MONOGRAPHIE DU RENTIER

ENTIER. -- Anthropomorphe, selon Linné [ [[Note de Balzac :]] Nous
tenons pour la classification du grand Linné contre celle de Cuvier ; le mot
anthropomorphe est une expression de génie, et convient éminemment aux mille
espèces créées par l'état social. ], Mammifère selon Cuvier, Genre de l'Ordre
des Parisiens, Famille des Actionnaires, Tribu des Ganaches, le Civis
inermis des anciens, découvert par l'abbé Terray, observé par Silhouette,
maintenu par Turgot et Necker, définitivement établi aux dépens des
Producteurs de Saint-Simon par le Grand-Livre. Voici les caractères de cette
Tribu remarquable adoptée aujourd'hui par les micographes les plus distingués
de la France et de l'Étranger.
Le rentier s'élève entre cinq à six pieds de hauteur, ses mouvements sont
généralement lents ; mais la Nature, attentive à la conservation des espèces
frêles, l'a pourvu d'omnibus à l'aide desquels la plupart des Rentiers se
transportent d'un point à un autre de l'atmosphère parisienne, au delà de
laquelle ils ne vivent pas. Transplanté hors de la Banlieue, le Rentier
dépérit et meurt. Ses larges pieds sont recouverts de souliers à noeuds, ses
jambes sont douées de pantalons à couleurs brunes ou roussâtres ; il porte des
gilets à carreaux d'un prix médiocre ; à domicile, il est terminé par des
casquettes ombelliformes ; au dehors, il est couvert de chapeaux à douze
francs. Il est cravaté de mousseline blanche. Presque tous les individus sont
armés de cannes et d'une tabatière d'où ils tirent une poudre noire avec
laquelle ils farcissent incessamment leur nez, usage que le fisc français a
très-heureusement mis à profit. Comme tous les individus du Genre Homme
(Mammifères), il est septivalve et paraît avoir un système d'organes
complets : une colonne vertébrale, l'os hyoïde, le bec coracoïde et l'arcade
zygomatique. Toutes les pièces sont articulées, graissées de synovie,
maintenues par des nerfs ; le Rentier a certainement des veines et des
artères, un coeur et des poumons. Il se nourrit de verdure maraîchère, de
céréales passées au four, de charcuterie variée, de lait falsifié, de bêtes
soumises à l'octroi municipal ; mais, nonobstant le haut prix de ces aliments
particuliers à la ville de Paris, le sang a chez lui moins d'activité que chez
les autres espèces. Aussi présente-t-il des différences notables qui ont porté
les observateurs français à en constituer un Genre. Sa face pâle et souvent
bulbeuse est sans caractère, ce qui est un caractère. Les yeux peu actifs
offrent le regard éteint des poissons quand ils ne nagent plus, étendus sur le
persil de l'étalage chez Chevet. Les cheveux sont rares, la chair est
filandreuse ; les organes sont paresseux. Les Rentiers possèdent des
propriétés narcotiques extrêmement précieuses pour le gouvernement qui, depuis
vingt-cinq ans, s'est efforcé de propager cette espèce : il est en effet
difficile aux individus de la Tribu des Artistes, genre indomptable qui leur
fait la guerre, de ne pas s'endormir en écoutant un Rentier dont la lenteur
est communicative, l'air stupide et l'idiome dépourvu de toute signifiance
sont hébétants. La science a dû chercher les causes de cette propriété.
Quoique chez les Rentiers la boîte osseuse de la tête soit pleine de cette
substance blanchâtre, molle, spongieuse qui donne aux véritables Hommes, parmi
les Anthropomorphes, le titre glorieux de roi des animaux, ce qui semble
justifié par la manière dont ils abusent de la Création, Vauquelin, d'Arcet,
Thénard, Flourens, Dutrochet, Raspail, et autres individus de la Tribu des
Chercheurs, n'y ont pas, malgré leurs essais, découvert les rudiments de la
pensée. Chez tous les Rentiers distillés jusqu'à aujourd'hui, cette substance
n'a donné à leurs analyses que 0,001 d'esprit, 0,001 de jugement, 0,001 de
goût, 0,069 de bonasserie, et le reste en envie de vivre d'une façon
quelconque. Les phrénologues, en examinant avec soin l'enveloppe extérieure du
mécanisme intellectuel, ont confirmé les expériences des chimistes : elle est
d'une rondeur parfaite, et ne présente aucun accident bossu.
Un illustre auteur prépare un traité de Rienologie où les particularités
de Rentier sont très-amplement décrites, et nous ne voulons emprunter rien de
plus à ce bel ouvrage. La science attend ce travail avec d'autant plus
d'impatience, que le Rentier est une conquête de la civilisation moderne. Les
Romains, les Grecs, les Egyptiens, les Perses ont ignoré totalement ce grand
Escompte national appelé Crédit. Jamais ils n'ont voulu croire (d'où crédit)
à la possibilité de remplacer un domaine par un carré de papyrus quelconque.
Cuvier n'a trouvé aucun vestige de ce Genre dans les gypses qui nous ont
conservé tant d'animaux antédiluviens, à moins qu'on ne veuille accepter
l'homme pétrifié découvert dans une carrière de grès, et que les curieux ont
été voir il y a quelques années, comme un spécimen du Genre Rentier ; mais
combien de graves questions cette opinion ne soulèverait-elle pas ? Il y
aurait donc eu des Grands-Livres et des agents de change avant le déluge ! Le
Rentier ne remonte certainement pas plus haut que le règne de Louis XIV, sa
formation date de la constitution des rentes sur l'hôtel de ville. L'Ecossais
Law a beaucoup contribué à l'accroissement de cette Tribu dolente. Comme celle
du ver à soie, l'existence du Rentier dépend d'une feuille, et, comme l'oeuf
du papillon, il est vraisemblablement pondu sur papier. Malgré les efforts des
rudes logiciens auxquels sont dus les travaux célèbres du Comité du salut
public, il est impossible de nier ce Genre après l'érection de la Bourse,
après les emprunts, après les écrits d'Ouvrard, de Bricogne, Laffitte, Villèle
et autres individus de la Tribu des Loups-Cerviers et des Ministres
spécialement occupés à tourmenter les Rentiers. Oui ! le faible et doux
Rentier a des ennemis contre lesquels la Nature sociale ne l'a point armé. La
Chambre des députés leur consacre d'ailleurs, quoique à regret, un chapitre
spécial au budget tous les ans.
Ces observations sans réplique font justice des tentatives, restées
d'ailleurs sans succès, des Producteurs, des Economistes, ces Tribus créées
par Saint-Simon et Fourier, qui ne tendaient à rien moins qu'à retrancher ce
Genre, considéré par eux comme parasite. Ces classificateurs ont été beaucoup
trop loin. Ils n'ont pas tenu compte des travaux antérieurs du Rentier. Il est
dans ce Genre plusieurs individus, notamment dans la Variété des PENSIONNÉS
et des MILITAIRES, qui ont accompli des labeurs. Il est faux que, semblable
à la poulpe trouvée dans la coque de l'Argonaute, les Rentiers jouissent d'une
coquille sociale qui ne leur appartienne pas. Aussi tous ceux qui veulent
supprimer le Rentier, et plusieurs Economistes persistent malheureusement
encore dans cette thèse, commencent-ils par vouloir coordonner autrement la
science, et font-ils table rase en renversant la Zoologie politique. Si ces
insensés novateurs réussissaient, Paris s'apercevrait bientôt de l'absence des
Rentiers. Le Rentier, qui constitue une transition admirable entre la
dangereuse Famille des Prolétaires et les Familles si curieuses des
Industriels et des Propriétaires, est la pulpe sociale, le Gouverné par
excellence. Il est médiocre, soit ! Oui, l'instinct des individus de cette
classe les porte à jouir de tout sans rien dépenser ; mais ils ont donné leur
énergie goutte à goutte, ils ont fait leur faction de garde national quelque
part. D'ailleurs leur utilité ne saurait être niée sans une formelle
ingratitude envers la Providence : à Paris, le Rentier est comme du coton
entre les autres espèces plus remuantes qu'il empêche de se briser les unes
contre les autres. Otez le Rentier, vous supprimez en quelque sorte l'ombre
dans le tableau social, la Physionomie de Paris y perd ses traits
caractéristiques. L'Observateur, cette variété de la Tribu des Gâte-Papier, ne
verrait plus, défilant sur les boulevards, ces curiosités humaines qui
marchent sans mouvement, qui regardent sans voir, qui se parlent à elles-mêmes
en remuant leurs lèvres sans qu'ils se produisent [sic] de son, qui sont
trois minutes à ouvrir et à fermer l'opercule de leur tabatière, et dont les
profils bizarres justifient les délicieuses extravagances des Callot, des
Monnier, des Hoffmann, des Gavarni, des Grandville. La Seine, cette belle
reine, n'aurait plus ses courtisans : le Rentier ne va-t-il pas la voir quand
elle charrie, quand elle est prise en entier, quand elle arrive au-dessus de
l'étiage inscrit au pont Royal, quand elle est à l'état de ruisseau, perdue
dans les sables du bras de l'Hôtel-Dieu ? En toute saison, le Rentier a des
motifs pour aller contempler la Seine. Le Rentier s'arrête encore très-bien
devant les maisons que démolit la Tribu des Spéculateurs. Intrépidement planté
comme sont ses pareils sur leurs jambes, le nez en l'air, il assiste à la
chute d'une pierre qu'un maçon ébranle avec un levier en haut d'une muraille ;
il ne quitte pas la place que la pierre ne tombe, il a fait un pacte secret
avec lui-même et la pierre, et quand la chute est accomplie, il s'en va
excessivement heureux, absolument comme un Académicien le serait de la chute
d'un drame romantique, car on trouve chez le Rentier beaucoup de sentiments
humains. Inoffensif, il ne pratique pas d'autres renversements. Le Rentier est
admirable en ce sens qu'il remplit les fonctions du Choeur antique. Comparse
de la grande comédie sociale, il pleure quand on pleure, il rit quand on rit,
il chante en ritournelle les infortunes et les joies publiques. Il triomphe
dans un coin du théâtre des triomphes d'Alger, de Constantine, de Lisbonne,
d'Ulloa, comme il déplore la mort de Napoléon, les catastrophes de Fieschi, de
Saint-Merry, de la rue Transnonain. Il regrette les hommes célèbres qui lui
sont inconnus, il traduit en style de Rentier les pompeux éloges des journaux,
il lit les journaux, les prospectus, les affiches, lesquelles seraient
inutiles sans lui.
N'est-ce pas pour lui que sont inventés ces mots qui ne disent rien et
répondent à tout : Progrès, Vapeur, Bitume, Garde nationale, Elément
démocratique, Esprit d'association, Légalité, Intimidation, Mouvement, et
Résistance ? Vous êtes enrhumé, le caoutchouc empêche les rhumes ! Vous
éprouvez ces effroyables lenteurs administratives qui enrayent l'activité
française, vous êtes vexé superlativement, le Rentier vous regarde en hochant
la tête, il sourit et dit : « Ah ! la Légalité ! Le Commerce ne va pas : --
Voilà les effets de l'Elément démocratique ! » A tout propos il se sert de ces
mots consacrés et dont la consommation est si grande que, depuis dix ans, il y
en a de quoi défrayer cent historiens futurs, si l'avenir veut les expliquer.
Le Rentier est sublime de précision dans sa manière d'employer et de quitter
ce mot d'ordre inventé par les individus de la Famille des Politiques pour
occuper les Gouvernés. Sous ce rapport, il est une machine barométrique pour
la connaissance du Temps parisien, comme les grenouilles vertes dans un bocal,
comme les capucins qui se couvrent et se découvrent au gré de l'atmosphère.
Quand le mot arrive, et en France il arrive toujours avec la chose ! à Paris,
le mot est la chose, n'est-ce pas comme un cheval et son cavalier ? aussitôt
le Rentier se mêle aux furieux tourbillons de la chose, il y applaudit dans
son petit monde, il encourage ce galop parisien : il n'y a rien de beau comme
le bitume, le bitume peut servir à tout ; il en garnit les maisons, il en
assainit les caves, il l'exalte comme pavage, il porterait des souliers de
bitume ; ne pourrait-on pas faire des biftecks en bitume ? La ville de Paris
doit être un lac d'asphalte. Tout à coup le bitume, plus fidèle que le sable,
garde l'empreinte des pieds, il est broyé sous les roues innombrables qui
sillonnent Paris dans tous les sens. « On reviendra du bitume ! » dit le
Rentier qui destitue le bitume comme il a destitué Manuel et la Branche aînée,
le moiré métallique et la garde nationale, la girafe et les commandites, etc.
Si le feu prenait dans Paris, les boulevards s'en iraient dans les ruisseaux !
Il jette feu et flamme contre le bitume. Un autre jour, il soupçonne le
progrès d'aller en arrière, et, après avoir soutenu l'élément démocratique, il
arrive à vouloir renforcer le Pouvoir, il va jusqu'à prendre Louis-Philippe en
considération. « ̉tes-vous sûr, demande-t-il alors, que le roâ ne soit pas un
grand homme ? La bourgeoisie, môsieur, avouez-le, n'aurait su faire un mauvais
choix. » Il a sa politique résumée en quelques mots. Il répond à tout par le
colosse du Nord, ou par le machiavélisme anglais. Il ne se défie ni de la
Prusse ambitieuse, ni de la perfide Autriche, il s'acharne avec le
Constitutionnel sur le machiavélisme anglais et sur la grosse boule de neige
qui roule dans le Nord, et qui se fondrait au Midi. Pour le Rentier comme pour
le Constitutionnel, l'Angleterre est d'ailleurs une commère à deux fins,
excessivement complaisante ; elle est tour à tour la machiavélique Albion et
le pays modèle : machiavélique Albion quand il s'agit des intérêts de la
France froissée et de Napoléon ; pays-modèle quand il est utile de l'opposer
aux ministres.

Les savants qui ont voulu rayer le Rentier de la grande classification des
êtres sérieux se sont fondés sur son aversion pour le travail : on doit
l'avouer, il aime le repos. Il a contre tout ce qui ressemble à un soin une si
violente antipathie, que la profession de receveur de rentes a été créée pour
lui. Ses inscriptions de rentes sur le Grand-Livre ou ses contrats, son titre
de pension, sont déposés chez un de ces hommes d'affaires qui, n'ayant pas eu
de capitaux pour acheter une étude d'avoué, d'huissier, de
commissaire-priseur, d'agréé, de notaire, se sont fait un cabinet d'affaires.
Au lieu d'aller chercher son argent au Trésor, le Rentier le reçoit au sein de
ses pénates. Le Trésor public n'est pas un être vivant, il n'est pas causeur,
il paye et ne dit mot ; tandis que le commis du receveur ou le receveur
viennent causer chez le Rentier quatre fois par an. Quoique cette visite coûte
un pour cent de la rente, elle est indispensable au Rentier, qui s'abandonne à
son receveur ; il en tire quelques lumières sur la marche des affaires, sur
les projets du gouvernement. Le Rentier aime son receveur par suite d'une
sensiblerie particulière à cette Tribu, il s'intéresse à tout également : il
s'attache à ses meubles, à son quartier, à sa servante, à son portier, à sa
mairie, à sa compagnie quand il est garde national. Par-dessus tout, il adore
la ville de Paris, il aime le roi systématiquement, il nomme avec emphase
mademoiselle d'Orléans, MADAME. Le rentier réserve toute sa haine pour les
républicains. S'il admet dans son journal et dans sa conversation l'élément
démocratique, il ne le confond pas avec l'esprit républicain. « Ah ! minute,
dit-il ; l'un n'est pas l'autre ! » Il s'enfonce alors dans des discussions
qui le ramènent en 1793, à la Terreur ; il arrive alors à la réduction des
rentes, cette Saint-Barthélémy financière. La République est connue pour
nourrir de mauvais desseins contre les Rentiers, la République seule a le
droit de faire banqueroute, « parce que, dit-il, il n'y a que tout le monde
qui ait le droit de ne payer personne. » Il a retenu cette phrase et la
garde pour le coup de massue dans les discussions politiques. En causant avec
le Rentier, vous éprouvez aussitôt les propriétés narcotiques communes à
presque tous les individus de ce Genre. Si vous le laissez appréhender un
bouton de votre redingote, si vous regardez son oeil lent et lourd, il vous
engourdit ; si vous l'écoutez, il vous décroche les maxillaires, tout il vous
répète de lieux communs. Vous apprenez d'étranges choses.

« La Révolution a positivement commencé en 1789, et les emprunts de Louis
XIV l'avaient bien ébauchée. Louis XV, un égoïste, homme d'esprit néanmoins,
roi dissolu (vous connaissez son Parc-aux-Cerfs), y a beaucoup contribué ! M.
Necker, Genevois mal intentionné, a donné le branle. Ce sont toujours les
étrangers qui ont perdu la France. Il y a eu la queue au pain. Le maximum a
causé beaucoup de tort à la Révolution. Buonaparte a pourtant fusillé les
Parisiens, eh bien ! cette audace lui a réussi. Savez-vous pourquoi Napoléon
est un grand homme ? Il prenait cinq prises de tabac par minute dans des
poches doublées de cuir adaptées à son gilet ; il rognait les fournisseurs, il
avait Talma pour ami : Talma lui avait appris ses gestes, et néanmoins il
s'était toujours refusé à décorer Talma d'aucun ordre. L'Empereur a monté la
garde d'un soldat endormi pour l'empêcher d'être fusillé, pendant ses
premières campagnes d'Italie. Le Rentier sait qui a nourri le dernier cheval
monté par Napoléon, et il a mené ses amis voir ce cheval intéressant, mais en
secret, de 1813 à 1821, car, après l'événement du 5 mai 1821, les Bourbons
n'ont plus eu rien à craindre de l'Empereur. Enfin, Louis XVIII, qui cependant
avait des connaissances, a manqué de justice à son égard en l'appelant
monsieur de Buonaparte. »
Néanmoins le Rentier possède des qualités précieuses : il est bénin, il n'a
pas la sourde lâcheté, l'ambition haineuse du paysan qui émiette le
territoire. Sa morale consiste à n'avoir de discussion avec personne ; en fait
d'intérêt, il vit entre son propriétaire et le portier ; mais il est si bien
casé, si accoutumé à sa cour, à son escalier, à la loge, à la maison ; le
propriétaire et le portier savent si bien qu'il restera dans son modeste
appartement jusqu'à ce qu'il en sorte, comme il le dit lui-même, les pieds en
avant, que ces deux personnes ont pour lui la plus flatteuse considération.
Il paye l'impôt avec une scrupuleuse exactitude. Enfin il est, en toute chose,
pour le gouvernement. Si l'on se bat dans les rues, il a le courage de se
prononcer devant le portier et les voisins ; il plaint le gouvernement, mais
il excepte de sa mansuétude le préfet de police : il n'admet pas les
manoeuvres de la police : la police, qui ne sait jamais rien que ce qu'on lui
apprend, est à ses yeux un monstre difforme, il voudrait la voir disparaître
du budget. S'il se trouve pris dans l'émeute, il présente son parapluie, il
passe, et trouve ces jeunes gens d'aimables garçons égarés par la faute de la
police. Avant et pendant l'émeute, il est pour le gouvernement ; dès que le
procès politique commence, il est pour les accusés. En peinture, il tient pour
Vigneron, auteur du Convoi du pauvre. Quant à la littérature, il en observe
le mouvement en regardant les affiches ; néanmoins il souscrit aux chansons de
Béranger. Dans le moment actuel, il se pose sur sa canne, et demande d'un
petit air entendu à un DAMERET (Variété du Rentier) : « Ah çà ! décidément,
ce George Sand (il prononce Sang) dont on parle tant, est-ce un homme ou une
femme ? »
Le Rentier ne manque pas d'originalité. Vous vous tromperiez si vous le
preniez pour une figure effacée. Paris est un foyer si vigoureusement allumé,
Paris flambe avec une énergie si volcanique, que ses reflets y colorent tout,
même les figures des arrières-plans. Le Rentier met à son loyer le dixième de
son revenu, d'après la règle d'un code inconnu qu'il applique à tout propos.
Ainsi vous lui entendez prononcer les axiomes suivants : « Il faut manger les
petits pois avec les riches, et les cerises avec les pauvres. Il ne faut
jamais manger d'huîtres dans les mois sans R, etc. » Il ne dépasse donc jamais
le chiffre de cent écus pour son loyer. Aussi le Genre Rentier fleurit-il au
Marais, au faubourg Saint-Germain, dans les rues abandonnées par la vie
sociale. Il abonde rue du Roi-Doré, rue Saint-François, rue Saint-Claude, aux
environs de la place Royale, aux abords du Luxembourg, dans quelques
faubourgs ; il a peur des quartiers neufs. Après trente ans de végétation,
chaque individu s'est achevé la coquille où il se retire, et s'est assimilé
pièce à pièce à un mobilier auquel il tient : une pendule en lyre ou à soleil
dans un petit salon mis en couleur, frotté, plein d'harmonies ménagères. Ce
sont des serins empaillés sous un globe de verre, des croix en papier plié,
force paillassons devant les fauteuils, et une vieille table à jouer. La salle
à manger est à baromètre, à rideaux roux, à chaises antiques. Les serviettes,
quand le couvert est mis, sont passées dans des coulants à chiffres fabriqués
avec des perles de verre bleu par les mains de quelque amitié patiente. La
cuisine est tenue avec une propreté remarquable. Peu soucieux de la chambre de
domestique, le Rentier se préoccupe beaucoup de sa cave ; il a longtemps
bataillé pour obtenir cave au bois et cave au vin, et quand il est questionné
sur ce détail, il dit avec une certaine emphase : « J'ai cave au bois et cave
au vin ; il m'a fallu du temps pour amener là mon propriétaire, mais il a fini
par céder. » Le Rentier fait sa provision de bois au mois de juillet, il a les
mêmes commissionnaires pour le scier, il va le voir corder au chantier. Tout
chez lui se mesure avec une exactitude méthodique. Il attend avec bonheur le
retour des mêmes choses aux mêmes saisons : il se propose de manger un
maquereau, il y a discussion sur le prix à y mettre, il se le fait apporter et
plaisante avec la marchande. Le melon est resté dans sa cuisine comme une
chose aristocratique, il s'en réserve le choix, il le porte lui-même. Enfin il
s'occupe réellement et sérieusement de sa table, le manger est sa grande
affaire, il éprouve son lait pour le café du matin, qu'il prend dans un
gobelet d'argent en façon de calice.
Le matin, le Rentier se lève à la même heure par toutes les saisons ; il se
barbifie, s'habille et déjeune. Du déjeuner au dîner, il a ses occupations. Ne
riez pas ! Là commence cette magnifique et poétique existence inconnue aux
gens qui se moquent de ces êtres sans malice. Le Rentier ressemble à un
batteur d'or, il lamine des riens, il les étend, les change en événements
immenses comme superficie ; il étale son action sur Paris, et dore ses
moindres instants d'un bonheur admirablement inutile, vaste et sans
profondeur. Le Rentier existe par les yeux, et son constant usage de cet
organe en justifie l'hébêtement. La curiosité du Rentier explique sa vie, il
ne vivrait pas sans Paris, il y profite de tout. Vous imagineriez
difficilement un poëme plus beau ; mais ce poëme de l'école de Delille est
purement didactique. Le Rentier va toujours aux messes de mort et de mariage,
il court aux procés célèbres, et, quand il n'a pu obtenir de place à
l'audience, il a du moins vu par lui-même la foule qui s'y porte. Il court
examiner par lui-même le dallage de la place Louis XV, il sait où en sont les
statues et les fontaines ; il admire les sculptures que les écrivains ont
obtenues de la Spéculation dans les maisons des nouveaux quartiers. Enfin, il
se rend chez les inventeurs qui mettent des annonces à la quatrième page des
journaux, il se fait démontrer leurs perfectionnements et leurs progrès ; il
leur adresse ses félicitations sur leurs produits, et s'en va content pour son
pays, après leur avoir promis des consommateurs. Son admiration est
infatigable. Il va, le lendemain des incendies, contempler l'édifice qui
n'existe plus. Il est pour lui des jours bien solennels : ceux où il assiste à
une séance de la Chambre des députés. Les tribunes sont vides, il se croit
arrivé trop tôt, le monde viendra ; mais il oublie bientôt le public absent,
captivé qu'il est par des orateurs anonymes dont les discours de deux heures
tiennent deux lignes dans les journaux. Le soir, mêlé à d'autres Rentiers, il
exalte môsieur Guérin de l'Eure, ou le commissaire du roi qui lui répliqua.
Ces illustres inconnus lui ont rappelé le général Foy, ce saint du
libéralisme, abandonné comme un vieil affût. Pendant plusieurs années, il
parlera de M. Guérin de l'Eure, et s'étonnera d'être tout seul à en parler.
Quelquefois il demande : « Que devient M. Guérin de l'Eure ? -- Le médecin ?
-- Non, un orateur de la Chambre. -- Je ne le connais pas. -- Cependant il
aurait bien ma confiance, et je m'étonne que le roâ ne l'ait pas encore pris
pour ministre. » Quand il y a un feu d'artifice, le Rentier fait à neuf heures
un déjeuner dînatoire, met ses plus mauvais vêtements, serre son mouchoir dans
la poche de côté de sa redingote, se dépouille de ses objets d'or et d'argent,
et s'achemine à midi, sans canne, vers les Tuileries. Vous pouvez alors
l'observer, entre une heure et deux, paisiblement assis, lui et sa femme, sur
deux chaises, au milieu de la terrasse, où il reste jusqu'à neuf heures du
soir avec une patience de Rentier. La ville de Paris où la France ont dépensé,
pour vingt mille bourgeois de cette force, les cent mille francs de feu
d'artifice. Le feu a toujours coûté cent mille francs. Le Rentier a vu tous
les feux d'artifice, il en conte l'histoire à ses voisins, il atteste à sa
femme ; il dépeint celui de 1815, au retour de l'Empereur. « Ce feu, môsieur,
a coûté un million. Il y est mort du monde ; mais dans ce temps-là, môsieur,
on s'en souciait comme de cela, dit-il en donnant un petit coup sec sur le
couvercle de sa tabatière. Il y avait des batteries de canon, tous les
tambours de la garnison. Il y avait là (il montre le quai) un vaisseau de
grandeur naturelle, et là (il montre les colonnades) un rocher. En un moment,
on a vu tout en feu : c'était Napoléon parfaitement ressemblant abordant de
l'île d'Elbe en France ! Mais cet homme-là savait dépenser son argent à
propos. Môsieur, je l'ai vu, moi, au commencement de la Révolution ; pensez
que je ne suis pas jeune, etc. » Pour lui se donnent les concerts monstres,
les Te Deum. Quoiqu'il soit pour l'indifférence en matière de religion, il
va toujours entendre la messe de Pâques à Notre-Dame. La girafe, les
nouveautés du Muséum, l'exposition des tableaux ou des produits de
l'industrie, tout est fête, étonnement, matière à examen pour lui. Les cafés
célèbres par leur luxe sont encore créés pour ses yeux toujours avides. Jamais
il n'a eu de journée comparable à celle de l'ouverture du chemin de fer, il a
parcouru quatre fois le chemin dans la journée. Il meurt quelquefois sans
avoir pu voir ce qu'il souhaite le plus : une séance de l'Académie française !
Généralement le Rentier va rarement au spectacle, il y va pour son argent,
et il attend un de ces grands succès qui attirent tout Paris, il fait queue,
il consacre à cette dépense les produits de ses économies. Le Rentier ne paye
jamais les centimes de ses mémoires, il les met religieusement dans une
sébile, et trouve ainsi, par trimestre, quelque quinze ou vingt francs qu'il
s'est volés à lui-même. Ses fournisseurs connaissent sa manie, et lui ajoutent
quelques centimes pour lui procurer le plaisir de les rogner. De là cet
axiome : « Il faut toujours rogner les mémoires. » Le marchand qui résiste à
ce retranchement lui devient suspect.
Le soir, le rentier a plusieurs sociétés : celle de son café, où il regarde
jouer aux dominos ; mais son triomphe est au billard ; il est extrêmement fort
au billard sans avoir jamais touché une queue, il est fort comme galerie, il
connaît les règles, il est d'une attention extatique. Vous pouvez voir dans
les billards célèbres des Rentiers suivant les boules avec le mouvement de
tête des chiens qui regardent les gestes de leurs maîtres ; ils se penchent
pour savoir si le carambolage a eu lieu, ils sont pris en témoignage, et font
autorité ; mais on les trouve parfois endormis sur les banquettes, narcotisés
l'un par l'autre. Le Rentier est si violemment attiré au dehors, il obéit à un
mouvement de va-et-vient si impérieux, qu'il fréquente peu les sociétés de sa
femme, où l'on joue le boston, le piquet et l'impériale ; il l'y conduit et
vient la chercher. Toutes les fois, depuis vingt ans, que son pas se fait
entendre, la compagnie a dit : « Voilà M. Mitouflet ! » Par les jours de
chaleur, il promène sa femme, qui lui cause alors la surprise de le régaler
d'une bouteille de bière. Le jour où leur unique servante réclame une sortie,
le couple dîne chez un restaurateur, et s'y livre aux surprises de l'omelette
soufflée, aux joies des plats qui ne se font bien que chez les
restaurateurs. Le Rentier et sa femme parlent avec déférence au garçon, ils
vérifient leur compte d'après la carte, ils étudient l'addition, font
provision de cure-dents, et se tiennent avec une dignité sérieuse : ils sont
en public.
La femme du Rentier est une de ces femmes vulgaires, entre la femme du
peuple et la bourgeoise à prétention. Elle désarme le rire, elle n'offusque
personne, chacun devine chez elle un parti pris ; elle a des boucles de
ceinture en chrysocale conservées avec soin ; fière de son ventre de
cuisinière, elle n'admet plus le corset ; elle a eu la beauté du diable, elle
cultive le bonnet rond, mais elle met parfois un chapeau qui lui va comme à
une marchande de chiffons. Comme disent ses amies, la chère madame Mitouflet
n'a jamais eu de goût. Pour ces sortes de femmes, Mulhouse, Rouen, Tarare,
Lyon, Saint-Étienne, conservent ces modèles à dessins barbares et sauvages, à
couleurs outrageusement mélangées, à semis de bouquets impossibles, à pois
singulièrement accommodés, à filets mignons.
Quand le Rentier n'a pas un fils petit clerc, en voie d'être employé,
huissier audiencier, greffier, commis marchand, il a des neveux dans l'armée
ou dans les douanes ; mais fils, neveux ou gendres, il voit rarement sa
famille. Chacun sait que la succession du Rentier se compose de sa rente.
Aussi, dans cette Tribu, les sentiments sont-ils sans hypocrisie et réduits à
ce qu'ils doivent être dans la société. Il n'est pas rare, dans cette classe,
de voir le père et la mère faisant de leur côté, pour soutenir un fils, un
neveu, les mêmes efforts que le neveu, le fils, pour leurs parents. Les
anniversaires sont fêtés avec toutes les coutumes patriarcales, on y chante au
désert. Les joies domestiques empreintes de naïveté sont causées par certains
meubles longtemps désirés et obtenus au moyen de privations imposées. La
grande religion des rentiers est celle de ne rien avoir à autrui, de ne rien
devoir. Pour eux, les débiteurs sont capables de tout, même d'un crime.
Quelques rentiers dépravés font des collections, entreprennent des
bibliothèques ; d'autres aiment les gravures ; quelques-uns tournent des
coquetiers en bois de couleurs bizarres ou pêchent à la ligne sur les bateaux
vers Bercy, sur des trains de bois où les débardeurs les trouvent quelquefois
endormis, tenant leur canne abaissée. Nous ne parlerons pas des mystères de
leur vie privée, le soir, qui les montreraient sous un jour original, et
souvent font dire avec une sorte de bonhomie féminine par leur indulgente
moitié : « Je ne suis pas la dupe des rendez-vous de monsieur au café Turc. »
Plus on tourne autour de cette figure, plus on y découvre de qualités
excellentes. Le Rentier se rend justice, il est essentiellement doux, calme,
paisible. Si vous le regardez trop attentivement, il s'inquiète, et se
contemple lui-même pour chercher le motif de cette inquisition. Vous ne le
prendrez jamais en faute : il est poli, il admire tout ce qu'il ne comprend
pas, au lieu d'en plaisanter comme les individus du genre Hommes-Forts ; il
salue les morts dans la rue, il ne passe jamais devant une porte tendue de
noir sans asperger la bière ni sans demander le nom de celui auquel il rend
les derniers devoirs ; s'il le peut, il s'en fait raconter la vie, et s'en va
donnant une larme à sa mémoire. Il respecte les femmes ; mais il ne se
commet point avec elles, il n'a point le mot pour rire ; enfin peut-être son
plus grand défaut est-il de ne pas avoir de défauts. Trouvez une vie plus
digne d'envie que celle de ce citoyen ! Chaque jour lui amène son pain et des
intérêts nouveaux. Humble et simple comme l'herbe des prairies, il est aussi
nécessaire à l'état social que le vert est indispensable au paysage. Ce qui le
rend particulièrement intéressant est sa profonde abnégation : il ne lutte
avec personne, il admire les artistes, les ministres, l'aristocratie, la
royauté, les militaires, l'énergie des républicains, le courage moral des savants, les gloires nationales et les araignées mélomanes inventées par le
Constitutionnel, les palinodies du Journal des Débats et la force d'esprit
des ministériels : il admet toutes les supériorités sans les discuter, il en
est fier pour son pays. Il admire pour admirer. Voulez-vous apprendre le
secret de cette admirable existence ? Le Rentier est ignorant comme un carpe.
Il a lu les chansons de Piron. Sa femme loue tous les romans de Paul de Kock,
et met deux mois à lire quatre volumes in-12 ; elle a toujours oublié les
événements du premier volume au dernier ; elle mitige sa lecture par
l'éducation de ses serins, par la conversation avec son chat. Elle a un chat,
et ce qui la caractérise est un amour immodéré pour les animaux. Quand le
Rentier tombe malade, il devient l'objet du plus grand intérêt. Ses amis, sa
femme et quelques dévotes le catéchisent, il se réconcilie généralement avec
l'Église : il meurt dans des sentiments chrétiens, lui qui, jusqu'alors, a
manifesté de la haine contre les prêtres ; opinion due à S. M. libérale feu le
Constitutionnel Ier. Quand cet homme est à six pieds de terre, il est
aussi avancé que les vingt-deux mille hommes célèbres de la Biographie
universelle, dont cinq cents noms environ sont populaires. Comme il était
léger sur la terre, il est probable que la terre lui est légère. La science ne
connaît aucune épizootie qui atteigne le Rentier, et la mort procède avec lui
comme le fermier avec la luzerne : elle les fauche régulièrement.
Nous n'avons pas obtenu sans peine du patient micographe qui prépare son
magnifique Traité de Rienologie la description des variétés du Rentier ;
mais il a compris combien elles étaient nécessaires à cette monographie, et
nous avons livré leurs figures au crayon d'un dessinateur déjà nommé. L'auteur
de la Rienologie admet les douze Variétés suivantes :
I. Le CÉLIBATAIRE. Cette belle Variété, qui se recommande par le
contraste des couleurs de son vêtement, toujours omnicolore, se hasarde au
centre de Paris. C'est au-dessous de ses gilets que vous pourrez voir encore
les breloques de montre à la mode sous l'Empire : des graines d'Amérique
montées en or, des paysages en mosaïque pour clef, des clés en lapis-lazuli.
Ce Rentier se met volontiers au Palais-Royal en espalier et a le vice de
saluer sa loueuse de chaises. Le Célibataire se lance aux cours publics en
hiver. Il dîne dans les restaurants infimes, loge au quatrième dans une maison
à allée où il y a un portier à l'entre-sol. Il se donne la femme de ménage.
Certains individus portent de petites boucles d'oreilles, quelques-uns
affectent un oeil de poudre, et sont alors vêtus d'un habit bleu barbeau.
Généralement bruns, ils ont de fantastiques bouquets de poils aux oreilles et
aux mains, et des voix de basse-taille qui font leur orgueil. Quand ils n'ont
pas l'oeil de poudre, ils se taignent les cheveux en noir. Le Prud'homme,
trouvé par un de nos plus savants naturalistes, par Henri Monnier, qui le
montre avec une complaisance infinie, magnifiquement conservé dans l'esprit,
encadré de dessins admirables, le Prud'Homme appartient à cette Variété. Ces
Rentiers parlent un idiome étrange. Quand on leur demande : « Comment vous
portez-vous ? » Ils répondent : « A vous ramm'mes devoares ! » Si vous leur
faites observer que le verbe ramer ses devoirs n'a pas le sens de rendre
ses devoirs, ils vous répliquent d'un air presque narquois : « Voici trente
ans que je dis ram'mes devoares, et à bien du monde, personne ne m'a
repris ; et d'ailleurs ce n'est pas à mon âge qu'on change ses habitudes. [»]
Ce Rentier n'est susceptible d'aucun attachement, il n'a pas de religion, il
ne se passionne pour aucun parti, passe une partie de ses jours dans les
cabinets de lecture, se réfugie le soir au café s'il pleut, et y regarde
entrer et sortir les habitués. Nous ne pouvons les suivre dans leurs lentes
promenades nocturnes quand il fait beau temps. Les fructus belli en
emportent chaque hiver une certaine quantité. Ne confondez pas ce genre avec
le DAMERET : le Célibataire veut rester garçon, le Dameret veut se marier.
II. Le CHAPOLARDÉ. Cette Variété a fourni le Gogo. Ce Rentier est
irascible, mais il s'apaise facilement. Ses traits maigres offrent des tons
jaunes et verdâtres. Il est le seul qui s'adonne à des idées ambitieuses, mais
incomplètes, lesquelles troublent sa mansuétude et l'aigrissent. Ce Rentier se
prive de tout : il est sobre, ses vêtements sont râpés ; il grimpe encore plus
haut que le précédent, affronte les rigueurs de la mansarde, se nourrit de
petits pains et de lait le matin, dîne à douze sous chez Miseray ou à vingt
sous chez Flicotaux ; il userait cinq sous de souliers pour aller dans un
endroit où il croirait économiser trois sous. Le malheureux porte des
redingotes décolorées où brille le fer aux coutures, ses gilets sont luisants.
Le pelage de sa tête tient de celui du chinchilla, mais il porte ses cheveux
plats. Le corps est sec, il a l'oeil d'une pie, les joues rentrées, le ventre
aussi. Cet imbécile calculateur, qui met sou sur sou pour se faire un capital
afin d'augmenter son prétendu bien-être, ne prêterait pas à un homme d'honneur
les mille francs qu'il tient prêts pour la plus voleuse des entreprises. Il
s'attrape à tout ce qui présente un caractère d'utilité, se laisse prendre
assez facilement par le Spéculateur, son ennemi. Les chasseurs d'actionnaires
le reconnaissent à sa tête emmanchée sur un corps dégingandé. De tous les
Rentiers, c'est celui qui se parle le plus à lui-même en se promenant.

III. Le MARIÉ. Ce Rentier divise sagement sa rente par allocations
mensuelles, il s'efforce d'économiser sur cette somme, et sa femelle le
seconde. Chez lui le mariage se trahit par la blancheur du linge, par des
gilets couleur nankin, par des jabots plissés, par des gants de soie qu'il
fait durer une année. Peu causeur, il écoute, et il a trouvé moyen de
remplacer une première interrogation en offrant une prise de tabac.
Remarquable par son excessive douceur, le marié s'applique à quelques ouvrages
domestiques, il fait les commissions du ménage, promène le chien de sa femme,
rapporte des friandises, se range cinq minutes avant le passage d'une voiture,
et dit Mon ami à un ouvrier. Cet anthropomorphe s'indigne et amasse du monde
quand un charretier brutalise ses chevaux, demande pourquoi tant charger une
voiture, et parle d'une loi à faire sur les animaux, comme il en existe une en
Angleterre, berceau du gouvernement constitutionnel. Si le charretier se met à
l'état de rebellion envers les spectateurs, en sa qualité de père de famille,
le Marié s'évade. Il offre la plupart des caractères du Rentier proprement
dit. Son défaut consiste à souscrire aux ouvrages par livraisons en cachette
de sa femme. Quelques-uns vont à l'Athénée ; d'autres s'affilient à ces
obscures sociétés chantantes, les filles naturelles du Caveau, et nommées
goguettes.
IV. Le TACITURNE. Vous voyez passer un homme sombre et qui paraît rêveur,
une main passée dans son gilet ; l'autre tient une canne à pomme d'ivoire
blanc. Cet homme est comme une contrefaçon du Temps, il marche tous les jours
du même pas, et sa figure semble avoir été cuite au four. Il accomplit ses
révolutions avec l'inflexible régularité du soleil. Comme depuis cinquante ans
la France se trouve toujours dans des circonstances graves, la police,
inquiète et sans cesse occupée à se rendre compte de quelque chose, finit par
suivre ce Rentier : elle le voit rentrer rue de Berry, au quatrième, s'essuyer
mystérieusement les pieds sur un paillasson fantastique, tirer sa clef,
s'introduire dans un appartement avec précaution. Que fait-il ? on ne sait.
Dès lors on l'observe. Les agents rêvent fabrication de poudre, faux billets,
lavage de papier timbré. En le suivant le soir, la police acquiert la
certitude que le Taciturne paye fort cher ce qui se donne aux étudiants. La
police l'épie, il est cerné, il sort, entre chez un confiseur, chez un
apothicaire, il leur livre dans l'arrière-boutique des paquets qu'il a dérobés
à l'attention publique. La police multiplie alors ses précautions. L'agent le
plus rusé se présente, lui parle d'une succession ouverte à Madagascar,
pénètre dans la chambre incriminée, y reconnaît les symptômes de la plus
excessive misère, et acquiert la certitude que cet homme, pour subvenir à ses
passions, emploie son temps à rouler des bâtons de chocolat, à y coller des
étiquettes : il rougit de son travail au lieu de rougir de la destination
qu'il lui donne. Toute la vie de ce rentier est concentrée sur une passion qui
l'envoie finir ses jours, idiot, à Bicètre ou aux incurables.
V. Le MILITAIRE. Cette originale Variété se recommande aux amateurs de
types par le port de la canne, dont le cordon est en cuir tressé, et qu'il
suspend à un bouton de sa redingote ; par l'usage des bottes, par l'effacement
des épaules, et par la manière de présenter les cavités thoraciques, enfin par
une parole infiniment plus hardie que chez les autres variétés. Ce rentier,
qui tourne sur lui-même avec tant de facilité que vous le croiriez monté sur
un pivot, offre des péripéties trimestrielles assez curieuses. Au commencement
de chaque saison, il est splendide et magnifique, il fume des cigares, régale
ses amis d'estaminet, va manger des matelotes à la Râpée, ou des fritures de
goujons : il a signé son certificat de vie chez l'obscur et riche usurier qui
lui a escompté les probabilités de son existence. Tant que dure cette phase,
il consomme une certaine quantité de petits verres, sa figure rougeaude
rayonne, puis bientôt il revient à l'état inquiet de l'homme talonné par les
dettes et au tabac de caporal. Ce Rentier, le météore du genre, n'a point de
domicile fixe. Il se dit volé par l'infâme qui fait la pension militaire :
quand il en a tiré quelque notable somme, il lui joue le tour d'aller vivre à
quelque barrière antarctique, où il se condamne à la mort civile, en
économisant ainsi quelques trimestres de sa pension. Là, le glorieux débris de
nos armées vend, dit-on, quelquefois au restaurateur qui l'a nourri le
certificat de vie dû au scélérat. Cette variété danse aux barrières, parle
d'Austerlitz en se couchant au bivac, le long des murs extérieurs de Paris,
ivre d'un trimestre. Vous voyez quelques individus à trogne rouge, à chapeau
bossué, linge roux, col de velours graisseux, redingote couleur crottin de
cheval, orné d'un ruban rouge, allant comme des ombres dans les
Champs-Elysées, sans pouvoir mendier, l'oeil trouble, sans gants en hiver, une
redingote d'alpaga en été, des Chodrucs inédits, ayant mille francs de rente
et dînant à neuf sous à la barrière, après avoir jadis encloué une batterie et
sauvé l'Empereur. La blague militaire donne à leurs discours une teinte
spirituelle. Ce Rentier aime les enfants et les soldats. Par un hiver
rigoureux, le commissaire de police, averti par les voisins, trouve le débris
de nos armées sur la paille dans une mansarde inclémente, il le fait placer
par l'administration des hospices aux Incurables, au moyen d'une délégation en
forme de ses pensions de la Légion d'honneur et militaire. Quelques autres
sont sages, rangés, et vivent avec une femme dont les antécédents, la position
sociale, sont suspects, mais qui tient un bureau de tabac, un cabinet de
lecture, qui fabrique du fouet. Si leur existence est encore extrêmement
excentrique, leur compagne les préserve de l'hôpital. Cette variété d'ailleurs
est la plus extraordinaire : elle est panachée comme costume à un tel point
qu'il est difficile de déterminer son caractère vestimental. Les individus de
cette Variété ont cependant une particularité qui leur est commune, c'est leur
profonde horreur pour la cravate, ils portent un col ; ce col est crasseux,
rongé, gras, mais c'est un col, et non une cravate de bourgeois ; puis ils
marchent militairement.
VI. Le COLLECTIONNEUR. Ce Rentier à passion ostensible est mû par un
intérêt dans ses courses à travers Paris, il se recommande par des idées
bizarres. Son peu de fortune lui interdit les collections d'objets chers, mais
il trouve à satisfaire sur des riens le goût de la collection, passion réelle,
définie, reconnue chez les anthropomorphes qui habitent les grandes villes.
J'ai connu personnellement un individu de cette Variété qui possède une
collection de toutes les affiches affichées ou qui ont dû l'être. Si, au décès
de ce rentier, la Bibliothèque royale n'achetait pas sa collection, Paris y
perdrait ce magnifique herbier des productions originales venues sur ses
murailles. Un autre a tous les prospectus, bibliothèque éminemment curieuse.
Celui-ci collectionne uniquement les gravures qui représentent les acteurs et
leurs costumes. Celui-là se fait une bibliothèque spécialement composée de
livres pris dans les volumes à six sous et au-dessous. Ces Rentiers sont
remarquables par un vêtement peu soigné, par les cheveux épars, une figure
détruite ; ils se traînent plus qu'ils ne marchent le long des quais et des
boulevards. Ils portent la livrée de tous les hommes voués au culte d'une
idée, et démontrent ainsi la dépravation à laquelle arrive un Rentier qui se
laisse atteindre par une pensée. Ils n'appartiennent ni à la Tribu remuante
des Artistes, ni à celle des Savants, ni à celle des Ecrivains, mais ils
tiennent de tous. Ils sont toqués, disent leurs voisins. Ils ne sont pas
compris, mais toujours poussés par leur manie ; ils vivent mal, se font
plaindre par leurs femme de ménage, et souvent, entraînés à lire, à vouloir
aller chez les hommes de talent : mais les Artistes peu indulgents les
bafouent.
VII. Le PHILANTHROPE. On n'en connaît encore qu'un individu, le Muséum
l'empaillera sans doute. Les Rentiers ne sont ni assez riches pour faire le
bien, ni assez spirituels pour faire le mal, ni assez industriels pour faire
fortune en ayant l'air de secourir les forçats et les pauvres ; il nous semble
donc impossible de créer une Variété pour la gloire d'un fait anormal qui
dépend de la tératologie, celle belle science due à Geoffroy Saint-Hilaire. Je
suis à cet égard en dissentiment avec l'illustre auteur de la Rienologie :
mon impartialité me fait un devoir de mentionner cette tentative, qui
d'ailleurs l'honore ; mais les Savants doivent aujourd'hui se défier des
classifications : la nomenclature est un piège tendu par la synthèse à
l'analyse, sa constante rivale. N'est-ce pas surtout dans les riens que la
science doit longtemps hésiter avant d'admettre des différences ? Nous ne
voulons pas renouveler ici les abus qui se sont glissés dans la botanique à
propos des roses et des dahlias.
VIII. Le PENSIONNÉ. Henri Monnier veut distinguer cette Variété de celle
des Militaires, mais elle appartient au type de l'Employé.
IX. Le CAMPAGNARD. Ce Rentier sauvage perche sur les hauteurs de
Belleville, habite Montmartre, la Villette, la Chapelle, sous les récentes
Batignoles. Il aime les rez-de-chaussée à jardin de cent vingt pieds carrés,
et y cultive des plantes malades, achetées au quai aux Fleurs. Sa situation
extra-muros lui permet d'avoir un jardinier pour inhumer ses végétations.
Son teint est plus vif que celui des autres Variétés, il prétend respirer un
air pur, il a le pas délibéré, parle agriculture, et lit le Bon Jardinier.
Tollard est son homme. Il voudrait avoir une serre, afin d'exposer une fleur
au Louvre. On le surprend dans les bois de Romainville ou de Vincennes, où il
se flatte d'herboriser ; mais il y cherche sa pâture, il prétend se connaître
en champignons. Sa femelle, aussi prudente que craintive, a soin de jeter ces
dangereux cryptogames et d'y substituer des champignons de couche, innocente
tromperie avec laquelle elle entretient ce Rentier dans ses recherches
forestières. Pour un rien il deviendrait collectionneur. C'est le plus heureux
des rentiers. Il a sous une vaste cloche en osier des poules qui meurent d'une
maladie inconnue à ceux desquels il les achète. Le Campagnard dit : Nous
autres Campagnards, et se croit à la campagne, entre un nourrisseur et un
établissement de fiacres. La vie à la campagne est bien moins chère qu'à
Paris, affirme-t-il en offrant du vin d'Auxerre orgueilleusement soustrait à
l'octroi. Fidèle habitué des théâtres de Belleville ou de Montmartre, il est
dans l'enchantement, jusqu'au jour où, perdant sa femme par suite de
rhumatismes aigus, il craint le salpêtre pour lui-même et rentre, la larme à
l'oeil, dans Paris, qu'il n'aurait jamais dû quitter, si, dit-il, il avait
voulu conserver sa chère défunte !
X. L'ESCOMPTEUR. Cette Variété pâle, blême, à garde-vue vert adapté sur
des yeux terribles par un cercle de fil d'archal, s'attache aux petites rues
sombres, aux méchants appartements. Retranchée derrière des cartons, à un
bureau propret, elle sait dire des phrases mielleuses qui enveloppent des
résolutions implacables. Ces Rentiers sont les plus courageux d'entre tous :
ils demandent cinquante pour cent sur des effets à six mois, quand ils vous
voient sans canne et sans crédit. Ils sont francs-maçons, et se font peindre
avec leurs costumes de dignitaires du Grand-Orient. Les uns ont des redingotes
vertes étriquées qui leur donnent, non moins que leur figure, une ressemblance
avec les cigales, dont l'organe clairet semble être dans leur larynx ; les
autres ont la mine fade des veaux, procèdent avec lenteur et sont doucereux
comme une purgation. Ils perdent dans une seule affaire les bénéfices de dix
escomptes usuraires, et finissent par acquérir une défiance qui les rend
affreux. Cette Variété ne rit jamais et ne se montre point sans parapluie ;
elle porte des doubles souliers.
XI. Le DAMERET. Cette Variété devient rare. Elle se reconnaît à ses
gilets, qu'elle porte doubles ou triples et de couleurs éclatantes, à un air
propret, à une badine de guêpe, à des bottes, à une épingle montée d'un énorme
médaillon à cheveux ouvragés par le Benvenuto Cellini des perruques, et qui
perpétue de blonds souvenirs. Son menton plonge dans une cravate prétentieuse.
Ce rentier, qui a du coton dans les oreilles et aux mains de vieux gants
nettoyés, prend des poses anacréontiques, se gratte la tête par un mouvement
délicat, fréquente les lieux publics, veut se marier avantageusement, fait le
tour des nefs à Saint-Roch pendant la messe des belles, passe la soirée aux
concerts de Valentino, suit la mode de très loin, dit Belle dame, flûte sa
voix et danse. Après dix années passées au service de Cythère, il se compromet
avec une intrigante de trente-six ans, qui a deux frères chatouilleux, et
finit par devenir l'époux d'une femme charmante, très-distinguée, ancienne
modiste, baronne et gagnée par l'embonpoint ; puis il retombe dans le Rentier
proprement dit.
XII. Le RENTIER DE FAUBOURG. Cette Variété consiste en reste d'ouvriers,
ou de chefs d'ateliers économes, qui se sont élevés de la veste ronde et du
pantalon de velours à la redingote marron et au pantalon bleu, qui n'entrent
plus chez les marchands de vin, et qui, dans leurs promenades, ne dépassent
pas la porte Saint-Denis. Ce Rentier est tranquille, ne fait rien, est
purement et simplement vivant, il joue aux boules, ou va voir jouer aux
boules.

Pauvre argile d'où ne sort jamais le crime, dont les vertus sont inédites
et parfois sublimes ! carrière où Sterne a taillé la belle figure de mon oncle
Tobie, et d'où j'ai tiré les Birotteau, je te quitte à regret. Cher Rentier,
apprête-toi, dès que tu liras cette monographie, si tu la lis, à soutenir le
choc du remboursement de ton cinq pour cent consolidé, ce dernier TIERS de
la fortune des Rentiers, réduite de moitié par l'abbé Terray, et que réduiront
encore les Chambres avec d'autant plus de facilité que, quand une trahison
légale est commise par mille personnes, elle ne charge la conscience d'aucune.
En vain tu as lu pendant trente ans, sur les affiches tour à tour
républicaines, impériales et royales du Trésor : RENTES PERPÉTUELLES !
Malgré ce jeu de mots, pauvre agneau social, tu seras tondu en 1848, comme en
1690, comme en 1750. Sais-tu pourquoi ? tu n'auras peut-être que moi pour
défenseur. En France, qui protège le faible récolte une moisson d'injures
lapidaires. On y aime trop la plaisanterie, le seul fait d'artifice que tu ne
vois pas, pour que tu puisses y être plaint. Lorsque tu seras amputé du quart
de ta rente, ton Paris bien-aimé te rira au nez, il lâchera sur toi les
crayons de la caricature, il te chantera des complaintes pour De profundis,
enfin il te clouera entre quatre planches lithographiques ornées de
calembours.