LA FEMME à LA MODE
[ Extrait du T. I du Musée des Familles, 1834. ]
Les femmes à la mode se divisent en deux classes qu'il faut bien se garder
de confondre :
La femme à la mode avec préméditation,
La femme à la mode sans le savoir.
Cette dernière rend à la divinité capricieuse un culte involontaire, sans
combats, sans inquiétudes, et qui pourtant n'est pas sans charme ; c'est le
culte que la jeune fille rend à l'amour, et la mode comme l'amour se garde
bien d'avertir son esclave ; elle se pare d'elle en silence ; elle sait que
son nom l'effaroucherait. En effet, la femme qu'un instinct de coquetterie
rend élégante fuirait en reconnaissant l'idole qu'elle encense malgré elle ;
si on lui disait : " Vous êtes une femme à la mode ", elle s'alarmerait, et la
crainte des prétentions et d'un ridicule lui ferait bientôt rechercher une
modeste obscurité.
Une femme à la mode sans le savoir voit que sa toilette, sa démarche
ressemblent à celles de toutes les autres femmes ; elle croit que cela est
naturel ; elle ne sait pas que cette ressemblance vient du travail que font
les autres femmes pour lui ressembler ; et comment pourrait-elle imaginer que
l'on imite en elle ce qu'elle n'a copié de personne ?
Il lui échappe parfois des naïvetés dont l'observateur s'amuse ;
lorsqu'elle voit, par exemple, une femme vive et moqueuse changer subitement
de caractère, se faire sentimentale et rêveuse pour imiter sa langueur, pour
singer son maintien nonchalant, cette démarche sans vivacité et pourtant si
légère, toutes ces grâces enfin délicieuses parce qu'elles sont imitables,
elle s'afflige de bonne foi ; elle ne comprend rien à cette métamorphose ; et,
loin de féliciter son amie sur les nouveaux attraits qu'elle emprunte, ne la
voyant plus rire, elle la croit malade ou malheureuse, et vient lui dire avec
bonté : " Vous avez l'air bien triste ; qu'avez-vous ? "
Mais ne nous appesantissons pas plus longtemps à dépeindre la femme à la
mode sans le savoir ; peut- être à ce portrait quelques jeunes beautés se
reconnaîtront-elles ; peut-être, une fois éclairées, renonceront-elles au rôle
qui leur sied si bien, et ce serait dommage.
Les femmes à la mode avec préméditation nous inspirent moins de craintes,
et nous allons sans égards dévoiler leurs prétentions.
Les femmes à la mode ne sont presque jamais très jolies.
Les femmes régulièrement belles sont rarement les plus élégantes ; la très
grande recherche de la toilette est presque toujours une réparation ; elle
sert à cacher un défaut, soit un peu de maigreur, soit un teint dont la
fraîcheur est douteuse. L'art de se bien mettre sait parer à tout cela ; il
s'inspire des obstacles. Les gens qui n'ont point d'idées font mieux les vers
que la prose, les nécessités de la rime leur amenant parfois une idée. Il en
est ainsi des défauts de la taille ou de la figure ; ils inspirent une
quantité d'ornements qui font effet, qui séduisent parce qu'on n'a pas le
secret de leur origine, et qui bientôt deviennent la mode universelle.

Les femmes, au contraire, dont la beauté est sans reproches n'entendent
rien à toutes ces malices, elles sont belles tout bêtement ; de là vient
qu'elles ont moins de charme.
L'esprit d'une femme à la mode est en général borné, bien qu'il soit
universel. Son regard s'étend sur tout, mais il ne pénètre rien.
Le premier ridicule d'une femme à la mode est de regarder comme nulle toute
existence qui ne ressemble pas à la sienne ; pour elle, une femme qui a passé
sa jeunesse sans être un jour à la mode est une femme qui a manqué la vie,
expression que madame de Staël employait pour plaindre une femme qui n'avait
jamais aimé.
Madame de X+++, qui est à la mode cette année, a une soeur retirée à la
campagne ; cette soeur est fort heureuse ; son mari l'aime, ses enfants sont
beaux et bien élevés ; toute cette famille mène à 60 lieues de Paris une
existence agréable que rien ne trouble. Eh bien! madame de X+++ ne peut se
consoler de l'affreuse destinée de sa soeur ; elle ne peut s'imaginer que l'on
supporte une vie si mortellement ennuyeuse ; elle ne comprend pas que l'on
soit heureux du bonheur. D'abord elle a plaint " sa pauvre Caroline, si
jeune, si belle, ensevelie vivante, " mais, quand elle s'est aperçue que la
pauvre Caroline, loin de languir dans la retraite et de maudire son destin,
s'en arrangeait à merveille, sa pitié s'est changée en indignation ; elle
abandonne sa soeur ; elle est incorrigible, se dit-elle ; elle aime à
s'ennuyer.
De l'autre côté, il faut en convenir, la pitié n'est pas moins risible.
Lorsque, par hasard, la pauvre Caroline vient à Paris, et qu'elle voit sa
soeur lancée dans un tourbillon de plaisirs, spectacles, dîners, concerts,
parties de campagne, etc., etc. : " Pauvre soeur, dit-elle à son tour, il faut
bien qu'elle cherche à se distraire ; une femme est si malheureuse de n'avoir
pas d'enfants ! "
Madame de X+++ regrette en effet de n'avoir pas d'enfants, mais non pas par
l'idée que sa soeur lui suppose ; elle ne verrait point dans sa famille
l'avenir de sa vieillesse et l'occupation de son coeur. " Ah! je voudrais
avoir deux jolies petites filles, dit-elle ; je les habillerais toujours en
blanc, toutes les deux de même, avec de jolies petites capotes bleues ; je ne
connais rien de si joli sur le devant d'une calèche que deux beaux enfants,
etc. " Voilà pour elle ce que serait la maternité.
Une femme à la mode n'aime véritablement rien, ni la musique, ni la danse,
ni la poésie, car les beaux-arts ne sont un plaisir pour elle qu'à de
certaines conditions : elle n'aime la danse que dans une grande fête ; pour
que la musique lui plaise, il faut qu'elle ait une loge aux premières aux
Bouffons et que deux élégants la distraient. Jamais il ne viendra à l'idée
d'une femme à la mode d'aller écouter Rubini dans une loge de rez-de-chaussée,
avec un vieil oncle !
Le premier besoin d'une femme à la mode est de produire de l'effet ; pour
cela, elle doit souvent manquer de goût dans sa toilette, mais il faut
toujours que ce soit avec art. Le secret est de choisir des parures
extraordinaires, qui soient avantageuses, une toilette jolie à l'oeil, mais
ridicule à raconter, dont le récit fasse scandale ; il faut que l'on s'écrie :
-- Cela devait être affreux... " Eh bien! non, c'était bizarre, mais elle
était fort jolie.
Quand une femme à la mode est malade, son existence est suspendue, car
c'est un faible dédommagement pour elle que d'appeler le médecin en vogue, que
d'étrenner un système nouveau, que d'avoir lu les prémices de l'homoeopathie.
Elle ne reprend un peu à la vie que par l'avenir des toilettes de la
convalescence.
Un deuil ne l'afflige qu'autant que le noir lui sied mal ; elle compte avec
impatience les jours qui amènent le demi-deuil, pour lequel elle prépare
d'avance une foule de petits ornements tristes, gris et noirs, qui serviront à
égayer sa toilette, qui seront pour ainsi dire les consolations de sa parure.
Une femme à la mode, armée de sa frivolité, défendue par l'idée fixe de
plaire, gardée par l'élégante sécheresse de son coeur, pourrait toute sa vie
rester irréprochable... si le premier devoir d'une femme à la mode n'était
pas d'attacher à son char l'homme à la mode ; malheureusement le premier
devoir de cet homme est à son tour de compromettre la femme à la mode, et de
là résulte une suite de troubles, de scandales, qui, quoique tous à la mode,
n'en sont pas moins de grands malheurs qui font le désespoir des gens à la
mode... et la consolation des envieux.