Laissons le vin aux indigents. Son ivresse grossière trouble
l'organisme, sans payer par de grands plaisirs le dégât qu'il
fait dans le logis. Cependant, pris modérément, cette imagination
liquide a des effets qui ne manquent pas de charme; car il ne
faut pas plus calomnier le vin que médire de son prochain. Pour
mon compte, je lui dois de la reconnaissance. Une fois dans ma
vie, j'ai connu les joies de cette divinité vulgaire.
Permettez-moi cette digression; elle vous rappellera peut-être
une situation de votre vie analogue à celle dans laquelle je me
trouvai.
Or donc, un jour, en dînant seul, sans autre séduction que celle
d'un vin dont le bouquet était incisif, plein de parfums
volcaniques, - je ne sais sur quelle côte pierreuse il avait mûri, -
j'oubliai les lois de la tempérance. Cependant, je sortis, me
tenant encore raisonnablement droit; mais j'étais grave, peu
causeur, et trouvais un vague étonnant dans les choses humaines ou
dans les circonstances terrestres qui m'environnaient.
Huit heures ayant sonné, j'allais prendre ma place au balcon des
Italiens, doutant presque d'y être, et n'osant affirmer que je fusse
à Paris, au milieu d'une éblouissante société, dont je ne
distinguais encore ni les toilettes ni les figures. Délicieux
souvenir!... Ni peines ni joies! Le bonheur émoussait tous mes
pores sans entrer en moi. Mon âme était grise. Ce que j'entendis de
l'ouverture de la Gazza équivalait aux sons fantastiques qui, des
cieux, tombent dans l'oreille d'une femme arrivée à l'état d'extase.
Les phrases musicales me parvenaient à travers des nuages brillants,
dépouillées de tout ce que les hommes mettent d'imparfait dans leurs
oeuvres, pleines de ce que le sentiment de l'artiste y avait
imprimé de divin. L'orchestre m'apparaissait comme un vaste
instrument où il se faisait un travail quelconque, dont je ne
pouvais saisir ni le mouvement ni le mécanisme, n'y voyant que fort
confusément les manches de basses, les archets remuants, les courbes
d'or des trombones, les clarinettes, les lumières; mais point
d'hommes; seulement une ou deux têtes poudrées, immobiles, et deux
figures enflées, toutes grimaçantes. Je sommeillais à demi...
-- Ce monsieur sent le vin, dit, à voix basse, une dame dont le
chapeau effleurait souvent ma joue, ou que, à mon insu, ma joue
allait effleurer.
J'avoue que je fus piqué.
-- Non, madame, répondis-je. Je sens la musique...
Puis je sortis, me tenant remarquablement droit, mais calme et
froid comme un homme qui, n'étant pas apprécié, se retire en
donnant à ses critiques une crainte vague d'avoir chassé quelque
génie supérieur.
Pour prouver à cette dame que j'étais incapable de boire outre
mesure, et que ma senteur devait être un accident tout à fait
étranger à mes moeurs, je préméditai de me rendre dans la loge de
Mme la duchesse de... (gardons-lui le secret), dont j'aperçus la
belle tête, si singulièrement encadrée de plumes et de dentelles,
que je fus irrésistiblement attiré vers elle par le désir de
vérifier si cette inconcevable coiffure était vraie, ou due à
quelque fantaisie de l'optique particulière dont j'avais été doué
pour quelques heures.
-- Quand je serai là, pensais-je, entre cette grande dame si
élégante et son amie si minaudière, si bégueule, personne ne me
soupçonnera d'être entre deux vins, et l'on se dira que je
dois être quelque homme considérable...
Mais j'étais encore errant dans les interminables corridors
du Théâtre-Italien, sans avoir pu trouver la porte damnée de
cette loge, lorsque la foule, sortant après le spectacle, me
colla contre un mur...
Cette soirée est, certes, une des plus poétiques de ma vie. A
aucune époque, je n'ai vu autant de plumes, autant de dentelles,
autant de jolies femmes, autant de petits carreaux ovales par
lesquels les curieux et les amants examinent le contenu d'une
loge. Jamais je n'ai déployé autant d'énergie, ni montré autant
de caractère, je pourrais même dire d'entêtement, n'était le
respect que l'on se doit à soi-même. La ténacité du roi
Guillaume de Hollande n'est rien dans la question belge, en
comparaison de la persévérance que j'ai eue à me hausser sur la
pointe des pieds et à conserver un agréable sourire.

Cependant, j'eus des accès de colère, je pleurai parfois, et
cette faiblesse me place au-dessous du roi de Hollande. Puis,
j'étais tourmenté par des idées affreuses en songeant à tout ce
que cette dame avait le droit de penser de moi, si je ne
reparaissais entre la duchesse et son amie; mais je me
consolais en méprisant le genre humain tout entier. J'avais
tort, néanmoins. Il y avait, ce soir-là, bien bonne compagnie
aux Bouffons. Chacun y fut plein d'attention pour moi et se
dérangea pour me laisser passer.
Enfin, une fort jolie dame me donna le bras pour sortir. Je
dus cette politesse à la haute considération que me témoigna
Rossini, qui me dit quelques mots flatteurs dont je ne me
souviens plus, mais qui durent être éminemment fins et
spirituels : sa conversation vaut sa musique.
Cette femme était, je crois, une duchesse, ou, peut-être,
une ouvreuse. Ma mémoire est si confuse que je crois plus à
l'ouvreuse qu'à la duchesse. Cependant, elle avait des plumes
et des dentelles!... Toujours des plumes! et toujours des
dentelles!
Bref, je me trouvai dans ma voiture. Il pleuvait à torrents,
et je ne me souviens pas d'avoir reçu une goutte de pluie. Pour
la première fois de ma vie, je goûtai l'un des plaisirs les
plus vifs, les plus fantasques du monde, extase indescriptible,
les délices qu'on éprouve à traverser Paris à onze heures et
demie du soir, emporté rapidement au milieu des réverbères, en
voyant passer des myriades de magasins, de lumières, d'enseignes,
de figures, de groupes, de femmes sous des parapluies, d'angles
de rues fantastiquement illuminés, de places noires; en
observant, à travers les rayures de l'averse, mille choses que
l'on a une fausse idée d'avoir aperçues quelque part, en plein
jour. Et toujours des plumes, et toujours des dentelles! même
dans les boutiques de pâtissier...