J'habite une ville susceptible. En général les villes moches sont susceptibles.
L'année dernière, la municipalité a même obtenu de l'Etat un classement en Z.S.E.
Zone de Susceptibilité Exacerbée. Ca donne droit à plus de panneaux de baskets
et de chiens policiers. Habiter une ville susceptible c'est assez fatiguant. Jusqu'à
mon installation ici, mon propre regard ne me semblait pas une chose encombrante
qu'on trimbale en faisant attention. Maintenant mon regard est devenu très encombrant.
C'est comme si j'avais en permanence une échelle sur l'épaule qui m'oblige à manoeuvrer
avec précaution pour ne heurter personne. Sur les trottoirs, dans le bus, les
cafés, à la gare, je dois prendre garde à ne heurter personne du regard. Les gens
ici il vaut même mieux ne pas les regarder du tout. C'est plus prudent. Dans une
Zone de Susceptibilité Exacerbée quelqu'un qu'on regarde le prend plutôt mal.
Même si vous ne l'avez pas fait exprès, il vient aussitôt vous demander vos raisons.
Il veut savoir ce que vous lui voulez. En général il est très en colère. Parfois
il vous assomme. Quand il est avec des amis à lui et que vous êtes tout seul,
il vous assomme très volontiers. Tout le monde estimera que vous l'avez bien cherché.
Vous n'aviez pas à les regarder. A part vous personne ne les a regardés. C'est
mal vu. Personne ne les a vus. Personne n'a rien vu. Ca ne regarde personne.
Il
faut pourtant bien poser les yeux quelque part. Dans une ville tellement moche
qu'elle a obtenu un classement en Zone de Susceptibilité Exacerbée, c'est tout
à fait problématique. On ne peut lever le nez en l'air, à droite, à gauche, sans
se mettre du béton plein les yeux. Il n'y a qu'une solution, c'est de regarder
les gens dans les pieds. C'est une habitude à prendre. Alors qu'il est téméraire
de se hasarder, même en passant, sur un faciès, on peut sans causer de scandale
dévisager une paire de pieds. Dans une ville susceptible où tout le monde a le
regard qui fuit au ras du sol comme un chat apeuré, les pieds prennent une importance
considérable. Tandis que les torses restent dans le flou et les visages cachés
par l'angle mort de la susceptibilité, les pieds s'épanouissent pour le plus grand
profit des fabriquants de chaussures de sport. Les visages disparus ou réduits
à des têtes d'épingles par l'atrophie qui découle de l'abandon d'un outil aussi
obsolète que le cerveau, la physionomie est toute entière passé dans les baskets.
Dans une ville où la susceptibilité s'est installée au point de provoquer un classement
en Z.S.E, les baskets connaissent souvent d'impressionnantes mutations : ils enflent
énormément, des couches sédimentaires se superposent sous les semelles, des formes
complexes et différenciées apparaissent tandis que deux ou trois logos assoient
leur domination. Dans les villes susceptibles, des habitants à l'esprit confus
se marquent eux-mêmes comme des veaux, à l'endroit le plus éloigné de leur visage
censuré.
O.S 