- Tiens, mets ton doigt ici.
- Là ?
- Oui, là.
-
Tu n'en fais pas un peu trop ?
- Non, je ne pense pas.
- Moi je crois que
c'est exagéré.
- Pourquoi ?
- Ca va faire un quart d'heure
que tu es sur ce paquet.
- Le paquet est aussi important que le cadeau. Plus
même. Au Japon, emballer un présent est un art. C'est un signe de
respect envers l'objet, donc envers la personne à qui tu l'offres...
-
Super...
-... et tous les emballages, tsutsumi en japonais,...
-... Je ne
parle pas japonais...
- ...ont une signification. Par exemple, si tu offres
un cadeau pour des fiançailles ou un mariage, tu l'emballeras avec un nud
indénouable, car c'est un événement " qui ne doit se
produire qu'une seule fois dans la vie ".
- Je déteste quand tu
parles avec des guillemets.
- Je ne parle pas avec des guillemets, je parle
avec toi.
- Ne joue pas avec les mots.
- Je ne joue pas avec les mots, je
joue avec tes nerfs.
- Arrête ! T'as joué et t'as perdu alors
arrête maintenant !
- D'accord.
- En fait si tu t'échines avec
ces ficelles en papier...
- Mizuhiki en japonais...
-... c'est parce que
tu veux étaler ta science devant tout le monde.
- Non. Je veux "
ouvrir les autres aux traditions séculaires de l'orient mystérieux
".
- Arrête avec ces foutues guillemets ! On dirait un guide touristique
!
- J'essaye juste de faire un joli paquet, c'est tout.
- Tu n'es pas japonais,
je ne suis pas japonaise, et la personne qui va recevoir ce cadeau n'est pas japonaise.
Alors pourquoi ?
- Je te l'ai dit, au Japon...
- Mais fous moi la paix avec
le Japon ! Ne me fais pas un cours de sinologie !
- La sinologie c'est sûr
la Chine.
- Et la cynophilie ?
- Ca dépend comment tu l'écris.
-
Avec un stylo la plupart du temps. Mais j'écris rarement des mots comme
ça.
- C'est aimer les chiens, si tu l'écris CY.
- C'est pas
la zoophilie ?
- On peut aimer les chien sans en arriver à ce point
là. En tout cas ça n'a rien à voir avec la cinéphilie.
-
Ni avec la syphilis, ça j'avais compris, merci. Bon, tu le finis ce paquet
?
- Des fois je me demande ce qui nous lie tous les deux...
- Je te remercie,
ça fait toujours plaisir à entendre. Pour le moment ce qui nous
lie c'est que nous sommes invité quelque part et que nous sommes en retard
parce qu'il te faut deux plombes pour emballer ce truc.
- C'est le sexe tu
crois ?
- Sans vouloir te vexer mon chéri, ça m'étonnerait
que ton sexe t'empêche de fermer ce paquet.
- Non, je voulais dire c'est
le sexe qui nous unit ?
- Peut être. Enfin ça doit jouer un rôle
important, mais ce n'est pas tout.
- Alors c'est le lit qui nous lie ?
-
Très fin. Tu vas finir par y aller à pied à cette sauterie.
-
A pieds joints même, si c'est pour sauter. Sérieusement, dis moi
ce qui fait qu'on est toujours ensemble après tant d'années ?
-
Mais je ne sais pas moi bon dieu ! Parce qu'on est un couple ! Et qu'un couple
c'est deux personnes ! Sinon c'est plus un couple, c'est... un monôme, un
découple, un morceau de pizza froide au fond du frigo et une seule épilation
par mois ! Voilà pourquoi on est ensemble !
- C'est tout ?
- Qu'est
ce que tu veux entendre ? Qu'on est ensemble par la " force de l'habitude
" ?...
- Ne serait ce pas des guillemets dans ta phrase ?
-... Que
c'est la routine qui nous tient ? Tu te lèves et tu me bouscules, je ne
me réveille pas, mon dieu quelle catastrophe tu ne vas jamais trouver tes
chaussettes propres ? C'est ça que tu veux entendre ?
- Si nous sommes
ensemble par la force, c'est un cassus belli.
- Moi ka susse rien du tout si
toi y en a pas finir ce paquet vite fait !
- C'est du latin. Ca veut dire un
cas de guerre.
- Tu sais, je suis allé à l'école ! Ca
peut paraître incroyable mais avoir des ovaires n'affecte pas mes capacités
cognitives !
- J'ai rien dit de tel. Réponds à ma question. Qu'est
ce qui nous lie l'un à l'autre ?
- Tu viens de le faire ce nud
! Je t'ai vu, tu l'as fait, et tu l'a défait et maintenant tu le refais
! Tu te fous de ma gueule !
- Non, j'essaye de faire un joli paquet.
- J'en
ai assez. Tu ne finiras pas tant que je n'aurais pas répondu à ta
question, c'est ça ?
- Oui. Non. Enfin je finirais un jour ou l'autre
mais ça irait sûrement plus vite, effectivement.
- Tu veux vraiment
savoir ce qui fait que je suis encore avec toi ? ! Je me suis attachée.
Voilà la vérité !
- Comme on s'attache à un chien
?
- Oui, non, peut être : rayez les mentions inutiles. Tu m'énerves.
-
Alors tu es cynophile.
- Oui, j'adore le cinéma ! Pauvre cloche ! Je
ne me suis pas attaché à toi comme on s'attache à un chien,
mais comme on s'attache à un boulet ! Je me suis attaché avec un
contrat de mariage, une alliance, et la promesse faite à l'adjoint au maire
du 14ème arrondissement de ne pas coucher avec un boys band tant que tu
seras vivant, serait ce sous assistance respiratoire !
- C'est cruel pour
ces pauvres garçons. Les boys band vont bientôt prôner l'euthanasie
avec un discours pareil.
- Ou plutôt si, je me suis attaché à
toi comme on s'attache à un chien, qu'est attaché à un arbre,
qui est lui même attaché à une forêt qui risque fort
d'être rasée pour laisser passer une autoroute si tu n'as pas fini
d'emballer cette saloperie dans quarante secondes !
- Ne crie pas, ça
me déconcentre et on va être en retard.
- Comment on dit connard
en japonais ?
- Je ne sais pas. Essaye en latin...
- Je m'en vais.
-
Attends ! J'ai presque fini. Tu ne me demandes pas ce qui m'attaches à
toi ?
- Les économies d'impôt ?
- Non, ce qui m'attache
à toi c'est ce que je t'aime.
- Ha...
- C'est idiot non ? Et merde.
Je vais pas passer ma journée à emballer un cadeau pour quelqu'un
qui se contrefiche d'être " ouvert aux traditions séculaires
de l'orient mystérieux " ! On lui offrira comme ça son cadeau.
Allez viens, on y va.
- Attends... C'est vrai que tu m'aimes ?
- Oui. Tu
sais ce qu'on dit, dans la vie tout est une question de " fil-osophie "
! Et toi ? Tu m'aimes ?
- Ho, tu sais ce qu'on dit : on s'attache !
- D'accord,
c'est si gentiment demandé...
Il passe la ficelle
autour de sa taille et l'embrasse.
R.P