ANTIDATA N°4-le sud

ROUTE DU SUD

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Route du sud. Attention, j'ai dit route du sud, pas du soleil. Car elle n'avait jamais vu ce dernier. Bien au contraire. Nous, on l'avait toujours appelé comme ça. C'est par là qu'on partait en vacances avec les parents. Malheureusement, on allait jamais jusqu'au bout. Non, on ne partait pas bien loin. On bifurquait après quelques dizaines de kilomètres pour s'arrêter sur les plages froides du sud. Au sud de chez nous, dans le nord. C'était pas dans nos moyens d'aller tout droit, alors on bifurquait.

On était pas né au bon moment. A trente ans près, trente ans, c'est pas grand chose dans l'histoire de l'humanité, on débarquait en pleine embellie. Mais pas de chance. Une révolution avortée venait d'ouvrir tout grand la porte des esprits, et quelques mois plus tard, on a fermé celle des usines. Le travail s'était alors fait rare, mais ça touchait tout le monde, c'était donc moins douloureux. Mais, il fallait pourtant s'en sortir de ce merdier. Alors Bibi s'en allait seul, et pour de bon. Il me restait neuf cents kilomètres à parcourir avant d'atteindre la capitale, et quelque chose me disait que la fille qui faisait de l'auto-stop sur le bord de la route allait m'aider à les trouver moins longs. Après un rapide échange du style "vous allez où...patati...moi aussi...patata", elle est montée dans la voiture.

-"Je vais tenter ma chance dans le sud", je lui ai dit.

-"Pourquoi? Ca pousse qu'au soleil, la chance?"

-"Moi, je sens que ça va marcher là-bas."

Elle m'a fixé un instant, puis elle a tourné la tête pour cracher son chewing-gum par la fenêtre. Elle n'était pas ouverte. Le chewing-gum a rebondit, puis et venu se coller sur le tableau de bord. Elle s'est à nouveau tournée vers moi.

-"Bah, au moins, là-bas, t'auras le cul au chaud!"

J'ai pas eu envie de continuer la conversation, et on a roulé comme ça, sans rien dire pendant deux ou trois heures.

Elle s'énervait de temps à autre sur le bouton de la radio.

Ca faisait un bon moment qu'on roulait au beau milieu de nulle part, aussi, quand j'ai vu le panneau indiquant " Chez Mario, snack, station service, dix kilomètres, j'ai annoncé à la demoiselle sur le siège passager qu'on allait bientôt s'arrêter.

-"Pour quoi faire? Disons qu'une voiture n'avance pas juste en lui donnant des coups de pied au cul, et que moi pour tenir ce volant, faut que je sois en pleine forme, et pour ça, faut que je mange. Ca te va comme raison?"

-"Moi aussi, j'ai la dalle."

Et puis après plus rien jusqu'à chez Mario.

Chez Mario. La première envie qu'on avait en y entrant, c'était d'en sortir. Mais il n'y avait rien d'autre avant des kilomètres, alors on mangé là, sans appétit. Puis la note est arrivée. Mario, un gras en T-shirt humide de transpiration, et les cheveux rendus rares par l'huile de friture ou de vidange, c'était difficile à définir, l'avait posée devant mon compagnon de route. Elle l'a poussée vers moi en disant:

-"Moi, j'ai pas de fric."

-"De quoi? Tu crois pas que je vais payer pour toi ma belle?!"

-"Qui te parle de payer? C'était dégueulasse. Y'a qu'à se barrer, cette burne osera même pas bouger, j'parie."

On s'est levé. Pari perdu, la burne a sorti un flingue de derrière le comptoir, en souriant.

-"Vous avez oublié quelques chose, mes cocos."

-"Et qu'est ce que tu vas faire avec ça? Tu vas nous tirer dessus, pour deux steaks frites et quelques bière. Minable!"

Elle a commencé à sortir, il a tiré ; dans mon pied.

-"La prochaine fois ce sera l'autre patte. Ma petite dame va falloir se mettre au travail."

-"Et c'est pour qu'on fasse la plonge que tu lui a tiré dessus, connard!"

-"J'm'en fous de ton copain, c'est bien fait pour sa gueule. Il avait qu'à pas traîner avec une petite salope de ton genre. Et pour la vaisselle, y'a les machines. Par contre, si tu veux bien être gentille, je vous laisserai repartir"

-"Tu veux me sauter, c'est ça, ordure!"

-"C'est ça, avec toutes les saloperies qui traînent. Non, je me contenterai d'une petite pipe, pour le principe. J'aime pas quand on essaye de partir sans payer. J'ai l'impression que le client n'a pas apprécié, et ça me vexe. Je suis du genre susceptible."

Tout en disant ça, il s'était approché d'elle, en la braquant et l'avait entraînée derrière le comptoir. Elle s'est alors agenouillée. J'étais couché par terre, le pied en sang. Je ne voyais plus que la tête du sale type, qui souriait en fermant les yeux.

Et soudain, il y a eu un hurlement. Un coup de feu est parti. La fille s'est relevée, le visage en sang. Le gros avait roulé par terre. Elle lui a arraché le flingue des mains, a fait le tour du comptoir, m'a relevé, et m'a aidé à regagner la voiture.

Je ne comprenais rien. Le coup de feu, le sang, le type qui hurlait de douleur et qui se roulait par terre. Elle m'a jeté sur le siège passager et a pris le volant. En montant, elle a craché un truc qui est venu se loger sur le tableau de bord, juste à côté du chewing-gum.

On a repris la route vers le sud.