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Berberophones en Afrique du nord Presse |
Ahmed R. Benchemsi
Jeune Afrique / L'Intelligent, n° 2102-2103 - du 24 avril au 7 mai 2001
A la "question berbère", il y a deux
réponses autorisées le mépris et l’anathème. Selon l’humeur des officiels
bien-pensants, les militants berbéristes sont soit " les pathétiques défenseurs
d’une cause marginale et perdue d’avance ", soit " des serpents inoculant le
venin de la discorde dans le cœur des enfants de ce pays ". Ce qui est
d’ailleurs contradictoire : si la cause est vraiment éculée, elle ne devrait
pas constituer un facteur de discorde. Il n’empêche. Même de mauvaise foi,
ces arguments permettent aux autorités Marocaines d’éviter le sujet de la
berbérité. Il ne saurait y avoir qu’une seule vérité, inscrite dans la loi
fondamentale du royaume : le Maroc est "arabe".
Peut-être, mais pas les Marocains. Pas tous, du moins, puisqu’une partie
d’entre eux se revendique Amazigh. Il ne s’agit pas là d’ethnicité. Chacun
sait que " l’ascendance pure " est une chimère, dont la poursuite peut,
effectivement, se révéler dangereuse pour la stabilité d’un pays. C’est
pourquoi on préfère dire que le Maroc est partagé entre arabophones et
berbérophones. Dans quelles proportions ? Secret d’État !
Du reste, le clivage n’est pas aussi net qu’on peut le penser. La darija,
marocain dialectal et " vraie " langue du pays, par opposition à l’arabe
classique, est un parfait équilibre linguistique entre arabe et berbère,
avec même quelques touches de français et d’espagnol, voire, dans le parler
néo-urbain de Casablanca et des grandes villes... d’anglais !
Officiellement, le berbère, ou tamazight, n’est pas considéré au Maroc comme
une langue, mais comme un ramassis de " dialectes ". Ce qui est absurde : un
" dialecte " est forcément dérivé d’une langue et, en l’occurrence, il ne
s’agit pas de l’arabe. " Autorisés " par Hassan II au milieu des années
quatre-vingt-dix en réponse à l’agitation des milieux berbéristes, les trois
bulletins d’information " en dialectes " de la première chaîne (le tarifit,
le tamazight et le tachelhit) constituent, pour les berbérophones, une énorme
farce. C’est comme si, en France, on présentait un JT avec l’accent marseillais,
un autre avec l’accent parisien et un troisième avec l’accent alsacien... en
les présentant comme des " dialectes " dans le but de démontrer que le français
n’est pas une langue unifiée. La mystification va encore plus loin. Dans les
manuels d’histoire, on enseigne la maxime suivante aux petits Marocains :
" Les premiers habitants du Maroc sont les Berbères. Ils sont venus du Yémen
et de Syrie, en passant par l’Éthiopie et l’Égypte. " Ibn Khaldoun (mort en
1406), père de la sociologie, écrivait il y a déjà six siècles dans son Histoire
des Berbères : " L’opinion qui les fait émigrer de Syrie [...] est tellement
insoutenable qu’elle mérite d’être rangée au nombre des fables. " Pourquoi
affirmer, en dépit de toute logique, que les Berbères viennent de la péninsule
arabique ? Sans doute pour suggérer qu’ils sont d’origine arabe... ce qui
justifie a posteriori la conquête arabe de la Berbérie menée au VIIIe siècle
par Oqba Ibn Nafaâ !
L’histoire officielle du Maroc donne de cette conquête une version idyllique:
l’armée islamique venue d’Arabie porter le message du Prophète aurait été
accueillie pacifiquement par des peuplades quasi primitives. Quelque temps
plus tard, ces " bons sauvages " auraient été subjugués par un chérif
(descendant du Prophète) venu d’Arabie et nommé Moulay Idriss. Celui-ci,
déclaré sultan, aurait fondé le Maroc. " Supercherie ! "dénoncent les lettrés.
" Que l’on cesse de faire ânonner à nos enfants, s’insurge l’académicien
Mohamed Chafik, la fable du Maroc inventé, créé de toutes pièces, voici
seulement deux douze siècles, par un homme, un seul, dans un désert vide de
toute humanité, de toute intelligence et de tout sens politique !
" Les historiens sont formels : le trône de Maurétanie a été fondé au IIIe
siècle avant J.-C. par le souverain berbère Baga. Or Maurétanie n’est que le
mot grec pour " extrême Occident ", ce qui a été traduit plus tard en arabe
par " El-Maghrib El-Aqsa " - en abrégé, Maghrib, ou Maroc. Et Oqba, onze
siècles plus tard, n’a pas été accueilli avec des fleurs, loin s’en faut.
Il a dû, au contraire, batailler pendant des décennies pour - comme tous les
conquérants - s’accaparer les richesses du pays, et, accessoirement, imposer
l’islam. L’arrivée d’Oqba, puis celle de Moulay Idriss, est le début d’un
très long processus d’arabisation, sous couvert d’islamisation. L’arabe devient
peu à peu la langue dominante parce que langue du Coran. Mais pas forcément
celle du pouvoir. L’histoire officielle du Maroc oublie volontiers de préciser,
par exemple, que Tariq Ibn Ziyad, conquérant de l’Andalousie, était un Berbère
du Rif. Comme elle s’abstient de rappeler que les dynasties almoravide et
almohade (XIe et XIIe siècles), sous l’empire desquelles le Maroc s’étendait
de l’Espagne jusqu’au fleuve Sénégal, étaient berbères.
C’est à partir de la dynastie mérinide (fin du XIIe-XIIIe siècles) que la
langue arabe s’impose à nouveau dans les cercles du pouvoir. Et que la siba
(" dissidence ", attitude observée de tout temps par les tribus marocaines
réfractaires au Makhzen - pouvoir central) devient un phénomène essentiellement
berbère. Les dynasties suivantes considèrent les Berbères avec suspicion, et
le fossé entre ceux-ci et les Arabes a commencé à se creuser. Puis s’est
élargi au fil du temps… jusqu’à l’irruption de la France. Ayant achevé son
œuvre de " pacification ", puis d’élimination des dernières poches de siba,
le protectorat français, en partant, offre à la dynastie alaouite un cadeau
inestimable : un Maroc uni sous sa houlette. Or les Alaouites se revendiquent
arabes, sans hésiter. Pourtant, les mères de nombreux rois alaouites (dont
Mohammed VI) sont issues de tribus berbères…
Parmi les cadres du mouvement national, et surtout les activistes de l’armée
de libération, il y avait aussi beaucoup de Berbères. Pendant la lutte contre
les Français, ils avaient mis leur revendication identitaire de côté, pensant
naturellement que le Maroc libre serait bilingue et biculturel. Mauvais
calcul. Eux-mêmes seront certes intégrés parmi l’élite (militaire, puis,
progressivement, civile) de la jeune nation. Mais pas leur langue, ni leur
identité.
Très tôt, la diversité culturelle est perçue par le pouvoir comme un ferment
de division. Elle est, à ce titre, fermement combattue. Avec l’aide de chantres
de l’arabité comme Allal El-Fassi, figure historique du parti de l’Istiqlal,
la monarchie va imposer l’arabe comme seule langue légitime (et constitutionnelle)
du royaume indépendant. Administration, justice, écoles, hôpitaux, médias...
n’en n’échappera au rouleau compresseur de l’arabisation. Dans le but,
officiellement, de faire pièce au français - mais personne n’ose imaginer
que le berbère puisse aussi constituer un substitut à la langue de
l’ex-occupant honni. Quelques voix isolées le suggèrent, mais elles sont
vites dispersées par le souffle ardent du panarabisme des années soixante et
soixante-dix. Comme l’écrit Mohamed Chafik, " en regard du redoutable arsenal
de mythes valorisateurs au service de l’arabisme, les gesticulations de la
berbérité ne font pas le poids ". Elles sont même carrément écrasées, au point
que l’État civil refuse souvent d’octroyer des prénoms berbères aux nouveau-nés.
Dans un autre domaine, on refuse à l’art berbère le droit d’évoluer.
Un chorégraphe a ainsi été violemment décrié, avant d’être contraint à l’exil. Son crime : avoir tenté de " dénaturer " la danse berbère traditionnelle ahidouss. Celle-ci ne saurait sortir des limites " acceptables " du folklore. Malgré ce que les plus enflammés qualifient d’ " ethnocide programmé par l’arabisme triomphant ", il y aura une renaissance berbère. Discrète, progressive, mais réelle. Son vecteur : le " cheval de Troie académique " dont, juste retour des choses, la France avait semé les graines. Pendant le protectorat, en effet, l’université française, qui considérait le tamazight comme une langue orientale (sic !) à part entière, avait sanctifié la culture et l’histoire berbères en faisant un objet d’études scientifiques. À partir des années soixante, les études berbères explosent. En quinze ans, une trentaine de thèses en histoire, en littérature et en linguistique berbères sont publiées, et les travaux de maîtrise et de troisième cycle consacrés au sujet se comptent par centaines. Les auteurs, de retour au Maroc en qualité de professeurs, deviennent les fers de lance de
l’émancipation berbère naissante.
La monarchie ne tarde pas à réagir. En 1982, une dizaine d’universitaires et
de cadres berbères sont emprisonnés pendant un mois. Dans une revue qu’ils
venaient de créer, ils avaient affirmé que le berbère était une langue, au
même titre que l’arabe. L’auteur de cette intolérable assertion passe un an
derrière les barreaux, après avoir refusé de demander grâce à Hassan II.
L’événement ne fait cependant pas trop de vagues ; nous sommes encore dans
les " années de plomb ", et le mouvement est, de surcroît, très émietté.
Un embryon d’unification s’ébauche en 1991, quand six associations se regroupent
pour rédiger une plate-forme revendicative dite " charte amazighe " ? Mais
cela ne va guère plus loin. Trois ans plus tard, les associations se sont
multipliées et ont gagné en influence. La tentative d’union est rééditée par
la création du Conseil de coordination des associations amazighes au Maroc.
Mais la " montée d’adrénaline " ne survient que lorsque, la même année,
plusieurs manifestants sont arrêtés et condamnés parce qu’ils brandissaient,
à l’occasion du 1er mai, une banderole en tifinagh (alphabet libyque). On
craint, cette fois, l’explosion, mais elle est évitée par la médiation des
associations. Hassan II lâche tout de même du lest en libérant les prisonniers,
en promettant que le berbère sera bientôt enseigné dans les écoles (promesse
demeurée à ce jour lettre morte) et en autorisant les fameux flashs télé "
en dialectes ".
Après la mort de Hassan II, la question berbère reprend de la vigueur, et les
militants berbéristes de l’assurance. Le 1er mars 2000, un grand pas est
franchi : un " manifeste berbère ", fruit de deux ans de débats intenses,
est signé par 229 personnes, parmi la fine, fleur des intellectuels
berbérophones Marocains (voir ci-dessous). Outre celle du rédacteur du
manifeste Mohamed Chafik, grand lettré, académicien du royaume et doyen du
mouvement berbère, on retrouve les signatures d’Abdelhamid Zemmouri, ancien
ministre et signataire du manifeste de l’indépendance, Driss Benzekri, figure
du mouvement des droits de l’homme au Maroc, Ahmed Adghirni, avocat, essayiste
et directeur d’un journal berbérophone. Au-delà de son contenu, ce document
constitue la plate-forme d’un mouvement naissant dont l’audience potentielle
est énorme. Le 12 mai 2000, un noyau de 150 personnes se réunit à Bouznika,
petite cité balnéaire près de Rabat, et élit dans ses rangs un " comité du
manifeste berbère ". Les quinze personnes qui le constituent se sont partagées
le territoire marocain en trois zones, avant d’entreprendre une tournée
d’explication. Objectif avoué : lancer un mouvement. Sept réunions sur le
thème " Amazighité et politique " ont déjà eu lieu à Agadir, Nador, Meknès,
El-Hoceima, Errachidia, Marrakech... et à Gouda, aux Pays-Bas, où des résidents
en Europe parmi les signataires du manifeste étaient présents.
Des débats - parfois houleux - se sont ensuivis. Mais si les théories les
plus diverses ont été entendues, certaines plutôt de gauche, d’autres un
zeste islamisantes, le cœur du sujet est demeuré l’amazighité et les moyens
de la promouvoir sur le terrain politique. De nouvelles réunions sont prévues,
aux quatre coins du royaume, avant la réunion d’intégration finale prévue du
22 au 24 juin 2001, de nouveau à Bouznika. On attend cinq cents " représentants
de régions " et une plate-forme politique et organisationnelle. Cela semble
fort au congrès constitutif d’un parti politique. Est-ce le but poursuivi ?
Les avis sont partagés. Certains le préconisent, d’autres proposent une
sorte de " front national amazigh ", association à caractère politique qui
s’investirait dans le lobbying tous azimuts.
Ce qui est certain, comme le pose le manifeste, c’est que " les associations
culturelles n’arrivent plus à endiguer le mécontentement des Berbères ".
Il est donc temps de " passer au politique ". Ce qui risque d’inquiéter le
pouvoir. Jusqu’à présent, les intentions de Mohammed VI concernant la
question berbère sont restées insondables. Mais les chantres de l’arabité,
qui se recrutent notamment au parti de l’Istiqlal et à l’USFP (socialiste),
n’attendront pas de signal du Palais pour démarrer les violentes incantations
habituelles.
Plus le mouvement berbère gagnera en ampleur, plus il y a de chances que ses
adversaires pan-arabes agitent le spectre de la discorde. Ils auraient tort.
Car la postface du document, judicieusement intitulée " pour prévenir toute
interprétation tendancieuse du présent manifeste ", déclare ainsi clairement :
" Avec nos compatriotes marocains qui se veulent fiers de leur arabité,
comme nous nous voulions fiers de notre amazighité, nous considérons
constituer une seule entité et appartenir à une même identité ".
Voilà en quoi ce manifeste est innovateur, voire révolutionnaire. il propose
aux Marocains une identité unique qui ne soit plus d’emprunt, qui ne doive
rien à une quelconque conquête extérieure : l’amazighité - envisagée non pas
en tant qu’appartenance ethnique, mais en tant que culture, la culture
originelle de ce pays, creuset dans lequel se sont amalgamés pendant
vingt-trois siècles et avec bonheur les apports arabes, grec, romain,
phénicien, européen... En clair, l’ouverture sur l’amazighité ne constituerait
pas un morcellement, mais bel et bien une clarification identitaire, doublée
d’un enrichissement culturel. Dans sa déclinaison politique, le modèle proposé
par le manifeste est encore plus attractif. Idée : " Le Makhzen, mode de
pouvoir autoritaire qui a tant fait souffrir ce pays, est hérité de vieilles
traditions abbassides et omeyyades, bref, arabes moyen-orientales. Il suffit
d’observer que tous les régimes arabes fonctionnent sur le même modèle :
autoritaire sinon dictatorial, et toujours centré sur la personne du chef.
Si nous sondons nos propres traditions ancestrales, nous y trouverons des
clés pour avancer plus sûrement et plus sereinement vers la démocratie ".
D’après Lahcen Oulhaj, enseignant universitaire et membre du comité du
manifeste, " l’amazighité en tant que culture permet de satisfaire tous
les préalables philosophico-culturels à la démocratisation de notre pays ".
Parmi ces préalables : la " consultation " systématique, en tant que
technique d’exercice du pouvoir (la jmaâ, assemblée traditionnelle de
notables sans la réunion de laquelle aucune décision ne peut être prise dans
le village).
La vision berbère pour demain est celle d’un Maroc réconcilié avec lui-même,
ouvert sur le monde et sur les apports de toutes les civilisations. En somme,
un Maroc serein et tolérant, plutôt que tendu et divisible. Encore faut-il
que le pouvoir consente à changer de paradigme. Ce qui, malheureusement, est
loin d’être acquis.
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