CHAPITRE 10.
L'ETRURIE ET ROME.
Les révolutions.
La soumission au destin.
L'APRES GUERRE, OU L'INCERTITUDE DES ALLIANCES.
TARQUINIA. LE CONFLIT AVEC ROME.
REVOLUTIONS ET GUERRES CIVILES.
Le conflit entre Rome et Véies avait commencé en 485, lorsque la gens Fabia, se posant comme défenseur unique de Rome vers le nord, avait entamé contre la cité étrusque cette guerre de clan qui devait durer une dizaine d'années et s'achever par un échec.
Nous entendons faire de cette guerre une affaire privée, avaient dit les Fabii. Les causes en étaient multiples, mais au premier rang se plaçaient certainement des problèmes de terres : le "fief" des Fabii était voisin des terres des Véiens et le conflit est d'abord une question de mauvais voisinage. Le second problème intéresse Rome dans son ensemble : c'est la maîtrise de la route des salines du bas Tibre qui passe par le gué de Fidènes et la région dite des septem pagi, les sept cantons, qui bordent la via salaria, le chemin du sel. Il semble bien qu'initialement, le conflit se soit borné là, mais lorsqu'il reprend en 438, c'est l'existence même de Véies qui semble en cause. La défaite au combat de Lars Tolumnius, dont quatre siècles plus tard Auguste avait encore vu la cuirasse dédiée au Capitole et une trêve conclue en 431, ne font que reporter le problème. La prise de Fidènes par les Romains en 426 est un coup très dur pour la santé économique de la ville étrusque qui, dès lors, n'est plus raccordée à la mer que de manière incertaine. Il est clair de surcroît que, dans sa position, prise entre Caere qui convoitait les franges méridionales de son territoire, Rome qui tentait de remonter la vallée du Tibre et les populations sabelliques dont la pression ne devait pas être moindre ici que sur le territoire romain tout proche, les chances de Véies étaient maigres.
Le siège est mis devant la ville en 406 (date de l'annalistique, en réalité 401), dans un climat de grave tension sociale à Rome, et tandis que Véies s'en est remise, en ces circonstances extrêmes, à l'autorité d'un Roi/Tyran, qui semble impopulaire dans les autres cités étrusques. L'annalistique, qui adopte parfois les clichés de l'épopée, donne au siège de Véies la durée de celui de Troie : dix ans. Les cités étrusques, sollicitées par Véies, refusent d'intervenir en sa faveur. On sait que la ville n'est prise que grâce à la quasi-trahison d'un haruspice enlevé à Véies, qui explique un prodige en proposant l'expiation et surtout par celle de Juno Regina que Camille "évoque" et qui choisit de demeurer à Rome :
Et toi aussi, Juno Regina, qui as actuellement Véies pour résidence, daigne après notre victoire nous suivre dans notre ville qui va devenir la tienne: là ta majesté trouvera un temple digne d'elle. (Tite-Live, V, XXI).
Les Véiens ne savaient pas que déjà ils étaient trahis par leurs propres devins et livrés par des oracles étrangers (Delphes) ; que déjà des dieux avaient été conviés à partager leurs dépouilles (Apollon Pythien) tandis que d'autres (Juno Regina), invités par des prières à quitter la ville, tournaient les yeux vers les temples de l'ennemi et leur nouvelle demeure… (Id, ibid.)
On sait qu'après la prise de la ville, la déesse accepte clairement de venir à Rome :
(Un des jeunes gens chargés d'enlever la statue dit) : "veux tu venir à Rome, Junon ?" - "la déesse a fait signe que oui", s'écrièrent les autres... Elle avait l'air de venir d'elle-même, raconte-on, légère et facile à transporter. (Id, V, XXII).
Ces deux trahisons, pour symboliques qu'elles soient, n'en sont pas moins significatives : pour le narrateur romain, faute de document sur une trahison réelle, il semble nécessaire qu'une part de la cité de Véies ait accepté, ou même souhaité cette conquête. Cette part est ici divine et sacrée, ailleurs, à Arezzo ou à Volsinies, la cité sera livrée par un groupe social ; mais il importe à l'historien de Rome que le destin ne soit pas forcé et que la Ville n'en soit que l'instrument. On peut toutefois se demander si derrière les symboles sacrés de l'haruspice et de la déesse qui livrent leur ville à Rome, ne se cache pas un courant politique hostile à la tyrannie et qui ayant des appuis dans les autres cités étrusques alors gouvernées par des régimes oligarchiques, aurait provoqué leur catastrophique neutralité.
Le pillage et la destruction suivirent. Les citoyens libres furent vendus, toutes les richesses emportées ; le récit du sac de la ville est une reprise de celui du sac de Troie. L'épopée mythique de la Grèce sert de modèle sinon de justification à l'aventure historique de Rome.

Mais la réalité est un peu différente : le territoire, devenu romain, est peuplé de colons plébéiens et sert de base pour la conquête, en 395, des centres secondaires du bas Tibre et du sud du pays Falisque : Capene, Nepi et Sutri. La Via Salaria est entièrement entre les mains de Rome et les salines côtières passent sous son contrôle. La prise de Véies par Rome ne doit pas être considérée comme la simple élimination d'une rivale, mais comme le premier pas, initialement involontaire et pourtant décisif, d'une politique qui deviendra un système et se propose de régler par une extension territoriale les problèmes intérieurs de l'Etat.
L'APRES GUERRE, OU L'INCERTITUDE DES ALLIANCES.
Que les Gaulois se soient emparés de Melpum (Milan) le jour même de la chute de Véies n'est bien sûr qu'une légende ; mais toute artificielle qu'elle soit, elle a le mérite de placer en cette année 396 (391 ou 388) le début du repli et de mettre en parallèle les menaces nordiques, les conquêtes romaines et la main mise de Denys de Syracuse la même année sur Rhégion, dont la concomitance explique bien des effondrements. Il est même possible, si l'on suit l'historien gaulois Trogue Pompée (dans Justin, His. Phil.XX, 5,4) qu'un embryon d'alliance ait existe entre Gaulois et Syracusains.
La descente des Celtes en Italie moyenne, leur passage par Chiusi, sans doute provoqué par des problèmes de rivalités politiques, ont déjà été évoqués. Nul doute que la terreur ne se soit emparée des cités étrusques :
Les Clusiens furent épouvantés par l'étrangeté de cette guerre, par cette multitude d'ennemis et l'aspect de ces hommes, par la nature de leur armement et par les récits qu'on faisait des défaites qu'ils avaient infligées à tant de légions étrusques sur les deux rives du Pô. (Tite-Live, V, XXXV).
L'annalistique présente Chiusi comme déjà presque dépendante de Rome et, toujours en quête de héros indomptables, attribue le raid des Gaulois au courage téméraire et provocateur d'un jeune noble romain ! Il y a certainement d'autres raisons et le détournement des hordes gauloises a toujours été une arme politique. Il est plus que possible que Denys ait "téléguidé" les Celtes vers les cités de l'Italie intérieure, mais dans un second temps il se peut qu'une cité de la Val di Chiana, inquiète du sort qu'avait subi Véies, les ait aiguillés vers le sud. Ceux-ci en effet ne rencontrent aucun obstacle jusqu'à Fidènes et la rencontre avec les troupes romaines a lieu sur le ruisseau Allia, en face de Véies ! Serait-ce fortuit ?
La réaction de Caere est très curieuse. Bien loin de prendre les armes pour soutenir sa voisine attaquée, elle se contente d'accueillir les sacra, ce qui est le moindre des gestes de piété et les prêtres et vestales qui les accompagnent. Une fois le danger passé, elle va aider Rome à récupérer un partie du butin pris par les Gaulois et enfin, alors qu'elle n'avait pas combattu les Celtes de Brennus lors de leur descente, elle attaque une horde remontant d'Italie du sud et qui passe à sa portée, quand tout danger est pratiquement écarté. Il y a dans cette prudence, qui semble hésiter entre deux dangers, un désir vital de combattre Syracuse et ses alliés, mais aussi une sorte de crainte à l'égard de la remuante voisine qu'est Rome et avec laquelle elle est finalement condamnée à faire alliance. Un accord qui n'est pas réellement de sympoliteia (c'est à dire de double nationalité), mais seulement d'hospitalité publique, donne aux Cérites les statut de "citoyens passifs" à Rome (c'est ce que l'on nommera civitas sine suffragio). La réciproque existe sans doute, mais nous n'en avons pas trace, et l'octroi libéral de ce droit par les Romains apparaît de ce fait comme une récompense accordée aux voisins étrusques alors qu'il s'agit sans doute d'un des articles d'un traité d'alliance beaucoup plus large qui comprend des clauses économiques vitales et certainement des accords à caractère maritime.
Caere, trop proche de Rome pour s'y opposer, trop intéressée par la défaite de Véies, sa vieille rivale, trop gravement touchée par la politique syracusaine, trop dépendante de l'arrière-pays latin, a choisi son camp : c'est celui de Rome.
TARQUINIA. LE CONFLIT AVEC ROME.
Par nécessité autant que par intérêt, Tarquinia a pris le parti inverse. La rivalité économique et maritime avec Caere, la différence probable non pas tant des régimes, mais du style politique avec sa voisine du sud, certainement plus "plébéienne", sont à l'origine de ce choix. Une alliance contre Rome, animée par Tarquinia, se constitue aussitôt après le départ des Gaulois ou peut-être même alors qu'ils tiennent encore certains quartiers de Rome. Ces Etrusques attaquent la forteresse, depuis peu romaine, de Véies et s'intéressent à la zone des salines du bas Tibre. Les engagements dépassent rarement le niveau d'escarmouches ou de raids sans lendemains, mais le conflit s'éternise. En 382 un combat plus sérieux écarte temporairement Tarquinia et ses alliés méridionaux, en particulier Falisques, de l'aventure militaire peu préparée où ils viennent de s'engager.

Mais les opérations reprennent en 358. Cette fois Tarquinia est mieux préparée, elle s'est alliée à Faléries, aux cités falisques et a obtenu une neutralité relativement bienveillante de Caere, ligotée toutefois par ses engagements à l'égard de Rome.
Alors eut lieu le soulèvement de tout le peuple étrusque sous la conduite des Tarquiniens et des Falisques, l'ennemi arrive jusqu'aux salines. (Tite-Live, VII,17).
Les cités plus nordiques, qui n'ont pas de territoire jouxtant les domaines de Rome, refusent de bouger et Tarquinia a beau détenir la "présidence" de la ligue, elle ne parvient qu'à provoquer une certaine hostilité des cités comme Chiusi ou Pérouse. Quelle peut être la raison de cette nouvelle guerre ? Depuis le vote des lois liciniennes, en 367, les plébéiens sont admis à toutes les magistratures romaines. Depuis la conquête de Nepi de Sutri et de Capène, des colons plébéiens ont reçu des terres aux confins des territoires étrusques. Une autre loi, attribuée elle aussi à Licinius Stolon, dont le contenu précis n'est pas connu avec certitude, mais dont l'esprit sera repris pas les lois gracchiennes, limite la possession de l'ager publicus à 500 jugères. Ce sont autant d'exemples contagieux, autant d'idées que les oligarques de Tarquinia craignent de voir se répandre dans leur propre cité. Il y a certainement une base idéologique à ce conflit auquel des inscriptions tarquiniennes font allusion. Cette fois encore, c'est la famille Spurinna qui s'attribue, en la personne d'Aulus, fils de Velthur, de notables succès en particulier dans la région des sept cantons. L'annalistique romaine mentionnait ces combats, qui, naturellement, pour elle, étaient autant de victoires ! Sept années de guerre se terminent en 351 par une cuisante défaite militaire des Etrusques et surtout par la fin de l'hégémonie tarquinienne au sein de la ligue des douze peuples.
Il semble que dans ces mêmes années l'aristocratie vulcienne cultive avec insistance un patriotisme anti-romain et prenne conscience du danger qui monte. La tombe des Saties, connue sous le nom de Tombe François, en est un éloquent témoignage. On sait que deux scènes sanglantes se font face : d'un côté Achille (AXle), en présence d'Agamemnon et des deux Ajax, égorge les prisonniers troyens devant l'ombre de Patrocle (inqial Patrucles), de l'autre se déroule l'épopée des deux héros Caile et Avile Vipinas (les frères Vibenna). Mastarna, dont nous savons qu'il n'est autre que Servius Tullius, libère Avile Vipinas et un peu plus loin, sur une petite paroi voisine, Marce Camitlnas met à mort Cneve Tarchunies rumaX, c'est à dire Gneus Tarquinius, le romain ! La décoration est conçue à la manière d'un parallèle littéraire : d'une part les Grecs égorgent les Troyens, de l'autre les Etrusques sacrifient les Romains. Peut-on dire plus clairement que l'aristocratie vulcienne se réclame du modèle et éventuellement de la culture grecque tandis que les Romains, descendants des Troyens, méritent leur défaite et la mort qui les attend ? Il se peut que tout l'honneur de ces luttes victorieuses contre Rome, vieilles alors de deux siècles, soit en fait à porter au crédit de ce Vel Saties, ancêtre du maître de la tombe, que l'on voit observant le vol d'un pic, oiseau de Mars destiné à fournir les présages en matière militaire.
Le désastre subi par les troupes romaines aux fourches Caudines (321) est peut-être pour quelque chose dans le soulèvement de Capoue six ans plus tard, mais Rome se rétablit au sud et le danger est désormais clair pour les cités étrusques : il ne vient plus de Syracuse ou des peuples celtiques, mais bien de la volonté d'expansion constante de l'Urbs.
La preuve de ce changement d'attitude nous est donnée, par l'aide, modeste, mais significative que les Etrusques, en tant qu'ethnos apportent aux Syracusains assiégés par Carthage (Diodore de Sicile, XX,61,6-8). On a parlé de retournement des alliances et il est vrai que ce geste eût été impensable un demi-siècle plus tôt quand le souvenir des coups de main de Denys était très vif, que les sanctuaires portuaires étaient toujours en ruine et qu'on avait encore la nostalgie de la grande époque de la puissance navale. Les dix-huit navires qui se portent contre Carthage tentent indirectement de faire pièce à Rome, alliée de Carthage, qui renouvelle l'année suivante son traité d'alliance avec la cité punique, et qui, désormais, s'étant substituée au Etrusques dans la prétention à dominer la mer Tyrrhénienne, souhaite en finir avec le reste de puissance des Grecs de Sicile. Il n'y a plus alors d'hésitation possible : pour toute cité étrusque, l'ennemi est Rome.

Corrélativement, tout ennemi de Rome devient virtuellement allié des Etrusques. C'est ainsi qu'on les verra soutenir une révolte ombrienne en 308, une incursion gauloise en 299, un soulèvement samnite, un tumulte des Sabins, une tentative des Falisques, et qu'à chaque fois un contingent étrusque viendra se joindre aux insurgés, parfois même en leur offrant une organisation et des plans d'opérations.
REVOLUTIONS ET GUERRES CIVILES.
Mais la crise la plus grave n'est certes pas celle qui se traduit par ces guerres continuelles, longues successions d'escarmouches qui dégénèrent parfois en un paroxysme sanglant. Pendant ce siècle, qui voit le raffinement des formes d'Italie du sud gagner les arts de l'Etrurie moyenne, et où l'aristocratie, comme jamais encore, manifeste sa profonde hellénisation, les tensions sociales ne cessent de s'accroître.
Les débouchés s'étant fermés, les marchés ralentis, la pression de Rome accentuée, les classes moyennes, qui en d'autres temps eussent lentement monté l'échelle sociale, se trouvent dans une impasse. Les régimes oligarchiques qui, comme à Tarquinia, conduisent les cités, se refusent à les intégrer et empêchent toute réforme. Ailleurs, là où, comme à Volsinies ou à Arezzo, l'exemple romain de l'intégration de la plèbe se fait plus insistant, les magistratures de la cité peuvent, de gré ou de force, leur être ouvertes. Parfois, surtout dans les cités du nord où l'absence de toute classe moyenne ne laisse en lice qu'une aristocratie incapable de la moindre souplesse et une masse de dépendants, d'"esclaves" comme les nomment les sources romaines (mais ils sont pour reprendre l'expression habituelle, entre la liberté et l'esclavage), certains d'entre eux arrivent presque inévitablement à entrer dans le corps civique, fût-ce à une place subalterne. Mais dans tous les cas, la tension, qui est de nature économique, subsiste. Tandis que le mercenariat, comme en Crète ou en Laconie, devient souvent l'exutoire d'une classe moyenne appauvrie, qui va grossir les effectifs de toutes les guerres du temps et en particulier les troupes d'Aghatoclès, des courants qu'il faut bien dire révolutionnaires, font leur apparition dans les milieux les plus pauvres et sont d'autant plus puissants que les régimes où ils sont nés sont plus étroitement oligarchiques.

C'est, semble-t-il ce qui se passe à Arezzo dès le milieu du siècle. Une des inscriptions de Tarquinia appartenant aux elogia de la famille des Spurinna évoque déjà une guerre civile :
Aulus
Sprurinna fils de Velthur
trois fois prêteur; chassa de Caere
le roi (?)
Orgoln(..)ius Velthuru(...) ensi(?)
Libera Arezzo
opprimée par la guerre servile
La notice n'est que partiellement confuse, car elle semble politiquement
si cohérente, qu'il est relativement aisé de restituer
le climat. Tarquinia, la cité aristocratique par excellence,
a été appelée à l'aide pour chasser un tyran
(le roi Orgolnius Velthurus) de Caere et pour rétablir l'ordre et la
paix civile dans Arezzo après une guerre servile. Quels pouvaient
être ces "esclaves" ? Très probablement des membres
de la classe sociale la plus pauvre et juridiquement la plus proche
de la servitude, des "pénestes" situés entre
la liberté et l'esclavage (metaxi
eleutheron kai doulon).

L'appel a dû provenir de l'aristocratie locale qui entretient des relations avec les autres aristocrates conservateurs et dont naturellement le regard se porte vers Tarquinia, championne de cette cause. Il n'y a pas lieu de s'étonner de la puissance locale de l'aristocratie. Que l'on songe à ce petit sanctuaire extra-urbain de la porte San Lorentino où fut retrouvée en 1553 l'admirable Chimère qui fait aujourd'hui la fierté du musée de Florence : ce n'était en aucune manière un édifice public au sens moderne du terme, mais presque certainement un sanctuaire privé relevant de quelque famille aristocratique où, comme à Véies : la statue ne pouvait, selon les rites étrusques, être touchée que par un prêtre issu d'une certaine gens.
On mesure quelle devait être la fortune des dédicants quand on imagine que le splendide bronze qu'ont exhume les fouilleurs de la Renaissance ne représentait qu'un petit élément d'un groupe beaucoup plus considérable où Bellerophon, dressée sur un Pégase cabré et ailé, frappait de sa lance ou de son épieu le monstre gardien. L'image emblématique de l'Etat d'esprit d'une aristocratie de cavaliers s'y retrouve toute entière exprimée. Il est en effet probable que cette caste n'ignorait nullement que la carrière du héros corinthien commençait par le meurtre d'un "tyran", Belléros, (un ennemi de l'aristocratie de Corinthe) qu'elle se poursuivait par la destruction de la Chimère et la lutte contre les Solymes et les Amazones. C'est tout l'orgueil d'une caste fière de sa force, de son courage et surtout de sa naissance, qui s'exprime ainsi dans l'ex-voto splendide d'un sanctuaire gentilice d'Arezzo. On conçoit avec quelle violence l'opposition des classes soumises a pu se manifester contre cette souche de rois étrusques pour reprendre le mot d'Horace sur Mécène.
Un autre soulèvement se produit en 303-302 :
On annonçait que l'Etrurie allait se révolter, le mouvement ayant commencé par des séditions à Arezzo où l'on avait pris les armes pour chasser les Clinii, famille très puissante, dont les grandes richesses étaient un sujet d'envie. (Tite-Live, X,III).
On a cru voir dans la destruction du sanctuaire de la chimère la preuve archéologique de ce soulèvement. La chose est possible, d'autant que le nom du dédicant de ce groupe semble avoir été volontairement détruit. Cette fois, ce n'est plus Tarquinia, déchue de son hégémonie après la défaite de 351, que les aristocrates appellent au secours, mais c'est Rome. Quel chemin parcouru ! L'affaire se passa sans grands combats :
J'ai sous la main des auteurs qui prétendent qu'il ne fut besoin de livrer aucun combat mémorable pour pacifier l'Etrurie, et que les exploits du dictateur (M. Valerius) se bornèrent à calmer les séditions d'Arezzo et à réconcilier avec la plèbe la famille des Clinii. (Tite-Live, X, V).
Ainsi en quelques années, Rome, est devenue pour l'aristocratie étrusque le gardien de l'ordre social, continuellement menacé par l'immobilisme des conservateurs et la gravité de la crise. On notera comment l'annalistique emploie pour justifier les interventions de Rome l'expression de "révolte servile" et transforme cette guerre civile en simple tension sociale entre "patriciens et plébéiens" quand il s'agit d'asseoir son autorité et de se poser en arbitre.
Il faut payer cette pacification au profit des Clinii, que l'on nomme "réconciliation" : en 294, Arezzo n'a pas d'autre choix que d'entrer dans l'alliance romaine. La même année, et pour des raisons qui sont probablement comparables, Volsinies et Pérouse adoptent la même position. Ces foedera sont en réalité non pas des alliances, mais de véritables traités inégaux au sens où on pouvait l'entendre de la politique coloniale du XIX° siècle. C'est une manière d'entrer dans la sujétion sans perdre complètement la face. La cité "fédérée" n'est plus libre de sa politique internationale, elle doit fournir les contingents militaires que Rome est en droit d'exiger et payer les sommes prescrites. Elle perd ses moyens de défense et bientôt sa monnaie. Surtout, la frange la plus facilement récupérable de l'aristocratie est intégrée au mieux dans la hiérarchie romaine et transformée en alliée de Rome. Elle sera la courroie de transmission du pouvoir central dans la "cité fédérée".

Sur la côte, en 293, Roselle est rayée de la carte. Plus de 4000 morts et blessés du côté étrusque, la prise et la destruction de la ville, la main basse sur la plus grande partie du territoire, la réduction forcée des habitants au statut d'alliés, laissent prévoir à court terme le sort des zones côtières du territoire de Vulci.

Vulci et Volsinies comprennent alors désespérément qu'il leur faut combattre ou disparaître. Une dernière coalition se forme, à l'appel des peuples d'Italie du sud. Lucaniens, et Bruttiens en sont les instigateurs. Les Gaulois, les Etrusques se joignent au mouvement à l'exception d'Arezzo, que sa récente condition d'alliée transforme en auxiliaire de Rome. La coalition est battue devant Arezzo, puis au lac Vadimont. Dans le même temps, au sud, les Grecs à leur tour s'inquiètent. Rome, sur un prétexte, vient d'"apporter son aide "aux habitants de Thourioi, puis marche sur Crotone, Locres et Rhégion, elle menace même Tarente. C'est alors que Pyrrhos, roi d'Epire, reçoit des Grecs d'Italie du sud le commandement de leur ligue et en 28O débarque à Tarente. Vulci et Volsinies espèrent établir leur jonction avec le héros des Grecs d'Italie qui remonte vers Frégelle, Agnagni et Préneste et c'est peut-être à ce moment que le motif de l'éléphant, allusion aux forces epirotes, devient pour un temps à la mode. Mais l'armée romaine écrase les cités étrusques et leur impose la capitulation. Presque immédiatement, sur le territoire de Vulci, est fondée en 273 la colonie de Cosa, coupant la ville de la mer ; c'est le pendant nordique de la fondation contemporaine de la colonie de Paestum, sur l'emplacement de l'antique Posidonia. Volsinies alors, sous l'autorité de son aristocratie, est privée d'une partie de son territoire. Cette mesure condamne à la revendication permanente les classes sociales les plus pauvres qui inévitablement supportent le poids principal de la défaite.

Quelques années plus tard, Caere, en dépit d'une longue fidélité à Rome, se trouve en conflit avec sa puissante voisine : en moins d'un an, elle est vaincue, la plus grande partie du territoire qui lui restait est incorporée à celui de Rome, la ville devient une "préfecture", c'est à dire une ville entièrement sujette (273) la zone maritime surtout est l'objet de confiscations, et Rome y fonde quatre colonies maritimes de droit romain destinées à reprendre les activités marchandes qui avaient fait la fortune de la région ; ce sont Frégène, Alsium, Pyrgi, et Castrum Novum.
De l'Etrurie il ne reste plus, en ce début de troisième siècle, que des "alliés" ou des satellites de Rome : au sud, des cités amoindries et amputées de la meilleure part de leur territoire, au nord, des états fantoches aux mains d'une aristocratie qui n'est plus qu'un outil de romanisation.
Les luttes sociales ne sont pas éteintes pour autant. Depuis un certain temps, peut-être depuis le milieu du IV° siècle, sous la pression des groupes sociaux juridiquement subalternes, l'aristocratie de Volsinies a été contrainte d'accorder des droits politiques aux catégories jusque-là soumises de la cité. Orose, (IV,5,3-5), décrit, sur un ton moralisateur, ce processus qui entraîne la chute de la ville :
A cette époque, les Volsiniens, les plus florissants des Etrusques, périrent presque, à cause de leur mollesse. En effet, tandis qu'ils libéraient partout leurs esclaves, qu'ils les admettaient aux festins, qu'ils leur donnaient le droit de se marier de manière honorable, les affranchis, admis à une part de pouvoir, méditèrent de s'emparer par crime de sa totalité, et, libérés du joug de la servitude, ils brûlèrent de l'ambition de dominer...
Si les sources latines sont un peu avares de précisions sur le statut des révoltés, les textes grecs qui relatent les événements sont beaucoup plus rigoureux. Le récit de Zonaras (VIII,7 -18) montre, malheureusement en une formule qui est un raccourci, la progressive ascension des oiketai (les dépendants, équivalents des pénestes) qui d'abord entrent dans les armées, puis ont accès aux charges administratives subalternes, obtiennent le droit d'épouser des femmes de la classe supérieure, droit semblable au jus connubium de la plèbe romaine, enfin, comme la chose s'était produite à Rome aux termes des lois liciniennes, accèdent aux magistratures supérieures. On peut alors parler d'une sorte d'égalité des droits, de république presque "isonomique". Mais si l'aristocratie en place a, sans doute contrainte, accepté les principes du régime, elle refuse naturellement leur application. Lorsque, grâce à ce nouveau régime, les anciens dépendants s'emparent réellement du pouvoir et écartent de la politique les représentants de l'aristocratie, celle-ci, forte de l'exemple arétin, en appelle à Rome. Ce qui était une victoire politique de la classe des anciens dépendants et que, dans d'autres occasions, l'annalistique romaine aurait appelé un succès plébéien, devient alors, pour les besoins de l'intervention romaine, une "guerre servile", une révolte d'esclaves. C'est que le pouvoir de Rome supposait le contrôle exact de ceux qui en assumaient localement la charge : les aristocrates, qu'ils fussent de Volsinies ou d'Arezzo. Leur chute ne pouvait être acceptée, non pas tant pour des raisons sociales que strictement politiques : si les oiketai étaient coupables d'avoir pris le pouvoir, les principes l'étaient eux de l'avoir perdu. Nous le savons bien, ne serait-ce que par des exemples contemporains : les régimes impérialistes ne se soucient jamais de rétablir un pouvoir qui a chancelé, ils changent intégralement le mode de sujétion.
La réponse de Rome fut immédiate et brutale. On mit le siège devant cette ville imprenable (qui devait résister à presque tous les sièges ultérieurs), on la rasa et on en expulsa la population, on lui assigna une résidence toute différente et parfaitement indéfendable sur le site de l'actuelle Bolsena, on exécuta quelques meneurs, on vola plus de deux mille statues et on détruisit le fameux sanctuaire fédéral du Fanum Voltumnae dont on avait, comme autrefois pour Juno Regina "évoqué" le dieu Voltumna à Rome.
Les aristocrates subirent le même déplacement que les plébéiens et le territoire fut largement dépeuplé et confié à des soldats romains. Rome avait mis "les plaideurs d'accord, en croquant l'un et l'autre".
Ainsi disparaissait, avec Volsinies, le sanctuaire et donc la ligue qui s'y réunissait. Son rôle, dans les dernières années, avait cessé d'être strictement religieux et elle commençait, dans les conditions désespérées du troisième siècle, à exercer une véritable fonction fédérale. Rome se devait donc de l'éliminer. L'Etrurie avait politiquement cessé d'exister.
Un fatalisme impuissant était-il responsable de cet effondrement ? La mollesse (truphé) des "gras étrusques" est-elle à incriminer ? Ah s'ils avaient voulu combattre au lieu de se vautrer dans les banquets ! Que n'a-t-on pas écrit sur ce point !
Si les cités avaient bien voulu s'allier, si elles n'avaient pas mené une politique bassement égoïste, si elles avaient su créer des coalitions stables...
Il n'y a pas d'histoire au conditionnel. Elles ne l'ont pas fait, et nous avons tenté d'expliquer pourquoi. Les grandes différences entre l'Etrurie intérieure et l'Etrurie maritime, la diversité des menaces, les conditions internationales sont les seuls faits importants. L'Etrurie n'est pas un domaine à part, aussi longtemps qu'elle demeure indépendante, son rôle ne se comprend que replacé dans le monde méditerranéen et européen contemporain. Son destin n'est qu'accessoirement le fait de quelques hommes et la conséquence de quelques batailles. La réalité est ailleurs dans la surprenante survivance d'une confédération de cités à la structure archaïque affrontées à des états territoriaux en cours de formation : Syracuse et Rome.
Quant au fatalisme que l'on incrimine, on comprend mal comment l'Etrurie aurait pu en s'y conformant accepter de succomber plus de deux cents ans avant la fin du dernier saeculus que la révélation divine leur avait fixé pour terme ! Aussi bien la date de 265, fatale s'il en est, n'est nullement la fin d'une de ces périodes qui rythmaient le cours du destin.
Morte politiquement, l'Etrurie se survit sous l'autorité romaine dans sa civilisation qui semble faiblement affectée par l'effondrement des états.
Le nouveau système politique est celui des foedera, c'est à dire de ces traités inégaux que nous évoquions. C'est pourquoi on parle parfois de l'Etrurie "fédérée". Il permet aux villes (ce ne sont plus bien sûr des cités) de se survivre dans un cadre de type municipal d'autonomie interne où les lois, les usages, la langue et naturellement la religion demeurent pratiquent inchangées. Quant aux structures sociales, elles demeurent elles aussi, avec leur hiérarchie très stricte et la différence presque infranchissable entre le monde des maîtres et celui des dépendants; ces derniers devenant de plus en plus proches de la condition servile.
Dans la région de l'Etrurie méridionale, l'administration des villes est sous le contrôle direct de Rome, les terres largement accaparées par l'Urbs qui a transformé en ager publicus populi romani, c'est à dire en propriété collective de la république tout le territoire de Véies et plus de la moitié du territoire des autres cités, sans compter naturellement la bande côtière qui va jusqu'à Orbetello. Les villes sont des "préfectures" gérées par des administrateurs nommés par Rome. La population a reçu le doit de cité "diminué", c'est à dire cette civitas sine suffragio qui en fait des sujets romains plus que des citoyens. Certaines cités demeurent avec une autonomie fictive ; c'est le cas de la "nouvelle Volsinies", de Tarquinia et de Vulci. Les cités du nord en revanche demeurent presque intactes et certaines frappent monnaie : marque évidente d'une vie économique qui échappe au système autarcique cher aux aristocraties rurales. Les magistrats continuent d'être élus, les lois de fonctionner, les cités de se nourrir d'une illusion d'existence.
La "loyauté" de cette Etrurie soumise est évidente. Elle sert de base de départ pour les expéditions romaines vers le nord, en particulier pour la conquête de la Gaule cisalpine, elle demeure fidèle durant la guerre contre Hannibal, en 205 elle fournit à Scipion des provisions et des contributions stratégiques (mais pas de troupes, peut-être ne sont-elles pas très sures) pour sa grande expédition contre Carthage :
Les premiers, les peuples d'Etrurie, chacun suivant ses moyens, promirent d'aider le consul : les Cérites promirent du blé pour les équipages et des vivres de toutes sorte, les gens de Populonia du fer, ceux de Tarquinia de la toile à voiles, ceux de Volterra des varangues pour les carènes et du blé, les habitants d'Arezzo trois mille boucliers, autant de casques, de javelots romains et gaulois et de longues lances, au total cinquante mille armes de ces trois types en nombre égal, ainsi que des haches, des bêches, des faux, des paniers, des meules en quantité suffisante pour l'armement de quarante bateaux de guerre, cent vingt mille boisseaux de froment, et ils ajoutaient qu'ils contribueraient aux provisions de route des décurions et des rameurs ; les Pérugins, les Clusiens et les gens de Roselle proposaient du bois pour la construction des navires et une grande quantité de blé. (Tite-Live, XXVIII, 45).
Le tableau, somme toute assez optimiste de ces productions à l'extrême fin du troisième siècle peut-il être considéré comme une sorte de survol économique de l'Etrurie Romaine ? Nous savons bien qu'un autre témoignage, catastrophique celui-là, nous est apporté par Tibérius Gracchus (Plutarque, Tib.Grac.8,9) lorsque, rentrant de Numance (136) il traverse l'Etrurie. Celle-ci était dépeuplée de ses paysans libres, mais livrée à des troupes d'esclaves étrangers, les terres abandonnées à des troupeaux errants, la vie arrêtée, partout les latifundia sous-exploités stérilisaient le cœur de l'antique Italie. Les révoltes serviles menaçaient de s'étendre hors de la Sicile où elles étaient nées dans des conditions comparables à celles de l'Etrurie.
Quelles sont les campagnes dont le spectacle a si terriblement frappé le jeune Tiberius ? Il s'agit certainement de celles du sud de l'Etrurie côtière, bordant la via Aurelia, qui, réduites à l'état d'ager publicus avaient été accaparées par l'aristocratie sénatoriale. C'est à lutter contre ce mal que se consacrent les Gracques.
Une fouille récente, celle de la villa de Settefinestre, dans la Maremme, apporte une justification, ponctuelle certes, mais éloquente au sombre tableau d'une économie esclavagiste prépondérante.
Mais si nous lisons bien les textes, si nous comparons avec les productions artistiques contemporaines, si nous observons les différences locales, nous constaterons clairement que les régions septentrionales sont plus actives, plus riches et que les aristocraties locales s'intègrent au monde romain à un niveau plus élevé.
Les artistes de Volterra qui multiplient dans un goût venu d'orient des scènes souvent très belles sur les urnes cinéraires d'albâtre, travaillent pour une classe sociale riche et relativement large. Pendant le même temps, une famille étrusque de Pérouse, les Perpena, accède au consulat, d'autres entrent au Sénat, d'autres encore gèrent à Rome des magistratures mineures et nombres de personnages localement en vue obtiennent la citoyenneté entière dans le sein de l'ordre équestre. Plus que jamais les aristocraties représentent le point d'appui de la politique romaine.
Il est tout à fait certain que le "black out" entretenu sur l'histoire intérieure de l'Etrurie doit dissimuler bien des événements. Parfois nous en voyons transparaître, mais sans doute transposés ou déformés. Qu'est-ce que cette "révolte d'esclaves" de 196 ?
Une conspiration d'esclaves tenta de soulever l'Etrurie. Le soin de rechercher et de punir les coupables fut confié au prêteur M. Acilius qui jugeait des litiges entre Romains et étrangers. Il partit avec deux légions urbaines, trouva les esclaves en armes, leur livra bataille, en tua un grand nombre et fit beaucoup de prisonniers. Les chefs furent battus de verges et mis en croix, les autres rendus à leurs maîtres. (Tite-Live, XXXIII, 36).
Il s'agit sans doute, encore une
fois, non pas d'esclaves au sens strict, mais de dépendants car
il apparaît probable que la révolte s'est déroulée
en Etrurie du nord et non dans la partie méridionale où
sévissait l'économie esclavagiste. Peut-être même
ce soulèvement, qui fait suite à un mouvement de prisonniers
carthaginois, n'est-il pas tout à fait spontané : on a
suggéré que les "services" carthaginois pouvaient
l'avoir provoqué.
La fidélité de l'Etrurie pendant les guerres puniques, telle qu'elle apparaît dans les récits de l'annalistique, n'est peut-être que celle des principes, liés à l'aristocratie romaine par l'intérêt autant que par des relations d'hospitalité. On pressent en effet en observant les monuments figurés l'existence de mouvements sourds d'opposition, la présence de courants et de tensions, des tiraillements dans le corps social que les sources écrites passent sous silence.
C'est certainement à des luttes sociales rurales qu'il faut raccrocher une série très curieuse d'urnes cinéraires de Chiusi. Elles représentent un combat entre un personnage armé d'un araire et un soldat armé en hoplite. Certes le thème, quoique rare, est connu : il montre le héros athénien qui combattit les Perses à Marathon au moyen d'un manche de charrue et fut pour cette raison nommé Echetlos. Mais on comprend mal pourquoi on aurait ainsi modifié les moules des urnes faites à la série et qui montrent d'ordinaire le combat d'Eteocle et de Polynice afin de présenter un récit si rare. En fait, il est probable que l'homme qui combat avec un outil agricole évoque les luttes d'une classe rurale pauvre contre le monde des principes et les troupes romaines que représentent les soldats armés de manière classique.
C'est aussi à des luttes civiles, à la fois meurtrières et catastrophiques, qu'il faut attribuer l'incroyable succès des scènes représentant le duel d'Eteocle et de Polynice. Sur les urnes de Volterra, au fronton de Talamone, sur les urnes populaires de Chiusi, la même scène se développe selon des schémas différents. Certes, ces combats sanglants peuvent et doivent servir de substituts aux combats gladiatoriaux qui commencent à accompagner les funérailles, mais ils font aussi allusion aux luttes fratricides qui déchirent le corps social des cités du nord, et la figure pathétique d'Oedipe à genoux implorant, entre ses fils mourants, la fin des combats, est un plaidoyer pour la réconciliation, la concordia des classes qui suppose auparavant l'âpreté des luttes et même la fureur de la guerre civile.
Aux lendemains de la guerre sociale, lorsque les habitants de l'Italie sont devenus, par l'effet de la loi Papiria Plautia des citoyens romains (88), les courants populaires commencent à chercher leur place dans le système des "partis" romains. L'adhésion d'un grand nombre d'Etrusques au courant marianiste doit sans doute quelque chose au souvenir des périodes troublées et des luttes du second siècle. De même la sympathie pour Sertorius puis pour Catilina est un trait politique qu'il faut retenir. A l'oppose, l'aristocratie locale, dans sa plus grande partie, reste fidèle à un conservatisme militant qui s'exprime surtout dans la littérature prophétique et les prédictions supposées des livres étrusques. On rédige ou on modifie des prédictions, comme celle que l'on attribue à Vegoe, qui défendent l'ordre établi et les limites des propriétés. La légende millénariste prend là son origine et nourrit la crainte de tout changement.

Sous Auguste, sous Claude surtout et sous Neron, l'aristocratie étrusque s'intègre complètement dans le milieu sénatorial romain et y consolide ses positions en s'enorgueuillissant de son particularisme.
L'étruscité acquiert alors un caractère de distinction et n'est plus guère qu'un signe raffiné de particularisme nobiliaire. Mécène, le descendant des Clinii d'Arezzo, en est comme le symbole. Il représente la culture et le faste, le mode de vie noble par excellence, le raffinement des usages et du goût, en un mot, dans l'entourage d'Auguste, il sert de référence artistique et littéraire à un régime qui se veut italien.
Rome alors rassemble les restes de la civilisation étrusque, se les approprie, s'en fait l'héritière et fait rappeler par ses historiens que la puissance des Tyrrhéniens annonce son empire.