Nous ne nous voyons
plus, dès que nous avons la possibilité de nous revoir.
Pour
le reste, il suffit de ne pas se laisser aimanter d'une rue sur l'autre par ces
corps en mouvements qui nous éperonnent quelques minutes avant que nous
ne les matérialisions.
Parce que les corps gardent en mémoire
les ébats les épanchements les cavités la sécheresse
et l'humidité des baisers la fougue dans laquelle on se roule et toutes
les figures d'escrime qui font d'un adversaire un complice et d'un complice un
traître, un lâche, un indifférent.
La mémoire du
corps est une mémoire intentionnée sans notion de bien ou de mal.
Fiable, missile à tête chercheuse, droite, déterminée,
solide. Une mémoire qui ne défaille pas dans la liquidité
du quotidien. Liquidité des amants qui se liquident comme des tueurs sans
gages.
Principe d'Archimède. Tout corps plongé dans son semblable
perd toute notion de surface et gagne le goût de la profondeur, du moins
de son vertige.
Avec Marie, nous avions vécu une histoire aussi courte
qu'une paille dans un jeu de hasard.
Je la quittai pour ne pas la faire souffrir,
vous savez le genre de stupidités que l'on invoque tant on se croit obligé
de formuler des excuses quand on n'aime plus quelqu'un. Je te quitte pour ne pas
te faire souffrir. Un truc que j'avais dû piquer à une fille qui
m'avait quitté précédemment.
Du jour au lendemain je
décidai de ne plus la voir. C'était sans compter sur la mécanique
amoureuse des corps qui gardent des attaches puissantes. Nos corps jouaient comme
des enfants avec la direction adulte que nous avions voulu imprimer au destin.
Ainsi quand Stéphanie descendait la rue Férou je remontai la rue
Garancière qui lui est parallèle, sans qu'aucun de nous ne vit l'autre
mais y songea peut-être de manière aussi immanente qu'inattendue.
D'autres fois, nous ne pouvions éviter le choc frontal, et nous tombions
l'un sur l'autre avec cette peur panique au ventre, le bredouillement des mots,
le désarroi illimité des rencontres qui nous laissent les jambes
coupées et le cur au bord des lèvres.
Quand nous nous revoyions
à la soirée d'un tel nous dérivions l'un vers l'autre et
nous touchions beaucoup, elle passait sa main avec tendresse sur mon visage et
je l'embrassai sur le front. Puis nous finissions avec cette envie irrépressible
et insensée de refaire l'amour, de plonger sous les pulls, de re-découvrir
le corps de l'autre pour revivre prolonger sublimer ou affadir ce que nous avions
vécu.
Alors ensemble, accouplés dans un lit, nous sombrions
dans le rebondissement.
La mémoire des corps ne connaît pas le
morcellement la coupure la séparation. Elle n'est qu'intensité et
intention. Puisqu'il faut bien vivre, survivre à ses choix, je dompte quotidiennement
la mémoire de mon corps en lui imposant la désinvolture, la solitude,
le sourire, la nouveauté, la variante. Quand elle reprend le dessus, ce
qu'elle m'apprend de plus précieux et, en même temps, de plus compromettant,
est qu'on ne dit jamais je t'aime pour la dernière fois.
J.A