Monstre
Luneau Ascot Éditeur, 1986
Dios de la Muerte
"Je suis mexicain plus le fort tabac, moins les hallucinogènes. Je le suis par le feu des piments, dont j'appelle la brûlure sur ma langue. Je le suis par mon peu d'empressement à paraître "impeccable", mais aussi par mon souci de dignité dans l'ivresse (ne pas tituber!). Je le suis par un mouvement naturel du corps qui le porte à sauver sa sauvagerie des fausses hygiènes et des déperditions de rythme"
Le divin plaisir des orgies innocentes
"Rien n'est caressant en moi, dans le monde où je m'enfonce, enfer d'aspérités, alors qu'ici ce qui est sauvage et enivrant, et même théâtralement féroce, impitoyable, est encore rond, de la rondeur des abondances de la vie, des objections au suicide...J'ai fermé mon précipice parisien, pour cause de vacances. De Mexico à Oaxaca et à San Cristobal, j'ai renoué avec le divin plaisir des orgies innocentes, sans mots, sans connaissance. La folie géologique suffisait à ma joie. Je pouvais délirer délivré, loin de la sanction qui frappe habituellement mon délire : la lucidité qui assombrit et désespère. La Sierra Madre est un opéra où j'ai entendu s'élever des chants d'amour qui ne seront jamais écrits : mon émotion à l'état brut, indicible, la voix sans mémoire du traître à la littérature"
Je me souviens d'immolations grossières
"Ma sensibilité à l'état brut, aidés de noires énergies mystiques, moins promptes à parler de l'éternel qu'à éterniser le Verbe, c'est par elle que je fis uvre inactuelle, en ce monde si français, du divorcé d'avec lui-même. Oeuvre rythmée de magies, de fascination, de transes, de remous biologiques aussi ardents que la foi des anciens, créatrice d'une seule idole en ses métamorphoses : l'écriture comme un défi aux idoles d'aujourd'hui, tout ce que vous aimez, gens sans âme, excréments du passé et déjà de l'avenir"
D'une fécondation de décombres
Celui qui s'émerveille des performances technologiques est déjà un homme perdu pour les vraies connaissances, vertigineuses, celles auxquelles nous invite le mystère humain, charnel, spirituel, ces abîmes dont l'exploration fut à peine commencée et resta en l'état, par excès de raison, d'humanisme, par haine de la folie.
(...) L'humanité n'a plus de génie. Son génie a été torturé, mutilé, traîné de déjections spéculatives en credo diarrhéiques par des descendants dégénérés des premiers déicides. (...) Je n'ai que mépris pour ce mauvais déclin, poussif, exsangue, grisâtre, ses cris, ces nervosités pour rien, ces agitations grotesques autour d'idoles de toc et de stuc, ces philosophies infirmes, ces guerres locales qui sont la paix des géants, ces morales putrides, toutes ces objections à une agonie apothéotique de notre monde, à quelque chose comme de fols adieux à la vie, chef d'oeuvre d'orgies avant le grand refroidissement.
Un polythéisme abject
Comment faire confiance à une humanité qui ne sait plus choisir qu'entre le totalitarisme aveulissant et le libéralisme névrogène ? (...) Cette époque n'est qu'une basse histoire de stupéfiants, de prolifération des opiums du peuple, un polythéisme abject à l'usage des crétinisables. Toute société moderne, démocratique ou totalitaire, est toxicomaniaque. L'idéologie est une came. La technologie, l'économisme, l'argent, le plaisir, les murs, le travail et même la liberté en sont. Pourvoyeurs et trafiquants nous gouvernent. Ils légifèrent, ils éduquent, nous cultivent dans le sens, toujours plus poussé, des pertes de consciences, des abandons de souveraineté, des jugulations d'hérésies.
Les belles phrases sur l'avenir radieux
Informatique, télématique, bureaucratique, audiovisuel, microprocesseurs font partie de cette catégorie de sonorités qu'instinctivement je répugne à utiliser. (...) Non seulement, ils font injure à l'euphonie, mais ils ramassent dans leur inélégance les accents métalliques d'une annulation de l'homme. (...) Pour rien au monde je n'échangerais le juste usage des mots bite, foutre, merde, glaire, purulence et dépècement contre ses terminologies savantassières
Une ponctuation fantôme et des sons décharnés
La liberté est devenue le mot le plus prostitué de l'histoire des mots et l'occident est son meilleur client. La liberté est la providence des fainéants, des parasites, des escrocs, des lâches, des mendiants, des médiocres, des assistés, des irresponsables et des dominateurs. la liberté est aujourd'hui dans nos sociétés vermineuses, l'objection majeure à la liberté de l'esprit.
Mon mysticisme athée encanaillé de carne
Le Monstre tire toute sa croissance d'une somme d'énergies et de vérités que le monde méprise et qui lui font mépriser le monde. Le Monstre est immense à force d'être étranger. Sa fascinante vocation est de me dévorer, lui, avant que cette civilisation me brise.
par l'Araignée , avril, 1998