Dans notre civilisation
où le(s) corps(s) est (sont) exposé(s) en vitrine à longueur
de journée, où les seins, les hanches, les biceps, les pectoraux,
les fesses, les yeux, et tout le reste sont proprement débités en
tranche pour satisfaire notre appétit insatiable de représentation,
il reste un dernier tabou : le pied. Non, me direz vous, le pied n'est pas un
tabou ! Assertion à laquelle je répondrais " taisez-vous, c'est
à moi qu'on a demandé d'écrire sur le sujet ".
Alors
pour vous le pied ne serait pas un tabou ? Et pourtant si. Il existe deux manières
d'envisager le pied dans la représentation moderne du corps, c'est à
dire essentiellement le corps d'Adriana Karembeu. L'érotisme, et le médical.
Passons rapidement sur l'aspect médical qui ne vous intéresse pas
réellement, moins que l'érotisme en tout cas, j'en suis sûr.
Le pied fait la fortune de podologues, c'est bien naturel, des marchands de chaussettes,
et de chaussure, mais nous y reviendrons. Pour ce qui est de l'érotisme,
le pied est tout simplement la partie la moins montrée, la moins évoquée,
la moins utilisée, puisqu'il s'agit bien d'utilisation, du corps. Dans
la publicité, à la télévision, au cinéma, dans
les magazines ; en gros partout où l'on utilise un corps pour nous vendre
des yaourts, de la lingerie, des voitures, enfin tout quoi, le pied reste le grand
absent.
Revenons par exemple sur Adriana Karembeu, je suis sûr que vous
en avez envie (enfin personnellement, je reviendrais bien sur Adriana Karembeu
mais ça tient du détail technique). Nous connaissons tous sa plastique
parfaite, qu'on le veuille ou non, à peu près aussi bien que son
mari. Il est difficile d'y échapper. Et à moins d'afficher une de
ses tomographies sur nos abri bus, il serait difficile de mieux connaître
le corps de cette jeune femme. Mais avez vous vu récemment vu les pieds
d'Adriana Carembeu ? Bizarre question me direz vous (alors que vous feriez mieux
de vous taire et de m'écouter). Pas tant que ça. Ses seins s'étalent
sur la moitié de la ville, pendant que son visage soutient la Croix-Rouge
sur l'autre moitié, mais aucune trace nulle part de ses pieds. A-t-elle
des pieds qui ne seraient pas très jolis ? Peut être, mais l'exemple
est valable pour Laetitia Casta, Estelle Hallyday, ou les mannequins mâles
moins connus que leurs homologues féminins. On pourrait au premier abord
se dire que le pied n'est pas la partie la plus érotique d'un corps. Peut
être encore, mais il y a une différence fondamentale entre ne pas
montrer et cacher. Les pieds n'échappent pas à la censure. Il existe
des censeurs de pieds quelque part. Un monsieur avec un costume gris et probablement
très catholique doit avoir un bureau obscur dans une annexe de ministère
et passer sa journée à découper les pieds des femmes et des
hommes qui se déshabillent pour nous persuader d'acheter des yaourts, de
la lingerie, des voitures, enfin tout quoi.
Car le pied est cantonné dans
sa représentation érotique au domaine de la perversion, voilà
ce que j'en pense ma bonne dame. Si vous voulez voir des pieds, entrez dans n'importe
quel sex-shop, vous en trouverez des rayons entiers : des petits, des grands,
des blancs, des noirs, des verts (oui, des verts, parfaitement), des chaussés,
des non-chaussés, etc. Mais aucune représentation innocente du pied.
A ce propos, on peut citer l'exemple frappant des films dits " à caractère
pornographique ". Les films pornos quoi. Pour parler de ma propre expérience,
puisque ça me fait toujours plaisir de parler de moi, je garde un souvenir
ému de l'âge tendre où, m'ouvrant à la sexualité,
je visionnais quelques films porno comme on regarde une cassette de mécanique
: pour comprendre comment ça marche et trouver des bons tuyaux. Et là,
un phénomène étrange me marqua au plus profond de mon être.
Ca peut paraître idiot, mais c'est comme ça, ça m'a marqué.
Je voyais quantité de hardeur lutiner avec ardeur justement, de nombreuses
femmes plus ou moins consentantes. Plus que moins en fait. Et bien figurez vous
que la plupart de ces gentilles dames refusaient désespérément
d'ôter leurs chaussures. Vous n'avez jamais remarqué ça dans
les films porno ? La plupart des actrices (désolé, c'est le seul
mot dont je dispose pour les désigner), persistent à ne pas enlever
leurs chaussures alors qu'un bon gros gaillard leur fait subir les derniers outrages,
en allemand ou en italien la plupart du temps. Elles portent il est vrai de jolis
escarpins noir ou rouge, ou noir, ou encore rouge (les pornocrates doivent être
atteints d'un daltonisme spécifique, puisque c'est apparemment les seuls
couleurs qu'ils connaissent, mais ce sera le sujet d'un autre débat). Mais
elles ne les ôtent que très rarement. Alors que moi, pourtant assez
peu expérimenté sur la question, il m'était impossible d'imaginer
avoir un rapport sexuel avec quelqu'un conservant ses chaussures. Ce serait comme
si elle conservait son blouson : un signe qu'elle va bientôt partir, qu'elle
n'a pas le temps de rester, qu'elle est en retard pour un rendez-vous important.
Un sociologue pourrait probablement vous expliquer lors d'une émission
spéciale de Culture Pub consacrée au pied, que cela vient de ce
que représente le pied : les odeurs, les ongles incarnés, les trous
dans les chaussettes, etc. Mais les sociologues ont une nette tendance à
ne pas venir me consulter avant de l'ouvrir, ce qui leur fait généralement
dire un monceau d'idiotie. Car que représentent les fesses si l'on y réfléchit
bien ? Pardonnez moi de paraître vulgaire, mais on pense plus souvent à
ce qui pourrait y entrer, qu'à ce qui en sort généralement.
C'est naturel, ça vient comme ça, une paire de fesse ne vous fait
pas immédiatement penser à Jacob et Delafon, mais plutôt à
la préservation de l'espèce ou à un de ces films dont je
parlais juste avant. Alors pourquoi le pied devrait obligatoirement signifier
les odeurs et tout le reste ? Parce que les sociologues n'ont pas d'autre explication,
et qu'ils inventent au fur et à mesure pour justifier leur passage à
la télé. Mais moi j'ai une théorie là dessus. Le pied
est la dernière incarnation qui reste de notre intimité. Dans un
film porno, enlever ses chaussures, c'est comme pour une prostituée d'embrasser
sur la bouche : un acte intime. D'accord pour jouer à saute mouton dans
un décor kitsch avec 4 ou 5 collègues velus, mais si je dois enlever
mes chaussures il va falloir me les présenter d'abord.
Et dés
que les beaux jours reviennent, qu'est ce que les femmes montrent en premier,
avant même de raccourcir leurs jupes ? Leurs pieds. Car le pied est devenu
un symbole d'érotisme véritable. D'un organe plutôt bâtard,
destiné à être fonctionnel et qui n'est souvent pas très
joli, il est devenu tout ce qui nous reste d'intimité. Le pied est tout
ce qui nous reste d'intime dans un monde où tout le reste du corps est
de la viande. Le pied n'est acceptable que vêtu d'une chaussette ou d'une
chaussure : au delà, ça tient de l'indécence ou de la perversion.
Le pied n'est acceptable que dans son aspect pratique, médical, technique.
Vous comprendrez ce que je veux dire le jour où l'on verra Adriana Karembeu
complètement habillée mais pieds nus. Vous aurez l'impression de
ne l'avoir jamais vu comme ça. Etre pieds nus c'est être désarmé.
Etre tout nu, c'est juste un métier ou une façon plus pratique de
prendre sa douche.
Alors du coup, il y a deux solutions. Soit nous devenons tous
des fétichistes du pied sans nous en rendre compte, soit le pied finira
par céder aux assauts incessants de certains et se retrouvera étalé
lui aussi sur les murs. Méfiez vous de ce jour là, car il ne vous
restera plus rien de votre corps et du corps d'autrui. Le jour où l'on
verra des pieds partout, on aura franchi une nouvelle étape dans la représentation
du corps.
Alors filez mettre vos chaussures bande de pervers indécents
!
R. P 