Nous marchions avec lenteur dans un de ces vastes wagons de la compagnie
impériale-royale, maintenant réformés, mais qui roulaient encore dans tout le
Tyrol en 1856, semblables à des chambres d'auberge ambulantes. Rien n'y
manquait, pas même les mauvaises estampes, ni les miroirs accrochés en biseau.
Il y avait là une douzaine de voyageurs, des femmes, des enfants, un
militaire prussien, un monsieur maigre de très-haute taille, et un diplomate
belge, chargé d'affaires du charbon de Charleroi.
Le prêtre était avec une dame et deux jeunes garçons, probablement ses
élèves. Il dit, en montrant un fort beau château assis sur la croupe de la
montagne :
-- Voilà Sebenstein.
-- A qui ? demanda la dame.
-- Au prince de Liechstenstein, répondit le prêtre.
Le diplomate charbonnier haussa les épaules, et le Prussien dit avec
l'accent particulièrement fatigant de la Silésie :
-- C'est donc le marquis de Carabas, que cet animal-là.
De fait, nous avions déjà vu Buch, Froshnit et Wartenstein, qui
ressuscitait de ses ruines : trois résidences appartenant également à celui
que le galant Prussien nommait « cet animal-là. »
-- Il fait beaucoup de bien, dit le prêtre, en s'adressant à la dame.
-- Du bien ! du bien ! gronda le commis ambassadeur du charbon ; quand on a
pour soi tout seul la portion de plusieurs milliers d'hommes, on ne peut pas
tout manger, que diable !
Et le Prussien ajouta :
-- Ce coquin-là a des châteaux en Prusse comme en Autriche et partout.
C'est la honte de l'Allemagne que ces fortunes absurdes, élevées comme des
tours en plein milieu de la misère publique.
-- La Prusse est pauvre, c'est vrai, fit observer doucement le prêtre, mais
non point l'Autriche.
Le uhlan lui jeta un regard de loup. Sadowa couvait dès ce temps-là.
La voie qui tournait nous amena en vue d'une montagne escarpée et les
jeunes garçons demandèrent :
-- Est-ce enfin le Semmering ?
-- Oui, répondit le prêtre, voici la merveille de notre Tyrol !
Pourquoi merveille ? nous regardâmes, et nous vîmes une ligne régulièrement
tournante, qui s'enroulait autour de la montagne comme un serpent sur un
caducée. C'était le fameux « railway qui grimpe. »
Et il grimpe si bien, en effet, qu'une pierre tombant d'une de ses
stations, rebondit sur le toit de l'autre, après avoir franchi un millier de
mètres en ligne verticale.
Cela fait quelque peu honte à notre illustre montée parisienne du Pecq à
St-Germain.
Le prêtre nous dit que ce prodigieux travail qui élève les wagons à une
demi lieue au-dessus du niveau de la mer, en traversant tant de viaducs et en
fouillant tant de tunnels, n'avait coûté que 15 millions de florins. -- A
peine une année de revenus de cet ogre de prince de Liechstenstein ! fit
observer le Belge.
Justement un des jeunes garçons s'écriait :
-- Ah ! le beau château blanc ! Voyez !
-- Et le prêtre répondait :
[--] C'est Klamm, que M. le prince de Liechsten[s]tein vient de faire
rebâtir.
Le train ralentissait sa marche, parce qu'on arrivait à une station, et le
monsieur de haute taille dont nous n'avons eu jusqu'ici rien à dire parce
qu'il n'avait pas encore prononcé une parole, faisait ses préparatifs pour
descendre. Mais il se trouva que la vue de ce château de Klamm, tout neuf, et
tout magnifique[,] avait mis le comble à l'exaspération du commis-voyageur des
charbonnages et de son ami le uhlan. Du même coeur et à l'unisson, tous deux
se répandirent en véritables invectives contre le pauvre millionnaire absent.
On n'entendait que ce nom Liechstenstein, Liechstenstein, accolé, aux
épithètes les plus furibondes. A voir la colère de nos deux compagnons on
aurait cru que cet animal-là, ce coquin-là, ce vampire-là avait volé
tous ses millions dans leurs poches.
Quand le train s'arrêta, le monsieur de haute taille, qui les avait écoutés
paisiblement leur dit en ouvrant la portière.
-- Mes amis, je suis le prince de Liechstenstein, et je vous salue.
Ce fut un curieux coup de théâtre. Le Prussien s'aplatit tout net, comme
une crêpe, et le commis[-]voyageur devint plus rouge qu'un coquelicot. Nous
sûmes plus tard que cet animal-là était colonel « propriétaire » du régiment
de notre uhlan et qu'il possédait trente-quatre parts sur cinquante du
charbonnage qui payait des appointements fixes à notre commis-voyageur.
Vous pensez bien que le colonel ne se vengea point, ni l'actionnaire non
plus.
Ce prince de Liechstenstein, que je devais retrouver à quelques jours de
là, était vraiment, il faut l'avouer, un mortel pourvu de toutes choses un peu
trop abondamment. Il avait cinq pieds onze pouces sans semelles, trente cinq
millions de revenus, quarante et un châteaux, quatre régiments, vingt-huit
hôtels ou palais dans les diverses capitales allemandes et italiennes, treize
musées, dix-sept bibliothèques, ouvertes au public, neuf pinacothèques, cinq
glyptothèques, cent trois collections, ou galeries ou « cabinets, » et neuf
filles à marier, presque de sa taille.
J'espère que ces demoiselles sont pourvues depuis le temps. Elles n'étaient
pas sans dot.
Nous montions, cependant, la rampe tournante du Semmeting. Je ne saurais
dire lequel du uhlan ou de l'ambassadeur en poussier de houille faisait le
mieux le mort. Quand nous sortîmes du premier tunnel, tout le monde, excepté
eux, poussa un cri d'admiration à la vue du merveilleux paysage qui se
déroulait sous nos regards. Les petites Alpes nous entouraient comme une cohue
de montagnes, entre lesquelles les vallées verdissaient, marquées, chacune par
quelque mince ruban d'argent dont les méandres luisaient au soleil.
-- Ici ! dit le prêtre continuant une conversation commencée : la voilà !
-- Et c'est le Wunder Kreuz ? demanda l'aîné des jeunes garçons.
Le précepteur désignait du doigt une roche en forme de table qui
surplombait l'abîme à gauche de notre route au plus haut sommet du Silberberg,
juste au-dessus du ruisseau de Kaunitz, arrondissant son cours au pied de la
petite église. Sur la roche était une croix que la distance faisait paraître
comme un jouet d'enfant. Le prêtre répondit, traduisant en français le nom
allemand Wunder-Kreutz.
-- Oui, c'est la Croix-Miracle.
-- Père, dit la dame, je vous prie, racontez-nous l'histoire.
Chacun se mit à écouter, excepté toujours le charbonnage belge et la
cavalerie prussienne. Il n'y eut pas jusqu'à une chère belle petite fille,
dormant dans le giron de sa mère, qui n'ouvrit tout à coup ses grands yeux
bleus à l'annonce de « l'histoire. »
Ce précepteur autrichien avait le bon sourire qu'il faut pour accompagner
les na‹fs récits.
-- A vos ordres, dit-il ; ce ne sera pas long. Et il commença du ton que
l'on prend pour débiter les légendes consacrées :
En ce temps-là, il y avait encore des chamois dans la montagne, et les
chemins de fer n'étaient pas inventés. Les princes de Liechstenstein avaient
un grand château sur la Schwattza, qui défendait le village et l'église. Il
fut brûlé dans je ne sais plus quelle guerre.
Voilà donc qu'une fois Guntz, le chasseur, vint dans la cabane d'une
vieille femme qui demeurait au pied du Silberberg [Note : Le Mont d'Argent.]
avec une fillette qu'elle avait et qui se nommait Efflam.
Guntz était bien pauvre. Il ne pouvait plus courir le chamois à cause de la
fièvre d'automne, qui faisait trembler ses jarrets.
Comme il avait faim, il demanda du pain, et la vieille lui répondit :
-- Garçon, je n'ai plus que la part d'Efflam, ma fillette, qui va revenir
des champs, où elle garde les brebis d'autrui.
Sur la porte ouverte une douce voix s'éleva qui dit :
-- Mère, me voici revenue.
Et la fillette Efflam entra, vêtue bien pauvrement, mais couronnée de sa
chevelure d'or, plus riche que le diadème des reines.
Elle traversa la chambre pour prendre son pain, et, l'ayant rompu, elle en
présenta la moitié au chasseur en disant :
-- C'est de bon coeur.
Guntz, avant d'accepter le pain, effleura de ses lèvres la main qui le lui
tendait. Et, malade qu'il était, il gravit la montagne en disant à Dieu :
-- Seigneur, faites-moi gagner de quoi payer ce pain du bon coeur.
Pour la première fois depuis bien longtemps, sa chasse fut heureuse ; il
apporta un chamois sur ses épaules, le vendit et en mit le prix dans un
bouquet d'herbe de baume qu'il offrit à la vieille femme en disant :
-- Mère, je n'ose parler à l'enfant Efflam, qui a sur le front l'auréole
des saintes ; mais Dieu m'inspire la pensée de vous la demander pour femme, et
ainsi vous aurez un fils.
Ils furent mariés, Efflam et Guntz, à l'église de Kaunitz, par le bon curé
qui les avait vus naître lui comme elle, et les voilà heureux.
Ils s'aimaient de toute la pureté de leurs âmes.
Guntz avait recouvré sa force. Lui tout seul, il nourrissait avec le
produit de sa chasse sa vieille mère, sa jeune femme et le bon curé de
Kaunitz, qui n'avait plus rien pour vivre depuis que la guerre avait incendié
le château des princes et ruiné les maisons des laboureurs.
Que la pitié de Dieu vous préserve de la guerre !
Cependant les gens s'en allaient du pays l'un après l'autre. On ne voyait
plus de troupeaux dans la prairie où les soldats faisaient de grands feux avec
les arbres coupés. Bientôt les soldats s'en allèrent aussi, parce qu'ils
avaient mis la terre à nu comme un passage de sauterelles.
Et la vieille mère d'Efflam mourut à force de pleurer.
Alors Guntz dit :
-- Allons au loin chercher des champs qui n'auront point été dévorés par la
guerre.
Efflam voulait bien ; mais le curé refusa, disant :
-- Quand mes enfants reviendront, il faut qu'ils retrouvent leur père.
Et Efflam dit à Guntz :
-- Ne le quittons pas ; que ferait-il tout seul ?
Le dimanche, depuis qu'on avait mis la vieille mère dans son cercueil, ils
n'étaient plus que trois dans la petite église, qui semblait grande : le
prêtre pour dire la messe, Guntz et son Efflam pour l'entendre.
A la sainte communion, Efflam et Guntz venaient s'agenouiller ensemble, et
quand ils avaient regagné leur place, leur père leur faisait un sermon plein
de larmes, que leurs larmes écoutaient.
Un dimanche, Guntz vint à la messe tout seul, et tout seul s'agenouilla
devant la table sainte. La maladie lente avait pris Efflam, qui n'avait plus
la force d'aller.
Et le dimanche suivant personne ne vint. Le curé dit sa messe comme à
l'ordinaire pour la double rangée des bancs vides qui le regardaient sans yeux
et dont le silence lui parlait. Avec le vin et l'eau mêlés dans le calice il
buvait ses pleurs ; mais il disait :
-- Seigneur mon Dieu, que votre volonté soit bénie !
Après la messe, au lieu de prononcer son prône, il prit le saint Ciboire
dans le tabernacle et l'emporta hors de l'église jusqu'à la cabane de Guntz,
où Efflam se mourait, belle et douce, et de ses deux petites mains pâles
serrait le crucifix contre sa poitrine.
Le curé savait bien pourquoi personne n'avait assisté à sa messe ; mais il
pensait trouver Guntz agenouillé auprès d'Efflam. Efflam était seule ; où donc
était Guntz ?
Ce fut Efflam qui le dit, en s'efforçant de sourire :
-- Père, au sommet du Silberberg, Guntz a trouvé une chevrette de chamois
qui a son petit. J'ai eu envie de son lait, et Guntz est parti avant le jour
pour la traire.
C'était vrai, et à l'heure où le bon Dieu venait chercher Efflam dans la
cabane, Guntz poursuivait la chevrette, sur la plus haute cime du mont.
-- N'aie crainte, disait-il à la chevrette, sans savoir peut-être qu'il
parlait, je n'en veux ni à ta vie ni à celle de ton petit. Plus jamais ne
tuerai, moi que la mort menace dans la plus douce moitié de mon coeur.
Donne-moi seulement une goutte de ton lait pour celle qui était toute ma joie
ici-bas.
Et il ajoutait, les yeux au ciel :
-- O Dieu Jésus ! ô Vierge-Mère ! ne me laissez pas, je vous en prie, dans
la maison où elle ne sera plus. Faites que nous nous en allions ensemble,
l'hostie sur les lèvres, pour nous retrouver dans le bonheur qui jamais ne
finit :
On ne peut regarder à la fois la terre et le ciel. Guntz courait sur la
plate-forme où se trouve maintenant une croix de granit noir. Il y avait de la
neige fondue qui s'y était durcie à la gelée du matin. Au moment où Guntz
allait atteindre à la chevrette, elle fit un bond, et le pied de Guntz glissa.
Guntz, emporté par son élan, tomba en dehors de la table et s'y accrocha
des deux mains, suspendu au-dessus du vide.
Placé comme il l'était, il pouvait voir, rien qu'en abaissant son regard,
la flèche de la petite église et la croisée ouverte de sa cabane.
-- Jésus ! pensa-t-il vous m'avez entendu, je vais m'en aller le premier,
merci ; mais l'hostie, mon Dieu, le pain de mon voyage, qui me l'apportera
jusqu'ici ?...
En bas, le curé avait tout préparé pour la dernière communion d'Efflam,
malgré l'absence de Guntz, car le saint corps de Jésus ne saurait être retenu
sans nécessité hors de son tabernacle.
Quand les oraisons furent achevées, Efflam, avec le sourire d'un ange,
entr'ouvrit la pâleur de ses lèvres et reçut le divin viatique ; mais à ce
moment même elle leva les yeux vers le sommet du Silberberg, où la pensée de
Guntz attirait malgré elle son regard. Elle poussa un grand cri.
La montagne d'argent resplendissait aux rayons du soleil levant, et sur la
radieuse blancheur de ce fond une silhouette noire se détachait : car, si
Guntz voyait la cabane, la cabane aussi le voyait.
Efflam se dressa sur son lit dans un suprême effort et leva vers Dieu ses
mains déjà glacées.
-- Sauveur ! ô Sauveur ! dit-elle, il va mourir sans vous ! Je vous ai en
moi et il ne vous a pas en lui ! Sauveur, divin Sauveur, allez à lui, comme
vous êtes venu à moi !
Le bon curé s'élança sur ces mots, car il avait enfin regardé en l'air et
mesuré le danger où était Guntz.
Il n'aurait certes pas eu le temps ni la vingtième partie du temps qu'il
fallait pour gravir la montagne ; c'était à un instinct irréfléchi qu'il
cédait en courant vers la porte ; mais, dans le mouvement qu'il fit, une
hostie s'échappa du saint Ciboire. Efflam vit cela.
-- Gloire au Père ! gloire au Fils ! gloire au St-Esprit ! dit-elle avec
une fervente allégresse.
Au contraire, le bon curé était consterné ; il cherchait l'hostie à terre
et n'avait garde de l'y trouver. L'hostie ne descendait pas, elle montait :
Dieu allait où le coeur d'Efflam l'envoyait, où l' coeur de Guntz l'appelait.
L'hostie s'envolait, soulevée par un vent mystérieux ; elle plana dans
l'air, divin flocon d'amour qui voltigeait vers le ciel.
-- Nous te louons, ô Dieu ! dit le curé en suivant enfin du regard la
spirale tracée par la blanche étoile : Te Deum laudamus !
-- Seigneur, nous te confessons ! murmura la petite Efflam, en retombant
sur sa couche, morte de joie.
Et là-haut, tout là-haut, Guntz s'écria, en ouvrant sa bouche au pain des
anges :
-- L'univers entier te vénère, ô Père de l'Eternité.
Ses deux mains se détendirent, et quand le curé put monter, il le trouva
couché au pied de la plate-forme comme quelqu'un qui se serait doucement
endormi sur l'herbe.
Le curé l'emporta dans ses bras et ne creusa qu'une fosse pour ses deux
enfants bien-aimés. Ce fut lui qui, de ses propres mains, érigea la croix de
granit noir qu'on appelle encore dans la montagne tyrolienne la
Wunder-Kreuz, ce qui signifie LA CROIX DU MIRACLE.
Le précepteur se tut. Charleroi et Berlin dormaient. Les autres retenaient
leur souffle. Dans le silence, nous entendîmes la petite fille qui disait :
-- Mère, l'hostie avait donc des ailes ?
Et la mère, dans un baiser, répondit tout bas :
-- Peut-être que l'ange invisible la portait...
A Frohsdorf, le lendemain, nous retrouvâmes M. le prince de Liechstenstein,
et nous pûmes voir combien un prince allemand, mesurant cinq pieds onze pouces
de haut et pesant 35 millions de rentes, est mince chose auprès d'un roi de
France dans la gloire du malheur.