Antidata N° 7
 
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les pieds de ma mère ont les ongles vernis d'un rouge brillant très orthodoxe, qui en fait des pieds plutôt mondains, confiants dans les valeurs sures des salons aux parquets cirés. Ma mère a des pieds qui sentent les préjugés. Des pieds indifférents aux neufs dixièmes de la planète. Pourtant elle est bonne pâte, ouverte, plutôt débonnaire. Mais ses pieds fuselés sont tout en nerf et en volonté, comme si toute sa force, immense en réalité bien qu'elle semble toujours le jouet des autres ou des circonstances, se montrait là, dans ce qui l'attache au sol et la maintient debout. Une femme faible au pied sûr. Un roseau.


Les pieds de mon père. Plutôt ronds, gamins, presque poupons, avec des orteils rigolos pas bons élèves pour deux sous. Des mains à distribuer des claques, des hurlements à névroser les morts, une autorité tempétueuse, montée sur pieds en caoutchoux. Des taloches comme auxiliaires d'éducation. Jamais de coups de pied au cul. Le fondement est une zone sensible qui peut sentir même la faiblesse cachée d'un pied agresseur. De toutes façons on ne peut pas se fâcher à coups de pied au cul. Un coup de pied au cul, c'est déjà presque une réconciliation.
Mon père donc, un arbre énorme aux ramifications compliquées, balançant ses branches dans tous les sens pour rester debout malgré l'insuffisance de ses racines, à peine plus crochues en terre que quand il était encore un petit bulbe.


Les pieds de ma grande sœur. Biscornus, un peu tordus en entournures, mais vifs comme des crabes. Vifs comme des infirmes de naissance. Vifs comme deux diablotins handicapés, affligés d'une queue fourchue trop fourchue, ou d'une patte de bouc plus courte que l'autre. Des pieds agiles comme des mains. Des pieds troublants, il faut le reconnaître. A coté des pieds de ma grande sœur, tous les autres pieds, les miens y compris, paraissent un peu morts, inertes, en bois. Définitivement engourdis et dépourvus de conversation. En fin de compte les pieds de ma grande sœur ne sont pas difformes, ils sont animés. Elle a su les tirer de cette condition de lointaine province arriérée ou d'échelon administratif subalterne dans laquelle nous laissons tous croupir nos petons.


Les pieds de ma petite sœur. Fins, plats, peu découpés. Orteils peu mobiles. Des pieds qui nient la valeur utilitaire du pied pour exalter sa valeur esthétique. L'art pour l'art en marche. Des pieds décoratifs aux capacités préhensiles plutôt faibles. Des pieds qui ne tiennent pas bien la route, mais ont un charme de petites nageoires. Des pieds de sirène, si les sirènes en avaient. Des pieds à se casser la figure, à première vue. Et pourtant ma petite sœur ne s'étale pas plus que vous et moi. Elle a du trouver le moyen de se déplacer comme un poisson, bien prise dans le courant de son existence qu'elle dévale en tanguant, trouvant son équilibre et appuyant ses décisions de petits coups de nageoires fébriles.


Ce qui me frappe dans les pieds de mon frère, c'est à quel point ils sont différents des miens. A chaque fois que je les ai sous les yeux ça me fascine. Mon propre frère, mon cadet de surcroît, s'est forgé des pieds dont les formes, les lignes directrices, les choix esthétiques et dynamiques, s'éloignent des miens dans une mesure qui dépasse l'imagination. Des pieds d'étranger. Quand je pense que nous avons été dans les mêmes écoles, vécu dans la même chambre et cassé les mêmes jouets, je me demande comment il a pu en arriver là. Faire ça tout seul, de son coté, se faire pousser ces grands pieds charnus, larges et bas sur le sol comme des voitures de sport, à la cheville estompée et aux ongles minuscules. Cette affirmation de soi, cette indépendance d'esprit discrètement formées sous la chaussette, ont été pour moi une révélation. Mon frère était décidement quelqu'un d'autre que mon frère.


Mon oncle ne se prend pas pour un pet de poule. Ce n'est pas des pieds qu'il a, c'est un piédestal. Aussi mon oncle ne se déplace-t-il qu'avec parcimonie, comme une statue qu'on traîne de quelques centimètres sur le gravier blanc du parc du château. Sanglé dans un costume aux plis étudiés, n'ayant à sa disposition qu'une demi-douzaine de poses d'un dandysme suranné, mon oncle sait qu'il perd sa superbe par les pieds. Dès qu'il se déplace, son assurance s'écoule au sol par ses jambes de pantalon et les trous de lacet de ses bottines. Il est gêné, manque de tomber et regagne au plus vite son piédestal. En vérité mon oncle est plutôt complexé. S'il était persuadé d'être encombré d'un corps grotesque il n'agirait pas autrement. Il faut le voir marcher, mettre un pied devant l'autre en voulant trop bien faire. Devenir pataud, perdre tout naturel. Alors il a préféré faire de ses pieds une sorte de socle dont il descend le moins souvent possible.


Les pieds de ma grand-mère sont des plantes tropicales. Parcourus de grandes veines bleues, de petites veines blanches ou rosées, de vénules et de fibrilles rouges ou violacées, les pieds nervurés de ma grand-mère, assise dans son grand fauteuil au bois exotique, pendent sous elle comme des feuilles grasses et vaguement pourrissantes dans la moiteur asiatique. Quand elle tente de les fourrer dans des sandales ou des escarpins, cette flore déliquescente enfle du tronc, déborde par tous les interstices, mord le cuir dans une luxuriance d'excroissances et de bourrelets. C'est pas beau à voir. Certaines vieilles femmes dépérissent d'abord par les pieds. L'ordre et la forme se perdent vite dans ces régions, remplacés par des protubérances blanchâtres ou cramoisies que même le lointain souvenir de la féminité n'habite plus.


Quand mon chat est content, ce qui lui arrive rarement étant donné son caractère lymphatique, il a des contractions des pieds. Il agrippe rythmiquement le tissu du canapé, tout à fait comme les femmes qui griffent les draps du lit dans les scènes d'amour au cinéma. Il faut dire que mon chat regarde beaucoup la télé, c'est un accroc d'Hollywood. Presser convulsivement le tissu du canapé quand on le caresse en rentrant d'une dure journée de travail, mon chat trouve ça très glamour. Pourtant toutes ces minauderie Hollywoodiennes c'est vraiment de la foutaise. La vie n'a rien de glamour. Seulement mon chat, il ne sort jamais, toute la journée il est devant la télé, alors voilà, dès qu'on lui passe la main sur le pelage il a des convulsionsdes pieds dans le canapé, et s'il pouvait parler il sortirait sûrement une réplique de Marylin Monroe. En attendant il est châtré et pour les nuits câlines il peut toujours courir.

O.S Ecrire à Olivier Salaün