
Ce sont les grandes découvertes
qui allaient inaugurer les temps modernes de l'Europe et renforcer sa position
dans les océans et les mers; ces espaces deviendront, par la suite, une source
de menace et d'inquiétude pour les musulmans puisque la balance des forces
pencha en faveur des chrétiens. Dans le même ordre d'idées, Ibn Abi Mahalli
dit-au début du XVIIème siècle - que "Malte était devenu le serpent qui
guette et gobe les pèlerins musulmans". D'un autre côté, les corsaires
et les pirates chrétiens sillonnaient la Méditerranée entravant ainsi toute
initiative musulmane et pesant lourdement, par la même occasion, sur le devenir
maritime marocain. La capture de Hassan Al Wazzan en 1518, allait symboliser
cette suprématie maritime européenne qui allait avoir des retombées lourdes
de conséquences sur le Maroc. En effet, l'itinéraire singulier de cet éminent
savant résume à lui seul la nouvelle situation caractérisée par le
basculement des rapports de force en faveur de l'Europe; capturé par les
corsaires chrétiens, Hassan Al Wazzan sera livré au Pape Léo X le rapprochera de lui pour mieux l'utiliser. Vivant dans ce nouvel
environnement, notre savant devait assumer une double identité il était né
Hassan Al Wazzan mais sur proposition du Pape il devint Léo l'Africain; musulman grenadin d'origine et fassi de
formation, il devint italien de situation. Par sa personne, Al Wazzan incarne
toutes les interférences méditerranéennes de son époque.
Imbibé de l'atmosphère de la
Renaissance et encouragé par le Pape, il rédigea son livre descriptif de
l'Afrique qui demeure une référence en la matière.
L'itinéraire de cet illustre
savant est le reflet du destin qu'a connu le monde musulman : né et ayant grandi dans la gloire et
la splendeur, il avait ébloui les sens et subjugué les âmes par l'étendue de
sa splendeur et la richesse de son patrimoine culturel avant de connaître une
fin terne et sans reconnaissance. Paradoxalement, et à la même époque,
l'Europe s'émancipait et sortait de son cocon à la conquête de nouveaux
espaces. Ainsi, la mer devenait son fer de lance : domptant les océans, elle
cherchait à connaître l'autre afin de le maîtriser et le dominer dans le ,
but d'asseoir et d'étendre ses zones d'influence. Cette prospection au niveau
mondial allait lui conférer le contrôle du commerce international, et par là
même la suprématie au niveau mondial, grâce à la maîtrise des voies
maritimes.
Du XVIème au XXème siècles,
cette domination devenait une réalité bien ressentie et exprimée directement
ou indirectement par les envoyés marocains en Europe.
Les oulémas virent dans la
perte d'Al-Andalous les signes avant coureurs d'une occupation totale. Pour sa
part, la captivité constitue un autre indice. En effet, elle est utilisée
comme institution économique et politique de part et d'autre de la Méditerranée;
AI Maqri au XVIème, XVIIème compare la Méditerranée à une sorte de guet-apens dans lequel les voyageurs sont toujours sous la menace d'une attaque surprise. Pour désigner Malte les savants parlent de l'île maudite.
Ibn Othman Al Maknassi, un
ambassadeur averti, réserve dans sa rihla trente pages à une île de Malte (Ibn Othman, Al Badru Safir Ila Fikaki Al Asara Min Yadi Al Aduwi Al Karifi, BG H52 de 63 à 95). Cet ambassadeur cherche ainsi à comprendre dans ses écrits pourquoi Malte s'acharne-t-elle à attaquer avec haine les musulmans? Comment se fait-il que cette île qui était pendant quatre siècles
musulmane devienne l'ennemi farouche et l'obstacle insurmontable pour les pèlerins?
Rares sont ceux qui traversent la Méditerranée sans être inquiétés par les
maltais ... L'île puise sa force de sa situation stratégique et de sa position
géographique : elle dispose d'une fortification naturelle difficile d'accès.
De plus, l'originalité de l'île vient de son histoire . son peuplement s'est
fait à la suite d'arrivées massives et successives d'ethnies et de peuples
variés venant d'horizons différents ce qui se répercute sur ses dirigeants
qui s'avèrent être des bandes de gens venant de partout; à ce titre, l'auteur
nomme les autochtones d'enfants naturels "Malaqita" (Ibn Othman, Al
Badru, op.cit., P.68).
La haine maltaise bloque les échanges
entre l'Orient musulman et le Maghreb, entre la rive Nord et la rive Sud de la Méditerranée.
En raison de ces pratiques, l'espace maritime devient un espace conflictuel. Le
point de vue d'Ibn Othman au sujet de la Méditerranée et de Malte est partagé
par tous les oulémas qui ont voyagé par mer pour aller,en Orient. Certes, ces
savants ont amplifié ces menaces et ces inquiétudes qui sont dus à un
contexte de déphasage entre le monde européen et le monde arabe : ces écrits
ont associé la Méditerranée aux menaces et aux dangers. Leur peur exprime
consciemment ou inconsciemment l'amertume que vit l'élite savante.
Abu Kacem Az Zayani, voyageur
et grand savant de la fin du XVIIIème et du début du XIXème siècle, effectua
la plupart de ses voyages au service de trois sultans : Mohammed Ben Abdellah
(1757-1790), Moulay Al Zayid (1790-1792) et Moulay Sliman (1792-1822). Ce
voyageur ainsi qu'Ibn Othman Al Maknassi furent les agents incontournables de la
diplomatie, marocaine de cette époque. En effet, si ce dernier avait la
responsabilité de gérer et de promouvoir les relations du Maroc avec l'Europe,
le premier était chargé de ce qui relève des rapports des sultans marocains
avec le monde arabo-islamique. Dans ce cadre, Abu Al Kacem Az Zayani fût chargé
de missions diplomatiques de par le monde ce qui lui donna l'occasion de
circuler à travers la Méditerranée et d'entrer en contact avec les différents
décideurs des sociétés qu'il a pu visiter ses hommes politiques, savants,
etc. Ces déplacements et ses rencontres lui ont permis d'avoir les données
essentielles pour élaborer son oeuvre référence qui ne peut être considérée
comme un récit de voyage ordinaire mais comme un écrit original Turjumana Al
Kobra. Imbibée de l'atmosphère de son époque, cette oeuvre a été élaborée
par l'esprit encyclopédique de son auteur qui a réussi, grâce à l'expérience
acquise lors de ses voyages, à tirer les données et les observations nécessaires
pour comprendre les institutions internes (famille, tribu, makhzen) et saisir
l'atmosphère générale qui régnait dans la Méditerranée et le monde
islamique, il s'agit de savoir comment ce savant se représentait-il ces espaces
maritimes?
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