LES REPOUSSOIRS
[ Publié dans La vie populaire, 1891, No 3. ]
I
A Paris, tout se vend : les vierges folles et les vierges
sages, les mensonges et les vérités, les larmes et les
sourires.
Vous n'ignorez pas qu'en ce pays de commerce, la beauté est
une denrée dont il est fait un effroyable négoce. On vend et
on achète les grands yeux et les petites bouches ; les nez et
les mentons sont cotés au plus juste prix. Telle fossette, tel
grain de beauté représente une rente fixe. Et, comme il y a
toujours de la contrefaçon, on imite parfois la marchandise du
bon Dieu, et on vend beaucoup plus cher les faux sourcils
faits avec des bouts d'allumettes brûlées, les fax chignons
attachés aux cheveux à l'aide de longues épingles.
Tout ceci est juste et logique. Nous sommes un peuple
civilisé, et je vous demande un peu à quoi servirait la
civilisation, si elle ne nous aidait pas à tromper et à être
trompés, pour rendre la vie possible.
Mais je vous avoue que j'ai été réellement surpris, lorsque
j'ai appris hier qu'un industriel, le vieux Durandeau, que
vous connaissez comme moi, a eu l'ingénieuse et étonnante idée
de faire commerce de la laideur. Que l'on vende de la beauté,
je comprends cela ; que l'on vende même de la fausse beauté,
c'est tout naturel, c'est un signe de progrès. Mais je déclare
que Durandeau a bien mérité de la France, en mettant en
circulation dans le commerce cette matière morte jusqu'à ce
jour, qu'on appelle laideur. Entendons-nous, c'est de la
laideur laide que je veux parler, de la laideur franche,
vendue loyalement pour de la laideur.
Vous avez certainement rencontré parfois des femmes allant
deux par deux, sur les larges trottoirs. Elles marchent
lentement, s'arrêtent aux vitrines des boutiques, avec des
rires étouffés, et traînent leur robe d'une façon souple et
engageante. Elles se donnent le bras comme deux bonnes amies,
se tutoient le plus souvent, presque de même âge, vêtues avec
une égale élégance. Mais toujours l'une est d'une beauté sans
éclat, un de ces visages dont on ne dit rien : on ne se
retournerait pas pour la mieux voir, mais s'il arrive par
hasard qu'on l'aperçoive, on la regarde sans déplaisir.
Toujours l'autre est d'une atroce laideur, d'une laideur qui
irrite, qui fixe le regard, qui force les passants à établir
des comparaisons entre elle et sa compagne.
Avouez que vous avez été pris au piège et que parfois vous
vous êtes mis à suivre les deux femmes. Le monstre, seul sur
le trottoir, vous eût épouvanté ; la jeune femme au visage
médiocre vous eût laissé parfaitement indifférent. Mais elles
étaient ensemble, et la laideur de l'une a grandi la beauté
de l'autre.
Eh bien ! je vous le dis, le monstre, la femme atrocement
laide, appartient à l'agence Durandeau. Elle fait partie du
personnel des Repoussoirs. Le grand Durandeau l'avait louée
au visage insignifiant, à raison de cinq francs l'heure.
II
Voici l'histoire.
Durandeau est un industriel original et inventif, riche à
millions, qui fait aujourd'hui de l'art en matière
commerciale. Il gémissait depuis de longues années, en
songeant qu'on n'avait encore pu tirer un sou du négoce des
filles laides. Quant à spéculer sur les jolies filles, c'est
là une spéculation délicate, et Durandeau, qui a des scrupules
d'homme riche, n'y a jamais songé, je vous assure.
Un jour, soudainement, il fut frappé par le rayon d'en
haut. Son esprit enfanta l'idée nouvelle tout d'un coup, comme
il arrive aux grands inventeurs. Il se promenait sur le
boulevard, lorsqu'il vit trotter devant lui deux jeunes
filles, l'une belle, l'autre laide. Et voilà qu'à les
regarder, il comprit que la laide était un ajustement dont se
parait la belle. De même que les rubans, la poudre de riz, les
nattes fausses se vendent, il était juste et logique, se dit-
il, que la belle achetât la laide comme un ornement qui lui
seyait.
Durandeau rentra chez lui pour réfléchir à l'aise.
L'opération commerciale qu'il méditait demandait à être
conduite avec la plus grande délicatesse. Il ne voulait pas
se lancer à l'aventure dans une entreprise géniale, si elle
réussissait, ridicule, si elle échouait. Il passa la nuit à
faire des calculs, à lire les philosophes qui ont le mieux
parlé de la sottise des hommes et de la vanité des femmes. Le
lendemain, à l'aube, il était décidé : l'arithmétique lui
avait donné raison, les philosoophes lui avaient dit un tel
mal de l'humanité, qu'il comptait déjà sur une nombreuse
clientèle.
III
Je voudrais avoir plus de souffle, et j'écrirais l'épopée
de la création de l'agence Durandeau. Ce serait là une épopée
burlesque et triste, pleine de larmes et d'éclats de rire.
Durandeau eut plus de peine qu'il ne pensait pour se former
un fonds de marchandises. Voulant agir directement, il se
contenta d'abord de coller le long des tuyaux de descente,
contre les arbres, dans les endroits écartés, de petits carrés
de papier sur lesquels ces mots se trouvaient écrits à la
main : On demande des jeunes filles laides pour faire un
ouvrage facile.
Il attendit huit jours, et pas une fille laide ne se
présenta. Il en vint cinq ou six jolies, qui demandèrent de
l'ouvrage en sanglotant ; elles étaient entre la faim et le
vice, et elles songeaient encore à se sauver par le travail.
Durandeau, fort embarrassé, leur dit et leur répéta qu'elles
étaient jolies et qu'elles ne pouvaient lui convenir. Mais
elles soutinrent qu'elles étaient laides, que c'était pure
galanterie et méchanceté de sa part, s'il les déclarait
belles. Aujourd'hui, ne pouvant vendre la laideur qu'elles
n'avaient pas, elles ont dû vendre la beauté qu'elles avaient.
Durandeau, devant ce résultat, comprit qu'il n'y a que les
belles filles qui ont le courage d'avouer une laideur
imaginaire. Quant aux laides, jamais elles ne viendront
d'elles-mêmes convenir de la grandeur démesurée de leur
bouche, ni de la petitesse extravagante de leurs yeux.
Affichez sur tous les murs que vous donnerez dix francs à
chaque laideron qui se présentera, et vous ne vous appauvrirez
guère.
Durandeau renonça aux affiches. Il engagea une demi-
douzaine de courtiers et les lâcha dans la ville en quête de
monstres. Ce fut un recrutement général de la laideur de
Paris. Les courtiers, hommes de tact et de goût, eurent une
rude besogne ; ils procédaient suivant les caractères et les
positions, brusquement lorsque le sujet avait de pressants
besoins d'argent, avec plus de délicatesse quand ils avaient
affaire à quelque fille ne mourant point encore de faim. Il
est dur, pour des gens polis, d'aller dire à une femme :
" Madame, vous êtes laide ; je vous achète votre laideur à
tant la journée. "
Il y eut, dans cette chasse donnée aux pauvres filles qui
pleurent devant les miroirs, des épisodes mémorables. Parfois,
les courtiers s'acharnaient : ils avaient vu passer, dans une
rue, une femme d'une laideur idéale, et ils tenaient à la
présenter à Durandeau, pour mériter les remerciements du
maître. Certains eurent recours aux moyens extrêmes.
Chaque matin, Durandeau recevait et inspectait la
marchandise raccolée la veille. Largement installé dans un
fauteuil, en robe de chambre jaune et en calotte de satin
noir, il faisait défiler devant lui les nouvelles recrues,
accompagnées chacune de son courtier. Alors, il se
renversait en arrière, clignait les yeux, avait des mines
d'amateur contrarié ou satisfait ; il prenait lentement une
prise et se recueillait ; puis, pour mieux voir, il faisait
tourner la marchandise, l'examinant sur toutes les faces ;
parfois même il se levait, touchait les cheveux, examinait
la face, comme un tailleur palpe une étoffe, ou encore comme
un épicier s'assure de la qualité de la chandelle ou du
poivre. Lorsque la laideur était bien accusée, lorsque le
visage était stupide et lourd, Durandeau se frottait les
mains ; il félicitait le courtier, il aurait même embrassé le
monstre. Mais il se défiait des laideurs originales : quand
les yeux brillaient et que les lèvres avaient des sourires
aigus, il fronçait le sourcil et se disait tout bas qu'une
pareille laide, si elle n'était pas faite pour l'amour, était
faite souvent pour la passion. Il témoignait quelque froideur
au courtier, et disait à la femme de repasser plus tard,
lorsqu'elle serait vieille.
Il n'est pas aussi aisé qu'on peut le croire de se
connaître en laideur, de composer une collection de femmes
vraiment laides, ne pouvant nuire aux belles filles. Durandeau
fit preuve de génie dans les choix auxquels il s'arrêta, car
il montra quelle connaissance profonde il avait du coeur et
des passions. La grande question pour lui était donc la
physionomie ; et il ne retint que les faces décourageantes,
celles qui glacent par leur épaisseur et leur bêtise.
Le jour où l'agence fut définitivement montée, où il put
offrir aux jolies filles sur le retour des laides assorties à
leur couleur et à leur genre de beauté, il lança le prospectus
suivant :
IV
Agence des Repoussoirs
L. DURANDEAU
18, rue M, à Paris
---------------------
Les bureaux sont ouverts
de 10 à 4 heures.
Paris, le 1er mai 18..
" MADAME,
" J'ai l'honneur de vous faire savoir que je viens de
fonder une maison appelée à rendre les plus grands services à
l'entretien de la beauté des dames. Je suis inventeur d'un
article de toilette qui doit rehausser d'un nouvel éclat les
grâces accordées par la nature.
" Jusqu'à ce jour, les ajustements n'ont pu être
dissimulés. On voit la dentelle et les bijoux, on sait même
qu'il y a de faux cheveux dans le chignon, et que la pourpre
des lèvres et le rose tendre des joues sont d'habiles
peintures.
" Or, j'ai voulu réaliser ce problème, impossible au
premier abord, de parer les dames, en laissant ignorer à tous
les yeux d'où venait cette grâce nouvelle. Sans ajouter un
ruban, sans toucher au visage, il s'agissait de trouver pour
elles un infaillible moyen d'attirer les regards et de ne pas
faire ainsi de courses inutiles.
" Je crois pouvoir me flatter d'avoir résolu entièrement le
problème insoluble que je m'étais posé.
" Aujourd'hui, toute damle qui voudra bien m'honorer de sa
confiance, obtiendra, dans les prix doux, l'admiration de la
foule.
" Mon article de toilette est d'une simplicité extrême et
d'un effet certain. Je n'ai besoin que de le décrire, madame,
pour que vous en compreniez tout de suite le mécanisme.
" N'avez-vous jamais vu une pauvresse auprès d'une belle
dame en soie et en dentelle, qui lui donnait l'aumône de sa
main gantée ? Avez-vous remarqué combien la soie luisait, en
se détachant sur les haillons, combien toute cette richesse
s'étalait et gagnait d'élégance, à côté de toute cette misère ?
" Madame, j'ai à offrir aux beaux visages la plus riche
collection de visages laids qu'on puisse voir. Les vêtements
troués font valoir les habits neufs. Mes faces laides font
valoir les jolies faces.
" Plus de fausses dents, de faux cheveux, de fausses
gorges ! plus de maquillage, de toilettes dispendieuses, de
dépenses énormes en fards et en dentelles! De simples
Repoussoirs que l'on prend au bras et que l'on promène par
les rues, pour rehausser sa beauté et se faire regarder
tendrement par les messieurs !
" Veuillez, madame, m'honorer de votre clientèle. Vous
trouverez chez moi les produits les plus laids et les plus
variés. Vous pourrez choisir, assortir votre beauté au genre
de laideur qui lui convient.
" TARIF : L'heure, 5 francs ; la journée entière, 50 francs.
" Veuillez agréer, madame, l'assurance de mes sentiments
distingués.
" DURANDEAU.
" N. B. - L'agence tient également des mères et des pères,
des oncles et des tantes. - Prix modérés. "
V
Le succès fut grand. Dès le lendemain, l'agence
fonctionnait, le bureau était encombré de clientes qui
choisissaient chacune son repoussoir et l'emportaient avec
une joie féroce. On ne sait pas tout ce qu'il y a de volupté
pour une jolie femme à s'appuyer sur le bras d'une femme
laide. On allait grandir sa beauté et jouir de la laideur
d'une autre. Durandeau est un grand philosophe.
Il ne faut pas croire pourtant que l'organisation du
service fut facile. Mille obstacles imprévus se présentèrent.
Si l'on avait eu de la peine à monter le personnel, on eut
plus de peine encore à satisfaire les clientes.
Une dame se présentait et demandait un repoussoir. On
étalait la marchandise, lui disant de choisir, se contentant
de lui insinuer quelques conseils. Voilà la dame allant d'un
repoussoir à un autre, dédaigneuse, trouvant les pauvres
filles ou trop ou pas assez laides, prétendant qu'aucune des
laideurs ne s'assortissait à sa beauté. Les commis avaient
beau lui faire valoir le nez de travers de celle-ci, l'énorme
bouche de celle-là, le front écrasé et l'air imbécile de cette
autre : ils en étaient pour leur éloquence.
D'autres fois, la dame était horriblement laide elle-même,
et Durandeau, s'il était là, avait de folles envies de se
l'attacher à prix d'or. Elle venait rehausser sa beauté,
disait-elle ; elle désirait un repoussoir jeune et pas trop
laid, n'ayant besoin que d'un léger ornement. Les commis
désespérés la plantaient devant un grand miroir, faisaient
défiler à son côté tout le personnel. Elle emportait encore le
prix de laideur, et se retirait, indignée qu'on eût osé lui
offrir de pareils objets.
Peu à peu, cependant, la clientèle se régularisa, chaque
repoussoir eut ses clientes attitrées. Durandeau put se
reposer dans la jouissance intime d'avoir fait faire un
nouveau pas à l'humanité.
Je ne sais si l'on se rend bien compte de l'état de
repoussoir. Il a ses joies qui rient en plein soleil, mais il
a aussi ses larmes cachées.
Le repoussoir est laid, il est esclave, il souffre d'être
payé parce qu'il est esclave et qu'il est laid. D'ailleurs, il
est bien vêtu, il donne le bras aux célébrités de la
galanterie, vit dans les voitures, mange chez les cabaretiers
en renom, passe ses soirées au théâtre. Il tutoie les belles
filles, et les na‹fs le croient du beau monde des courses et
des premières représentations.
Tout le jour, il est en gaieté. La nuit, il enrage, il
sanglote. Il a quitté cette toilette qui appartient à
l'agence, il est seul dans sa mansarde, en face d'un morceau
de glace qui lui dit la vérité. Sa laideur est là, toute nue,
et il sent bien qu'il ne sera jamais aimé. Lui qui sert à
fouetter les désirs, jamais il ne connaîtra le goût des
baisers.
VI
Je n'ai voulu, aujourd'hui, que raconter la création de
l'agence et transmettre le nom de Durandeau à la postérité.
De tels hommes ont leur place marquée dans l'histoire.
Un jour, peut-être, j'écrirai les Confidences d'un
Repoussoir. J'ai connu une de ces malheureuses, qui m'a
navré en me disant ses souffrances. Elle a eu pour clientes
des filles que tout Paris connaît et qui ont montré bien de
la dureté à son égard. De grâce, mesdames, ne déchirez pas les
dentelles qui vous parent, soyez douces pour les laides, sans
lesquelles vous ne seriez point jolies!
Mon repoussoir était une âme de feu, qui, je le soupçonne,
avait beaucoup lu Walter Scott. Je ne sais rien de plus triste
qu'un bossu amoureux ou qu'une laide broyant le bleu de
l'idéal. La misérable fille aimait tous les garçons dont son
lamentable visage attirait les regards et les faisait se fixer
sur celui de ses clientes. Supposez le miroir amoureux des
alouettes qu'il appelle sous le plomb du chasseur.
Elle a vécu bien des drames. Elle avait des jalousies
terribles contre ces femmes qui la payaient comme on paye un
pot de pommade ou une paire de bottines. Elle était une chose
louée à tant à l'heure, et il se trouvait que cette chose
avait des sens. Vous figurez-vous ses amertumes, tandis
qu'elle souriait, tutoyant celles qui lui volaient sa part
d'amour ? Ces belles filles qui prenaient un méchant plaisir à
la cajoler en amie devant le monde, la traitaient en servante
dans l'intimité ; et elles l'auraient brisé par caprice, comme
elles brisent les magots de leurs étagères.
Mais qu'importe au progrès une âme qui souffre! L'humanité
marche en avant. Durandeau sera béni des âges futurs, parce
qu'il a mis en circulation une marchandise morte jusqu'ici,
et qu'il a inventé un article de toilette qui facilitera
l'amour.