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AVANT ET APRÈS LA GUERRE DU GOLFE...

Mais, attention, par-delà les frontières, les races et les croyances, une nouvelle vague de protestation est en train de s'organiser. Elle ne repose sur aucune idéologie et ne paraît pas encore assez puissante pour inquiéter l'ordre établi. Mais les empreintes qu'elle a laissées à Seattle au mois de novembre ne s'effaceront pas de sitôt.

Par Maâmar FARAH


Demain s'achève le 20ème siècle ! Et quel siècle ! Au moment des bilans, les dates, les chiffres, les noms et les inventions se bousculent dans un terrible embrouillamini et il devient difficile, voire impossible d'ordonner les choses afin de comprendre les axes fondamentaux qui ont marqué le développement de l'humanité au cours de ces cent ans.
Jusqu'aux années 80, on avait une idée plus ou moins claire de cette évolution dont le cursus semblait prédéfini. Sur les ruines de la deuxième guerre mondiale, s'installait doucement mais sûrement la guerre froide entre les deux camps capitaliste et socialiste alors que les pays du Tiers Monde retrouvaient leur émancipation après une âpre et douloureuse lutte anti-coloniale.
A la lumière de la grande révolution culturelle de mai 1968, née de la révolte des jeunes contre l'ordre établi, la morale bourgeoise prend un sérieux coup. Toute la planète se met à rêver d'un monde meilleur, surtout plus humain ; un monde sans exploitation, sans racisme, sans injustice, sans guerre, sans famine. La jeunesse mondiale prend Che Guevara pour héros et le rock pour religion. C'est l'ère des grandes espérances ici et là-bas. Ici, parce que nous croyions fermement que l'Algérie des valeurs humanistes et de l'égalité était en train de se construire ; la-bas parce que le vent de liberté soufflera désormais plus fort après 1968…
Cette période fondamentale du siècle est marquée par la fin du conflit vietnamien et l'émergence des pays non-alignés dont le discours bascule du politique à l'économique. L'Occident, ahuri, prendra le vélo pour aller au travail car il n'y a plus d'essence dans les pompes. Les pays producteurs de pétrole, réunis sous la bannière de la lutte anti-impérialiste, sont plus décidés que jamais. Boumediene prend son bâton de pèlerin et s'en va prêcher la bonne parole pour revendiquer un ordre économique plus juste. A New York, devant le sommet extraordinaire des non alignés, mais aussi à Lahore où son discours restera un moment fort de la lutte des plus faibles contre l'injustice d'un monde fait sur mesure pour les riches. Il parle au nom de la majorité de l'humanité qu'il qualifie de bombe atomique du Tiers Monde.
Cette étape est marquée par les profondes désillusions du monde occidental empêtré dans de grands problèmes économiques et une dérive morale dont Nixon, le chef tout puissant des Etats-Unis, fera les frais. Le bloc socialiste ne se porte pas mieux mais le discours officiel est toujours à l'enthousiasme révolutionnaire… Personne ne verra venir la lame de fond qui va agir comme une vague déferlante pour emporter toutes les convictions vers les rivages incertains d'un futur brumeux qui se construit encore sous nos yeux ahuris.
La tombée du mur de Berlin va changer radicalement le cours de l'histoire. Ce jour-là, personne ne se doutait que le monde était en train de se métamorphoser : c'était la fin de Marx et de Lénine ! Un à un, les pays satellites de l'Union soviétique vont tomber comme des fruits mûrs, sans effusion de sang. L'URSS, qui pensait à ce moment-là que sa « perestroïka », commencée plus tôt, allait lui éviter le pire, rejoindra le peloton et cessera d'être le porte-drapeau du camp socialiste qui n'existe désormais plus qu'à travers l'Albanie, la Roumanie, la Chine et Cuba. Les deux premiers, par un phénomène de contagion « physique » ne résisteront pas longtemps à la tentation, avec des sorts différents toutefois :
Quant aux autres, ils ne changent toujours pas. Jusqu'à quand ?
L'implosion de l'URSS va changer les données géostratégiques, car le rapport de force qui reposait depuis plus de quarante ans sur l'équilibre établi entre les deux superpuissances, allait être brisé, ne laissant plus qu'un seul cavalier sur-le-champ de courses, un cavalier qui va se saisir intelligemment de la guerre du Golfe pour dessiner les contours d'un nouveau monde dont il sera le seul maître incontesté. Je pense que la Guerre du Golfe a été la rupture marquante entre deux périodes et peut-être que le vingtième siècle s'est achevée sans qu'on ne le sache sur le sable chaud du désert arabique. Peut-être que le troisième millénaire a commencé en 1991…
Ce monde unipolaire que nous vivons depuis une décennie déjà s'organise sous la houlette d'un seul patron qui fixe les règles du jeu comme il lui plaît, intervenant là où bon lui semble, pour des motifs qui sont appréciés selon la bonne vieille recette du « deux poids, deux mesures ». Ce monde qui va devant nous vers son destin incertain est aussi celui des grands déséquilibres : d'un côté une minorité riche qui ne cesse de s'enrichir et, de l'autre, la grande majorité de l'humanité souffrant encore des guerres, des maladies, des famines et du dénuement. Ce monde injuste est celui de la poussée d'une fièvre extrémiste qui éreinte bon nombre de pays dont l'Algérie.  Ce monde est celui des Multinationales qui imposent leur diktat au-dessus des Etats et des peuples, créant une gigantesque toile d'intérêts capitalistes qui s'en fout du bien-être des peuples et de le préservation de l'environnement, pillant les richesses naturelles et installant la pagaille partout. Ce monde est celui de la suprématie du Capital sur les valeurs d'humanisme et de progrès social qui ont longtemps fait rêver les générations depuis des décennies.
Ce monde n'est pas beau : il a la laideur de la cupidité et son avenir ne me paraît pas porteur des mêmes espérances qui avaient salué la naissance du siècle présent lorsque le progrès technique et scientifique faisaient miroiter des rêves de bonheur et de prospérité pour la majorité.
Malgré toutes les promesses qu'il offre sur le plan technologique et scientifique, le siècle qui commence ne porte pas les germes d'un monde meilleur pour les enfants de Soweto, de Gaza et des favelas de Rio. Mais, attention, par-delà les frontières, les races et les
croyances, une nouvelle vague de protestation est en train de s'organiser. Elle ne repose sur aucune idéologie et ne paraît pas encore assez puissante pour inquiéter l'ordre établi. Mais les empreintes qu'elle a laissées à Seattle au mois de novembre ne s'effaceront pas de sitôt. Prenant de cours les analystes et les penseurs, cette vague populaire transnationale est le début de quelque chose de plus puissant, de plus précis qui va s'organiser dans les années à venir pour créer un front mondial des peuples opposés non plus aux Etats mais aux nouveaux patrons de notre monde : les multinationales dont l'appétit n'a plus de limites et qui veulent supprimer les frontières et les protections érigées par les petites économies nationales pour écouler sans limite leurs biens et services.
Le fait que les animateurs de ce mouvement se recrutent parmi les défenseurs de la nature montre à l'évidence le degré d'évolution de la conscience populaire qui ne conçoit pas une plus juste répartition de la richesse sans une plus grande protection de l'environnement. La classe ouvrière des pays occidentaux, longtemps opposée au patronat local, vient de s'apercevoir que ce dernier n'est que le maillon d'une chaîne dont il faut chercher le bout au sommet des gratte-ciel américains. Et, dans ce combat pour la survie, la classe ouvrière s'aperçoit aussi qu'elle n'est plus seule : le petit agriculteur, l'artisan, la PMI, etc sont confrontés aux mêmes ennemis. Dans le cas de l'Europe, l'arbitrage des pouvoirs nationaux s'avère vain puisqu'une commission européenne, chargée principalement de veiller  aux intérêts du grand Capital, est là pour sanctionner tout écart « social ». Chez nous, tout est fait pour intégrer nos pays, mal préparés, dans ce nouvel ensemble mondial où nous ne serons plus que des marchés ouverts aux quatre vents.
Il existe aujourd'hui des conditions objectives pour que les classes ouvrières et les petits producteurs des nations développées et des pays sous développés s'unissent sous un front commun pour faire reculer les plans des multinationales. Le chemin est long, mais le signal a été donné à Seattle.
Marx est loin. Nous l'avons bel et bien enterré. Mais ces gamins chahutant dans les rues de la ville américaine symbole des Multinationales sont les fils d'une nouvelle révolution qui n'utilise pas la violence mais qui sait que le siècle qui commence lui appartient : les nouveaux moyens de communication à l'échelle planétaire lui offrent une possibilité de propagation absolument fantastique qu'aucune autre révolution n'a eue auparavant.

>>Lire notre précédente chronique :
Toute la ville en parle