SUR M. COURBET
LETTRE A MADAME SAND
[ Dans Champfleury, le Réalisme, Michel Lévy, 1857, pp. 270-285.
Orthographe de cette édition.
Les notes de l'auteur ont été reprises entre '[' et ']'. ]
A l'heure qu'il est, madame, on voit à deux pas de l'Exposition de
peinture, dans l'avenue Montaigne, un écriteau portant en toutes lettres : DU
RÉALISME. G. Courbet. Exposition de quarante tableaux de son oeuvre. C'est
une exhibition à la manière anglaise. Un peintre, dont le nom a fait explosion
depuis la révolution de février, a choisi, dans son oeuvre, les toiles les
plus significatives, et il a fait bâtir un atelier.
C'est une audace incroyable, c'est le renversement de toutes institutions
par la voie du jury, c'est l'appel direct au public, c'est la liberté, disent
les uns.
C'est un scandale, c'est l'anarchie, c'est l'art traîné dans la boue, ce
sont les tréteaux de la foire, disent les autres.
J'avoue, madame, que je pense comme les premiers, comme tous ceux qui
réclament la liberté la plus complète sous toutes ses manifestations. Les
jurys, les académies, les concours de toute espèce, ont démontré plus d'une
fois leur impuissance à créer des hommes et des oeuvres. Si la liberté du
théâtre existait, nous ne verrions pas un Rouvière obligé de jouer Hamlet
devant des paysans, dans une grange, faisant sourire l'ombre du vieux
Shakspeare, qui se croirait, au dix-neuvième siècle, à Londres, représentant
ses pièces dans un bouge de la Cité.
Nous ne savons pas ce qu'il meurt de génies inconnus qui ne savent se plier
aux exigences de la société, qui ne peuvent dompter leur sauvagerie et qui se
suicident dans les cachots cellulaires de la convention. M. Courbet n'en est
pas là : depuis 1848, il a exposé, sans interruption, aux divers Salons, des
toiles importantes qui, toujours, ont eu le privilége de raviver les
discussions. Le gouvernement républicain lui acheta même une toile importante,
l'Après-dînée à Ornans, que j'ai revue, au musée de Lille, à côté des vieux
maîtres, et qui tient sa place hardiment au milieu d'oeuvres consacrées.
Cette année, le jury s'est montré avare de place à l'exposition universelle
pour les jeunes peintres : l'hospitalité était si grande vis-à-vis des hommes
acceptés de la France et des nations étrangères, que la jeunesse en a un peu
souffert. J'ai peu de temps pour courir les ateliers, mais j'ai rencontré des
toiles refusées qui, en d'autres temps, auraient obtenu certainement de
légitimes succès. M. Courbet, fort de l'opinion publique, qui, depuis cinq ou
six ans, joue autour de son nom, aura été blessé des refus du jury, qui
tombaient sur ses oeuvres les plus importantes, et il en a appelé directement
au public. Le raisonnement suivant s'est résumé dans son cerveau : on
m'appelle réaliste, je veux démontrer, par une série de tableaux connus,
comment je comprends le réalisme. Non content de faire bâtir un atelier, d'y
accrocher des toiles, le peintre a lancé un manifeste, et sur sa porte il a
écrit : Le réalisme.
Si je vous adresse cette lettre, madame, c'est pour la vive curiosité
pleine de bonne foi que vous avez montrée pour une doctrine qui prend corps de
jour en jour et qui a ses représentants dans tous les arts. Un musicien
allemand hyper-romantique, M. Wagner, dont on ne connaît pas les oeuvres à
Paris, a été vivement maltraité, dans les gazettes musicales, par M. Fétis,
qui accuse le nouveau compositeur d'être entaché de réalisme. Tous ceux qui
apportent quelques aspirations nouvelles sont dits réalistes. On verra
certainement des médecins réalistes, des chimistes réalistes, des
manufacturiers réalistes, des historiens réalistes. M. Courbet est un
réaliste, je suis un réaliste : puisque les critiques le disent, je les laisse
dire. Mais, à ma grande honte, j'avoue n'avoir jamais étudié le code qui
contient les lois à l'aide desquelles il est permis au premier venu de
produire des oeuvres réalistes.
Le nom me fait horreur par sa terminaison pédantesque ; je crains les
écoles comme le choléra, et ma plus grande joie est de rencontrer des
individualités nettement tranchées. Voilà pourquoi M. Courbet est, à mes yeux,
un homme nouveau.
Le peintre lui-même, dans son manifeste, a dit quelques mots excellents :
« Le titre de réaliste m'a été imposé comme on a imposé aux hommes de 1830
le titre de romantiques. Les titres, en aucun temps, n'ont donné une idée
juste des choses : s'il en était autrement, les oeuvres seraient
superflues. » Mais vous savez mieux que personne, madame, quelle singulière
ville est Paris en fait d'opinions et de discussions. Le pays le plus
intelligent de l'Europe renferme nécessairement le plus d'incapacités, de
demi, de tiers et de quart d'intelligence ; doit-on même profaner ce beau nom
pour en habiller ces pauvres bavards, ces niais raisonneurs, ces malheureux
vivant des gazettes, ces curieux qui se glissent partout, ces impertinents
qu'on tremble de voir parler, ces écrivassiers à tant la ligne qui se sont
jetés dans les lettres par misère ou par paresse, enfin, cette tourbe de gens
inutiles qui juge, raisonne, applaudit, contredit, loue, flatte, critique sans
conviction, qui n'est pas la foule et qui se dit la foule.
Avec dix personnes intelligentes, on pourrait vider à fond la question du
réalisme ; avec cette plèbe d'ignorants, de jaloux, d'impuissants, de
critiques, il ne sort que des mots. Je ne vous définirai pas, madame, le
réalisme : je ne sais d'où il vient, où il va, ce qu'il est ; Homère serait
un réaliste, puisqu'il a observé et décrit avec exactitude les moeurs de son
époque.
Homère, on ne le sait pas assez, fut violemment insulté comme un réaliste
dangereux. « A la vérité, dit Cicéron en parlant d'Homère, toutes ces choses
sont de pures inventions de ce poëte, qui s'est plu à rabaisser les dieux
jusqu'à la condition des hommes ; il eût été mieux d'élever les hommes
jusqu'à celle des dieux. » Que dit-on tous les jours dans les journaux ?
S'il me fallait d'autres illustres exemples, je n'aurais qu'à ouvrir le
premier volume venu de critique, car, aujourd'hui, il est de mode de
réimprimer en volume les inutilités hebdomadaires qui se publient dans les
journaux. On y verrait, entre autres, que ce pauvre Gérard de Nerval a été
conduit à une mort tragique par le réalisme. C'est un gentilhomme amateur
qui écrit de pareilles misères ; vos drames de campagne sont entachés de
réalisme. Ils renferment des paysans. Là est le crime. Dans ces derniers
temps, Béranger a été accusé de réalisme. Combien les mots peuvent entraîner
les hommes !
M. Courbet est un factieux pour avoir représenté de bonne foi des
bourgeois, des paysans, des femmes de village de grandeur naturelle. Ç'a été
là le premier point. On ne veut pas admettre qu'un casseur de pierre vaut un
prince : la noblesse se gendarme de ce qu'il est accordé tant de mètres de
toile à des gens du peuple ; seuls les souverains ont le droit d'être peints
en pied, avec leurs décorations, leurs broderies et leurs physionomies
officielles. Comment ! un homme d'Ornans, un paysan enfermé dans son cercueil,
se permet de rassembler à son enterrement une foule considérable, des
fermiers, des gens de bas étage, et on donne à cette représentation le
développement que Largillière avait, lui, le droit de donner à des magistrats
allant à la messe du Saint-Esprit [Voir les curieuses peintures de l'église
Saint-Étienne du Mont.] ! Si Velasquez a fait grand, c'étaient des seigneurs
d'Espagne, des infants, des infantes ; il y a là au moins de la soie, de l'or
sur les habits, des décorations et des plumets. Van der Helst a peint des
bourgmestres dans toute leur taille, mais ces Flamands épais se sauvent par le
costume.
Il paraît que notre costume n'est pas un costume : j'ai honte, vraiment,
madame, de m'arrêter à de telles raisons. Le costume de chaque époque est régi
par des lois inconnues, hygiéniques, qui se glissent dans la mode, sans que
celle-ci s'en rende compte. Tous les cinquante ans, les costumes sont
bouleversés en France ; comme les physionomies, ils deviennent historiques
et aussi curieux à étudier, aussi singuliers à regarder, que les vêtements
d'une peuplade de sauvages. Les portraits de Gérard, de 1800, qui ont pu
sembler vulgaires dans le principe, prennent plus tard une tournure, une
physionomie singulières. Ce que les artistes appellent costume,
c'est-à-dire, mille brimborions ( des plumes, des mouches, des aigrettes,
etc. ), peut amuser un moment les esprits frivoles ; mais la représentation
sérieuse de la personnalité actuelle, les chapeaux ronds, les habits noirs,
les souliers vernis ou les sabots de paysans, est bien autrement intéressante
[Les uns aiment les costumes d'une époque, les autres d'une autre ; mais la
majorité se prononce en faveur du costume Louis treize. Les beaux feutres !
les belles plumes pendantes ! les beaux pourpoints à l'espagnole ! Beautés
entrevues à l'aide des Mousquetaires d'opéra-comique. J'ai le regret de dire
à ces admirateurs qu'ils sont des ignorants. Ce costume Louis treize tant
admiré est lourd, incommode ; il engonce les personnages. Ce sont les
peintres amis de la vérité, et non pas M. Mélingue, qu'il faut étudier : le
portrait de Cinq-Mars de Le Nain démontre suffisamment l'embarras des
personnages dans ces beaux habits.].
On m'accordera peut-être ceci, mais on dira : Votre peintre manque d'idéal.
Je répondrai à cela tout à l'heure, avec l'aide d'un homme qui a su tirer de
l'oeuvre de M. Courbet des conclusions pleines d'un grand bon sens.
Les quarante tableaux de l'avenue Montaigne contiennent des paysages, des
portraits, des animaux, de grandes scènes domestiques et une oeuvre que
l'artiste intitule : Allégorie réelle. D'un coup d'oeil, il est permis de
suivre les progrès qui se sont faits dans l'esprit et le pinceau de M.
Courbet. Avant tout, il est né peintre, c'est-à-dire que nul ne peut
contester son talent robuste et puissant d'ouvrier : il attaque une grande
machine avec intrépidité, il peut ne pas séduire tous les yeux, quelques
parties peuvent être négligées ou maladroites, mais chacun de ses tableaux est
peint ; j'appelle surtout peintres les Flamands et les Espagnols. Véronèse,
Rubens, seront toujours de grands peintres, à quelque opinion qu'on
appartienne, à quelque point de vue qu'on se place. Aussi je ne connais
personne qui songe à nier les qualités de peintre de M. Courbet.
M. Courbet n'abuse point de la sonorité des tons, puisqu'on a transporté
la langue musicale dans le domaine de la peinture. L'impression de ses
tableaux n'en sera que plus durable. Il est du domaine de toute oeuvre
sérieuse de ne pas attirer l'attention par des retentissements inutiles : une
douce symphonie de Haydn, intime et domestique, vivra encore, qu'on parlera
avec dérision des nombreuses trompettes de M. Berlioz. Les éclats des cuivres
en musique ne signifient pas plus que les tonalités bruyantes en peinture. On
appelle maladroitement coloristes des maîtres dont la palette en fureur fait
jaillir des tons bruyants. La gamme de M. Courbet est tranquille, imposante et
calme ; aussi n'ai-je pas été étonné de retrouver, consacré maintenant à
jamais en moi, le fameux Enterrement à Ornans, qui fut le premier coup de
canon tiré par le peintre, regardé comme un émeutier dans l'art. Il y a près
de huit ans que j'ai imprimé, sur M. Courbet, inconnu, des phrases qui
annonçaient sa destinée : je ne les citerai pas, je ne tiens pas plus à avoir
raison le premier que de porter les modes du jour de Longchamps. Deviner les
hommes et les oeuvres de dix ans avant la majorité, pure affaire de dandysme
littéraire qui fait perdre beaucoup de temps. Dans ses nombreux morceaux de
critique, Stendhal a imprimé, en 1825, des vérités audacieuses, qui l'ont fait
trop souffrir. Aujourd'hui même, il est encore en avance de son temps. « Je
parierais, écrit-il à un ami en 1822, que, dans vingt ans, l'on jouera, en
France, Shakspeare en prose. » Il y a de cela trente-trois ans, et, bien
certainement, madame, nous n'aurons pas cette jouissance de notre vivant. M.
Courbet est loin d'être accepté aujourd'hui, il le sera certainement avant
quelques années. Ne serait-ce pas jouer le rôle de mouche du coche, que
d'écrire, dans vingt ans, que j'avais deviné M. Courbet ? Le public ne
s'inquiète guère des ânes qui ont poussé des beuglements quand la musique de
Rossini fut représentée en France ; le spirituel, l'amoureux Rossini fut
traité à ses débuts avec aussi peu de ménagements que M. Courbet. On imprima
force injures à propos de ses oeuvres comme à propos de l'Enterrement.
A quoi bon avoir raison ? On n'a jamais raison.
Deux bedeaux de village à trogne rouge, deux sacs à vin, serviront de thème
à ces critiques, frottés de littérature dont je vous parlais tout à l'heure ;
opposez-leur, dans le même tableau, les charmants enfants, le groupe des
femmes, les pleureuses, aussi belles dans leur douleur que toutes les
Antigones de l'antiquité, il est impossible d'avoir raison.
Le soleil donne en plein midi sur des rochers, l'herbe est joyeuse et
sourit aux rayons, l'air est frais, l'espace est grand, vous retrouvez la
nature des montagnes, vous en aspirez les senteurs ; un plaisant arrive, qui,
pour avoir puisé son instruction et son esprit dans le Journal pour rire,
bafouera les Demoiselles de village.
La critique est un vilain métier qui paralyse les plus nobles facultés de
l'homme, qui les éteint et les annihile : aussi la critique n'a-t-elle une
réelle importance que dans les mains d'illustres créateurs : Diderot, Goethe,
Balzac, et d'autres, qui préfèrent baigner tous les matins leurs fibres
enthousiastes plutôt que d'arroser des chardons que chaque critique tient
renfermés sur sa fenêtre dans un vilain vase.
J'ai retrouvé, à l'avenue Montaigne, ces fameuses baigneuses, plus grosses
de scandales que de chairs. Voilà deux ans que ce fameux scandale est éteint,
je ne vois plus aujourd'hui qu'une créature peinte solidement qui a le grand
tort, pour les amis du convenu, de ne pas rappeler les Vénus anadyomènes de
l'antiquité.
M. Proudhon, dans la Philosophie du progrès ( 1853 ), jugeait
sérieusement les Baigneuses : « L'image du vice comme de la vertu est aussi
bien du domaine de la peinture que de la poésie : suivant la leçon que
l'artiste veut donner, toute figure, belle ou laide, peut remplir le but de
l'art. »
Toute figure, belle ou laide, peut remplir le but de l'art ! Et le
philosophe continue : « Que le peuple, se reconnaissant à sa misère, apprenne
à rougir de sa lâcheté et à détester ses tyrans ; que l'aristocratie, exposée
dans sa grasse et obscène nudité, reçoive, sur chacun de ses muscles, la
flagellation de son parasitisme, de son insolence et de sa corruption. » Je
passe quelques lignes et j'arrive à la conclusion : « Et que chaque
génération, déposant ainsi sur la toile et le marbre le secret de son génie,
arrive à la postérité sans autre blâme ni apologie que les oeuvres de ses
artistes. » Ces quelques mots ne font-ils pas oublier les sottises qu'on ne
devrait ni écouter ni entendre, mais qui agacent comme une mouche persistante
dans ses bourdonnements ?
L'Atelier du peintre, qui sera fortement discuté, n'est pas le dernier
mot de M. Courbet ; séduit par les grands maîtres flamands, espagnols, qui, à
toutes les époques, ont groupé autour d'eux leur famille, leurs amis, leurs
Mécènes, M. Courbet a voulu tenter de sortir cette fois du domaine de la
réalité pure : allégorie réelle, dit-il dans son catalogue. Voilà deux mots
qui jurent ensemble, et qui me troublent un peu. Il faudrait prendre garde de
faire plier la langue à des idées symboliques que le pinceau peut essayer à
traduire, mais que la grammaire n'adopte pas. Une allégorie ne saurait être
réelle, pas plus qu'une réalité ne peut devenir allégorique : la
confusion est déjà assez grande à propos de ce fameux mot réalisme, sans
qu'il soit nécessaire de l'embrouiller encore davantage [Les utopistes, les
mystiques, ont l'habitude de déranger la langue. M. Courbet ne voudrait pas
passer pour un utopiste ; mais son allégorie réelle ressemble furieusement à
« l'Épître secrète adressée publiquement à S. A. le prince
Louis-Napoléon » par M. Wronski, le Dieu du Messianisme.].
Le peintre est au milieu de son atelier, près de son chevalet, occupé à
peindre un paysage, se reculant de sa toile dans une pose victorieuse et
triomphante. Une femme nue est debout près du chevalet. Va-t-elle poser dans
ce paysage ? c'est ce qui semble bizarre. A deux pas du peintre est un petit
paysan qui tourne le dos au public, dont on ne voit pas la figure et dont la
pantomime est si expressive, qu'on devine ses yeux, sa bouche. Ce petit paysan
est la meilleure figure du tableau. Il est tout ahuri de voir sur cette toile
ces arbres après lesquels il grimpe, cette verdure sur laquelle il se roule,
ces rochers sur lesquels il passe son temps au soleil, à courir les nids.
A droite, une femme du monde donnant le bras à son mari vient visiter
l'atelier, son petit garçon joue avec des estampes. ( M. Courbet est-il bien
certain qu'un petit enfant de bourgeois riche entrerait dans un atelier avec
ses parents, quand il s'y trouve une femme nue ? ) Des poëtes, des musiciens,
des philosophes, des amoureux, s'occupent chacun à sa manière pendant le
travail de l'artiste. Voilà pour la réalité.
A gauche, des mendiants, des juifs, des femmes allaitant des enfants, des
croque-morts, des paillasses, un braconnier regardant avec mépris un chapeau à
plumet, un poignard, etc. ( défroques du romantisme sans doute ), représentent
l'allégorie, c'est-à-dire que tous ces personnages des basses classes sont
ceux que le peintre aime à peindre, en s'inspirant de la misère des
misérables. Tel est, à la grosse, le fond de ce tableau, auquel je préfère,
pour ma part, l'Enterrement à Ornans.
Beaucoup seront de mon avis, les négateurs de M. Courbet les premiers ;
mais je ne crains pas de me ranger momentanément avec eux, en expliquant ma
pensée. Dans le domaine des arts, il est d'habitude d'assommer les vivants
avec les morts, les oeuvres nouvelles d'un maître avec ses anciennes. Ceux
qui, aux débuts du peintre, auront le plus crié contre l'Enterrement, seront
nécessairement ceux qui en feront le plus grand éloge aujourd'hui. Ne voulant
pas être confondu avec les nihilistes, je dois dire que la pensée de
l'Enterrement est saisissante, claire pour tous, qu'elle est la
représentation d'un enterrement dans une petite ville, et qu'elle reproduit
cependant les enterrements de toutes les petites villes. Le triomphe de
l'artiste qui peint des individualités est de répondre aux observations
intimes de chacun, de choisir, de telle sorte, un type que chacun croie
l'avoir connu et puisse s'écrier : « Celui-là est vrai, je l'ai vu ! »
L'Enterrement possède ces facultés au plus haut degré : il émeut, attendrit,
fait sourire, donne à penser et laisse dans l'esprit, malgré la fosse
entr'ouverte, cette suprême tranquillité que partage le fossoyeur, un type
grandiose et philosophique que le peintre a su reproduire dans toute sa beauté
d'homme du peuple.
Depuis 1848, M. Courbet a eu le privilége d'étonner la foule : chaque année
on s'attend à des surprises, et jusqu'ici le peintre a répondu à ses amis
comme à ses ennemis.
En 1848 l'Après-dînée à Ornans, grand tableau d'intérieur de famille,
obtint un succès réel sans trop de contestations. Il en est toujours ainsi aux
débuts d'un artiste. Puis vinrent les scandales successifs :
1er scandale. -- L'Enterrement à Ornans ( 1850 ).
2e scandale. -- Les Demoiselles de village ( 1851 ).
3e scandale. -- Les Baigneuses ( 1852 ).
4e scandale. -- Du Réalisme. -- Exhibition particulière. -- Manifeste. --
Quarante tableaux exposés. -- Réunion des divers scandales, etc. ( 1855 ).
Or, de tous ces scandales, je préfère l'Enterrement à toutes les autres
toiles, à cause de la pensée qui y est enfermée, à cause du drame complet et
humain où le grotesque, les larmes, l'égoïsme, l'indifférence, sont traités en
grand maître. L'Enterrement à Ornans est un chef-d'oeuvre : depuis le
Marat assassiné de David, rien, dans cet ordre d'idées, n'a été peint de
plus saisissant en France.
Les Baigneuses, les Lutteurs, les Casseurs de pierre, ne renferment
pas les idées qu'on a bien voulu y mettre après coup. J'en trouverai plutôt
dans les Demoiselles de village et dans les nombreux paysages qui démontrent
combien M. Courbet est attaché à son sol natal, sa profonde nationalité locale
et le parti qu'il peut en tirer.
On répète encore cette vieille plaisanterie : Vive le laid ! le laid seul
est aimable, qu'on met dans la bouche du peintre ; il est surprenant qu'on
ose ramasser de pareilles niaiseries, qui furent jetées, il y a déjà trente
ans, à la tête de M. Victor Hugo et de son école. Toujours le système de la
vieille tragédie renaîtra de ses cendres. Les progrès sont bien lents et nous
avons peu marché depuis une trentaine d'années.
Aussi est-il du devoir de tous ceux qui luttent de s'entr'aider, d'attirer
au besoin les colères des médiocrités, d'être solides dans leurs opinions,
sérieux dans leurs jugements, et de ne pas imiter la prudence du vieillard
Fontenelle.
J'ai la main pleine de vérités, je me dépêche de l'ouvrir.
Cette lettre, madame, n'est que l'annonce de quelques autres lettres
traitant plus directement des idées nouvelles qui sont dans l'air et que je
tâcherai de fixer, m'appliquant surtout à celles relatives à la littérature.
J'ai un peu critiqué l'Atelier du peintre, quoiqu'il y ait un progrès
réel dans la manière de M. Courbet : il gagnera sans doute à être revu plus
tranquillement dans d'autres moments. Ma première impression a été telle, et
je crois généralement à ma première impression. Les bavardages, les
commentaires, les critiques de journaux, les amis et les ennemis, viennent
ensuite troubler le cerveau à tel point, qu'il est difficile de retrouver la
pensée dans sa pureté première : mais au-dessus de l'impression, je mets les
travaux mystérieux du temps, qui démolit une oeuvre ou la restaure. Chaque
oeuvre pleine de conviction est traitée avec amour par le temps, qui ne passe
son éponge que sur les inutilités de la mode, les jolies imitations du passé
et les oeuvres de convention.
S'il est une qualité que M. Courbet possède au plus haut degré, c'est la
conviction. On ne saurait pas plus la lui dénier que la chaleur au soleil.
Il marche d'un pas assuré dans l'art, il montre avec orgueil d'où il est
parti, où il est arrivé, ressemblant en ceci à ce riche manufacturier qui
avait accroché à son plafond les sabots qui l'avaient amené à Paris.
Le Portrait de l'auteur ( étude des Vénitiens ), dit-il lui-même dans son
catalogue, Tête de jeune fille ( pastiche florentin ), le Paysage
imaginaire ( pastiche des Flamands ), enfin l'Affût, que l'auteur intitule
lui-même plaisamment Paysage d'atelier, sont les sabots avec lesquels il est
arrivé d'Ornans et qui lui ont servi à courir après la nature.
Ces quelques tableaux appartiennent au domaine de la convention ; quelles
enjambées de géant le peintre a faites depuis cette époque pour quitter ce
pays chéri des peintres du quartier Breda ! Assurément il eût obtenu des
succès dans ce pays s'il avait eu la paresse d'y rester, et il aurait grossi
la population de cent artistes de talent, dont le succès est si grand aux
vitres des marchands de tableaux de la rue Notre-Dame-de-Lorette. Le facile
métier que de faire du joli, du tendre, du coquet, du précieux, du faux
idéal, du convenu à l'usage des filles et des banquiers ! M. Courbet n'a pas
suivi cette voie, entraîné d'ailleurs par son tempérament. Aussi M. Proudhon
lui annonçait-il son sort en 1853.
Le public, disait-il, veut qu'on le fasse beau et qu'on le croie tel.
« Un artiste qui, dans la pratique de son atelier, suivrait les principes
d'esthétique ici formulés ( je rappelle l'axiome précédent : toute figure
belle ou laide peut remplir le but de l'art ), serait traité de séditieux,
chassé du concours, privé des commandes de l'État et condamné à mourir de
faim. »
Cette question de la laideur à propos des Baigneuses, le philosophe la
traitait de haut. Il sait combien le moral a de poids sur le physique. Le
caricaturiste Daumier voyait le fait du côté grotesque. Les éternels bourgeois
qu'il a immortalisés de son crayon et qui vivront à travers les siècles dans
toute leur laideur moderne, s'écrient en regardant un tableau de M. Courbet :
« Est-il possible de peindre des gens si affreux ? » Mais au-dessus des
bourgeois, qu'on a beaucoup trop vilipendés [J'ai trouvé souvent plus de bon
sens dans la rue aux Ours que dans la Chaussée-d'Antin.
« Vous possédez à fond l'ésotérique, la plastique, l'architectonique et le
plastique.
» Depuis Orphée et Lycophron jusqu'au dernier volume de M. de Lamartine,
vous avez dévoré tout ce qui s'est forgé de mètres, aligné de rimes et jeté de
strophes dans tous les moules possibles.
» Vous connaissez tous les peintres depuis André Rico et Bizzamenco,
jusqu'à MM. Ingres et Delacroix.
» Les bas-reliefs d'Égine, les frises du Parthénon, les vases étrusques,
les sculptures [h]iératiques de l'Égypte, l'art grec et l'art romain, le
gothique et la renaissance : vous avez tout analysé, tout fouillé ; mais vous
avez, tant la poésie vous préoccupait, supprimé la nature, le monde et la vie.
» Ah ! malheureux enfant, jetez vos livres au feu, déchirez vos gravures,
brisez vos plâtres, oubliez Raphaël, oubliez Homère, oubliez Phidias !
» Vous écrasez d'un ineffable dédain tout honnête commerçant qui préfère un
couplet du vaudeville à un tercet du Dante... Cependant il est de ces
bourgeois dont l'âme ( ils en ont ) est riche de poésie, qui sont capables
d'amour et de dévouement, et qui éprouvent des émotions dont vous êtes
incapable, vous dont la cervelle a anéanti le coeur. » ( La Toison d'or, T.
GAUTIER. )], il faut placer une classe plus intelligente, qui a tous les
vices de l'ancienne aristocratie sans en avoir les qualités. Je veux parler
des fils de bourgeois, une race qui a profité de la fortune de médecins,
d'avocats, de négociants, qui n'a rien fait, n'a rien appris, qui s'est jetée
dans les clubs de jeux, qui a la manie des chevaux, de l'élégance, qui touche
à tout, même à l'écritoire, qui achète même une maîtresse et un quart de
Revue, qui veut commander aux femmes et aux écrivains, c'est en vue de cette
race nouvelle que le philosophe Proudhon terminait ses appréciations sur
Courbet :
« Que le magistrat, le militaire, le marchand, le paysan, que toutes les
conditions de la société, se voyant tour à tour dans l'idéalisme de leur
dignité et de leur bassesse, apprennent, par la gloire et par la honte, à
rectifier leurs idées, à corriger leurs moeurs et à perfectionner leurs
institutions. »