CHAPITRE 8.
ARISTOCRATES, ROIS, TYRANS.
La civilisation de la cité archaïque.
ROYAUTES.
LE REGIME DES LUCUMONS.
LES
TYRANNIES : EXPRESSION POLITIQUE DES NOUVEAUX CITADINS.
La naissance de la Cité, les phénomènes de synoécismes, l'apparition de véritables petits états se sont faits selon le modèle grec. La naissance des aristocraties, conséquence de l'enrichissement par le commerce et les industries métallurgiques, la transformation de l'agriculture et les ventes de vin, d'huile et d'olives, a profondément modifié le tissu social de l'Etrurie. L'expansion de ces mêmes cités, conduites par une aristocratie entreprenante, a constitué une série de territoires jointifs et fait largement disparaître, sauf dans le Nord, les centres secondaires. Ces états se sont dotés d'une organisation religieuse commune et ont constitué la "dodécapole". Le dynamisme commercial enfin a poussé à l'ambition sur mer et sur terre et l'Etrurie, des bouches du Pô à celle du Sele et d'Aleria aux îles Lipari. En dépit de leurs profondes divisions, les Etrusques forment un tout : les Grecs parlent globalement des Tyrrhéniens. Aux yeux des contemporains il y a là une entité, celle d'une culture ou mieux d'une civilisation. A nos yeux, c'est le reflet d'une société, de ses institutions, de ses aspirations et de ses valeurs qui se manifeste au travers de la civilisation matérielle, des événements de la "grande" histoire et dans les rapports avec les civilisations voisines.
RESIDENCES, TEMPLES ET TOMBEAUX.
Quand elles font allusion à la fraction la plus élevée de l'aristocratie étrusque, les sources latines emploient le nom de principes (les principaux, les premiers, les dirigeants) que nous hésitons à traduire et que nous utiliserons tel quel. Ces aristocrates se trouvent dans toute l'Etrurie, mais selon les lieux et les possibilités d'enrichissement ils sont dans les régions côtières nombreux, et forment alors une caste qui compte un certain nombre de gené ou si nous préférons le terme latin, de gentes, ailleurs, quand les ressources sont strictement agricoles, une seule ou au plus deux ou trois grandes familles s'élèvent à ce niveau. Dans le premier cas, la trame sociale constituée par l'aristocratie des principes est suffisante pour engendrer la constitution d'une cité. Dans le second, au contraire, il ne se forme autour du chef du genos dominant qu'un vaste domaine, une "baronnie", que les expansions ultérieures des cités font par la suite disparaître. Ainsi, tandis que les résidences de l'aristocratie urbaine, perdues dans le tissu évolutif des villes qui souvent ont été habitées pendant des millénaires (songeons à Orvieto /Volsinies) ont été détruites ou ne nous sont pas accessibles, celles des notables ruraux sont parvenues jusqu'à nous. C'est à partir de ces demeures qu'il faut imaginer le cadre de vie aristocratique.

La mieux connue de ces résidences aristocratiques est sans conteste celle de Murlo. Sa position, sur une hauteur qui domine la vallée supérieure de l'Ombrone, sans être toutefois stratégique, est remarquablement choisie pour contrôler les relations entre les territoires de Roselle et de Chiusi. Cette position de quasi-équidistance par rapport aux cités du nord a même, pendant un temps, laissé supposer que Murlo était le centre d'une ligue septentrionale à laquelle Denys d'Halicarnasse avait fait allusion. Mais il faut se rendre à l'évidence, Murlo n'est que le centre d'une petite seigneurie située entre l'Ombrone, la Merse et l'Arbia ; elle devait dominer une poussière d'agglomérations mineures dont les plus remarquables sont Buonconvento, Asciano, Montalcino, Monteriggioni, Pienza, peut-être Sienne et certainement Castelnuovi Berardenga, près des sources de l'Ombrone, où une résidence un peu comparable a été mise au jour. Ce centre où, probablement, des aristocrates venus de leurs petits domaines se rassemblaient autour du plus puissant d'entre eux, ne pouvait demeurer longtemps dans une Etrurie où les cités majeures ne cessaient d'arrondir leur territoire : vers 530 au plus tard, la résidence fut rasée, rituellement effacée de la surface du plateau, les parties métalliques récupérées, en particulier les clous, et tout le reste enterré dans les anciens fossés de défense. Ce démantèlement rituel et total, qui fait songer à la destruction contemporaine de Sybaris, implique certainement une guerre inexpiable, et suppose une dimension religieuse au conflit dont il n'est que l'épilogue. On a songé que la cité conquérante pouvait être Roselle ; il est beaucoup plus probable qu'il s'agisse en fait de Chiusi dont la puissance monte précisément dans ces années de la fin du VI° siècle.

La lignée qui exerce le pouvoir à Murlo le fait sur au moins trois générations et probablement cinq. En effet, peu après 650 et de toutes manières avant 610, date où commence la construction du second édifice, deux bâtiments disposés à angle droit sur les côtés ouest et sud de la cour existent déjà. L'un est tout en longueur et s'étire sur près de 38 mètres, il est construit en pisé sur une structure de pieux et de baguettes, les fondations sont faites de gros galets. Le sol est en terre battue et, devant l'édifice, enfoncées dans la terre, de grandes jarres servent de réserves alimentaires. Au-dessus de cette longue pièce très simple se développait un étage certainement beaucoup plus élaboré. Au cours de l'incendie qui le détruisit, une partie des objets précieux qui se trouvaient à ce niveau fut irrémédiablement détériorée si bien que ces restes furent abandonnés dans la couche des cendres. Or le maître des lieux possédait là de la vaisselle de grande qualité, venue des îles, de Corinthe et même de Sparte, de beaux vases étrusques, des bijoux, des pierres fines, des objets de bronze ainsi que des ivoires travaillés et des os destinés à les imiter. A la sortie de ce bâtiment allongé, la cour offre un espace ouvert au nord et à l'est, mais bordé au sud d'une aile perpendiculaire au grand édifice. Ce ne sont là que des pièces de petites dimensions, juxtaposées et cette fois précédées d'un portique qui, au sud, protège du soleil et dessert les pièces de toute l'aile. Ces deux édifices ne sont pas de simples constructions banales : un décor de terre-cuite orne le toit et se détache sur le ciel. Il est peint en rouge avec des rehauts blancs et donne à la construction un caractère monumental. Certes, les motifs en sont simples : ce ne sont le plus souvent que des plaques non modelées, découpées pour donner un effet de silhouette, mais le décor est efficace et, par sa thématique, fait déjà allusion à la condition aristocratique du seigneur du lieu. Ainsi les figures de cavaliers évoquent la fonction militaire du maître de Murlo, tandis que les têtes de félins qui ornent les chutes du toit font songer au décor à têtes de lion qui commence à apparaître au même moment sur les toits des temples grecs.

Tous les autres fragments du VII° siècle confirment ces données ; en particulier la fameuse maison de trois pièces construite non en torchis, mais cette fois en pierres de tuf, et décorée de dragons et de griffons, qui se trouvait dans la zone G de la fouille d'Acquarossa, et dont les rebords de toit étaient ornés d'un décor peint représentant des chevaux, des serpents et des hérons peints en blanc sur fond rouge. Il s'agissait certainement de l'habitation d'un personnage important dont la culture était fortement marquée par les influences orientales, insulaires et d'abord crétoises. Le passage, dans cette catégorie sociale, de la maison à une seule pièce à la maison d'au moins trois pièces est tout à fait caractéristique à la fois de l'élévation du niveau économique et du changement profond du genre de vie puisque chaque pièce a désormais une fonction spécifique.
Ces décors, ces habitations aristocratiques de la fin du VII° siècle, ces objets de luxe souvent exotiques, sont caractéristiques de la culture qu'on dit "orientalisante". Certes, le niveau de fortune n'est nullement celui des riches marchands et des capitaines de la sidérurgie de Vetulonia, mais la différence est quantitative, non qualitative. Les maisons de la classe supérieure se distinguent radicalement des habitations des classes inférieures, encore des cabanes très proches des huttes "villanoviennes", par l'emploi de la charpente de bois taillé et de la couverture de tuiles qui engendre un décor de terre-cuite.
On peut situer avec une relative précision ce passage, architecturalement décisif, de la cabane, fut-elle aristocratique, à la maison de la génération suivante. En effet, à Caere, une tombe aristocratique très riche, creusée dans le tuf, montre encore cette structure de hutte, c'est la fameuse tombe della Capanna (de la cabane) qui date de 680, et reproduit un édifice à deux pièces dont la plus profonde se termine par un lit de galets semblable à celui que nous retrouvons un peu plus tard dans des maisons de Massa Marittima ou de San Giovenale. La génération suivante a abandonné ces habitations et vers 650 construit de véritables maisons dont les tombes contemporaines répètent les formes. Ainsi en est-il, toujours à Caere, au sein de la même famille et dans le même tumulus de la tombe degli animali dipinti. Le portique que nous avons observé à Murlo dans l'aile sud se retrouve lui aussi dans les tombes contemporaines de Caere où on le transpose en une sorte de vestibule.

Il est clair que nous ne sommes plus ici en présence d'une habitation construite par l'habitant lui-même comme c'était le cas pour les huttes, mais bien d'un édifice qui requiert l'emploi de maçons, de charpentiers et, pour la confection et l'ornement du toit de tuiles, de coroplathes. Le saut qualitatif est fait : une société de métiers du bâtiment est en train d'apparaître.
La chose était déjà perceptible un peu plus tôt pour la céramique : les ateliers qui font certainement travailler des manœuvres de très basse condition, surtout dans la production de masse, font encore appel à la main d'œuvre féminine comme c'était la coutume dans la céramique domestique, mais une spécialisation apparaît dans la céramique de qualité. C'est l'époque où se manifestent les premières "équipes" d'artisans comme celle qui travaille à Tarquinia pour Démarate de Corinthe et qui réunit Eucheir, Eugrammos et Diopos (Pline l'Ancien, XXXV, 12, 43). Ceux-ci copient, répètent, transposent ou adaptent les modèles, les décors et les techniques qu'ils ont appris dans leur patrie et dans ces ateliers cosmopolites naît ainsi un singulier mélange de formes et de thèmes. L'art "orientalisant" est un art du "patchwork" et la culture qui l'engendre et s'en nourrit tour à tour doit être de même nature, résultat de contacts multiples et de synthèses hâtives et incomplètes.
Cinquante ans plus tard, la maison noble s'est en quelque sorte fixée, elle a pris une forme qui semble répandue dans l'ensemble du monde étrusque ou étrusquisé et que l'on peut observer à Acquarossa, à Murlo ou dans la Rome sous influence toscane qui est celle de l'aube du VI° siècle. Une demeure "à l'étrusque" est en train de naître, elle est aussi caractéristique du mode de vie de l'aristocratie que le sera à la fin du XV° siècle le palais florentin. Le meilleur modèle en est assurément encore une fois celui de Murlo, mais cette fois dans la deuxième étape de sa construction.

Sur les ruines arasées de l'ancienne demeure, la seconde ou mieux la troisième génération des principes de Murlo a entrepris une construction puissante et remarquablement pensée, si étonnante et si manifestement architecturée qu'un tel édifice à l'époque archaïque ne peut manquer de poser le problème de sa conception. Peut-être faut-il en chercher l'origine dans les palais d'Asie mineure dont la richesse aurait séduit le constructeur qu'on peut imaginer venant de Grèce de l'Est, comme nombre d'autres artisans contemporains, potiers, peintres ou sculpteurs. Autour d'une cour presque carrée de plus de quarante mètres de côté se disposent régulièrement des bâtiments qui sont tous de largeur égale. Le côté nord est occupé par deux grandes salles dont l'une au moins présente une colonnade axiale. les autres côtés sont constitués par des pièces plus nombreuses, juxtaposées, mais souvent symétriques. Sur trois côtés, la cour était bordée de portiques, tandis que, presqu'au milieu du côté ouest, en face d'un local ouvert sur la cour, un petit enclos à ciel ouvert devait avoir une fonction cultuelle. Les grandes salles étaient-elles destinées aux réunions d'une "ligue" comme le pensent semble-t-il les fouilleurs, ou bien doit-on seulement imaginer qu'il s'agissait là de la salle d'audience et d'apparat du potentat local ? Malheureusement la décoration en terre-cuite, jetée pêle-mêle dans les fossés lors de la destruction de l'ensemble, ne se trouve en rapport certain avec aucune partie précise de l'ensemble architectural. Les magnifiques frises montrant des courses montées de jeunes garçons coiffés de bonnets d'archers, une scène de cortège nuptial (peut-être une hierogamie qui rappellerait celle trouvée voici peu à Métaponte), un banquet et une assemblée hiératique où trônent cinq personnages portant des emblèmes certainement religieux et peut-être divins, une moulure de corniche oblique (un rampant de façade) où des chiens poursuivent des lièvres, ne peuvent être mis en place avec certitude. Pire, les grandes figures acrotères montrant des personnages masculins assis majestueusement et portant à la main les insignes de leur dignité ne peuvent être replacés. Leur étrange couvre chef, ce grand chapeau débordant à la coiffe très pointue (ancêtre non encore atrophié de l'apex des Flamines Romains) indique très probablement une fonction sacerdotale et évoque de très près les représentations d'haruspices qui nous sont parvenues. Il est certainement hasardeux de tenter une reconstitution de cette décoration, mais il se dégage de ce programme iconographique tout un ensemble d'impressions très fortes : le lieu est certainement chargé d'une fonction religieuse, mais on y perçoit aussi tout un arrière-plan gentilice, tout un climat de jeux et de concours probablement paramilitaires comme le sont les courses équestres, dans un monde où le banquet d'origine grecque met une note aristocratique que confirment les représentations cynégétiques.
Il faut enfin insister sur l'aspect défensif de l'ensemble, un fossé, une succession de fortifications simples, mais efficaces, se développent sur les côtés ouest et nord donnant clairement à entendre que cette "résidence" a un rôle politique important doublé sans doute d'une fonction religieuse et qu'il justifie d'être défendu parce qu'il ne peut manquer d'être attaqué.
Ce même climat, certes moins fortement affirmé, mais sans doute simplement parce que la puissance de l'aristocrate local est bien moindre, se retrouve à Acquarossa, dans les édifices dits "de la zone F". Les reconstitutions de cet ensemble montrent d'étroites affinités avec la résidence de Murlo. Autour d'une cour, ici incomplète, mais comparable, se disposent trois bâtiments dont deux au moins sont précédés de portiques. On ne peut manquer d'être frappé par la disposition très monumentale de l'édifice principal dont l'entrée, sur le portique, se fait par une vaste baie au linteau soutenu par une colonne. Les colonnes des portiques, dont une partie a été retrouvée, sont taillées dans la pierre et portent des chapiteaux, maladroits certes, mais directement dérivés des modèles doriques de la Grèce contemporaine. L'aile nord est occupée par une construction dont on a voici peu proposé de restituer la façade avec un fronton ouvert comme celui des temples. La disposition intérieure des pièces, avec sa symétrie, en fait certainement un édifice à fonction ostentatoire et dont le caractère devait être à la fois religieux et politique. Les décors des frises de terre-cuite, qui ornaient les corniches des édifices de cette cour, développent des thèmes à la fois sacrés et aristocratiques : on y voit des scènes de cortèges triomphaux où, entre le char et le défilé des hoplites, apparaît curieusement la figure d'Héraclès domptant le lion de Némée ou le taureau de Crète, allusion probable à quelque prétention héroïque du chef local. Plus loin, c'est le traditionnel banquet aristocratique qui occupe une place notable et qui est ici accompagné de scènes de comos, danses bacchiques après boire extrêmement animées.
A Tuscania, dans l'arrière-pays de Tarquinia, les mêmes matrices de bas-reliefs utilisés à Acquarossa ont servi une seconde fois à la décoration d'une résidence aristocratique sans doute comparable. Là encore, le Princeps local avait fait développer sur les frises de sa demeure les thèmes favoris de sa caste.
Quoique les fouilles de Poggio Buco, sur le cours de la Fiora, dans l'arrière pays de Vulci, soient loin d'avoir été aussi rigoureuses que celles de Murlo et d'Acquarossa, il semble aujourd'hui certain que là encore s'élevait une de ces résidences d'aristocrates locaux et la ressemblance thématique du décor de terre-cuite qui se développait sur son palais avec les plaques déjà évoquées est éloquente. Les courses équestres de Murlo et les défilés militaires à caractère triomphal y voisinaient avec des frises d'animaux fantastiques dans l'esprit des arts orientalisants.
A Rome enfin, la demeure du roi, la Regia, que le traditionaliste romain a, pour des raisons religieuses, conservé presque intacte, n'était guère différente, dans cette cité étrusquisée, du modeste édifice d'Acquarossa, et les pièces se disposaient au fond d'une cour derrière un portique de trois colonnes, puis, autour d'une nouvelle cour devenue trapézoïdale et bordée par des portiques. Le décor extérieur de plaques de terre cuite, comme à Poggio Buco, faisait appel à des motifs d'animaux au milieu desquels, de manière très singulière, s'était glissé le Minotaure.
Dans les grandes cités côtières, ces habitats n'ont pas été conservés. Etaient-ils très différents ? Les tombes aristocratiques, surtout celles de Caere, reproduisent avec une grande précision les maisons des vivants. On peut mesurer là ce qu'était le cadre de vie de l'aristocratie urbaine.
L'évolution de l'architecture funéraire est plus facile à suivre que celle des demeures qu'elle évoque : les exemples sont foison. Pour le promeneur qui parcourt la nécropole de la Banditaccia et suit la via sepolcrale, la visite de chaque grand tumulus est une révélation sur l'architecture domestique de l'Etrurie archaïque en même temps qu'une approche sensible des structures familiales et gentilices.
Aucun toutefois n'est plus éloquent que le Tumulus n° II qui contient quatre tombes, dont la forme et le plan se retrouvent certes dans d'autres édifices funéraires de Caere, mais qui ici ont le grand avantage d'être rassemblés et de se succéder à un intervalle d'une génération. La plus ancienne de ces tombes est celle de la Cabane (della Capanna, of the Thatched Roof) vers 680 (cf supra) : c'est la représentation très évocatrice d'une hutte, car telle est encore la demeure de cette famille pourtant très riche puisqu'elle est capable de construire le monumental tumulus de quarante mètres de diamètre qui abrite la tombe ! Le mobilier est celui là même qu'on a transporté de la maison : lits et coffres ont été apportés pour meubler le lieu de la sépulture. Une génération plus tard, dans le troisième quart du VII° siècle, les descendants font creuser dans le secteur nord-est du tumulus la tombe que l'on nomme tomba dei Dolii (tombe des jarres) ; elle montre déjà une évolution considérable : le plafond est soutenu par des poutres, les pièces sont carrées ou rectangulaires, ce qui manifestement représente une maison construite en pierres de taille ou en torchis. De part et d'autre du couloir d'entrée, le dromos, deux chambres disposées comme des ailes s'ouvrent avant qu'on ne pénètre réellement dans la partie la plus importante de la tombe. Elles sont sans doute destinées non au enfants du maître des lieux, mais à ses familiers les plus proches, à ses compagnons, ces hetairoi qui, pour n'être pas les égaux des aristocrates, n'en sont pas moins des proches, tout en demeurant dépendants. Le décor toutefois est encore pauvre et la tombe n'accède pas à cette monumentalité qui caractérise les constructions des périodes postérieures. Dès le premier tiers du VI° siècle, dans la partie méridionale du tumulus, la troisième (ou la quatrième) génération fait creuser dans le tuf la tombe connue sous le nom de "tombe des lits et des sarcophages". Le plan ne diffère pas de celui de la génération précédente : là encore deux pièces se commandent l'une l'autre tandis que des ailes s'ouvrent sur les côtés du dromos. En revanche, le décor architectural est fort nouveau : les ouvertures sont surmontées d'un tympan en plein cintre (une lunette) qui confère une remarquable élégance au mur de séparation entre la première chambre et la seconde. Durant le troisième quart du VI° siècle enfin, une quatrième tombe est creusée, cette fois dans le secteur sud ouest du grand tumulus. Elle est connue sous le nom de "tombe des vases grecs" et atteint une réelle monumentalité. Composée d'une chambre centrale sur laquelle s'ouvrent dans le fond un groupe de trois pièces, et de deux chambres de chaque côté du dromos, elle s'inscrit dans un espace complètement carré semblable en cela à la tombe contemporaine des boucliers et des trônes (Scudi e Sedie) à celle des chapiteaux (Capitelli) à celle des trois chambres (tre Celle) et aux deux tombes des corniches (Cornice 1 et 2). Les pièces y répètent la disposition des maisons où elles s'organisent autour d'une pièce centrale ; le plafond de la chambre majeure est soutenu par des colonnes, comme c'est le cas pour la tombe des chapiteaux (dei Capitelli). La chambre principale, au centre, évoque alors les portiques que nous avons partout observé dans les demeures de l'aristocratie et sur lesquels ouvrent les pièces carrées disposées les unes à côté des autres.

Dans le nord, les grandes tombes aristocratiques, quoi qu'adoptant souvent la forme extérieure de tumulus des nécropoles méridionales, n'ont généralement pas pour but de répéter les formes intérieures de la maison. Toutefois, à Castellina in Chianti un grand tumulus, celui de Monte Calvario, était creusé de quatre tombes qui toutes évoquent la disposition des pièces d'une riche demeure et les tombes de la région de Cortona que l'on nomme localement melone en raison de la forme hémisphérique du tumulus, s'inspirent du plan de véritables petits palais aux pièces très nombreuses.
Ainsi pouvons nous imaginer le cadre architectural de la vie aristocratique de la fin du VII° siècle à la fin du VI° siècle. Mais il est très probable que ces maisons recevaient au moins partiellement un décor peint, à moins qu'elles n'aient été ornées de décorations suspendues. L'usage des tapisseries était certainement fréquent. Ces étoffes brodées ou tissées venaient probablement d'Orient et ce sont elles qui servirent sans doute de véhicules à nombre d'images adoptées en Etrurie au VII° siècle. Ainsi la Tombe "Campana" de Véies est couverte d'un décor peint qui imite les tentures orientales, et ce même type de décoration se retrouve plus d'un siècle plus tard à la tombe tarquinienne "du Chasseur" où sont figurées des bandes de tissu décorées de frises d'animaux. Sur les parois des pièces de réception on pendait volontiers ces emblèmes typiquement aristocratiques que sont les grands boucliers ronds de l'infanterie hoplitique dont les hommes de la maison tiraient leur fierté et qui sans doute portaient peint au centre l'épisème, véritable "blason" de la famille, que nous retrouvons deux siècles plus tard dans les tombes peintes de Tarquinia. Mais ce qui conférait au cœur même de la demeure des grands son caractère gentilice et même politique était certainement la présence d'un ou plusieurs grands sièges à dossiers que les tombes reproduisent (Tomba degli Scudi e delle Sedie, tomba Campana) et où le chef du clan siégeait solennellement, du moins pour recevoir ses "clients" et tous ceux qui dépendaient du chef de famille.

On serait presque tenté d'imaginer que l'architecture et l'art de ces hautes époques où dominent les principes est exclusivement au service de ceux-ci. Les artisans qui travaillent pour eux œuvrent souvent chez eux, comme le prouve l'existence d'un atelier d'ivoirier à Murlo, et comme le laisse supposer la somptueuse production des orfèvres dans les régions méridionales qui semblent ne travailler que pour une seule lignée. En fait cet art est celui d'une caste ; il est à la fois le privilège de celle-ci et l'instrument de son prestige, la preuve de sa puissance et de sa richesse et l'outil indispensable de "distinction" qui lui permet de s'affirmer au dessus des autres strates de la population et d'assurer son pouvoir.
Il n'est pas jusqu'à l'architecture et à la décoration des temples qui ne soit, d'une certaine manière, au service des principes qui en sont de fait les commanditaires. En présentant Murlo et Acquarossa, nous nous demandions si les bâtiments des ailes nord étaient des temples ou des salles à fonction politique : le fait qu'on puisse se poser cette question et répondre comme le font les fouilleurs des deux sites en estimant que les deux fonctions étaient sans doute confondues, prouve que la sphère religieuse n'est pas étrangère au domaine du politique, alors dominé par les chefs de clans. A Pyrgi, le rôle de Thépharie Velianas et de sa famille dans le choix de la thématique mythologique du plus ancien des temples de l'Emporion où se développent les thèmes de Memnon et de l'Aurore et ceux des travaux d'Héraclès serait un choix politique, le culte y aurait une valeur dynastique ou gentilice, en un mot le religieux serait à Caere étroitement dépendant du politique. Il est très probable que ce soit le cas presque partout.
La forme du temple est alors presque définitivement fixée : sa structure intérieure est semblable à celle de la tombe "des vases grecs" et des édifices aristocratiques qui ont servi de modèle. Comme nous l'avons déjà vu, derrière un portique s'ouvrent trois pièces juxtaposées, celle du centre est en général un peu plus vaste que les deux autres qui se bornent parfois à n'être que des ailes, parfois cette cella majeure commande les deux pièces mineures. Elle ouvre sur le portique par une large porte monumentale. Ainsi qu'il s'agisse d'une tombe, d'une maison aristocratique ou d'un temple (supra, chap.6), le plan est génériquement le même. Cette singulière unité de conception confirme s'il en était besoin que ce sont là trois produits de la même caste, celle des principes. Le temple de Portonaccio à Veies, le temple A du sanctuaire de Pyrgi, celui, magnifique du Capitole à Rome, commencé sous l'autorité étrusque ou celui du Belvédère à Orvieto sont là avec vingt autres postérieurs pour témoigner de l'adoption universelle de ce plan. Bien plus, dans l'élévation de la façade, on retrouve, développée avec talent, la forme initiale du toit de cabane que nous avions pu observer sur les urnes cinéraires d'époque villanovienne et qui, nous l'avons vu, devait demeurer la forme traditionnelle des résidences de chefs dans la première moitié du VII° siècle. Ainsi s'affirme dans les formes architecturales et dans le décor qui s'y rattache, la puissance et l'omniprésence de l'aristocratie.
Les productions des arts mineurs qui foisonnent à l'époque, ne font que confirmer ce caractère, produits localement dans le cadre même de la résidence du princeps ou importés, ce sont tantôt des outils du pouvoir aristocratique, tantôt des supports des valeurs de cette classe. Les bijoux, splendidement travaillés, les costumes souvent somptueux, les étoffes venues d'Asie grecque (nous savons quel prix on attachait aux manteaux de Milet), les chaussures dont la forme "à la poulaine" (on les nomme calcei repandi) est à elle seule un signe de noblesse, comme le seront les talons rouges en d'autres temps, ou, sous la république romaine, les brodequins sénatoriaux, concourent à l'apparence et au prestige de cette aristocratie. Il faut y ajouter les harnais des chevaux et les décors somptueux des chars de parade qui n'ont plus de fonction militaire, mais gardent le souvenir d'un passé "héroïque" aussi mythique que celui des épopées d'Homère, mais absolument nécessaire à toute société aristocratique. Armes, chars, insignes du pouvoir gentilice et de la grandeur des gentes, sont des biens précieux et utiles : ce sont eux qui sont produits dans les ateliers d'Etrurie ou que l'on fait venir à grand prix d'un Orient prestigieux.
D'autres objets qui semblent en apparence moins liés au pouvoir et à la puissance des aristocraties n'en sont pas moins importants. C'est le cas, en particulier de tout ce qui touche à une pratique spécifiquement aristocratique : celle du banquet. En effet, de même qu'il n'y a pas d'aristocratie qui ne s'appuie sur un système de "compagnons", il n'y a pas d'hétairies (de cercles de compagnons) sans banquets. Aussi les vases à boire, aux formes très diverses, Skyphoi, Canthares et Kyathoi, puis les fameuses coupes dites ioniennes dont les prototypes naissent en Grèce de l'Est, les coupes attiques enfin, sont-ils parmi les plus nombreux dans les tombes aristocratiques. Ils sont le plus souvent accompagnés de vases de service : amphores et stamnoi, destinés à présenter le vin, et oenochoes destinées à le servir. Mais le vase par excellence des banquets, celui autour duquel on danse le comos, le plus prestigieux aussi, est certainement le cratère où l'on mélange le vin que l'on va par la suite puiser. Posé sur un pied, bien en vue, il peut-être métallique, mais il est le plus souvent en terre cuite peinte. L'usage de faire rafraîchir ce cratère dans un bassin d'eau froide, ou mieux dans la neige, semble fréquent. Ce "sceau à champagne" que l'on nomme de manière abusive un lébès, est bien sûr un meuble de prestige et il semble spécifique du banquet aristocratique étrusque.
Les vases grecs importés sont naturellement des biens de prestige qui définissent un mode de vie, mais ils reflètent également les valeurs auxquelles se réfère cette société. L'étude thématique des représentations est fort instructive : les mythes les plus fréquents sont héroïques et Héraclès, qui a toujours été important en Occident, y apparaît très souvent comme une sorte de référence permanente à des cultes dont l'aristocratie devait détenir le monopole. Les scènes de combats, commémorant de hauts faits militaires et civiques, sont certes nombreux, mais leur fréquence est bien moindre que celle des scènes "de genre" où les représentations de banquet prennent la première place, allusion très probable au genre de vie aristocratique.
ROYAUTES. LE REGIME DES LUCUMONS.
Ces mêmes valeurs s'expriment dans les cités qui se donnent un roi. Aussi bien, les monarchies étrusques ne sont-elles que des aristocraties déguisées et c'est la domination d'un clan qui s'affirme dans le pouvoir des Lucumons.
Peut-être ce terme de Lucumons, dont le sens de "roi" est pourtant affirmé par un commentateur antique de Virgile (Servius), n'est-il pas réellement celui qui conviendrait. Par trois fois au moins, en effet, les textes antiques nous signalent la présence de personnages qui se nomment ainsi : le chef de l'armée étrusque qui aide Romulus, le fils de Démarate et le rival d'Arruns de Chiusi. Dans ces cas, le mot semble n'être qu'un nom propre ce que d'ailleurs l'épigraphie confirme. Pourtant nous le garderons par commodité pour désigner les rois des cités étrusques.
Nous ne connaissons guère ces rois, beaucoup ne sont signalés que par des légendes dont il n'est même pas certain qu'elles n'aient pas été tardivement élaborées. Les annales antiques, marquées par cette "haine des rois" qui est un des lieux communs de la littérature politique romaine, ne nous ont guère transmis que des figures odieuses de souverains cruels ou incapables. Virgile met au nombre des "rois" étrusques Mézence qui aurait régné sur Caere et que Caton connaît également. Sa réputation de cruauté est extrême : il faisait lier disait-on, un mort à un vivant, et ce dernier devait mourir putréfié vivant ! Les sources grecques, qui placent le personnage vers le VI° siècle, ne sont pas moins sévères à son égard, et se réfèrent implicitement à l'horrible lapidation par les habitants de Caere des prisonniers phocéens de la bataille d'Aléria. Le roi Properce de Véies semble être encore davantage le produit de la légende et ne porte pas un nom étrusque. D'autres sont plus tardifs. C'est le cas d'Arruns de Chiusi, responsable, selon la légende, de l'entrée des Gaulois en Italie, c'est naturellement aussi le cas de Lars Tolumnius, "roi" injuste et solitaire de Veies qui devait mourir sous les coups de Cornelius Cossus. C'est un roi étrusque, un certain Arimnestos, qui selon Pausanias, aurait été le premier étranger à dédier une offrande dans le sanctuaire d'Olympie ; ce dernier cependant ne semble pas avoir mérité une réputation scandaleuse. On voyait encore à l'époque impériale le trône qu'il avait offert et, à lire Pausanias, il ne fait guère de doute que ce souverain étrusque ait été aux yeux des Grecs une sorte de pendant occidental à Midas, le roi de Phrygie, qui avait lui aussi dédié un trône à Delphes. Les sources littéraires ignorent en revanche ce Théfarie Vélianas dont nous savons que selon le texte phénico-punique des Lamelles de Pyrgi, il était "roi sur Caere" (mlk 'l kysry) ; malheureusement, le texte étrusque de la lamelle ne donne en aucune manière le titre du personnage et se contente d'affirmer: Théfarie Velianas a mis une offrande (qemiasa meXqefariei velianas sal).
Leurs insignes nous sont connus ; Denys d'Halicarnasse (III, 61, 1) nous les décrit. Si la couronne d'or ne semble pas avoir survécu, non plus d'ailleurs que le sceptre surmonté d'un aigle et la toge brodée ou peinte (toga picta) "pareille à celle des anciens rois de Lydie et de Perse", les autres insignes sont passés dans la tradition des magistratures romaines. Mais ces costumes et ces insignes se retrouvent sur certaines représentations, c'est ainsi que la toge peinte est portée par Vel Saties dans les peintures célèbres de la tombe François de Vulci et qu'un personnage, sans doute royal, représenté sur une plaque de terre cuite peinte de Caere (appartenant à l'ancienne collection Campana et aujourd'hui au Louvre) tient un sceptre et siège sur un tabouret pliant. Les trois attributs les plus remarquables sont certainement la toge à large bande de pourpre qui sera portée pendant toute la durée de la civilisation romaine, le tabouret pliant en ivoire que nous avons déjà évoqué et qui deviendra la chaise curule, enfin la présence de faisceaux de verges portés par des appariteurs spéciaux, les licteurs. Que tous ces attributs soient ceux des lucumons ou que certains soient arborés par certains de leurs représentants, nous sommes incapables de le dire. Sans doute existe-t-il dans l'entourage direct du roi de hauts personnages choisis qui préfigurent déjà les magistrats, sans doute cooptés, de l'époque républicaine. C'est ainsi nous semble-t-il qu'il convient d'interpréter la présence en plein VI° siècle d'un Zila? sur une inscription de l'Etrurie padane.
Il faut enfin rappeler (Cf. Chap.6) que ces monarchies sont d'essence religieuse. Jamais l'expression Rex quia Augur, "Roi parce qu'Augure" ne peut dans la période archaïque être prise en défaut. L'image même du Roi légitime est donnée, dans l'historiographie romaine, par Numa, et c'est une dimension que les usurpateurs tenteront tous de se donner : Servius Tullius en fondant les cultes à Fortuna et à Mater Matuta, et les Tarquins en entreprenant la construction du grand temple de Jupiter Optimus Maximus, dont la république naissance devait, en prétendant l'inaugurer, s'attribuer le prestige et tirer sa légitimité sacrée. Le contenu même du texte de Pyrgi gravé par Théfarie Velianas est éloquent :
Parce qu'Astartè a favorisé son fidèle en l'an III de son règne...(texte phenico-punique, traduction Dupont-Sommer)
Ainsi, le maintien de la royauté est une faveur de la divinité.

C'est dans une cérémonie, destinée à devenir à Rome d'une extrême importance et qui se fixe alors, qu'apparaît ce lien entre le pouvoir et le monde des dieux : il s'agit du triomphe. Que de plaques de terre cuite ornant les palais ou les temples, montrent un "guerrier" montant en char ? Derrière l'attelage, devant, tout autour, des soldats en armes. Le modèle iconographique grec est bien connu, il s'agit du départ du chef montant en char et cela peut illustrer maintes scènes de l'Iliade ou de l'épopée thébaine. Mais ici les choses sont nouvelles, car les chevaux sont souvent ailés, le personnage à pied qui marche aux côtés ou devant le char porte tous les insignes qui caractérisent Hermès/Turms et la scène a presque valeur d'apothéose. Le rite de la procession, l'ordre même des participants, l'apparat du cortège et en particulier l'usage du char, militairement désuet mais extrêmement symbolique, et dont les tombes nobles nous livrent les ornements en plaques de bronze repoussé et les mors des chevaux, tout concourt à créer un climat religieux et exceptionnel qui légitime le pouvoir par la faveur divine. La majeure partie de ces représentations fixent non des triomphes civiques, mais des cérémonies gentilices dont les participants sont des "compagnons" et des "clients" pour ne pas dire des dépendants. L'essence même de ce pouvoir s'exprime dans l'image qu'il en donne.
Mais de nombreux signes manifestent des changements dans la structure de la société, changements qui sont à la fois la conséquence et la cause du développement des états/cités, de l'enrichissement par le commerce et l'artisanat, du succès des grandes exportations agricoles et, mais comment le mesurer, des progrès d'un mode de vie et d'un registre de valeurs venus du monde grec. C'est aussi le moment où cette société dynamique, comme un pays neuf ouvert à toutes les immigrations enrichissantes, accueille les potiers grecs, les artisans de Corinthe et les marchands de Carthage, leur donne une place dans le corps social, les intègre en même temps qu'elle intègre leurs apports, sans pour autant perdre son originalité. Ce mouvement affecte d'abord les cités côtières de manière parfaitement et immédiatement sensible. Le visiteur de la nécropole de Caere perçoit comme physiquement ce changement en suivant la voie centrale de la Banditaccia. Aux tombes à tumulus, splendides monuments de groupes aristocratiques vieux de près de cinq générations (songeons au tumulus II) et qui sont encore en pleine transformation, (tombe des lits et des sarcophages et tombe des vases grecs), s'ajoutent désormais des édifices sur plan carré, intégrés dans de véritables quartiers lotis à l'extrémité est de la nécropole, et comportant rarement plus d'une chambre. La charnière se situe à Caere dans les années 530. C'est presque exactement le moment où à Tarquinia, les tombes à tumulus, qui marquent de leur empreinte le plateau de Monterozzi pendant toute la fin du VII° siècle et la première moitié du VI° et auxquelles appartiennent les étranges "portes", ces grandes plaques de pierre locale, sculptées de manière sommaire en une succession de métopes et de bandeaux d'un goût encore orientalisant, commencent à faire lentement place aux tombes à chambres souterraines qui se multiplient soudain et ont recours à ce mode de décoration rapide et relativement bon marché qu'est la peinture. La première série de tombes peintes, celles qui n'ont que quelques bandeaux de couleurs et des motifs géométriques, date bien du début du siècle, mais c'est vers 540 qu'apparaissent les scènes composées et les grands essais de peinture atteignant un réel niveau artistique. Mais ces tombes peintes ne représentent qu'une petite partie de la nécropole, en effet ce sont des milliers de tombes à chambre qui creusent depuis le début du VI° siècle la vaste étendue du plateau et qui nous forcent à reconnaître l'importance de nouvelles couches sociales dont la frange supérieure seule est connue du grand public grâce aux peintures de ses tombes.
On ne peut expliquer autrement deux phénomènes économiques, l'un dont on perçoit l'effet dans les importations de céramique grecque, l'autre qui se traduit par un phénomène comparable dans la production locale des vases peints. Le premier a été mis en évidence de manière indiscutable : alors que la période précédente est marquée par des importations d'un petit nombre de vases de grand prix (songeons au vase François) et d'un nombre limité de vases de qualité courante, la période qui s'ouvre vers 530 est celle des importations massives de vases de qualité moyenne ou courante parmi lesquels on ne rencontre proportionnellement que d'assez rares produits de très haute qualité. Tout se passe comme si un phénomène de diffusion plus large de la production s'était accompagné d'une sorte de resserrement de la clientèle la plus raffinée. C'est un phénomène qui se reproduit, avec des résultats comparables, dans l'Europe occidentale des XVII° et XVIII° siècles où les importations des porcelaines de la compagnie des Indes augmentent globalement de volume, mais au détriment de la qualité, tandis que les pièces de haute valeur deviennent proportionnellement rarissimes. L'interprétation en est aisée : une nouvelle couche, assez large, de la population a désormais économiquement accès à ce type de produits et, sur le plan culturel, a adopté les goûts de la frange la plus fortunée au point de désirer acquérir ces biens de prestige. Les ateliers d'Athènes travaillent donc massivement pour cette nouvelle frange aisée de la population des villes étrusques. Mais, corrélativement, on voit se développer une production locale, d'abord fort médiocre et progressivement moins déplorable, une céramique de remplacement, d'imitation, qui abandonne les schémas issus de l'Orient et de Corinthe et propose sur le marché de vases faussement atticisants (ou même un peu "chalcidiens" c'est à dire inspirés par la céramique des colonies grecques de Sicile) à figures noires : c'est un artisanat typiquement étrusque qui fleurit avec de belles œuvres du peintre d'Amphiaraos et de Tityos vers 530-520. Cette production si caractéristique, que l'on dit "pontique" se prolonge jusque vers 5OO et répond à la demande d'une clientèle certainement étrusque, disposant d'une certaine aisance et familiarisée avec les aspects les plus accessibles de la culture grecque. C'est la même catégorie sociale qui, à Vulci, constitue la vaste clientèle de ce marché en plein développement et, à Tarquinia ou à Caere, affirme dans ses tombes à la fois simples et solides sa nouvelle accession à la reconnaissance politique.
La richesse de cette nouvelle classe repose sur le grand commerce : elle suppose donc la maîtrise des routes et des marchés (Chap 7). Sa culture et ses relations avec le monde grec, occidental, asiatique ou surtout attique la rendent sensible au mode de vie et peut-être aux aspirations politiques qui se développent alors dans les cités grecques : les changements de régimes politiques qui, au sixième siècle, secouent toute la Méditerranée hellénisée, affectent aussi l'Etrurie et ils s'y expliquent par ces besoins et ces contacts. Enfin, l'intégration progressive des cités étrusques aux problèmes méditerranéens, accélérée par la politique et les intérêts de cette nouvelle classe, rendent dans un premier temps l'Etrurie directement sensible aux conséquences des conflits entre les "grands" que sont Athènes, Corinthe, Sparte, mais aussi le Roi des Rois et par la suite Syracuse ; puis, dans un second temps, en font un acteur, secondaire certes, mais non négligeable, des transformations de la Méditerranée occidentale. Ainsi, c'est l'apparition de ces nouvelles couches sociales qui précipite l'évolution de l'Italie moyenne à l'intérieur du monde antique.
LES TYRANNIES : EXPRESSION POLITIQUE
DES NOUVEAUX CITADINS.
Partout dans le monde grec, les régimes aristocratiques cèdent la place, à partir de la seconde moitié du VII° siècle, à ce que l'historiographie antique nomme des tyrannies. Il ne faut pas donner à ce mot son acception moderne, et les "tyrans" grecs ne sont pas tous, tant s'en faut, des dictateurs sanguinaires et violents. Le sens péjoratif attaché au nom même vient de ce que l'histoire a d'abord été faite par des hommes issus des milieux aristocratiques qui ne pouvaient admettre la présence de ces usurpateurs, presque toujours hostiles à leur caste, et portés par des couches sociales nouvelles jusque là soumises. Le premier des contre coups en Etrurie est l'arrivée de ce Démarate, membre de l'aristocratie des Bacchiades, que la révolution du "tyran" Cypselos chasse de Corinthe.
En fait, dans les cités grecques, la tyrannie est l'expression politique des nouvelles couches sociales qui cherchent à s'émanciper de l'autorité des aristocraties archaïques. Les tyrans, s'ils ne les résolvent pas toujours, abordent le plus souvent le problème des dettes et celui de la propriété des terres. Surtout, s'appuyant sur les populations récemment fixées dans les villes, et souvent en cours d'enrichissement, ils soutiennent les initiatives lointaines, les prétentions maritimes, les ambitions "coloniales" qui sont une des manières de résoudre au loin les crises internes qu'ils souhaitent ne pas aborder de front. Ce faisant, ils préparent tous la voie à des systèmes politiques qui, pour ne pas aboutir toujours comme à Athènes à la démocratie, engendrent régulièrement des régimes républicains où l'Etat se trouve géré par l'intermédiaire de magistrats temporaires, élus ou tirés au sort. Ces régimes peuvent n'être que des républiques oligarchiques ou aristocratiques, mais ils peuvent aussi avoir des caractères "isonomiques" (la même loi pour tous), parfois ils évoluent vers une démocratie plus ou moins ouverte. Dans tous les cas, on voit se définir un corps de citoyens, large ou étroit, détenteur théorique du pouvoir, qui en confie l'exercice à des magistrats.
Ce schéma d'évolution s'applique à toutes les cités dont le territoire ne peut s'étendre et bute sur les frontières d'une cité voisine. En Occident, dans ce "far west" ouvert que sont l'Italie méridionale et surtout la Sicile, les choses prennent une autre tournure : les tyrans se font conquérants, unificateurs, expansionnistes. La solution des problèmes sociaux qui les ont conduits au pouvoir passe par l'attribution de nouvelles terres plus que par le partage des anciennes ; aussi sont-ils rarement en conflit avec l'aristocratie terrienne.
On pourrait presque dire qu'il y a deux types de tyrans, ceux qui se proposent par nécessité de satisfaire les nouvelles couches sociales en leur partageant les richesses locales et ceux qui, disposant d'une ouverture, songent à étendre territorialement leur emprise.
L'Etrurie, nous l'avons vu, présente elle aussi deux types de cités : celles de la côte, marchandes, au territoire déjà défini, où montent de nouvelles couches sociales ; celles de l'intérieur, aux frontières orientales "ouvertes", au territoire beaucoup plus vaste et où une aristocratie rurale demeure le cadre de la société. Ces deux espèces de cités engendrent deux types de mouvements dont certains rois/tyrans de la fin du VI° siècle et des débuts du V° siècle sont les acteurs.
Nous connaissons avec certitude au moins deux tyrans étrusques régnant aux franges même de l'Etrurie, à Rome. Ce sont Servius Tullius, dont le nom étrusque était Mastarna (selon l'annalistique: 578-534), et son successeur, Tarquin le Superbe (annalistique: 534-509) chassé par une curieuse similitude (due peut-être à une volonté de symétrie des annalistes antiques) l'année même du renversement du dernier tyran d'Athènes. Tarquin l'Ancien qui pourtant succéda "légalement" en 616 à Ancus Martius (mais après un appel au peuple) a peut-être été lui-même un "tyran".
Les tyrans étrusques sont d'abord des usurpateurs qui s'installent par la force. Mastarna semble avoir été initialement un lieutenant des frères Vibenna de Vulci, dont l'historicité est assurée, ne serait-ce que par la dédicace d'Avile Vipiennas au sanctuaire de Menrva de Véies en plein VI° siècle, et, les peintures de la tombe François de Vulci en sont la preuve, il a participé aux luttes confuses auxquelles étaient mêlé, dans l'autre camp, un Cneve Tarchunies de Rome.
Le second caractère que livre l'annalistique est l'appui populaire ou mieux plébéien (entendons par là l'appui des nouvelles gentes, de ces nouvelles couches sociales que l'on a vu apparaître ailleurs) qui est constant pour les Tarquins et pour Servius Tullius :
Il eut soin d'affermir son trône... par la nomination de cent nouveaux Patres que l'on nomma Patres de second rang (cent nouveaux chefs de nouvelles familles...c'est une "fournée"!). (Tite Live, I, XXXV).
Aussi (Lucius Tarquin), après s'être rendu populaire en distribuant à chaque citoyen une part des terres conquises sur l'ennemi, n'hésita plus à en référer au peuple. (Tite Live, I, XLVI).
Servius Tullius est tenu pour l'inventeur de l'organisation censitaire de l'Etat, c'est à dire de l'intégration dans les couches dirigeantes, jusque là strictement héréditaires, de nouvelles tranches de population classées par leur fortune. Que cette classification soit en réalité beaucoup plus tardive (IV° siècle au plus tôt) ne change rien au fait que la tradition ne pouvait imaginer cette révolution que sous l'autorité d'un tyran d'origine étrusque et précisément au moment où se dessine partout un mouvement semblable. En effet nous reconnaissons là ces mêmes classes aisées que l'archéologie nous montrait en Etrurie méridionale et dont nous avons tout lieu de penser qu'elles accèdent alors à une existence reconnue au sein du corps social.
Servius passe aux yeux de la postérité pour avoir établi dans notre constitution les système de division en ordres, qui crée une différence très nette entre les degrés de dignité et de fortune. (Tite Live, I, XLIII).

Les tyrans sont aussi, comme en Grèce, des bâtisseurs ; ils entreprennent de grands travaux édilitaires (cloaca Maxima, empierrement du forum), ils commencent la constructions de sanctuaires et l'édification de temples poliades ou chargés d'un caractère plébéien (Capitole et Forum Boarium), se conformant en cela au modèle que leur offrent les tyrans grecs.
Nous savons enfin quelle popularité les tyrans de Sicile tiraient de leurs victoires dans les jeux panhelléniques, en particulier dans les courses équestres : l'aurige de Delphes et les odes de Pindare en demeurent les immortels témoignages.
L'honneur de Phérénicos a subjugué ton âme du plus doux souci quand il bondit sur les bords de l'Alphée sans l'aide de l'éperon et conduit à la victoire son maître le roi de Syracuse ami de l'art équestre.
Cette popularité, qui n'est qu'une démarche de propagande, bien comparable à celle que recherchent les états d'aujourd'hui dans les grandes épreuves internationales, les tyrans étrusques la recherchent aussi et c'est là une des démonstrations publicitaires des Tarquins :
Il donna des jeux magnifiques...On présenta des chevaux de course et des pugilistes, presque tous étrusques. (Tite Live, I, XXXV).
Lars Tolumnius, le "Roi" de Véies, à moins qu'en ce milieu du V° siècle il ne faille plutôt le nommer tyran, prétendait probablement acquérir lui aussi la popularité dont il avait bien besoin et reconquérir le soutien qui lui manquait en présentant à ses frais des jeux sportifs magnifiques aux grandes fêtes fédérales de Volsinies, politique qui fut aussi suivie par son successeur de la fin du siècle (Chap.6).

Nous ne pouvons pas malheureusement nommer un seul tyran contemporain en Etrurie côtière, et notre documentation est muette. Toutefois il est absolument légitime de penser que si l'Etrurie "exporte" des tyrans et un type de régime si caractérisé dans une cité voisine et partiellement dépendante, c'est que ce régime existe chez elle. Nous avons nommé Théfarie Velianas "roi", dans l'impossibilité où nous étions de traduire autrement le mot : mlk. Mais ne pourrait-on également traduire par "régnant sur" ? Dans ce cas le dédicant de Pyrgi pourrait être un "tyran" au sens grec du terme.

Il faut bien admettre que les grandes expéditions armées des cités côtières en cette fin de VI° siècle ont toutes les caractéristiques des entreprises tyranniques. La moins mal connue est naturellement celle de la mer de Sardaigne connue sous le nom de bataille d'Aléria (Chap.7). La flotte étrusco-punique semble, du côté étrusque, largement dominée par les navires de Caere, puisque ce sont les Cérites qui reçoivent le plus grand nombre de captifs à l'issue du combat. L'unité de commandement, mais surtout la décision de l'expédition et de l'alliance avec Carthage implique une autorité dont on imagine difficilement qu'elle soit, à cette date, exercée par des magistrats. La grande expédition contre Cumes en 524 qui met en marche une coalition de cités étrusques et les populations qui semblent peu organisées des Ombriens et des Dauniens requiert elle aussi une autorité unique dont on peut se demander si elle ne vient pas d'une des cités étrusques dominée par un tyran. L'expédition des îles Lipari, bien qu'il semble difficile de la dater, a des caractères comparables. Dans tous les cas, les intérêts économiques (entendons les intérêts marchands) des cités étrusques semblent avoir décidé de l'intervention militaire. Ce sont autant d'actes qui pourraient avoir été dictés par cette classe nouvelle sur laquelle s'appuient les tyrans.
Du moins peut-on dire sans grand risque d'erreur que Porsenna est en fait un tyran, en dépit du terme de Rex dont l'historiographie romaine le qualifie. Celui-ci appartient au second type que nous avons distingué dans le monde grec. Il est issu d'une cité rurale au territoire vaste, aux frontières "ouvertes" surtout à l'est, et il apparaît comme un conquérant et un unificateur. On sait en effet qu'il exerça son autorité sur Volsinies (Orvieto). Cette extension de son pouvoir fait immédiatement songer aux pratiques d'un Phalaris d'Agrigente ou d'un Hippocrate de Gela et davantage encore à la politique des tyrans siciliotes du V° siècle commençant. C'est d'ailleurs de ce même type de politique que procèdent ses entreprises méridionales qui, nous le savons, le conduisent à s'intéresser aux affaires romaines et à exercer sur Rome un quasi-protectorat après la chute des Tarquins peu après 509. Les entreprises de son fils Arruns vers le sud, en particulier en 504 contre Aricie et le sanctuaire de la ligue latine que défend un autre tyran, Aristodème de Cumes, ne sont pas d'une autre nature: on y retrouve la tendance expansionniste des tyrans d'Occident. Gardons-nous de n'y voir que légendes, les sources cuméennes viennent en effet confirmer la tradition d'origine romaine. Enfin, comme le prouvent quelques fragments épigraphiques, des marques d'influences tout autour du lac Trasimène et le sarcophage du Sperandio à Perouse, c'est le moment des tentatives, apparemment réussies, d'une expansion vers l'Est menée par quelques familles de Chiusi. Il faut admettre que ces initiatives, pour personnelles qu'elles soient, pouvaient compter éventuellement sur l'appui de la cité. C'est là encore un des traits constants de la politique des tyrans siciliens, et on peut estimer qu'un Porsenna ne fait rien d'autre.
APPARITION
DES CITOYENS ?
Il ne fait guère de doute que le dernier des Tarquins a été chassé de Rome par Porsenna. La réalité est naturellement inacceptable pour la fierté romaine qui, à l'image de l'héroïsme des tyrannicides athéniens, a voulu avoir son mythe politique fondateur. Ainsi naquit la tradition dont Tite-Live est le porte-parole. Selon lui, lorsque Porsenna met le siège devant Rome, la jeunesse fraîchement républicaine qui vient de se libérer de Tarquin lui fait une démonstration d'héroïsme et de civisme. Horatius Coclès défend à lui seul un pont contre toute une armée, Clélie et ses compagnes, otages de Porsenna, s'enfuient à la nage en traversant le Tibre, et Mucius Scaevola, qui avait tenté d'assassiner le "roi" dans son camp, se fait publiquement brûler la main droite pour montrer à l'Etrusque que les Romains ne craignent pas la douleur. Derrière cette triple histoire édifiante et moralisatrice se cache en fait l'insidieuse présence de l'autorité Etrusque que les historiens de Rome ne pouvaient admettre de révéler dans cette grande épopée où la République est vainqueur des tyrans et la Ville se destine à régner sur le monde. Mais au milieu de ces anecdotes se glissent des mots symptomatiques. Horatius Coclès, dans la tradition des duels homériques, injurie les étrusques qu'il va affronter:
Esclaves de tyrans orgueilleux, ils ne pensent plus à leurs propre liberté et viennent attenter à celle d'autrui. (Tite Live, II, X).
Mucius Scaevola, qui s'est glissé dans le camp ennemi, ... se mêle à la foule qui se pressait devant le tribunal du Roi. Justement on payait la solde...(Tite-Live, II, XII).
Pour Tite-Live, les soldats de Porsenna sont soit des "esclaves" soit des "mercenaires" qu'il faut stipendier; en cela ils apparaissent pour l'historien de la république archaïque comme le contraire de ce citoyen/soldat qui est la base même du corps civique de la cité antique. Il va de soi que le texte livien est fautif, que les hommes de l'armée de Chiusi ne sauraient être des esclaves, catégorie sans doute limitée et qu'il est hors de question d'armer, ni recevoir de paye, car la solde en Italie ne fait son apparition qu'au troisième siècle au plus tôt. Mais ce sont les deux seules manières dont l'historien latin peut exprimer l'absence de citoyenneté et le fait que les soldats dépendent d'un homme et non de l'Etat.
Qu'il n'y ait pas de corps civique dans une cité rurale comme Chiusi, ou que celui-ci n'existe que virtuellement derrière les apparences de la clientèle de Porsenna, ne doit pas nous apparaître comme un fait aussi exceptionnel et périphérique qu'il semblerait. Songeons qu'Aristote, évoquant la campagne électorale de Clisthènes, le père de la démocratie (ou du moins de l'isonomie) dans l'Athènes de 508 écrit : Il fit entrer le démos dans son hétairie, ce qu'il faut bien traduire par : "dans sa clientèle" !
En cette fin du VI° siècle, le phénomène doit être très largement répandu dans les cités de la méditerranée occidentale, que ce soit en Sicile, en Grande Grèce ou en Etrurie.
Derrière les figures saillantes des tyrans se
profilent ainsi, probablement dans toute l'Etrurie, des groupes sociaux
plus ou moins larges, mais débordant considérablement
l'ancienne aristocratie des grandes familles. En rapports avec les cités
grecques, et au premier titre avec Athènes, soit directement
par leur commerce, soit par l'intermédiaire des grands sanctuaires
panhelléniques que les Tyrrhéniens n'ont pas cessé
de fréquenter, ces groupes sont certainement sensibles aux changements
politiques qui se produisent en Grèce. L'idée de république,
qui ne se concrétise peut-être pas dès 509 à
Rome, le fait certainement sous le "protectorat" de Porsenna.
En 506, selon les fastes consulaires, un membre de la famille des Larcii gère la magistrature suprême; ce personnage
est un Etrusque (larq) !
Si à Rome la république (ô combien aristocratique !) naît sous la tutelle du Tyran de Chiusi, c'est assurément que les conditions sociales et le climat mental ont fait mûrir cette idée en Etrurie même.
Il y a tout lieu de penser que les clientèles aristocratiques donnent alors naissance à un embryon de corps civique.