UNE DES MISÈRES DE LA VIE PARISIENNE
[ Article publié dans Jules Janin, Variétés Littéraires, Hetzel, sans date (1859), pp. 272-275. Orthographe de cette édition. ]
Les provinciaux à Paris. -- Le compatriote mis à contribution. -- Promenade
forcée au Jardin des Plantes. -- Les hauts faits de l'ours Martin. -- Visite
d'agrément à l'hôpital de la Pitié. -- Le Panthéon et ses tombeaux. -- Les
nécropoles du Luxembourg et de l'Odéon. -- Ascension aux tours de Notre-Dame.
-- La Morgue, l'Académie, le Musée égyptien et autres curiosités parisiennes.
-- Le chapitre des commissions.
Vous êtes votre maître et vous allez sortir ! Tout à coup, on frappe à
votre porte, on entre ! O ciel ! c'est la province qui entre chez vous, suivie
de son mari, de sa fille aînée, de son gendre futur et de ses deux petits
garçons !
On est de Paris, il faut faire les honneurs de sa ville ; en revanche, on
vous fera les honneurs de la ville d'Argentan ou de la ville de Nevers, quand
vous irez. Donc, mettez-vous en route ! Tous ces provinciaux ont compté sur
vous pour les traîner à la remorque à travers toutes les curiosités
parisiennes.
La première chose que le provincial voudra voir, c'est le Jardin des
Plantes : un beau jardin si vous voulez, mais perdu dans un des angles de
Paris, sentant la botanique et la bête fauve, lieu d'asile qui sert de
rendez-vous aux amours bourgeois de l'École de droit et de l'École de
médecine. C'est au Jardin des Plantes que l'étudiant mène la femme qu'il
respecte, de même qu'il conduit au jardin du Luxembourg la femme qu'il
affiche. Au Jardin des Plantes, nos gens de province ne veulent rien perdre ;
ils contemplent toutes choses, depuis la carcasse de la baleine jusqu'au
léopard récemment venu d'Afrique, depuis le cèdre du Liban apporté dans un
chapeau jusqu'à la modeste renoncule. Ils se promènent dans un jardin, dont
ils lisent distinctement les étiquettes accrochées aux plantes médicinales.
Quand ils ont bien tout vu, tout flairé, quand ils ont jeté de la brioche à
cet innocent ours Martin dont ils vous racontent d'épouvantables histoires,
l'envie leur prend d'aller voir l'hôpital de la Pitié, qui est très-proche. Il
faut tout voir. Vous avez beau dire que vous ne connaissez personne à
l'hôpital, nos provinciaux ne sont pas au dépourvu. « Chacun son tour, notre
cher Parisien, vous disent-ils ; vous nous avez montré les bêtes curieuses,
nous allons vous montrer les malades. » Et, tout justement, nos provinciaux
ont dans leur portefeuille, outre leur brevet de capitaine de la garde
nationale et leur passe-port, une lettre du médecin de leur endroit qui les
recommande à quelque interne de la Pitié, en faisant remarquer à l'interne,
dans un post-scriptum, la physionomie piquante de mademoiselle Joséphine
( la fille aînée du provincial ) : grâce à cette heureuse précaution, vous
entrez donc à l'hôpital, ce triste recueil de tant de douleurs. Là arrive
l'homme pour souffrir, pour mourir ; là, tout est silence et gémissements.
Quel horrible plaisir de se faire un spectacle de ces souffrances ! Notez bien
que l'homme de province a, dans sa ville natale, un hôpital où il n'est jamais
entré ; -- mais un hôpital de Paris, c'est bien autre chose ! Ainsi ils
parcourent ces longues salles de la Pitié, où meurt un homme à toutes les
heures ; ils vont dans les cuisines, où ils s'extasient sur l'immensité du
pot-au-feu ; ils ne se refusent même pas l'amphithéâtre tout sanglant, où la
dissection a laissé ses horribles vestiges. Toutes ces choses, horribles à
voir, le Parisien les regarde de sang-froid ; mademoiselle Joséphine elle-même
les regarde, elle ne veut pas qu'il soit dit que celle qui a lu les Mystères
de Paris sans sourciller, recule devant deux ou trois hommes disséqués. Ainsi
se passe cette journée du Parisien, trop heureux si quelque imprudent ne parle
pas devant ses provinciaux de la Salpêtrière, qui est proche ; autrement, il
serait forcé d'aller voir les folles de la Salpêtrière. Horrible spectacle
encore celui-là, qui vous attriste l'âme pour huit jours !
De toutes les misères parisiennes, le débarquement du provincial est la
plus grande misère. Le provincial vous force de voir ce qu'on ne veut pas
voir. Autant le provincial est endormi chez lui, autant il s'éveille et se
remue une fois qu'il est à Paris. Nulle relâche, aucune trêve, rien ; il faut
aller. Aujourd'hui, c'est le Panthéon qu'on visite, depuis la tombe de
Jean-Jacques Rousseau, tombeau de bois blanc qui s'en va en moisissure, ô
honte de la France ! jusqu'au dôme, qui a changé si souvent de croix, de
bannières et d'étendards ; le Panthéon, ce grand mensonge, cette immense
vanité, cette gloire impossible dans une nation changeante qui est la proie
des révolutions ; le Panthéon, dont le provincial ne voit que la pierre.
Laissez aller le provincial. Du Panthéon, il vous conduira tout droit au
Luxembourg, demandant : Où sont les sénateurs ? comme il a demandé au Jardin
des Plantes : Où sont les bêtes ? Et, si on lui répond : « Il n'y a pas de
sénateurs aujourd'hui, » il se promettra bien de revenir quand le Luxembourg
sera au grand complet. Sorti du Luxembourg, il passe sous les galeries de
l'Odéon, et il vous dit : « Quel dommage qu'un si beau théâtre soit fermé ! »
et : « Ce n'était pas ainsi du temps de Picard. » En même temps, il tire son
vade-mecum, et il s'écrie : « Diable ! et Notre-Dame de Paris que j'allais
oublier ! » A ce mot, mademoiselle Joséphine pâlit et tremble ; elle s'est
rappelé Claude Frollo et Quasimodo le sonneur. O malheureux Parisien ! après
avoir grimpé sur le dôme du Panthéon, il te faut escalader les tours de
Notre-Dame !... Et ils montent, et ils grimpent, et ils s'arrêtent, et ils
remontent, et ils cherchent sur les murailles ce mot grec qui veut dire la
fatalité, et qui a donné le sujet du célèbre roman de Victor Hugo ; et ils
vont toujours ainsi, et enfin, arrivés tout en haut, ils tirent un couteau de
leur poche et ils écrivent leurs noms : « Pierre Bigonnes, sa femme et sa
fille et ses deux garçons ; anno 1835 ! »
Des tours de Notre-Dame à la Morgue, le chemin est facile. On entre à la
Morgue, dont, malheureusement, les tréteaux noirs sont privés de cadavres ;
mais, en revanche, tous les haillons des morts sont là étalés si
horriblement ! Mademoiselle Joséphine est fâchée qu'on ait badigeonné la
Morgue : elle était bien plus pittoresque auparavant. Mais où vont-ils ? ou
plutôt où ne vont-ils pas ? Tout leur est bon ! le Palais-Royal et le château
des Tuileries, l'Académie des sciences et l'Académie française, le Louvre et
les eaux de Versailles, le Musée égyptien et le Panorama, les marchandes de
modes et la boutique de Véro-Dodat. « Menez-nous voir, disent-ils, la
Taglioni et la Mars. -- Voulez-vous accepter une bouteille de bière au Café
des Aveugles ? -- La belle limonadière doit être bien veille à l'heure qu'il
est ? Et le sauvage, est-on parvenu à l'apprivoiser ? » Et autres questions du
même genre. Hélas ! malheureux Parisien, ainsi attaché à la curiosité de tes
compatriotes, tu regrettes de tout ton coeur la cabane recouverte de chaume,
dans quelque beau vallon au pied d'une montagne chargée de sapins toujours
verts.
Je n'en finirais pas si je voulais énumérer tout ce que le Parisien est
obligé de voir dans l'année malgré lui et pour faire plaisir aux autres : par
exemple, il faut qu'il descende dans les Catacombes tous les dix ans, il faut
qu'il aille voir les figures de cire tous les six mois ; il est, en outre,
chargé toute l'année de ridicules commissions : acheter un chapeau de femme au
Palais-Royal ; aller réclamer une gravure de l'Artiste ; classer des
feuilles pittoresques. Quoi encore ? Le pauvre homme est l'intendant et le
domestique de la province, qui le pousse si fort à bout, enfin, qu'il se
demande s'il ne lui vaudrait pas mieux renoncer aux bénéfices de la vie
parisienne si chèrement achetés, et devenir tout simplement, à son tour, un
provincial.