[ Nouvelle publiée dans Le Magazine Français, 2eme année (second volume de
1835), p. 63-77.
La nouvelle est signée FJ. (peut-être Louis FarJas, directeur du magazine.)]
LA VEILLE DE LA SAINT-JEAN,
CHRONIQUE PROVENÇALE.
ON l'a dit avec raison, la France a dans son sein des beautés naturelles
non moins remarquables, non moins variées, qu'aucun pays d'Europe. Sans parler
de notre belle Normandie, de la fertile Touraine, de la Bretagne, cette
province à la physionomie toute primitive, de l'Auvergne si profondément
pittoresque, de la Provence, cette terre italienne, n'avons-nous pas aussi
notre Suisse, nos pics, nos glaciers, nos Alpes enfin, tout aussi curieuses
vraiment, aussi admirables, aussi sublimes qu'elles peuvent l'être chez nos
voisins d'outre-mont ? Pour ma part, je les préfère, peut-être parce qu'elles
sont françaises, et souvent il m'arrive de les prendre pour but de mes courses
voyageuses. Combien de riches souvenirs je leur dois ! que de douces
promenades, de saisissantes images elles me rappellent ! que de suaves et
touchantes traditions j'ai recueillies au milieu de leurs ruines éloquentes,
dans toutes ces agrestes habitations, tantôt enfouies et comme perdues au sein
des montagnes, tantôt suspendues à leur flanc, ou perchées à leur crète, comme
l'aire de l'aigle à la cîme du rocher !
Dans le courant de l'été de 1830, après avoir traversé les gorges
majestueuses du Dauphiné, et parcouru ce département si curieux et pourtant si
peu connu des Basses-Alpes, tout hérissé de monts et de rocs, coupé en tous
sens par un nombre prodigieux de rivières et de torrens, je m'arrêtai dans la
petite ville de Castellane, délicieusement assise au pied de sa haute
montagne, dans la riante vallée du Verdon, en face des pics aigus de la
Colle-Saint-Michel. -- Visitant un jour, dans une de mes excursions, les
ruines du château des anciens barons de Castellane, placé sur le sommet de la
montagne où la ville elle-même était autrefois bâtie, mon guide, en homme
pertinemment instruit des souvenirs de sa localité, me rappela fort à propos,
je l'avoue, que le dernier de ces barons, dédaignant à l'exemple de ses
prédécesseurs l'autorité des comtes de Provence, pour ne reconnaître que la
suzeraineté des empereurs, rois d'Arles, avait pris les armes contre Charles
d'Anjou, et qu'en châtiment de sa révolte, il avait eu la tête tranchée à
Marseille, vers 1257. Depuis cette époque, la ville fut réunie au domaine du
comté, et les habitans, en 1260, abandonnèrent la montagne pour venir
s'établir dans le fertile vallon qui est au pied.
Après cette petite instruction préliminaire, mon cicérone, une fois en
veine de causerie, commença la série obligée des digressions historiques et
anecdotiques à propos du caractère orgueilleux et cruel du dernier seigneur de
Castellane. « Tenez, me dit-il, voyez-vous là-haut, dans le pan délabré de la
grande muraille de face du château, une fenêtre étroite et sombre qui regarde
la ville ? eh bien ! elle éclairait la chambre d'une des victimes du baron,
celle de sa jeune soeur, la pauvre Rose de Castellane, connue encore
aujourd'hui, dans la tradition du pays, sous le nom de Fiancée de la Mort. »
-- En écrivant cette simple légende des vieux âges, il est impossible de ne
pas la dépouiller d'une partie de son charme et de sa rêveuse poésie. C'est
une de ces naïves histoires, admirablement propres à la chronique orale, qui,
racontées le soir, dans la veillée des campagnes, à la lueur fumeuse de la
lampe, saisissent vivement les ardentes imaginations du Midi ; mais essayez de
les soumettre aux formes précises et sévères du récit, aussitôt elles vous
échappent ou se métamorphosent. Légères et fantastiques, vraies sylphides du
foyer, elles ont besoin, comme ces esprits de l'air, d'une atmosphère
vaporeuse et d'un peu de lointain. Si votre oeil indiscret cherche à les
observer de trop près, si votre main tente de les saisir, alors tout est fini,
les ailes tombent, la vision s'évanouit, la sylphide meurt, la légende
disparaît. -- Aussi n'est-ce qu'en tremblant, et à regret, que je me décide à
vous raconter la chronique du château de Castellane. Peut-être, après l'avoir
lue, trouverez-vous que j'avais raison. Dans ce cas, mon cher lecteur, il vous
restera la ressource de refaire mon histoire au gré de votre imagination ;
vous oublierez mes souvenirs de voyage pour ne vous rappeler que la
mélancolique figure de Rose de Castellane : or, cette figure, c'est toute la
légende.
Du temps du baron Alphonse, le château de Castellane était une des plus
redoutables forteresses de la Provence. L'avantage de sa situation au centre
du comté, l'agrément de son séjour, enfin la puissance du châtelain, en
avaient fait le rendez-vous de toute la noblesse du pays. Dans son enceinte se
célébraient les fêtes les plus splendides, les joûtes les plus nombreuses et
les plus renommées. C'était là que se tenait, à jours fixes, sous la haute
présidence de la châtelaine, une cour d'amour permanente, dont les arrêts
jouissaient par tout le comté d'une autorité reconnue.
Naturellement vains et orgueilleux, le baron Alphonse et sa mère étalaient
dans toutes les occasions un faste vraiment royal. On ne parlait que de leurs
richesses et de leur magnificence. Aussi, quand le bruit vint à se répandre
que la baronne de Castellane cherchait une épouse à son illustre fils, les
plus nobles familles provençales briguèrent à l'envi l'honneur de cette
alliance. Cent beautés se disputèrent le coeur du fier Alphonse. Après une
longue hésitation, son choix fut enfin solennellement proclamé, et toute la
noblesse du comté apprit que l'heureuse fiancée du baron était la belle
Ermengarde, l'alliée de la puissante maison des rois d'Aragon, et que dans
trois mois la célébration des noces se ferait dans la chapelle du manoir des
sires de Castellane.
A cette époque, deux années seulement s'étaient passées depuis la mort du
père d'Alphonse, et à voir l'indifférence de sa veuve et de son fils, on eût
dit que le corps du vieux châtelain était couché depuis un siècle au moins
dans le caveau funéraire de ses ancêtres ; mais sa mémoire, déjà oubliée des
héritiers de son nom, de ses honneurs et de sa puissance, vivait encore,
sainte et vénérée, au fond du coeur de sa fille.
Les gens d'armes et varlets du château ne pouvaient, sans une vive
admiration, la voir chaque jour pieusement agenouillée sur la tombe délaissée
du baron de Castellane, priant Dieu pour l'âme de son père. Car jamais Rose
n'avait reçu de lui ni une caresse ni un éloge !
Une influence tout opposée semblait avoir présidé aux destinées du frère et
de la soeur. -- Ainsi la naissance d'Alphonse avait été fêtée par des banquets
et des divertissemens magnifiques, auxquels assistait toute la noblesse des
environs ; celle de Rose était demeurée presque secrète, comme si ses nobles
parens eussent dû en rougir ; et depuis, la même partialité pesa sur toute sa
vie. -- Tandis qu'Alphonse, chéri, porté aux nues, avait toujours été l'objet
d'une tendresse idolâtre, Rose, au contraire, méprisée, haïe des siens, vit sa
jeunesse s'écouler dans un entier abandon. Tous les seigneurs du voisinage,
amis du baron, partageaient ses préventions injustes. Le plus mince hobereau
se serait bien gardé de se faire son chevalier ou de lui témoigner la moindre
marque d'intérêt. C'était à qui l'accablerait de plus de dédains. -- Cependant
l'âme de la jeune fille était belle, et recélait des trésors d'amour et de
bonté qui ne demandaient qu'à s'épancher au dehors ; son coeur était noble et
pur, comme le sang qui coulait dans ses veines ! -- Mais la pauvre Rose, si
cruellement méconnue par les siens, rencontra en revanche une profonde
sympathie dans le coeur compatissant des serfs et vassaux de Castellane.
N'était-elle pas, comme eux, malheureuse et opprimée ? -- Aussi la bonne
damoiselle s'était vouée tout entière à la défense de leurs droits et au
soulagement de leurs souffrances, et jamais sa protection ne leur avait manqué
contre les cruelles persécutions de son frère. -- Plusieurs condamnés avaient
été sauvés par sa généreuse médiation. Jean Salignac, l'un d'eux, coupable
d'injures graves envers le châtelain, n'avait dû la vie qu'à ses vives
instances ; et René Salignac, fils de ce dernier, jeune homme d'une beauté
remarquable, en avait conçu pour la libératrice de son père une reconnaissance
sincère et profonde qui bientôt s'était changée en une véritable passion. Rose
le savait : mais partageait-elle l'amour du pauvre serf ? -- On l'ignorait. --
L'eût-elle partagé, Rose aurait caché cet amour au fond de son coeur ; car le
jour où l'orgueilleux Alphonse l'aurait connu, eût été le dernier jour de René
Salignac !
Quelques semaines après la cérémonie des fiançailles d'Alphonse et de la
belle Ermengarde, les deux familles étaient réunies dans la grande salle du
manoir de Castellane. -- Alphonse, debout dans l'embrasure d'une fenêtre,
auprès de sa fiancée, la regardait avec un amour mêlé d'orgueil, et
contemplait silencieusement avec elle l'imposant et pittoresque tableau qui
s'étendait devant eux, sans paraître remarquer un groupe assez nombreux qui
s'agitait aux portes du château. La mère d'Alphonse, entourée d'un cercle
attentif de jeunes et jolies damoiselles, devisait gravement sur la question
de savoir quel est le plus sûr moyen d'inspirer un parfait amour. -- Quant à
Rose, seule à l'une des fenêtres de la salle, elle plongeait ses regards
inquiets sur un monticule placé devant le castel, et réservé à l'exécution des
criminels. La triste scène qui se préparait semblait absorber toute son
attention. Des hommes d'armes entouraient l'instrument du supplice, et
cherchaient à contenir les paysans, dont les sourdes rumeurs parvenaient
jusqu'au oreilles de la fille du baron de Castellane. -- Bientôt la foule
s'écarta, et le supplicié parut. Rose poussa un léger cri.
« Qu'y a-t-il ? demanda la baronne de Castellane en se retournant avec
humeur vers sa fille.
-- Un serf insolent qu'on châtie, répondit Alphonse d'un ton de colère
concentrée ; et chacun sait, ajouta-t-il avec dédain, que ma noble soeur a
grand'pitié de cette valetaille. »
Le serf insolent qu'on châtiait, c'était René Salignac ; le châtiment,
c'était le gibet !
Rose fit un mouvement vers son redoutable frère, comme pour l'implorer ;
mais le regard qu'elle en reçut fut si cruel et tout à la fois si impérieux
qu'elle resta sans voix, et comme anéantie ; ses yeux, en se reportant vers la
scène funèbre, rencontrèrent ceux du malheureux René, qui semblaient lui
dire : « Sauvez-moi ! »
Le coeur de la pauvre fille éprouva un affreux serrement. -- Une larme
s'échappa de ses paupières ; et du lieu de son supplice René put apercevoir le
mouchoir blanc qui l'essuyait. Il comprit qu'il n'y avait plus d'espoir....
Un instant après, des murmures confus venant du dehors annoncèrent à
l'illustre assemblée que le bourreau en avait fini avec le serf du baron de
Castellane !
Quelques sarcasmes furent lancés par les seigneurs présens dans la salle du
château ; la vieille baronne affirma qu'il fallait une main de fer pour
contenir l'insolence de ces vilains ; les jeunes damoiselles, cédant à
l'instinct de la curiosité, coururent aux fenêtres voir ce qui se passait. Ce
fut là tout.
Rose de Castellane, craignant sans doute le courroux de sa mère, refoula sa
douleur au dedans d'elle-même ; les jeunes filles retournèrent à leur place
autour de la baronne, dont la physionomie redevint comme à l'ordinaire grave
et impassible. Les chevaliers reprirent leurs propos galans ; Alphonse et sa
belle fiancée recommencèrent leur sentimental entretien ; et tout le monde
parut oublier qu'à quelques pas de là un homme venait d'être pendu.
La conversation, d'abord calme et réservée, devint bientôt bruyante et
joyeuse. Après que chacun des chevaliers eut fait le pompeux récit de ses
vaillantes prouesses en Terre Sainte, et des brillantes aventures dont il
avait été acteur ou témoin dans le cours de la dernière croisade, les dames
remirent sur le tapis leur thème de prédilection, la galanterie et l'amour.
Alors ce fut le tour des chevaliers d'écouter en esclaves soumis les oracles
sortis de la bouche de leurs divines maîtresses.
Quand on eut fini de deviser ainsi de part et d'autre, le baron Alphonse
proposa aux jeunes seigneurs ses amis une joûte à la quintaine. Le préau du
castel étant situé devant les fenêtres de la grande salle, tous acceptèrent
avec joie, dans la pensée que chacun aurait ainsi la dame de ses pensées pour
témoin de son adresse. Après avoir échangé avec leurs belles les doux
serremens de main et les tendres regards, les chevaliers se rendirent au
préau.
Il se fit alors dans le cercle féminin un caquetage étourdissant ; c'était
à qui renchérirait d'éloge sur le chevalier de son choix, sur ses brillantes
qualités, sa belle mine et sa vaillance.
« Convenez, mesdames, disait l'une des jeunes filles, que bien heureuse et
fière sera la femme du noble baron Rogier.
-- Bien heureuse aussi, reprenait une autre, la femme du vaillant comte
Guillaume de Brieux !
-- Et celle du beau sire de Montagnac !
-- Et celle de Pierre de Valensole !
-- Du vicomte de Saint-Jeurs !
-- Du baron de Chamalle !
-- Et plus fière, plus heureuse que toutes, la fiancée du puissant
châtelain de Castellane ! dit avec orgueil la belle Ermengarde. »
La mère d'Alphonse sut gré à la noble damoiselle de ces hautaines paroles ;
mais observant que les jeunes compagnes d'Ermengarde en éprouvaient un vif
dépit, elle répliqua aussitôt : « Le baron, mon fils, est vaillant et
courtois, selon le devoir de tout preux chevalier ; tous les seigneurs qu'on
vient de nommer le sont comme lui : et pour ma part, il n'en est pas un dont
je ne me glorifiasse de porter le nom.... si j'étais à fiancer, ajouta-t-elle
avec un léger sourire. »
Ce peu de mots ramena la sérénité sur toutes les physionomies. -- On courut
aux fenêtres pour suivre des yeux la joûte de la quintaine ; et aussitôt les
jeunes seigneurs, pour saluer l'apparition de leurs dames, agitèrent
bruyamment en l'air leur casque et leur lance ; puis la lutte recommença.
Après y avoir donné quelques momens d'attention, les nobles filles se
disposaient à reprendre leur conversation favorite ; mais la prudente
châtelaine, prévoyant de nouvelles rivalités, les interrompit en fixant leur
attention par cette étrange apostrophe : « Quelqu'une de vous, mes nobles
damoiselles, veut-elle connaître d'une manière sûre et positive le chevalier
qui doit être un jour son seigneur et maître ? »
Toutes se regardèrent avec surprise, comme pour s'interroger. La châtelaine
continua :
« Il existe pour cela un moyen infaillible : désirez-vous que je vous en
instruise ?
-- Oui, oui, répondirent ensemble les jeunes filles ; quel est ce moyen ?
-- Il consiste dans certaines pratiques, reprit la baronne de Castellane
d'un air de mystère ; mais ces pratiques n'ont rien de commun, à Dieu ne
plaise ! avec la magie ni la sorcellerie ; elles sont placées sous
l'invocation du grand saint que nous fêtons demain. »
Ce petit préambule piqua vivement la curiosité de l'assistance ;
l'attention redoubla ; on fit cercle autour de la baronne, qui reprit à
demi-voix, au milieu du plus profond silence :
« Celle qui voudra connaître l'époux que le ciel lui destine devra, ce
soir, veille de la Saint-Jean, après sa prière ordinaire à Dieu et à la vierge
Marie, invoquer d'abord avec ferveur la protection de celui qui est venu
annoncer le Messie aux hommes ; ensuite, en se couchant, elle placera au pied
du lit un miroir surmonté d'un rameau de buis.
« En accomplissant fidèlement ces conditions, elle est sûre de voir cette
nuit, pendant son sommeil, se réfléchir dans le miroir l'image de son époux. »
Ici un petit mouvement de frayeur s'empara de l'impressionnable auditoire
de la châtelaine.
« Et afin que vous n'en doutiez, je puis vous avouer que moi, baronne de
Castellane, j'ai fait autrefois, avant mon mariage, ce que je viens de vous
dire, et que j'ai vu dans le miroir le portrait exact de feu mon seigneur et
maître, quoique alors je ne le connusse nullement. Rien n'est plus vrai ; au
reste ce prodigue [sic] s'explique par la puissante médiation du précurseur
de Jésus-Christ ; et si je l'ai tenté, c'est qu'il n'y a rien de contraire à
nos devoirs envers Dieu. »
Ces dernières paroles rassurèrent les consciences timorées des jeunes
filles ; toutes se promirent aussitôt de hasarder la terrible épreuve du
miroir, en s'engageant à se faire mutuellement part du résultat.
Cependant le soir était venu ; le beffroi avait sonné l'heure du repos ;
après le repas et la prière en commun, chacun des nobles habitans du château
de Castellane s'était retiré dans la vaste chambre qui lui était réservée. --
Tous les bruits avaient cessé, tous les feux étaient éteints ; un morne
silence régnait dans le castel et la campagne environnante. Tout dormait :
seulement à l'une des fenêtres du sombre manoir se dessinait à la pâle clarté
de la lune comme une ombre blanche et immobile : c'était Rose de Castellane.
Ses regards se fixaient tristement sur quelque chose de noir que ballotait le
vent de la nuit ; ce point noir était le cadavre de René Salignac !
Rose était depuis long-temps absorbée dans cette cruelle contemplation, quand tout à coup elle vit un pélerin, misérablement vêtu, se glisser furtivement le long des murs du manoir jusqu'à l'une des tours, au pied de laquelle il s'assit avec peine, après avoir déposé à terre une lourde besace. -- Bientôt il chanta ces couplets d'une voix lente et douloureuse :
Pauvre lépreux ! mon âme est étrangère
A tout sentiment de bonheur ;
Triste et souffrant, je languis sur la terre ;
L'espérance a fui de mon coeur.
A mon aspect, l'on s'éloigne avec crainte ;
Je n'inspire plus que l'effroi.
Pauvre lépreux ! on est sourd à ta plainte,
Il n'est plus de beau jour pour toi !
Parfois j'entends, caché dans la montagne,
Propos d'amour et doux sermens :
Seul[,] malheureux, je n'ai pas de compagne
Qui vienne adoucir mes tourmens.
A vivre encore trouverais-je des charmes ?
Tout est désert autour de moi.
Pauvre lépreux ! laisse couler tes larmes,
Il n'est plus de beau jour pour toi !
La voix se tut : Rose demeura plongée dans une profonde rêverie ; le triste
chant du lépreux avait si douloureusement retenti au fond de son âme ! Il
répondait si bien à toutes ses souffrances, à toutes ses sympathies ! Ne lui
fallait-il pas, elle aussi, vivre seule sur la terre ? Ne pouvait-elle pas
dire elle aussi : « Tout est désert autour de moi. » -- Sa destinée
n'était-elle pas celle du lépreux ?
Rose détacha de son cou une large chaîne en or, sa seule richesse, qu'elle
lança aux pieds du pélerin, et disparut de sa fenêtre. -- Alors ce qu'avait
dit sa mère dans la journée lui revint involontairement à l'esprit ; et sans y
réfléchir davantage, presque machinalement, elle fit tout ce qu'il fallait
faire. -- Après sa prière ordinaire à Dieu et à la vierge Marie, où un nom
vint se joindre à celui de son père, elle invoqua avec ferveur la protection
de saint Jean-Baptiste ; ensuite elle plaça son miroir au pied du lit, le
surmonta d'un rameau de buis et se coucha........................
Le lendemain de grand matin, tandis que les seigneurs se livraient à
l'exercice des armes, toutes les jeunes damoiselles réunies autour de la
châtelaine commencèrent à haute voix, et chacune à leur tour, le récit de ce
qu'elles avaient vu dans le miroir magique. -- Or, il se trouva qu'en général
le miroir n'avait réfléchi que de beaux, jeunes et galans chevaliers ;
c'était, pour l'une, le vaillant comte Guillaume de Brieux ; pour l'autre, le
sire de Montagnac ; pour celle-ci, le vicomte de Saint-Jeurs, pour celle-là,
le baron de Chamalle, etc, etc. -- Il se présenta un cas assez embarrassant :
l'image du même Adonis avait été vue par plusieurs, et chacune, bien entendu,
prétendait faire valoir ses droits au détriment de ceux de sa rivale ; mais la
vieille baronne, ayant déclaré qu'en pareille circonstance l'épreuve devait
être renouvelée trois fois, la grande querelle fut ajournée. -- Ermengarde,
interrogée à son tour, raconta qu'à peine endormie, Alphonse, son beau fiancé,
lui avait apparu monté sur son blanc coursier : il était revêtu de sa plus
riche armure ; un panache rouge flottait sur son casque. Il tenait à la main
sa bonne dague, qu'il brandissait contre un ennemi invisible. Une cuirasse
toute d'or brillait sur sa poitrine ; -- mais au milieu se voyait une large
tache de sang, qu'Ermengarde avait inutilement cherché à faire disparaître.
A ce récit, la mère d'Alphonse ne put se défendre d'un sinistre
pressentiment ; mais rappelée à elle-même par les larmes de la belle
Ermengarde, la baronne trouva la force de surmonter ce premier mouvement, et
d'expliquer le songe dans un sens favorable.
« Et vous, mademoiselle ma fille, dit la châtelaine en s'adressant à Rose,
assise tristement à l'écart, que vous a-t-il apparu dans le miroir ? »
En ce moment, elle ne put s'empêcher de remarquer le regard terne et fixe
de la pauvre fille, son teint hâve et décoloré, sa physionomie morne et
abattue. Elle ajouta d'un ton assez peu affectueux : « Auriez-vous fait
quelques mauvais rêves ? A vous voir si défaite, on dirait vraiment que vous
avez vu en songe l'homme du gibet ! »
Cette cruelle raillerie fit tressaillir Rose malgré elle. La châtelaine
reprit : « Mais au moins vous plaira-t-il nous en faire part ?.... dites ?
-- Je ne sais.... en vérité.... répondit Rose d'une voix basse.
-- Eh bien ! puisqu'il le faut, je vous l'ordonne, parlez !
-- Mais, madame, ce que j'ai vu est si étrange !... Par pitié.... je
n'oserai jamais dire tout haut, en public....
-- N'est-ce que cela ? Dites-le-moi à voix basse », répliqua la baronne en
se rapprochant de sa fille pour recueillir ses paroles.
A mesure que Rose parlait, sa mère pâlissait, et laissait apercevoir sur
son visage les traces d'une vive émotion.
« En effet, ceci est étrange, dit-elle enfin.... » Puis, comme se repentant
de ce premier mouvement d'intérêt, elle ajouta : « Mais vous n'êtes qu'une
folle, mademoiselle ma fille : de telles visions ne peuvent venir qu'à vous.
-- Ces nobles damoiselles pourront-elles croire, je leur demande, que ma
fille, Rose de Castellane, ait vu dans le miroir la Mort lui indiquant de son
doigt desséché une bière vide et ouverte ? »
Un cri soudain sortit de toutes les bouches : « La Fiancée de la Mort ! »
répétèrent les jeunes filles pâles d'effroi.
A cette exclamation succéda une morne stupeur.
Rose de Castellane sourit d'une façon singulière, et se retira
silencieusement....
Trois mois plus tard le vieux manoir retentissait du bruit des fêtes et des
plaisirs ; on célébrait le mariage de l'illustre baron Alphonse de Castellane
avec la belle Ermengarde, l'alliée de la puissante maison des rois d'Aragon !
A cette heure, la Fiancée de la Mort reposait entre les bras de son
époux, à côté de son père, dans le caveau funéraire de ses ancêtres.
FJ.