Julie de Lespinasse - Apologie d'une pauvre personne

Julie de LESPINASSE

APOLOGIE D'UNE PAUVRE PERSONNE accablée, opprimée par ses amis.

[ Extrait de Lettres de mademoiselle de Lespinasse, Alphonse Lemerre, Paris, 1876 (deuxième édition), t. II, pp. 222-230. Les notes de Gustave ISAMBERT n'ont pas été reprises. Cet opuscule a été initialement publié en 1820. ]






Elle se défend elle-même : son style est long, lâche, et souvent de mauvais goût. On a osé le lui représenter ; elle a répondu : « J'écris à mon ami, j'écris une lettre et non un livre, et, comme tout le monde sait, ce genre admet et souffre de grandes négligences. »

ÉCOUTONS-LA DONC.....


APOLOGIE.

De ce que mes amis appellent mes exagérations, mes enthousiasmes, mes contradictions, mes disparates, mes etc., etc., etc., etc.

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Mardi, 31 janvier 1775.

Hé bien, voilà donc encore un piège que vous me tendez ? Vous me dites hier avec bonté : Vous allez demain à la Fausse Magie ; j'exige de votre amitié de me mander ce que vous en aurez pensé. Mais vous savez bien, répondis-je, que je ne pense pas, et que je ne juge jamais. N'importe, dites-vous, j'aime vos impressions, d'abord parce qu'elles sont vraies, et puis parce qu'elles sont outrées, et que j'ai du plaisir à les combattre. Cette observation, que vous croyez si bien fondée, devroit donc m'arrêter ; je devrois après cela me faire un avis bien modéré, bien raisonnable : il manqueroit sans doute de goût, et de la connaissance des choses dont je parlerois ; mais au moins je ne révolterois point les gens d'esprit, parce qu'ils sont indulgens, et les sots m'estimeroient parce qu'ils aiment les gobemouches ; cela les laisse à leur place, au lieu que les impressions vives, les mouvemens de l'ame les blessent, les inquiètent, sans les éclairer ni les échauffer jamais.

Je vais donc me laisser aller ; je n'aurai égard ni aux sots, ni aux gens d'esprit ; je ne craindrai pas même votre jugement, je m'y livre, je serai folle ou absurde, tout ce qu'il vous plaira ; je serai moi.

J'ai eu du plaisir, oui beaucoup de plaisir à cette répétition, et je défie tous les connaisseurs de me prouver que j'ai eu tort. J'ai admiré le talent de Grétry ; j'ai dit vingt fois avec transport : Jamais on n'a eu plus d'esprit, jamais on n'a mis tant de délicatesse, de finesse et de goût dans la musique ; elle a le piquant, le saillant, la grâce de la conversation d'un homme d'esprit, qui attacheroit toujours sans fatiguer jamais, qui ne mettroit que le degré de chaleur et de force qui conviendroit au sujet qu'il traite, et qui paraîtroit d'autant plus riche, qu'il ne sortiroit jamais de la mesure que lui prescriroit le goût. Enfin, disois-je, si l'auteur de cette musique m'étoit inconnu, je ferois l'impossible pour faire connaissance avec lui dès aujourd'hui. J'ai été toujours animée, toujours soutenue par le plaisir ; l'orchestre me semblait parler, et je m'écriois sans cesse : Oh ! que cela est ravissant ! Oui, je le répète, il est ravissant de passer deux heures de suite avec des sensations douces, vraies et toujours variées ! Le poëme m'a paru charmant, il me semble que le poëte n'a été occupé d'un bout à l'autre qu'à faire valoir le musicien : les airs sont distribués avec beaucoup d'intelligence et de goût ; il a trouvé le moyen de rendre ses vieillards aussi comiques, aussi piquans que ceux de Molière ; Grétry a fait de cette scène un duo qui en rend le comique et la gaieté d'une manière aussi animée qu'originale ; enfin, que vous dirai-je, j'ai été ravie, charmée, et je ne sais que louer et aimer, et point critiquer ce qui m'a fait autant de plaisir.

Je vous vois, je vous entends, et vous espérez que je vais mettre Grétry au-dessus de Gluck, parce que l'impression du moment, fût-elle plus faible, doit effacer celle qui est éloignée ? Eh bien ! il n'en sera rien, et je vous ferai remarquer que si je suis exagérée, je ne suis jamais exclusive, et savez-vous pourquoi ? c'est que c'est mon âme qui loue, c'est que je hais le dénigrement, et que d'ailleurs je suis assez heureuse pour aimer à la folie les choses qui paroissent le plus opposés : si bien donc, que j'aime, que je chéris le talent de M. Grétry, et j'estime et admire celui de M. Gluck ; mais comme je n'ai ni les lumières, ni les connoissances, ni la sottise nécessaires pour assigner des places et des rangs aux talens, je ne m'avise pas de prononcer lequel vaut le mieux, ni même de comparer ce qui me paroît ne pas devoir se rapprocher ; je ne sais à quelle distance la nature les a mis l'un de l'autre, mais je sais qu'à talent égal, ils auroient dû en faire un emploi différent, puisque le genre de l'opéra-comique n'est pas celui de la tragédie.

L'impression que j'ai reçue de la musique d'Orphée, ne ressemble en rien à ce que j'ai éprouvé ce matin ; elle a été si profonde, si sensible, si déchirante, si absorbante, qu'il m'étoit absolument impossible de parler de ce que je sentois : j'éprouvois le trouble, le bonheur de la passion, j'avois besoin de me recueillir ; et ceux qui n'auroient pas partagé ce que je sentois, auroient pu croire que j'étois stupide. Cette musique étoit tellement analogue à mon âme, à ma disposition, que vingt fois je suis venue me renfermer chez moi, pour jouir encore de l'impression que j'avois reçue : en un mot, cette musique, ces accens attachoient du charme à la douleur, et je me sentois poursuivie par ces sons déchirans et sensibles : J'ai perdu mon Eurydice. Et comment voudriez-vous, après cela, que je pusse y comparer l'effet de la Fausse Magie ? comment pouvoir comparer ce qui ne fait que plaire et attacher, à ce qui remplit l'âme, à ce qui la pénètre, à ce qui la bouleverse ? comment comparer un plaisir vif et animé, à cette mélancolie douce qui fait presque de la douleur une jouissance ? Oh ! non, je ne compare rien, et je jouis de tout ; et vous appelez cela des contradictions dans mes goûts, des disparates dans mes opinions ! eh bien soit, je ne serai pas conséquente, comme la raison, mais j'aurai tout le plaisir de la sensibilité et de tous les genres de sensibilité ; et je vous dirai comme Diderot : Oh ! mes amis, n'ayons pas tant d'esprit ; analysons moins, et jouissons davantage ; ne portons pas l'esprit de critique aux choses d'agrément et de pur amusement. Soyons au moins indulgens pour ce qui vient de nous faire plaisir, et notre goût n'en sera ni moins bon, ni moins juste. J'aimerai donc ce qui paroît le plus distant, le plus contraire même ; j'aimerai le paisible, le doux Gessner, il portera le calme et la paix dans mon âme ; et j'adorerai le passionné Jean-Jacques, parce qu'il agitera mon ame, parce qu'il y fera pénétrer une partie de la chaleur qui l'anime ; je l'aimerai même par ses défauts ; je lui saurai gré de me séduire, au point de m'égarer. J'aimerai, j'admirerai, je serai à genoux devant Clarisse, que je regarde comme une des plus belles, des plus grandes et des plus fortes productions de l'esprit humain ; je serai ravie, exaltée, enivrée de tous les genres de beautés dont cet ouvrage est plein. La vérité, la simplicité de ce roman me fera une assez grande illusion pour me persuader que j'ai vécu avec tous les Harloves ; ils animeront toutes les passions dont mon âme est susceptible ; et en admirant Clarisse, je ne dédaignerai point Marianne ; j'y trouverai sinon la vérité des passions, celle de l'amour-propre, celle des différens états de la société : j'aimerai à voir toutes les nuances de la vérité rendues et mises en action avec finesse et esprit. J'admirerai dans Clarisse la noble simplicité de Richardson ; et dans Marivaux, j'irai jusqu'à aimer sa manière, et même son affectation, qui est souvent originale et piquante, et qui est toujours spirituelle.

Oui, dans tous les genres, j'aimerai ce qui paraît opposé, mais qui n'est peut-être opposé que pour les gens qui veulent toujours juger, et qui ont le malheur de ne rien sentir. La nature, il est vrai, les a bien dédommagés : ils sont toujours si contens de leur raison, de leur modération, et de la conséquence qu'il y a dans tous leurs goûts ! Leur esprit est roide, ils le croient juste ; leur âme est de plomb, ils la croient calme ; enfin ils ont la satisfaction de la suffisance, et moi j'ai le décousu, l'égarement de la folie et de la passion. Il est vrai que ces gens si raisonnables se sentent à peine exister, et moi je souffre, ou je jouis sans cesse. Ils sont ennuyés, je suis enivrée ; mais pour rendre justice et à eux et à moi, je dois avouer que s'ils sont quelquefois ennuyeux, je suis souvent fatigante : les gens froids peuvent être exagérés, mais les gens animés ne sont et ne peuvent être que hors de mesure et outrés ; tous les deux vont par-delà le but, mais les uns s'y sont montés, tandis que les autres y ont été jetés, entraînés. Les uns ont fait le chemin pas à pas ; les autres ont sauté les bornes sans les apercevoir. Enfin je trouve qu'il y a cette différence entre les gens exagérés et ceux qui sont outrés, qu'on évite les premiers, et qu'on quitte les derniers ; mais c'est à condition d'y revenir le lendemain ; car ce qu'on aime par-dessus tout, c'est à être animé, remué, agité, et voilà l'avantage qu'on éprouve avec les gens passionnés. Ils révoltent sans doute, souvent ils choquent, ils fatiguent : mais en les critiquant, en les condamnant, même en les haïssant, ils attirent et on les cherche. Vous me direz que je n'y vais pas de main morte, et que je me loue de manière à révolter le goût et la délicatesse de tous mes juges ? mais c'est à vous que je parle, et vous êtes mon ami avant que d'être mon juge : d'ailleurs pour excuser cet orgueil de lucifer que je viens d'étaler, je dois vous faire observer que je me défens, et alors il est permis de parler de soi, comme on parlerait d'un autre ; il n'est donc pas question d'être modeste, il s'agit d'être vraie.

Je reviens encore à mes preuves, et j'ajoute que j'aime Racine avec passion, et qu'il y a dans Shakespeare des morceaux qui m'ont transportée ; et ces deux hommes-là sont absolument opposés : on est attiré, entraîné par le goût de Racine, par l'élégance, la sensibilité et le charme de sa diction ; et Shakespeare dégoûte, rebute par la barbarie de son goût ; mais aussi on est enlevé, surpris, frappé de la vigueur de son originalité et de son élévation dans de certains endroits : oh ! permettez-moi donc d'aimer l'un et l'autre. J'aime la naïveté, la simplicité de La Fontaine, et j'aime aussi le fin, l'ingénieux et le spirituel Lamotte.

Enfin, je ne finirois point, si je parcourois tous les genres ; car je dirois que je rafolle du bon Plutarque, et que j'estime le sevère La Rochefoucault ; j'aime le décousu de Montaigne ; et j'aime aussi l'ordre et la méthode d'Helvétius.

Que vous dirai-je encore ? que j'aime, que j'estime la métaphysique de l'abbé de Condillac, et que j'ai lu avec plaisir les Elémens de l'enfance, de Mme d'Epinay. Ah, sans doute, ce n'est pas la peine de dire que j'aime à la folie Voltaire ; c'est le goût de tout le monde : je ne l'opposerai à rien, car ce qui est beau ou bon dans tous les genres a quelque rapport à lui ; aussi est-ce l'auteur qui convient à toutes les situations et à toutes les dispositions : il a tous les tons, tous les goûts ; il satisfait l'esprit et contente l'âme ; il a par excellence le ton et le goût de son siècle ; il en fait le plaisir, il en est l'ornement.

Je vous entends vous récrier : Mais il ne falloit pas m'assommer de ces détails de vos goûts : que ne disiez-vous tout d'un coup : J'aime tout ce qui est bon ? Mais souvenez-vous donc que je vous l'ai dit cent fois, et que sans doute je ne vous ai pas persuadé ; car vous ne vous lassez pas de me dire que je loue trop, que je suis exagérée, outrée, hors de mesure. Il falloit donc vous prouver que j'étois fondée à aimer, à admirer, et ce n'est pas avec de l'esprit qu'on jouit autant, c'est avec de l'âme. Souffrez que je dise, que je répète que je ne juge rien, mais que je sens tout ; et c'est ce qui fait que vous ne m'entendez jamais dire : cela est bon, cela est mauvais ; mais je dis mille fois par jour, j'aime ; oui j'aime et j'aimerai à aimer tant que je respirerai ; et je dirai de tout, ce que disoit une femme d'esprit en parlant de ses deux neveux : J'aime mon neveu l'aîné parce qu'il a de l'esprit, et j'aime mon neveu le cadet parce qu'il est bête. Oui, elle avoit raison, et je dirai comme elle, j'aime la moutarde parce qu'elle est piquante et forte, et j'aime le blanc manger parce qu'il est doux. Mais avec cette voracité d'affections et de goûts, vous croiriez qu'il n'y a rien, ni dans les choses ni dans les hommes, qui puisse me déplaire, me dégoûter, me repousser ? Oh mon Dieu, je ne finirois pas si j'entrois dans tous les détails ; mais je me contenterai seulement de vous indiquer ce qui m'est antipathique : d'abord, les vers qui n'ont de mérite que la facture, et qui sont vides de pensées et de sentiment, comme ceux de MM. de..... ; les comédies qui sont vides d'intérêt et d'esprit, et qui sont écrites ou avec un ton trivial, ou comme celles de MM. de....., ou celles qui ont une espèce de jargon, qui ne peut être intelligible que pour la cotterie de l'auteur, comme celles de MM. de.... ; les tragédies dont le sujet est passionné, fort et terrible, et dont le style est faible et plat, ou quelquefois barbare, comme celles de MM. de..... ; enfin je vous dirai, car il faut finir, que le maniéré, le gracieux, le frais, et même le fin et surtout le fade, sont pour moi comme la manne ou la tisanne, d'un dégoût mortel ; avec cette différence pourtant que la manne et la tisanne pourroient cesser de m'être antipathiques, en me devenant nécessaires, et que le reste m'est et me sera dans tous les temps également odieux.

A l'égard de mon attrait et de mon éloignement pour les personnes, il est absolument analogue à mes goûts, ou à mon aversion pour les choses : j'aime mieux une bête qu'un sot ; j'aime mieux un homme sensible qu'un homme spirituel ; j'aime mieux une femme passionnée qu'une femme raisonnable ; je préfère la rusticité à l'affectation ; j'aime mieux la dureté que la flatterie ; je préfère, j'aime avant tout, par-dessus tout, la simplicité et la bonté, mais surtout la bonté ; car si l'on me disoit quel attribut voulez-vous donner à Dieu ? je dirois, qu'il soit bon, et je l'adore à jamais. Voilà la vertu qui devroit animer tout ce qui a de la puissance, c'est aussi la vertu qui convient aux faibles, aux malheureux ; enfin c'est la bonté qui supplée à tout, qui dédommage de tout ; et dût-on en abuser, et dussé-je en souffrir, je n'hésiterois pas, si on me donnoit le choix ou d'avoir la bonté de madame Geoffrin, ou la beauté de madame de Brienne, je dirois donnez-moi la bonté, et je serai aimée ; voilà le premier, et, si je me laissois aller, je dirois l'unique bien dont je veuille jouir. Si je ne me trompe, il y en a un plus grand encore, c'est d'aimer ; mais la bonté est déjà une affection de l'âme, et avec cette vertu on aime tout ce qui souffre, tout ce qui est malheureux ; ah ! l'on aime donc beaucoup et toujours ! et avec ce degré de bonté que je loue, que j'envie, on pourroit se passer des plaisirs et des jouissances des passions. L'âme seroit sans cesse en activité, et n'est-ce pas là le plus grand charme de la passion ? Mais dites-moi, si ce n'est pas à vous que je dois souhaiter cette vertu jusqu'à l'excès ? Que de bonté et d'indulgence ne vous faudra-t-il pas pour lire cette longue, froide et fatigante apologie ? Ah ! vous voilà dégoûté à jamais de m'accuser ; mon exagération est encore moins insupportable que ma justification ; mais aussi j'y ai été poussée : tous mes chers amis m'accablent ; j'ai voulu leur prouver une fois par des raisons que ce qu'ils appellent ma folie et mes disparates ne sont autre chose que la raison et le sentiment, ou la passion. Quelle est donc la conséquence de tout ceci ? quel en est le résultat ? Voulez-vous que je vous le dise à l'oreille ?... Mais non, vous ne me croiriez pas, et cependant je vous aurois découvert le secret de mon âme. Adieu, condamnez-moi, critiquez-moi, mais aimez-moi ; je me louerai de votre bonté, et je ne sentirai qu'elle.

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