à vérifier, avant de prendre une
détermination : Gatien était-il là, viendrait-il ? Essayerait-il de jouer, et
sa prétention tournerait-elle à sa honte ? Telles étaient les pensées qui
m'occupaient, tandis que ma voisine, étonnée de l'était où elle me voyait,
surprise plus encore de n'obtenir aucune réponse aux paroles que probablement
elle m'adressait, me considérait avec une sorte de crainte. Gatien parut. Je
ne sais si ce fut l'effet de ma préoccupation, mais il me sembla que son
visage était pâle, sa contenance embarrassée. Il s'assit néanmoins et promena
ses doigts sur les touches. Le silence se fit. Deux ou trois fois mon rival
tourna les yeux vers le côté où était Lydie, et chaque fois mon regard, qu'il
rencontra, fit baisser le sien.
Il est certain que dès le début il parut à tous au-dessous de son talent.
Tout à coup, comme atteint d'un malaise subit, il s'interrompit et se pencha
sur son siége en murmurant quelques mots d'excuse.
Je me levai. Un général d'armée, donnant le signal de l'attaque, n'est pas
plus ému que je ne l'étais ; c'est que moi aussi j'allais livrer une bataille.
Je fis trois pas : chacun se retirait devant moi, comme si j'eusse eu la tête
de Méduse sur les épaules. La conjuration du hasard dura jusqu'au bout ; le
premier objet que j'aperçus en m'approchant du piano fut un violon déposé sur
le pupitre.
Je le saisis ; je l'appuyais sur ma poitrine... En ce moment je sentis tous
les regards s'attacher sur moi ; l'émotion causée par la défaillance de Gatien
s'était apaisée.
J'attaquai vigoureusement.
Un cri d'effroi éclata dans l'auditoire. J'osai poursuivre. Mais cette fois
la rumeur fut telle, que l'instrument s'échappa de mes mains et alla rebondir
en gémissant sur le parquet.
Au même instant, un bras se glissa sous le mien, et cédant à une impulsion
étrangère, je me dirigeai vers la porte.
Les femmes s'enfuyaient, épouvantées, sur mon passage : l'une d'elles,
jeune et jolie, me regarda partir d'un air de compassion, et je l'entendis
dire :
« Pauvre jeune homme ! il est fou.... quel dommage ! »
Fou !... L'étais-je, en effet ? Vous comprendrez tout à l'heure pourquoi je
ne puis plus avoir une idée nette du sens que les hommes attachent à ce mot.
La vérité est que, pendant un certain temps, je perdis la conscience de mon
être.
Quand je revins à moi, j'étais au milieu de la place du Carrousel.
Je m'aperçus alors que j'avais la tête nue et que j'étais enveloppé d'un
ample manteau que je me souvins d'avoir pris en passant dans l'antichambre,
mais qui, je le crois, ne m'appartenait pas.
Je marchais, je courais sur les dalles blanches et sèches. En peu
d'instants j'eus traversé la place, et je me trouvai sur le pont.
Le crépuscule étendait sur les quais ses nappes grises, et étouffait dans
leurs globes de papier huilé les rouges luminaires des marchandes nocturnes ;
les charrettes des maraîchers s'acheminaient, sautant bruyamment sur leurs
essieux.
Il me sembla que c'était là une bonne heure pour prendre congé de cette
ville et de ce monde.
Le Paris que je connaissais, mon Paris à moi, était endormi ; celui qui
veillait autour de moi m'était aussi étranger que le peuple de Lima ou de
Chandernagor.
Je sautai debout sur le parapet. Un léger bruit me fit tourner la tête ;
c'était la fenêtre d'un hôtel voisin qui s'ouvrait.
Une figure de femme m'apparut, encore embéguinée des blancs et moelleux
langes de la nuit.
Par l'effet d'un effort suprême, mes yeux la virent à travers l'obscurité
de l'heure.
Elle était belle, et je crus qu'elle me regardait. Je concentrai dans un
regard toutes les forces de ma vie prête à s'éteindre.
« O toi, pensai-je, qu'il m'est donné d'apercevoir à ma dernière minute,
reçois l'adieu que je laisse à ce monde que je maudis, à cette vie que je
quitte en l'aimant. »
Et en moins d'une seconde, le ciel des plus beaux jours, tout ce que
j'avais connu, aimé, fut évoqué dans la chambre noire de mon esprit.
« Adieu ! »
Je croisai les bras sous mon manteau, que je serrai autour de moi, et....
pouff !...
Glou ! glou ! glou ! glou ! l'eau résonna bruyamment à mes oreilles. Il me
sembla voir et compter les masses que je déplaçais. Enfin, le dernier souffle
d'air que contenait ma poitrine s'en exhala pour aller former des ronds
magnifiques à la surface ; un flot pénétra dans ma gorge.... et je ne sentis
plus rien, jusqu'au moment où je me retrouvai roide et glacé dans mes
vêtements alourdis.
J'étais dans une salle basse et voûtée, assez semblable, imaginai-je, à
l'antichambre d'une geôle ou d'une morgue. Un affreux réverbère, suspendu au
plafond, projetait sur les murs suants une lumière sale et glauque. Tout
alentour régnait un banc de bois sur lequel je voyais s'agiter en face de moi
et à mes côtés d'étranges formes humaines, les unes roulées comme moi dans
leurs vêtements, les autres à moitié nues.
Une, surtout, était horrible à voir ; la tête était renversée et la gorge
portait la trace de blessures récentes, où le sang s'était coagulé.
Je découvris au bout de quelque temps que j'étais moi-même assis sur ce
banc. Assis ou posé, comment ? Je ne savais. Je n'éprouvais aucun contact. Je
ne souffrais ni du froid, ni d'aucune douleur. J'étais plutôt averti par une
conscience intime que la chaleur vitale s'était retirée de moi et que mes
membres étaient privés du ressort qui les faisait auparavant obéir à ma
volonté.
Les yeux, qui seuls avaient conservé quelque peu de leur puissance,
n'existaient plus qu'à l'état d'organe purement passif. La faculté de voir
leur était restée, mais ils avaient perdu celle de regarder. Je veux dire
qu'ils recevaient, comme le verre, la réflexion des objets, mais sans pouvoir
se diriger ni rien exprimer par eux-mêmes.
J'aperçus alors, appuyé contre une porte épaisse, un être singulier qui
attira toute mon attention.
C'était, oui, c'était bien un homme, ou plutôt un géant, car il n'avait pas
moins de huit à neuf pieds de taille. Ses larges épaules, ses membres maigres,
son visage pâle, non de la pâleur des visages humains, mais de cette blancheur
mate, accidentellement teintée de rose et de violet, qu'on remarque sur le
masque des noyés. Son attitude même avait je ne sais quoi de surnaturel qui
taquinait l'imagination.
Son costume, uniformément gris, étroit et collé au corps, était coupé ras à
la naissance du col, ce qui lui donnait l'apparence d'un légume monstrueux
pelé à l'une de ses extrémités. Ses yeux, rouge comme ceux d'un Albinos,
tenaient fixé sur moi un regard terne qui me fascinait. Je ne pouvais plus
voir que lui.
En ce moment, le bruit d'une sonnette enrouée se fit entendre à l'un des
bouts de la salle.
Le géant quitta sa posture nonchalante et appela :
« Le nø 6 ! »
L'un des fantômes bizarres qui m'avoisinaient se leva roide sur ses pieds
et se dirigea vers une petite porte située à l'opposite de la première, et que
le géant referma soigneusement dès qu'il fut entré.
En se retournant, il attacha de nouveau sur moi son regard fixe, traversa
lentement la salle et revint, sans me quitter des yeux, occuper son poste à ma
gauche.
« Où suis-je ? »
Ces mots ne furent pas articulés ; j'avais perdu la faculté de m'exprimer
par les sons. Le géant, néanmoins, avait compris ma question et y répondit.
Je reconnus ainsi que désormais je pouvais exprimer ma pensée sans le
secours d'aucun organe ; penser et parler étaient devenus chose identique. Et
c'est de cette façon que le dialogue s'établit entre le géant et moi.
J'étais, je vous traduis sa réponse, dans la salle d'attente du greffe, où
tous ceux qui sont morts par immersion viennent consigner les causes
volontaires ou accidentelles de leurs trépas.
Cette formalité est une espèce d'instruction ordonnée en vue du jugement
dernier. Le corps est ensuite renvoyé à fleur d'eau pour être recueilli et
inhumé. Je m'expliquai par là pourquoi les cadavres restent souvent longtemps
au fond de l'eau avant de revenir à la surface.
Le gardien ( je le désignerai ainsi ) m'indiqua successivement parmi les
morts qui m'entouraient un vieillard qui s'était suicidé par amour, une jeune
femme noyée par désespoir de misère ; le blessé, dont j'ai déjà parlé, avait
été égorgé par des malfaiteurs et jeté ensuite à la rivière.
Durant ces explications, le géant avait quitté la porte contre laquelle il
s'adossait, et était venu s'asseoir à mon côté, le dos arrondi, les pieds
repliés sous lui, les bras allongés et balançant machinalement un trousseau de
grosses clefs, avec ce laisser-aller, cet air bonhomme et câlin que prennent
dans les intervalles de leurs fonctions les pauvres diables assujettis à des
emplois vexatoires.
« Vous, me dit-il en m'examinant avec attention, vous n'êtes pas blessé,
vous ne portez aucune trace de violence ni de strangulation. C'est donc,
ajouta-t-il en essayant de donner à son regard une expression commisérative,
c'est donc volontairement que vous êtes venu ici ? Et si jeune ! Et vos
vêtements n'annoncent pas la misère. Si vous aviez une méchante petite robe
d'indienne de quinze sous, comme cette malheureuse que vous voyez là-bas....
Oh ! reprit-il d'un air d'intelligence ( et quel air et quelle
intelligence ! ), vous êtes un amoureux ?... »
J'essayai d'éclater de rire et restai tout étonné de n'avoir pas réussi.
Puis je me hâtai de désabuser mon interlocuteur en lui contant à peu près mon
histoire.
Il parut m'écouter avec intérêt, et j'avoue que je ne fus pas sans jouir de
ce petit succès ultra-mondain. Au fait, un homme qui se noie pour n'avoir pu
séduire sa maîtresse en jouant du violon sans avoir appris mérite bien quelque
considération.
Je ne tardai pas cependant à reconnaître que ce que j'avais pris pour de
l'intérêt n'était que de la surprise, moins que cela, de l'habitude ; mon
auditeur ne m'avait pas compris.
Je voyais les idées que je lui avais émises se heurter dans sa pensée,
confusément et sans qu'il pût les accorder.
« De la musique, faire de la musique ? Et si vous en aviez fait de la
musique, elle vous aurait donc aimé, cette femme ?
-- Je le présume.
-- Eh bien ! il fallait en faire.
-- Je ne l'ai pas pu.
-- Pourquoi ? »
Je lui expliquai le mécanisme du violon et tentai de lui faire comprendre
la difficulté qu'il y a à s'en servir.
« Mais qui donc fait les violons ? me demanda-t-il.
-- Les hommes.
-- Et ils ne peuvent pas s'en servir ?
-- Il faut qu'ils l'apprennent. »
Le géant me parut d'une gaieté folle.
« Ah ! pauvre espèce ! infirmes créatures ! parler, il leur faut une
langue ; chanter, il leur faut une gorge ; jouer du violon, il leur faut des
doigts !
-- Mais vous, lui dis-je, faites-vous donc tout cela sans difficulté ?
-- Assurément, me répondit le géant avec orgueil.
-- Quoi ! vous savez la musique ?
-- Pardi ! la belle affaire ! Tenez, vous-même, qui venez de dépouiller
toute cette chabraque mortelle qu'on appelle organes, eh bien ! dans ce moment
vous avez la science infuse. »
Il disait vrai !
« Oh ! m'écriai-je, un an ! retourner un an sur la terre, sachant ce que je
sais ! »
En cet instant la sonnette rappela le gardien, qui dut me quitter de
nouveau pour appeler le nø 6 ; c'était le dernier.
J'étais assez habitué déjà à son étrange physionomie pour remarquer,
lorsqu'il revint à moi, qu'il était en violent combat avec lui-même.
Il se rassit visiblement embarrassé.
« Écoutez, me dit-il en me dardant toute sa volonté dans un regard ; vous
êtes un honnête garçon ; vous n'êtes pas un homme comme les autres. Enfin,
vous m'intéressez, je vous aime, quoi ! Et puis.... si jeune ! se priver, à
votre âge, d'une maîtresse et de longues années de plaisir, car je m'y
connais, vous aviez longtemps à vivre, c'est une bien dure leçon. Seriez-vous
content, hein ! s'il vous était permis de retourner là-haut ? »
Je voulus et ne pus lui serrer la main.
« Un an ! un an !
-- Il y aurait une condition. Ce serait de nous revenir ici par le même
chemin.... Autrement, ajouta-t-il en baissant les yeux, je serais en faute. »
J'achevai sa pensée. Le drôle, à mon retour, se vanterait d'être pour
quelque chose dans mon aventure ; ce seraient ses petits profits.
« Écoutez ! écoutez ! vous n'avez pas de numéro. Vous êtes arrivé le
dernier ; personne ne sait que vous êtes ici. Je puis donc vous renvoyer. Mais
il s'agit de ne pas mourir de vieillesse ; quant aux accidents, j'en
réponds. »
Je promis, je promis du plus sincère de mon âme, et il put d'un regard se
convaincre que je ne le trompais pas.
Il se leva donc, s'assura que nous ne risquions pas d'être surpris ; puis
il m'enleva dans ses bras, entr'ouvrit la grande porte, et.... houpp !
Je sentis de nouveau la fraîcheur de l'eau, en même temps que mes membres
s'assouplirent, et....
Je me retrouvai sur le trottoir du pont, sain et sec, à la place même où
j'étais avant d'accomplir ma dernière résolution.
C'était bien le même lieu, la même nature, mais inondés des rayons du soleil levant, qui tout d'abord m'éblouirent. A ma droite, les arbres de la terrasse des Tuil