Jean lisait le journal, tranquillement comme tous les jours
depuis le début de l'été. Paris était désert,
les bancs publics étaient souvent libres et Jean aussi, surtout depuis
son licenciement. Somme toute , ça tombait bien,.
"Ne mords pas
ta laisse!"
Jean leva la tête de son journal. Madame Pichon parlait
toujours haut et fort à Melchior, ostensiblement. Elle prenait à
témoin parfois les gens qui passaient à proximité.
"Que
vont penser les gens si tu te mets à faire n'importe où ? N'est
ce pas monsieur ?"
Le monsieur passe et ne regarde même pas. Et
c'est bien là son malheur, à Gisèle. A 95 ans, elle se déplace
difficilement, lentement, pas à pas. On a presque l'impression qu'elle
ne bouge pas, une statue posée là au milieu du trottoir à
laquelle quelqu'un a attaché son chien pendant qu'il achète son
pain. Melchior bouge et semble faire avancer la vieille dame. Les gens l'évitent,
s'écartent, calculent leur trajectoire plusieurs dizaines de mètres
avant d'arriver sur elle, comme on évite un S.D.F. qui va vous demander
de l'argent et à qui on ne veut pas dire "non" droit dans les
yeux.
La vieille parle à Melchior comme à un être humain,
un membre de la famille.
"Obéis à maman Melchior!"
et Melchior tire sur sa laisse. Alors la vioque s'énerve, le traite de
con, de sale clébard de merde et lui donne un coup de pied dans l'arrière
train. " Sale bête!"
Melchior est pour Mme Pichon la preuve
de l'irréversibilité du temps, le symbole de son inexorable vieillissement.
Melchior, c'est aussi la dernière
chose qui la retienne ici, un prétexte
pour vivre quand tout devient pénible. Un jour, Mme Pichon n'aura même
plus la force de tenir la laisse, un jour Melchior tirera plus fort, et chacun
partira de son côté. Il n'y a pas d'autre alternative.
Jean replie
son journal et lève les yeux au ciel. De gros nuages d'orage cachent le
soleil. Il ne va pas tarder à tomber des seaux. Il court pour ne pas se
mouiller.
JC.L