
Le Professeur Lucien Brumpt nous a quitté
il y a un peu plus d'un an. Il n'est pas aisé de retracer en quelques
lignes la longue et brillante carrière d'un homme dont la seule
présence rappelait à ses étudiants la nécessité,
pour exceller dans le domaine des maladies parasitaires et tropicales,
d'être non seulement un brillant interniste mais également
un biologiste de haut niveau, possédant des connaissances étendues
dans les domaines des sciences de la nature, de la santé publique,
de la géographie humaine et de l'anthropologie physique, sociale
et culturelle.
Fils aîné du Pr Emile
Brumpt, parasitologue de renommée mondiale, c'est tout naturellement
que le jeune Lucien, à sa sortie de Louis
Le Grand, choisit de "faire" médecine
pour se consacrer à l'étude des maladies transmissibles qui
le passionnaient. Au cours de son internat toutefois, son admiration pour
Paul
Chevallier faillit faire de lui un hématologiste. Mais c'était
sans compter sur son goût de l'aventure et des voyages que lui avait
donné très tôt les récits de son père.
Celui-ci, en effet, dans les toutes premières années du siècle,
avait exploré la région du lac Rodolphe, aujourd'hui lac
Turkana, et traversé l'Afrique orientale, de la Mer Rouge à
l'Atlantique, comme médecin, botaniste et géologue de la
mission de Bourg de Bozas, réalisant
cet exploit moins de trois ans après le face-à-face tragique
du commandant Marchand et de Kitchener
à Fachoda.
Après avoir été interne de
Francis
Rathery, d'André Lemierre et de Paul
Chevallier, puis chef de travaux à l'Institut
de Médecine Coloniale, chef de clinique, assistant des hopitaux
de Paris, Lucien Brumpt fut nommé Professeur
agrégé de parasitologie en 1948. Il enseigna à ce
titre à Hanoi de 1952 à 1954, à Phnom Penh de 1955
à 1957 et à Pondichéry de 1958 à 1960. De retour
à Paris, il fut successivement nommé Professeur de parasitologie
à titre personnel, puis Professeur titulaire en 1962 et enfin Professeur
de Pathologie exotique en 1966, tandis qu'il consacrait l'essentiel de
ses activités hospitalières à diriger une importante
consultation de parasitologie et de médecine tropicale, d'abord
dans les services des Pr Harvier, Moreau, Justin
Besançon et Albeaux-Fernet, et enfin dans celui de son ami,
le professeur André Cornet.
L'enseignement était pour lui une vraie
passion. Il considérait du reste qu'enseigner était le meilleur
moyen d'acquérir de nouvelles connaissances et il déplorait
souvent que cette activité ne soit pratiquement plus prise en compte
dans le déroulement des carrières. Créateur du premier
cours post-universitaire de cytologie sanguine qui remporta d'emblée
un immense succès, il compta, parmi ses collaborateurs du moment,
des noms qui allaient devenir célèbres comme ceux de Dausset,
de Mallarmé et de Jean Bernard.
L'OMS lui confia de
nombreuses missions, tant dans le Sud-est asiatique, qu'en Amérique
latine et en Afrique où il contribua à la création
de 3 facultés. En mettant également sur pied un enseignement
de médecine tropicale pour la Croix Rouge
française dont l'un de ses élèves, Marc
Gentilini, serait nommé, bien plus tard, président.
Lucien
Brumpt, dès 1945, initia un mouvement qui irait sans cesse
en s'amplifiant. En effet, une bonne partie des étudiants qui s'inscrivent
aujourd'hui aux différents diplômes de Médecine Tropicale
ou. de Santé dans le Monde se destinent à travailler pour
des organismes caritatifs.
Mais c'est à l'ancien Institut
de Médecine Coloniale de Paris devenu Institut
de Médecine Tropicale des Cordeliers, que Lucien
Brumpt consacra l'essentiel de ses activités durant les 15
années qui précédèrent sa retraite. Son grand
cours, qui comptait un nombre impressionnant d'heures de travaux pratiques,
réunissait certaines années une bonne douzaine de nationalités
différentes, et presque autant de couleurs de peau. Il arrivait
même qu'on y parlât une sorte d'espéranto, mais tout
le monde finissait par comprendre et se faire comprendre. C'était
l'essentiel. De plus, ce cours avait une âme et cette âme,
c'est en grande partie Lucien Brumpt qui la
lui donnait grâce à sa présence constante auprès
des étudiants et sa capacité, tout en restant exigeant
et d'une grande rigueur scientifique, à les faire rêver et
à leur ouvrir, à travers et au-delà de la médecine,
une grande fenêtre sur le monde et sa diversité. Il
n'est pas rare que deux anciens élèves se rencontrent ici
ou là. Ce n'est jamais sans une pointe d'émotion qu'ils
évoquent l'Institut de Médecine Tropicale
de Lucien Brumpt. L' immense carte du
monde qui couvrait tout un mur de la salle de travaux pratiques n'était
pas n'importe quelle carte mais, pour beaucoup, la jeunesse aidant, celle
de tous les possibles et de tous les ailleurs. Une vingtaine de microscopes
en cuivre luisaient dans les vitrines qu'on "imaginait"
d'un acajou bien rouge. En cas de nécessité, quelques exemplaires
étaient même appelés à reprendre du service
sur les paillasses avec, pour toute lumière, celle du soleil qui
venait frapper leur miroir, mettant ainsi les étudiants en condition
de "terrain". Il ne manquait que la chaleur...
et les moustiques que quelques mauvais plaisants lâchaient parfois
après les avoir "piqués" dans
l'insectarium. Et que dire du grand tableau représentant un
nègre pie qui trônait dans la bibliothèque du patron
ou s'entassaient, dans une multitude de cartons, les travaux effectués
au quatre coins d'un empire dont il ne restait que poussière et
sur lequel le soleil désormais se couchait beaucoup trop vite.
Aux murs, les planches d'enseignement peintes à la main reproduisaient
minutieusement des centaines de cycles parasitaires tandis que dans des
caisses de bois des îles dormait une extraordinaire collection de
photographies sur plaques de verre dont certaines dataient du début
du siècle et avaient au moins autant de valeur, aux plans historiques
et pédagogiques, que les célèbres figures de cire
du musée de dermatologie de l'Hôpital
Saint Louis.
La remise des diplômes, toujours empreinte
d'une certaine solennité, avait lieu dans la Grande Salle du Conseil
. Elle ne commençait pas, mais finissait par le major de promotion,
allant de la note la plus basse la plus haute, ce qui ne manquait
pas, pour des raisons faciles comprendre, d'entretenir un certain suspens.
Pour commenter les résultats de chacun, bons ou moins bons, Lucien
Brumpt savait toujours trouver les mots qu'il fallait. Puis,
grâce la générosité d'un grand laboratoire
pharmaceutique, enseignants et étudiants se retrouvaient autour
des tables d'un célèbre restaurant du quartier latin pour
une dernière fête, avant que les nouveaux diplômés
ne se dispersent au gré des nationalités, des carrières
choisies ou des postes offerts.
L'oeuvre scientifique du Pr Lucien
Brumpt, importante et en tous points remarquable, se caractérise
par un souci constant, maintes fois exprimé, de garder toujours
liées clinique et biologie, théorie et applications pratiques,
dans des domaines aussi divers que la protozoologie, l'helminthologie,
les maladies bactériennes ou virales à transmission vectorielle,
ou encore les hémoglobinopathies. Qu'il me soit permis d'en
donner deux exemples:
Lucien Brumpt, professeur
de pathologie exotique, n'avait jamais oublié qu'il avait failli
être hématologiste. Les hémoglobinoses et les
thalassémies lui tenaient donc particulièrement à
coeur, notamment l'hémoglobine E sur laquelle il travailla beaucoup
au Cambodge et au Vietnam, et la bêta-thalassémie eurasiatique
qu'il considéra comme une mongolémie jusqu'à ce que
la biologie moléculaire vienne mettre en évidence le pluralisme
des mutations responsables. Les connaissances étendues qu'il
possédait en anthropologie physique lui permirent même de
se lancer dans des hypothèses hardies pour essayer d'expliquer la
répartition géographique assez particulière de l'hémoglobine
E et de soupçonner, bien avant que l'on puisse en obtenir la preuve,
l'existence, dans le sud-est asiatique, de deux types d'association Hb
E / thalassémie: l'une qui traduisait un dysfonctionnement de la
synthèse des chaînes bêta lié à la nature
et / ou à l'emplacement de la base mutée et l'autre, véritable
double hétérozygotie, beaucoup plus grave, qui était
le fruit d'un métissage sino-khmer dont il savait, mieux que quiconque,
déceler et décrire les subtilités en termes d'anthropologie
physique.
Dans un tout autre domaine, peu avant la fin de
la seconde guerre mondiale, Lucien Brumpt,
détaché comme expert par le gouvernement français
auprès de la commission américaine pour la lutte contre le
typhus, arriva à Dachau en compagnie du médecin major Snyder,
futur doyen d'Harvard, 48 heures après
la libération du camp par les alliés. L' hémodiagnostic
rapide dont Lucien Brumpt était l'inventeur,
et qu'il avait déjà testé avec succès en Afrique
du Nord, fut utilisé pour la première fois sur une large
échelle. Il permit non seulement d'éviter de nouvelles victimes,
mais surtout d'empêcher l'extension de l'épidémie de
typhus qui avait déjà fait, en 4 mois, plus de 13.000 morts.
Snyder,
admiratif quant à l'ingéniosité, la simplicité
et l'efficacité des moyens mis en oeuvre par son collègue
français, se lia avec lui d'une amitié durable et vint, quelques
mois avant sa mort lui rendre une dernière visite en Normandie.
Lucien Brumpt travailla
également beaucoup:
sur la clinique et la biologie de l'ankylostomose dont
il décrivit, avec une extrême précision, toutes les
phases évolutives, sur l'utilisation des ankylostomes en thérapeutique,
notamment dans la maladie de Vaquez, sur l'épidémiologie
de la bartonellose en Colombie, sur la transmission congénitale
de la leishmaniose, sur les derniers cas français de paludisme autochtone,
sur les gamontes, stade très particulier du cycle sexué des
plasmodium humains, sur la prévention des encéphalites toxiques
lors du traitement des loases à haute microfilarémie, sur
les schistosomes dont il fut longtemps expert auprès de l'OMS,
et, bien entendu, sur Entamoeba histolytica, défendant avec une
grande conviction la thèse de son père à laquelle,
depuis 1925, personne n'avait voulu souscrire: l'existence non pas d'une
mais de deux espèces d'amibes à kystes quadrinucléés
morphologiquement identiques, l'une pathogène Entamoeba histolytica
et l'autre dénuée de pouvoir pathogène Entamoeba dispar.
En 1993, quelque 70 ans plus tard, en validant l'espèce dispar et
en la séparant définitivement d'histolytica, la biologie
moléculaire devait donner raison à Emile Brumpt, du même
coup à Lucien, et révolutionner l'épidémiologie
de l'amibiase.
Élu en 1973 membre de l'Académie
Nationale de Médecine, Lucien Brumpt
était également membre de l'Académie
des Sciences d'Outre Mer et de 27 sociétés scientifiques
françaises ou étrangères. Il présida au moins
5 d'entre elles (sans parler de l'Ecole díAnthropologie
et de l'Institut International díAnthropologie): la Société
de Biologie Clinique, la Société Francaise díHématologie,
la Société d'Anthropologie, la Royal Society of Tropical
Medecine and Hygiene et enfin la Société de Pathologie Exotique
fondée par Laveran en 1908. Il était
très attaché à cette dernière, participant
activement, jusqu'à la fin, à ses travaux et n'hésitant
pas, lorsque son état de santé le lui permettait, à
quitter sa propriété de Berthenonville en Normandie, pour
assister à ses séances qu'il aimait prolonger par un dîner
entre amis dans un restaurant proche de l'Institut
Pasteur.
Tous ceux qui ont connu le Professeur Lucien
Brumpt se souviennent de son caractère affable, de sa grande
courtoisie, de sa générosité et de son désintéressement,
ainsi que de son peu de goût pour le paraître et l'intrigue.
Il comptait ou avait compté au nombre de ses relations ou de ses
amis tous les grands noms de la Parasitologie et de la Médecine
Tropicale dont il avait été le contemporain. Tous ceux qui
l'aimaient ont douloureusement ressenti la disparition de ce grand honnête
homme.
Dr Jean-François PAYS
Pr de Pathologie parasitaire exotique
Faculté Necker-Enfants malades
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