Discours contre les entraves
Christian Bourgois éditeur 1979
Textes testamentaires
Cette aptitude à vivre à la fois infidèle au passé et coupé de l'avenir explique sans doute ce que certains ont appelé la "barbarie" de ma démarche, c'est à dire cela même qui ne peut que l'invalider aux yeux des intellectuels professionnels...
...j'ignore tout ce qu'ils aiment savoir. je sais tout sur ce qu'il préfère ignorer", telle pourrait être ma devise...
...Barbare, mon raffinement est suspect. Raffinée, ma barbarie choque. et pourtant, c'est bien ainsi que j'assume cette dualité, devenue ma passion centrale. Je dis le désordre des pulsions dans l'ordre de la syntaxe. Je révère la beauté, le faste la seigneurerie au moment où je ne rêve qu'à d'obscures cruauté, à de grossiers vautrements...
Mes Cordillères
A l'instar de ce qui se passe dans un cerveau gagné par la fureur de dire l'indiscible, partout ici ça bombille, ça fourmille, ça frétille, ça titille, partout les excroissances et les fermentescences, les protubérances et les intumescences, le torpide et le fétide, , le phalloïde et l'utéroïde. Mais ce qui me frappe surtout, c'est dans ma vision l'interdépendance des images végétales, cette sensation qu'elles donnent de se chevaucher les unes les autres, de se toucher, de s'étreindre sans jamais se repousser, d'éviter les ruptures, de multiplier les connivences, les accrochages, les entrelacements. Et sans doute, un peu plus bas sous la terre, les racines s'entrenouent-elles, et nul doute aussi pour moi qu'il n'est pas jusqu'aux animalcules qui ne participent de la même texture serrée et indémaillable. Je ne puis croire un seul instant que ce soit par un effet d'hallucinations que l'Amazonie devient sous mon regard un monstre de solidarité lyrique, vert opéra noir de barbares, cris et gémissements, chants nasillards et soupirs rauques se compénétrants jusqu'à produire et parfaire sans cesse la divine surprise orchestrale.
(...) A l'origine du frisson, ce n'est pas le vent que l'on trouve, c'est l'intime dévergondement d'une nature livrée aux surenchères de sa propre folie. Chef d'oeuvre d'échevèlement, orgiaque de la base au cimes, sauvage par la respiration, obscènes dans les replis, traîtresse à hauteur d'homme, l'Amazonie, au moment où j'écris ses lignes, se referme encore sur moi. De toute ses sombres rutilances, ma psychologie déréglée l'aime.
Saintes écritures
N'ayant aucun goût pour le commandement des hommes, ni pour la quête accumulatives des biens de ce monde, j'ai visé inconsciemment, par le verbe, à m'implanter partout où la passion d'écrire coïnciderait avec la nécessité de révéler.
Discours contre les entraves ou le moi seul révolutionnaire
Ici suprême exigence et là image véreuse, la liberté n'a pas fini de fournir à la terre entière son lot de martyrs et de putes.
(...) Chaque fois que, sous couvert de révolution, des hommes s'unissent pour prophétiser la fin des chaînes, ils portent déjà en eux le schéma de nouvelles prison. La révolution ne peut se faire sans le concours du dogme, et le dogme est liberticide. Non seulement il survit à la révolution mais il se consolide d'elle, par elle et pour elle. Cette loi implacable n'a jamais été démentie dans l'histoire.
par l'Araignée , avril, 1998