L’Occident musulman était pour les historiens arabes toute cette aire géographique qui englobait l’Afrique du Nord (le Maghreb) et l’Al-Andalus ; ces deux rives
ont connu une véritable symbiose culturelle que peuvent encore attester des œuvres
et des lieux. La période allant du XIème au XIIIème siècles correspondant
aux dynasties almoravides et almohades était riche en ce sens contrairement aux
clichés véhiculés par certains écrits.
On se plairait certes dans l’analyse
confortable d’une division du travail entre les deux parties de l’occident
musulman : au Maroc la défense des territoires et la fructification du capital
commercial et à l’Al-Andalus la production culturelle et artistique. Ce
serait donc une réduction abusive de l’Histoire.
L’œuvre militaire de Youssef Ibn Tachfine a été
pourtant la condition qui avait retardé de près de trois siècles la chute de
l’Al-Andalus; sans lui nous n’aurions pas assisté à l’éclosion
d’esprits tels que : Ibn Rochd, Ibn Tofail, Ibn Baja, Ibn Arabi, Ibn Khaldoun,
ou Ibn el Khatib.
Les Almoravides (Al Morabitoun), régnant de 1055
à 1147, sont venus mettre un terme à la phase de crise des derniers Idrissides
; à l’époque, l’Islam avait déjà plus de trois siècles de présence au
Maroc et le rite malékite avait été introduit par Darras Ibn Ismaïl al Fassi
mort en 959.
D’abord des guerriers et des hommes de piété,
les Almoravides n’avaient pas une vision de pouvoir temporel autre que celle
imposée par les événements successifs qui les ont amenés à conquérir le
pays, à unifier plusieurs parties du Maghreb et de l’Al-Andalus sous un commandement unique.
La ville de Marrakech fondée en 1070 est passée
d’un simple campement des troupes à la capitale politique qu’elle fut de
tout cet empire ; elle est devenue aussi la structure d’accueil des hommes de
la culture et des arts.
En défendant Al-Andalus, en rattachant les
territoires des "reyes des taifas" au Maroc, Youssef Ibn Tachfine
avait scellé l’union politique et permis la libre circulation des hommes et
des idées entre les deux rives du détroit. Il serait illogique que cet état
de fait, caractérisé par la stabilité politique et l’essor économique,
n’ait pas engendré un développement culturel.
Après la conquête de Saragosse par les Chrétiens
en 1118, Ibn Baja est allé à Séville, puis au Maroc pendant près de 20 ans
jusqu’à sa mort à Fès en 1138. Ce philosophe, médecin, astronome, géomètre
mais aussi ministre de Yahya ben Youssef Ibn Tachfine, a été selon
l’expression d’Ibn Said : "Le philosophe de l’Al-Andalus et son maître
en musique" (voir "Al moghrib fi hola al maghrib"). A la même période
arrivèrent au Maroc, son disciple Ali bnou al Himara de Grenade et Aboul Abbas
al Qoça’i al Morsi grands musiciens de l’époque.
Les premiers Almohades (Al Mouahidoun) succédant
aux Almoravides de 1147 à 1269 étaient aussi des défenseurs de la pure
tradition islamique et considéraient la musique comme une hérésie. La crise
des musiciens et des chanteuses (qiyyan) est attestée par les écrits de l’époque,
et notamment par Ibn Tofail pourtant proche des Almohades. Mehdi Ibn Toumert
avait notamment ordonné la destruction des instruments de musique et de brûler
les ateliers de vente de ceux-ci ; cet anathème jeté sur la musique et sur les
musiciens s’est poursuivi jusqu’au règne de Yacoub al Mansour.
Pourtant les Almohades aimaient la poésie et étaient
eux-mêmes des poètes à l’image d’Ibn Toumert qui le faisait si bien dans
les deux registres (arabe classique et tamazight) pour les besoins de sa cause,
et de ses successeurs Abdelmoumen, Abou Youssef et Yacoub al Mansour.
Mais en Al-Andalus la musique fleurissait encore
: Séville, ville de musique, tenait un marché de vente des qiyyan (une qayna
valait 1000 dinars marocains, une qayna complète plusieurs milliers de dinars);
la qayna est vendue avec le registre de son répértoire ; la tradition voulait
que quand un musicien mourrait en Al-Andalus, ses instruments se vendaient à Séville,
de même que quand un lettré meurt ses livres sont vendus à Cordoue, ville des
érudits.
Dans l’entourage des Almohades, on pouvait
remarquer la présence de poètes célèbres comme Mohamed ibn abi al Abbas
Assam’ani, Mohamed Ibn Habous, Ibn Charif dit Attaliq Al Marouani et Ibn
Sayyed al Ichbili.
Le mouvement des œuvres et des hommes était
bien assuré et de nouveaux genres littéraires et artistiques ont vu leur
naissance à cette époque ; le mouachah se développait avec Yahya Ibnou Baqi,
Al A’ma Tatili, Ibn Hazmoun al Moursi, Abou Bakr al Abyad, Mohamed Ibn Ghalib
al Balansi mais aussi Cadi Iyyadh de Sebta.
Abdallah Guennoun aimait comparer les princes
almohades aux Abbassides. En effet Abou Yacoub Youssef Ibn Abdelmoumen a été
le "Mamoun" des Almohades, sa Cour a attiré les meilleurs littérateurs
et philosophes comme Ibn Tofail et Ibn Rochd. Sa bibliothèque comprenait des
dizaines de milliers de livres dans toutes les sciences et tous les arts.
On raconte aussi que Yacoub al Mansour qui était
poète et mécène poète avait retenu Ibn Zohair assez longtemps pour que
celui-ci ait la nostalgie des siens à Séville et compose un poème se
plaignant d’être loin de son petit enfant. Al Mansour eut vent du poème et
ordonna tout de suite d’honorer son hôte de la plus belle manière : il
envoya ses architectes à Séville pour voir et copier la demeure d’Ibn Zohair
et le quartier environnant ; de retour à Marrakech, ils vont reproduire la
maison et le quartier à la fois. Aussitôt les travaux finis, Al Mansour amena
avec lui Ibn Zohair qui retrouva, stupéfait, non seulement sa demeure mais
aussi toute sa famille. Sa surprise avoisinait le rêve ou un conte des Mille et
une Nuits.
Al malhoun aurait eu ses prémices à l’époque
almohade où de nombreuses productions marocaines et andalouses du zajal ont vu
le jour selon Ibn Khaldoun. La forme première du malhoun était véhiculée par
les maddahin, s’accommodait en effet très bien avec la mission de diffusion
d’information que s’étaient assigné les premiers Almohades.
La densité culturelle de cette époque est peut-être
sans commune mesure avec les sources écrites connues actuellement. Il nous
faudrait d’autres méthodes d’investigation pour dépasser l’indigence des
informations ; il est possible de questionner les lieux, les détails
architectoniques, les sources chrétiennes et juives de l’époque et mener un
travail collectif de restauration du passé almoravide et almohade.