Honoré de BALZAC
EL VERDUGO
[ 1820. L'édition suivie est celle des oeuvres complètes, Michel Lévy, 1874,
t. 36, pp. 139-151. Coquilles corrigées. ]
A MARTINEZ DE LA ROZA
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Le clocher de la petite ville de Menda venait de sonner minuit. En ce
moment, un jeune officier français, appuyé sur le parapet d'une longue
terrasse qui bordait les jardins du château de Menda, paraissait abîmé dans
une contemplation plus profonde que ne le comportait l'insouciance de la vie
militaire ; mais il faut dire aussi que jamais heure, site et nuit ne furent
plus propices à la méditation. Le beau ciel d'Espagne étendait un dôme d'azur
au-dessus de sa tête. Le scintillement des étoiles et la douce lumière de la
lune éclairaient une vallée délicieuse qui se déroulait coquettement à ses
pieds. Appuyé sur un oranger en fleurs, le chef de bataillon pouvait voir, à
cent pieds au-dessous de lui, la ville de Menda, qui semblait s'être mise à
l'abri des vents du nord, au pied du rocher sur lequel était bâti le château.
En tournant la tête, il apercevait la mer, dont les eaux brillantes
encadraient le paysage d'une large lame d'argent. Le château était illuminé.
Le joyeux tumulte d'un bal, les accents de l'orchestre, les rires de quelques
officiers et de leurs danseuses arrivaient jusqu'à lui, mêlés au lointain
murmure des flots. La fraîcheur de la nuit imprimait une sorte d'énergie à son
corps fatigué par la chaleur du jour. Enfin, les jardins étaient plantés
d'arbres si odoriférants et de fleurs si suaves, que le jeune homme se
trouvait comme plongé dans un bain de parfums.
Le château de Menda appartenait à un grand d'Espagne, qui l'habitait en ce
moment avec sa famille. Pendant toute cette soirée, l'aînée des filles avait
regardé l'officier avec un intérêt empreint d'une telle tristesse, que le
sentiment de compassion exprimé par l'Espagnol pouvait bien causer la rêverie
du Français. Clara était belle, et quoiqu'elle eût trois frères et une soeur,
les biens du marquis de Léganès paraissaient assez considérables pour faire
croire à Victor Marchand que la jeune personne aurait une riche dot. Mais
comment oser croire que la fille du vieillard le plus entiché de sa grandesse
qui fût en Espagne, pourrait être donnée au fils d'un épicier de Paris !
D'ailleurs, les Français étaient haïs. Le marquis ayant été soupçonné par le
général G..t..r, qui gouvernait la province, de préparer un soulèvement en
faveur de Ferdinand VII, le bataillon commandé par Victor Marchand avait été
cantonné dans la petite ville de Menda pour contenir les campagnes voisines,
qui obéissaient au marquis de Léganès. Une récente dépêche du maréchal Ney
faisait craindre que les Anglais ne débarquassent prochainement sur la côte,
et signalait le marquis comme un homme qui entretenait des intelligences avec
le cabinet de Londres. Aussi, malgré le bon accueil que cet Espagnol avait
fait à Victor Marchand et à ses soldats, le jeune officier se tenait-il
constamment sur ses gardes. En se dirigeant vers cette terrasse où il venait
examiner l'état de la ville et des campagnes confiées à sa surveillance, il se
demandait comment il devait interpréter l'amitié que le marquis n'avait cessé
de lui témoigner, et comment la tranquillité du pays pouvait se concilier avec
les inquiétudes de son général ; mais depuis un moment, ces pensées avaient
été chassées de l'esprit du jeune commandant par un sentiment de prudence et
par une curiosité légitime. Il venait d'apercevoir dans la ville une assez
grande quantité de lumières. Malgré la fête de saint Jacques, il avait
ordonné, le matin même, que les feux fussent éteints à l'heure prescrite par
son règlement. Le château seul avait été excepté dans cette mesure. Il vit
bien briller çà et là les baïonnettes de ses soldats aux postes accoutumés ;
mais le silence était solennel, et rien n'annonçait que les Espagnols fussent
en proie à l'ivresse d'une fête. Après avoir cherché à s'expliquer
l'infraction dont se rendaient coupables les habitants, il trouva dans ce
délit un mystère d'autant plus incompréhensible qu'il avait laissé des
officiers chargés de la police nocturne et des rondes. Après l'impétuosité de
la jeunesse, il allait s'élancer par une brèche pour descendre rapidement les
rochers, et parvenir ainsi plus tôt que par le chemin ordinaire à un petit
poste placé à l'entrée de la ville du côté du château, quand un faible bruit
l'arrêta dans sa course. Il crut entendre le sable des allées crier sous le
pas léger d'une femme. Il retourna la tête et ne vit rien ; mais ses yeux
furent saisis par l'éclat extraordinaire de l'Océan. Il y aperçut tout d'un
coup un spectacle si funeste, qu'il demeura immobile, de surprise, en accusant
ses sens d'erreur. Les rayons blanchissants de la lune lui permirent de
distinguer des voiles à une assez grande distance. Il tressaillit, et tâcha de
se convaincre que cette vision était un piège d'optique offert par les
fantaisies des ondes et de la lune. En ce moment, une voix enrouée prononça le
nom de l'officier, qui regarda vers la brèche, et vit s'y élever lentement la
tête du soldat par lequel il s'était fait accompagner au château.
-- Est-ce vous, mon commandant ?
-- Oui. Eh bien ? lui dit à voix basse le jeune homme, qu'une sorte de
pressentiment avertit d'agir avec mystère.
-- Ces gredins-là se remuent comme des vers, et je me hâte, si vous me le
permettez, de vous communiquer mes petites observations.
-- Parle, répondit Victor Marchand.
-- Je viens de suivre un homme du château qui s'est dirigé par ici une
lanterne à la main. Une lanterne est furieusement suspecte ! je ne crois pas
que ce chrétien-là ait besoin d'allumer des cierges à cette heure-ci. Ils
veulent nous manger ! que je me suis dit, et je me suis mis à lui examiner les
talons. Aussi, mon commandant ai-je, découvert à trois pas d'ici, sur un
quartier de roche, un certain amas de fagots.
Un cri terrible qui tout à coup retentit dans la ville, interrompit le
soldat. Une lueur soudaine éclaira le commandant. Le pauvre grenadier reçut
une balle dans la tête et tomba. Un feu de paille et de bois sec brillait
comme un incendie à dix pas du jeune homme. Les instruments et les rires
cessaient de se faire entendre dans la salle du bal. Un silence de mort,
interrompu par des gémissements, avait soudain remplacé les rumeurs et la
musique de la fête. Un coup de canon retentit sur la plaine de l'Océan. Une
sueur froide coula sur le front du jeune officier. Il était sans épée. Il
comprenait que ses soldats avaient péri et que les Anglais allaient débarquer.
Il se vit déshonoré s'il vivait, il se vit traduit devant un conseil de
guerre ; alors il mesura des yeux la profondeur de la vallée, et s'y élançait
au moment où la main de Clara saisit la sienne.
-- Fuyez ! dit-elle, mes frères me suivent pour vous tuer. Au bas du
rocher, par là, vous trouverez l'andalou de Juanito. Allez !
Elle le poussa, le jeune homme stupéfait la regarda pendant un moment ;
mais, obéissant bientôt à l'instinct de conservation qui n'abandonne jamais
l'homme, même le plus fort, il s'élança dans le parc en prenant la direction
indiquée, et courut à travers des rochers que les chèvres avaient seules
pratiqués jusqu'alors. Il entendit Clara crier à ses frères de le poursuivre ;
il entendit les pas de ses assassins ; il entendit siffler à ses oreilles les
balles de plusieurs décharges ; mais il atteignit la vallée, trouva le cheval,
monta dessus et disparut avec la rapidité de l'éclair.
En peu d'heures le jeune officier parvint au quartier du général G..t..r,
qu'il trouva dînant avec son état-major.
-- Je vous apporte ma tête ! s'écria le chef de bataillon en apparaissant
pâle et défait.
Il s'assit et raconta l'horrible aventure. Un silence effrayant accueillit
son récit.
-- Je vous trouve plus malheureux que criminel, répondit enfin le terrible
général. Vous n'êtes pas comptable du forfait des Espagnols ; et à moins que
le maréchal n'en décide autrement, je vous absous.
Ces paroles ne donnèrent qu'une bien faible consolation au malheureux
officier.
-- Quand l'empereur saura cela ! s'écria-t-il.
-- Il voudra vous faire fusiller, dit le général, mais nous verrons. Enfin,
ne parlons plus de ceci, ajouta-t-il d'un ton sévère, que pour en tirer une
vengeance qui imprime une terreur salutaire à ce pays, où l'on fait la guerre
à la façon des sauvages.
Une heure après, un régiment entier, un détachement de cavalerie et un
convoi d'artillerie étaient en route. Le général et Victor marchaient à la
tête de cette colonne. Les soldats, instruits du massacre de leurs camarades,
étaient possédés d'une fureur sans exemple. La distance qui séparait la ville
de Menda du quartier général fut franchie avec une rapidité merveilleuse. Sur
la route, le général trouva des villages entiers sous les armes. Chacune de
ces misérables bourgades fut cernée et leurs habitants décimés.
Par une de ces fatalités inexplicables, les vaisseaux anglais étaient
restés en panne sans avancer ; mais on sut plus tard que ces vaisseaux ne
portaient que de l'artillerie et qu'ils avaient mieux marché que le reste des
transports. Ainsi la ville de Menda, privée des défenseurs qu'elle attendait,
et que l'apparition des voiles anglaises semblait lui promettre, fut entourée
par des troupes françaises presque sans coup férir. Les habitants, saisis de
terreur, offirent de se rendre à discrétion. Par un de ces dévouements qui
n'ont pas été rares dans la Péninsule, les assassins des Français, prévoyant,
d'après la cruauté du général, que Menda serait peut-être livrée aux flammes
et la population entière passée au fil de l'épée, proposèrent de se dénoncer
eux-mêmes au général. Il accepta cette offre, en y mettant pour condition que
les habitants du château, depuis le dernier valet jusqu'au marquis, seraient
mis entre ses mains. Cette capitulation consentie, le général promit de faire
grâce au reste de la population et d'empêcher ses soldats de piller la ville
ou d'y mettre le feu. Une contribution énorme fut frappée, et les plus riches
habitants se constituèrent prisonniers pour en garantir le payement, qui
devait être effectué dans les vingt-quatre heures.
Le général prit toutes les précautions nécessaires à la sûreté de ses
troupes, pourvut à la défense du pays, et refusa de loger ses soldats dans les
maisons. Après les avoir fait camper, il monta au château et s'en empara
militairement. Les membres de la famille de Léganès et les domestiques furent
soigneusement gardés à vue, garrottés, et enfermés dans la salle où le bal
avait eu lieu. Des fenêtres de cette pièce on pouvait facilement embrasser la
terrasse qui dominait la ville. L'état-major s'établit dans une galerie
voisine, où le général tint d'abord conseil sur les mesures à prendre pour
s'opposer au débarquement. Après avoir expédié un aide de camp au maréchal
Ney, ordonné d'établir des batteries sur la côte, le général et son état-major
s'occupèrent des prisonniers. Deux cents Espagnols que les habitants avaient
livré furent immédiatement fusillés sur la terrasse. Après cette exécution
militaire, le général commanda de planter sur cette terrasse autant de
potences qu'il y avait de gens dans la salle du château et de faire venir le
bourreau de la ville. Victor Marchand profita du temps qui allait s'écouler
avant le dîner pour aller voir les prisonniers. Il revint bientôt vers le
général.
-- J'accours, lui dit-il d'une voix émue, vous demander des grâces.
-- Vous ! reprit le général avec un ton d'ironie amère.
-- Hélas ! répondit Victor, je demande de tristes grâces. Le marquis, en
voyant planter les potences, a espéré que vous changeriez ce genre de supplice
pour sa famille, et vous supplie de faire décapiter les nobles.
-- Soit ! dit le général.
-- Ils demandent encore qu'on leur accorde les secours de la religion, et
qu'on les délivre de leurs liens ; ils promettent de ne pas chercher à fuir.
-- J'y consens, dit le général ; mais vous m'en répondez.
-- Le vieillard vous offre encore toute sa fortune si vous voulez pardonner
à son jeune fils.
-- Vraiment ! répondit le chef. Ses biens appartiennent déjà au roi Joseph.
Il s'arrêta. Une pensée de mépris rida son front, et il ajouta : -- Je vais
surpasser leur désir. Je devine l'importance de la dernière demande. Eh bien,
qu'il achète l'éternité de son nom, mais que l'Espagne se souvienne à jamais
de sa trahison et de son supplice ! Je laisse sa fortune et la vie à celui de
ses fils qui remplira l'office de bourreau. Allez, et ne m'en parlez plus.
Le dîner était servi. Les officiers attablés satisfaisaient un appétit que
la fatigue avait aiguillonné. Un seul d'entre eux, Victor Marchand, manquait
au festin. Après avoir hésité longtemps, il entra dans le salon où gémissait
l'orgueilleuse famille de Léganès, et jeta des regards tristes sur le
spectacle que présentait alors cette salle, où la surveille, il avait vu
tournoyer, emportées par la valse, la tête des deux jeunes filles et des trois
jeunes gens. Il frémit en pensant que dans peu elles devaient rouler,
tranchées par le sabre du bourreau. Attachés sur leurs fauteuils dorés, le
père et la mère, les trois enfants et les deux jeunes filles, restaient dans
un état d'immobilité complète. Huit serviteurs étaient debout, les mains liées
derrière le dos. Ces quinze personnes se regardaient gravement, et leurs yeux
trahissaient à peine les sentiments qui les animaient. Une résignation
profonde et le regret d'avoir échoué dans leur entreprise se lisaient sur
quelques fronts. Des soldats immobiles les gardaient en respectant la douleur
de ces cruels ennemis. Un mouvement de curiosité anima les visages quand
Victor parut. Il donna l'ordre de délier les condamnés, et alla lui-même
détacher les cordes qui retenaient Clara prisonnière sur sa chaise. Elle
sourit tristement. L'officier ne put s'empêcher d'effleurer les bras de la
jeune fille, en admirant sa chevelure noire, sa taille souple. C'était une
véritable Espagnole : elle avait le teint espagnol, les yeux espagnols, de
longs cils recourbés, et une prunelle plus noire que ne l'est l'aile d'un
corbeau.
-- Avez-vous réussi ? dit-elle en lui adressant un de ces sourires funèbres
où il y a encore de la jeune fille.
Victor ne put s'empêcher de gémir. Il regarda tour à tour les trois frères
et Clara. L'un, et c'était l'aîné, avait trente ans. Petit, assez mal fait,
l'air fier et dédaigneux, il ne manquait pas d'une certaine noblesse dans les
manières, et ne paraissait pas étranger à cette délicatesse de sentiment qui
rendit autrefois la galanterie espagnole si célèbre. Il se nommait Juanito. Le
second, Philippe, était âgé de vingt ans environ. Il ressemblait à Clara. Le
dernier avait huit ans. Un peintre aurait trouvé dans les traits de Manuel un
peu de cette constance romaine que David a prêtée aux enfants dans ses pages
républicaines. Le vieux marquis avait une tête couverte de cheveux blancs qui
semblait échappée d'un tableau de Murillo. A cet aspect, le jeune officier
hocha la tête, en désespérant de voir accepter par un de ces quatre
personnages le marché du général ; néanmoins il osa le confier à Clara.
L'Espagnole frissonna d'abord, mais elle reprit tout à coup un air calme et
alla s'agenouiller devant son père.
-- Oh ! lui dit-elle, faites jurer à Juanito qu'il obéira fidèlement aux
ordres que vous lui donnerez, et nous serons contents.
La marquise tressaillit d'espérance ; mais quand, se penchant vers son
mari, elle eut entendu l'horrible confidence de Clara, cette mère s'évanouit.
Juanito comprit tout, il bondit comme un lion en cage. Victor prit sur lui de
renvoyer les soldats, après avoir obtenu du marquis l'assurance d'une
soumission parfaite. Les domestiques furent emmenés et livrés au bourreau, qui
les pendit. Quand la famille n'eut plus que Victor pour surveillant, le vieux
père se leva.
-- Juanito ! dit-il.
Juanito ne répondit que par une inclinaison de tête qui équivalait à un
refus, retomba sur sa chaise et regarda ses parents d'un oeil sec et terrible.
Clara vint s'asseoir sur ses genoux, et, d'un air gai : -- Mon cher Juanito,
dit-elle en lui passant le bras autour du cou et l'embrassant sur les
paupières, si tu savais combien, donnée par toi, la mort me sera douce. Je
n'aurai pas à subir l'odieux contact des mains d'un bourreau. Tu me guériras
des maux qui m'attendaient, et... mon bon Juanito, tu ne me voulais voir à
personne, eh bien...
Ses yeux veloutés jetèrent un regard de feu sur Victor, comme pour
réveiller dans le coeur de Juanito son horreur des Français.
-- Aie du courage, lui dit son frère Philippe, autrement notre race presque
royale est éteinte.
Tout à coup Clara se leva, le groupe qui s'était formé autour de Juanito se
sépara, et cet enfant, rebelle à bon droit, vit devant lui, debout, son vieux
père, qui d'un ton solennel s'écria : -- Juanito, je te l'ordonne.
Le jeune comte restant immobile, son père tomba à ses genoux.
Involontairement, Clara, Manuel et Philippe l'imitèrent. Tous tendirent les
mains vers celui qui devait sauver la famille de l'oubli, et semblèrent
répéter ces paroles paternelles : -- Mon fils, manquerais-tu d'énergie
espagnole et de vraie sensibilité ? Veux-tu me laisser longtemps à genoux, et
dois-tu considérer ta vie et tes souffrances ? Est-ce mon fils, madame ?
ajouta le vieillard en se retournant vers la marquise.
-- Il y consent ! s'écria la mère avec désespoir en voyant Juanito faire un
mouvement des sourcils dont la signification n'était connue que d'elle.
Mariquita, la seconde fille, se tenait à genoux en serrant sa mère dans ses
faibles bras ; et comme elle pleurait à chaudes larmes, son petit frère Manuel
vint la gronder. En ce moment l'aumônier du château entra, il fut aussitôt
entouré de toute la famille, on l'amena à Juanito. Victor, ne pouvant
supporter plus longtemps cette scène, fit un signe à Clara, et se hâta d'aller
tenter un dernier effort auprès du général. Il le trouva en belle humeur, au
milieu du festin, et buvant avec ses officiers qui commençaient à tenir de
joyeux propos.
Une heure après, cent des plus notables habitants de Menda vinrent sur la
terrasse pour être, suivant les ordres du général, témoins de l'exécution de
la famille Léganès. Un détachement de soldats fut placé pour contenir les
Espagnols, que l'on rangea sous les potences auxquelles les domestiques du
marquis avaient été pendus. Les têtes de ces bourgeois touchaient presque les
pieds de ces martyrs. A trente pas d'eux, s'élevait un billot et brillait un
cimeterre. Le bourreau était là en cas de refus de la part de Juanito. Bientôt
les Espagnols entendirent, au milieu du plus profond silence, les pas de
plusieurs personnes, le son mesuré de la marche d'un piquet de soldats, et le
léger retentissement de leurs fusils. Ces différents bruits étaient mêlés aux
accents joyeux du festin des officiers, comme naguère les danses d'un bal
avaient déguisé les apprêts de la sanglante trahison. Tous les regards se
tournèrent vers le château, et l'on vit la noble famille qui s'avançait avec
une incroyable assurance. Tous les fronts étaient calmes et sereins. Un seul
homme, pâle et défait, s'appuyait sur le prêtre, qui prodiguait toutes les
consolations de la religion à cet homme, le seul qui dût vivre. Le bourreau
comprit, comme tout le monde, que Juanito avait accepté sa place pour un jour.
Le vieux marquis et sa femme, Clara, Mariquita et leurs deux frères vinrent
s'agenouiller à quelques pas du lieu fatal. Juanito fut conduit par le prêtre.
Quand il arriva au billot, l'exécuteur, le tirant par la manche, le prit à
part et lui donna probablement quelques instructions. Le confesseur plaça les
victimes de manière qu'elles ne vissent pas le supplice ; mais c'était de
vrais Espagnols qui se tinrent debout et sans faiblesse.
Clara s'élança la première vers son frère. -- Juanito, lui dit-elle, aie
pitié de mon peu de courage, commence par moi.
En ce moment, les pas précipités d'un homme retentirent. Victor arriva sur
le lieu de cette scène. Clara était agenouillée déjà, déjà son cou blanc
appelait le cimeterre. L'officier pâlit, mais il trouva la force d'accourir.
-- Le général t'accorde la vie si tu veux m'épouser, lui dit-il à voix
basse.
L'Espagnole lança sur l'officier un regard de mépris et de fierté.
-- Allons, Juanito ! dit-elle d'un son de voix profond.
Sa tête roula aux pieds de Victor. La marquise de Léganès laissa échapper
un mouvement convulsif en entendant le bruit ; ce fut la seule marque de sa
douleur.
-- Suis-je bien comme ça, mon bon Juanito ? fut la demande que fit le petit
Manuel à son frère.
-- Ah ! tu pleures, Mariquita ! dit Juanito à sa soeur.
-- Oh ! oui, répliqua la jeune fille. Je pense à toi, mon pauvre Juanito,
tu seras bien malheureux sans nous.
Bientôt la grande figure du marquis apparut. Il regarda le sang de ses
enfants, se tourna vers les spectateurs muets et immobiles, étendit les mains
vers Juanito, et dit d'une voix forte : -- Espagnols, je donne à mon fils ma
bénédiction paternelle ! Maintenant, marquis, frappe sans peur, tu es sans
reproche.
Mais quand Juanito vit approcher sa mère, soutenue par le confesseur.
-- Elle m'a nourri, s'écria-t-il.
Sa voix arracha un cri d'horreur à l'assemblée. Le bruit du festin et les
rires joyeux des officiers s'apaisèrent à cette terrible clameur. La marquise
comprit que le courage de Juanito était épuisé, elle s'élança d'un bond
par-dessus la balustrade, et alla se fendre la tête sur les rochers. Un cri
d'admiration s'éleva. Juanito était tombé évanoui.
-- Mon général, dit un officier à moitié ivre, Marchand vient de me
raconter quelque chose de cette exécution, je parie que vous ne l'avez pas
ordonnée...
-- Oubliez-vous, messieurs, s'écria le général G..t..r, que, dans un mois,
cinq cent familles françaises seront en larmes, et que nous sommes en
Espagne ? Voulez-vous laisser nos os ici ?
Après cette allocution, il ne se trouva personne, pas même un
sous-lieutenant, qui osât vider son verre.
Malgré les respects dont il est entouré, malgré le titre d'el verdugo
( le bourreau ) que le roi d'Espagne a donné comme titre de noblesse au
marquis de Léganès, il est dévoré par le chagrin, il vit solitaire et se
montre rarement. Accablé sous le fardeau de son admirable forfait, il semble
attendre avec impatience que la naissance d'un second fils lui donne le droit
de rejoindre les ombres qui l'accompagnent incessamment.
Paris, octobre 1820.