L’œuvre d’art numérique est une pure abstraction. L’art numérique va bien au-delà de la plus abstraite des œuvres d’art contemporaine, parce que le fondement de cet art est une pure abstraction, la plus simple en même temps que la plus essentielle : 0 = non, 1 = oui. L’œuvre numérique ne possède pas de corps physique. C’est une suite de chiffres 0 et 1. Elle peut donc se trouver mémorisée sur toute une variété de supports ou de médias comme les Cd-Roms, les disques durs. Elle peut aussi bien être vue sur un écran que sur une sortie d’imprimante. Cela redéfinit la notion de conservation de l’œuvre.
Plus encore cela redéfinit complètement l’idée même d’œuvre. En effet, l’art devient totalement technique même si son origine peut être matérielle. Dans l’œuvre numérique, tout a été créé ou au moins traduit en bits de données.
Ainsi se met en place une lisibilité de l’œuvre au lieu d’une visibilité, pour reprendre les termes de Gilles Deleuze (Pourparlers). Dans la mesure où l’image numérique est l’interprétation par l’ordinateur d’un message informatique, électronique techniquement maîtrisé par l’artiste, elle se détache de l’œuvre traditionnelle, contingente.
L’œuvre d’art numérique est une œuvre totale. L’essence commune à toute la matière numérique rend envisageable l’idée d’un art total qui unifie ce qui était jusque là séparé. C’est l’idée facinante qu’il y a derrière le terme un peu barbare de multimédia. « Multimédia » est un mot intéressant. Il montre à la fois le but de l’art numérique et le travers dans lequel il peut tomber, l’entassement chaotique de médias.
Or au contraire de l’entassement, l’art numérique devrait avoir pour but l’unification. L’art numérique va bien plus loin que les autres « arts multiples » comme l’opéra. Alors que l’opéra ne fait que juxtaposer musique, chant et théatre ; l’art numérique a la possibilité de produire avec une seule partition des images, des textes, de la musique. Le son devient une composante du texte, lui-même une composante de l’image… Beaucoup d’artistes produisent des œuvres multimédia, comme par exemple Marcelle Deschênes. Les fractales sont surtout utilisée dans l’art graphique pourtant il existe un générateur de musique fractale, preuve que l’œuvre numérique est totale. Amazone de Pascale Trudel : musique, son, image, interactivité. L'exposition "Entrée libre" organisée par le ministère de la culture, qui est un espace virtuel dédié à une vingtaine d'artistes contemporains. On peut trouver des créations artistiques originales réalisées sur Internet dans le cadre de la commande publique de la Délégation aux Arts Plastiques du Ministère de la Culture.

Janet Parke Preslar, Eikontu
Un caractère primordial de l’œuvre numérique est sa potentialité. Un peu comme le théatre ou l’opéra mais pour une matière beaucoup plus importante, l’œuvre numérique, si elle n’est pas jouée, exécutée, « ouverte », n’est qu’une œuvre potentielle. A ce sujet Jean-Pierre Balpe parle de l’art numérique comme du « moment simulé d’une matière absente ». En effet une œuvre générative peut revêtir des apparences diverses selon qu’elle est destinée à une manifestation au grand public, à une perception individuelle ou à une présentation spectaculaire, comme pour « Trois mythologies et un poète aveugle » de Jean-Pierre Balpe.
Cette potentialité va plus loin encore quand l'oeuvre peut être soumise aux modifications du visiteur. On peut noter le travail de Nocolas Frespech "tu peux me dire tes secrets". On intégre le public dans le processus de création, ce n’est peut être pas nouveau mais c’est de plus en plus radical. Peut-être faut-il revenir sur le site Yugop
En fait l'oeuvre numérique est complètement potentielle : elle a une potentialité d'apparition, une potentialité de forme et une potentialité d'évolution.
Grace à Internet, l’œuvre numérique affirme son caractère de multiplicité. Chaque internaute qui va par exemple sur le site de Once-upon-a-forest contemple une version de l’œuvre identique à celle d’un autre. C’est une différence fondamentale par rapport à l’œuvre traditionnelle. La classique opposition original/copie n’a plus lieu d’être puisque tout original est une copie et vice-versa.
Ce caractère est révolutionnaire dans la mesure où - à terme - il va profondément modifier les habitudes artistiques. Cela débouche sur l’idée d’ubiquité de l’œuvre d’art numérique : à terme chaque œuvre sera presque instantanément appréciée par les internautes. L’ensemble de la communauté régira aux œuvres immédiatement. On sera loin du fardeau de l’artiste évoqué par Kandinsky.

Selon la définition juridique de l’œuvre d’art, la notion d’authenticité – qui renvoie à l’auteur- se conjugue avec celle d’originalité et d’unicité- qui se réfère à l’œuvre. L’art numérique remet en question cette définition.
D’une part par le statut de l’auteur qu’il met en avant. La possibilité de modification de l’oeuvre pose de façon radicale la question de l’auteur, ou plus exactement du rapport de l’auteur à son œuvre. L’œuvre numérique peut en effet être collective et être modifiée, parfois c’est l’auteur qui encourage cette pratique, comme dans la Praystation. L’auteur perd alors la place primordiale qu’il occupe actuellement dans la création artistique. Aujourd'hui, n'importe quelle oeuvre diffusée sur support numérique peut être recopiée à l'identique et à l'infini sans que son auteur ne puisse toucher un quelconque dédommagement pour sa création, même si des protections se mettent en place. Cela suppose une réflexion sur l’avenir des droits de propriété intellectuelle (distinction droit d’auteur et copyright). Autre exemple, Reynald Drouhin propose aux internautes de récuperer une image - vaguement inspiré de l’origine du monde de Courbet - puis de la détourner, de la truquer, de se l’approprier, pour enfin la renvoyer sur le site où les différentes propositions s’accumuleront pour faire oeuvre.
L’authenticité et l’unicité fondent aussi par ailleurs la valeur économique de l’œuvre. Si une œuvre numérique peut être considérée comme un fruit artistique, le fait qu’elle puisse être copiée maintes fois et se perfectionner avec la participation du spectateur remet en cause ces notions d’authenticité et d’unicité. Alors comment pourrait-elle encore avoir une valeur économique comme les œuvres artistiques traditionnelles ?
Une évolution a lieu cependant vers l’intégration de l’art numérique dans le marché de l’art. Il est possible de vendre des œuvres numériques, notamment par la vente de protection : en fait seul le code permettant de lever ces protections sera vendu. Un exemple qui mérite d’être retenu : l’artiste Fred Forest qui travaille sur ce qu’il appelle l’art de la communication, a mis aux enchères en 1997 le code d’accès sur Internet d’une image numérique ; l’acheteur de ce code possédant cette œuvre comme une œuvre réelle dont il dispose à sa guise. Cependant, cette vente est marginale, et la question de la vente de l’art numérique reste ouverte. En effet, la vente de l’œuvre de Fred Forest n’a pas réelllement consisté en la reconnaissance de sa valeur artistique. Elle a surtout été un moyen pour l’acheteur d’obtenir des recettes publicitaires. (sur Fred Forest et une autre oeuvre, Territoires)

Fred Forest