Mezri Haddad : Europe-Islam, racines d'un renouveau

 

 

Mezri Haddad

 

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Europe et Islam: racines d'un renouveau

2 février 2002

Mezri Haddad est docteur en philosophie morale et politique (Paris IV Sorbonne), enseignant à l'université Paris VII – Denis Diderot, chercheur au Centre d'histoire des sciences et des philosophies arabes et médiévales (CNRS). Il est l'auteur de nombreuses chroniques dont il nous a autorisé à vous faire profiter. En particulier : 

bulletAllah, que de crimes en ton nom! (Le Monde du 9 mars 2001)
bulletL'Islam, otage des Talibans (Libération du 21 mars 2001)
bulletPar delà le Bien et le Mal (Libération, 19 septembre 2001)
bulletDu pseudo choc des civilisations (Jeune Afrique, n° 2124 du 25 septembre au 1er octobre 2001)
bulletLe virus théocratique (Le Figaro, mercredi 3 octobre 2001)

 

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Empire abasside - Averroès - St-Thomas d'Aquin - esclavage - polygamie - situation de la femme - Espagne musulmane - Islam de France - réforme de l'Islam - le religieux et le politique - Islam-Etats-Unis - Al Quaïda - choc des civilisations - France et monde islamique

Appel à l'histoire
Confrontation Islam-Chrétienté
    Aspect sociologique
    Aspect historique
Le présent : état des lieux
Conclusion

"EUROPE-ISLAM : RACINES D'UN RENOUVEAU"

                                                                                                Mezri Haddad  2 février 2002

(Bref résumé établi par les organisateurs d'une conférence qui a duré plus d'une heure)

L'exposé fera d'abord un rappel historique sur les rapports entre l'Islam et l'Occident, rapports profonds et anciens, souvent oubliés ou méconnus. Il s'attachera ensuite à répondre à la question de l'antagonisme entre grandes aires de civilisation, thématique popularisée par l'ouvrage "Le choc des civilisations" de Samuel Huntington (1997).

Mais il faut d'entrée de jeu indiquer que la tragédie du 11 septembre 2002 n'engage pas le milliard d'hommes de religion musulmane dans le monde.

Appel à l'histoire

L'appel à l'histoire est nécessaire car lui seul permet de considérer la relativité des événements. Mohammed est né en 570 de l'ère chrétienne, et dès sa naissance on peut dire que l'Islam entre en conflit avec le judaïsme. En fait, à la Mecque habitaient une majorité de païens et Mohammed quitte la Mecque parce qu'il se heurte aux païens et qu'il trouve des alliés chez les juifs de Médine. Mais cette alliance n'aura qu'un temps, et Mohammed devra se séparer des tribus juives qui le perçoivent comme une menace.

Après cet épisode, un siècle de conquêtes par les califes qui ont succédé à Mahomet conduit à la constitution du plus grand empire depuis Rome. Dans le même période, l'Occident chrétien est plongé depuis la mise à sac de Rome dans une profonde décadence, l'"âge des ténébres", qui durera jusqu'à l'an mil. L'empire abbasside, avec comme capitale Bagdad fondée en 762, est au contraire un brillant foyer de civilisation. Avant l'Espagne musulmane sous la dynastie Omeyyade, l'empire abbasside réalise durant cinq siècles (750-1258) une osmose exceptionnelle entre juifs, chrétiens et musulmans. Penseurs juifs et chrétiens traduisent les manuscrits grecs dont se nourrissent les grands courants de pensée de l'islam. L'histoire de l'empire abbasside opère une synthèse remarquable de l'histoire des civilisations et ouvre les voix d'une compréhension des processus de leur naissance et de leur disparition.

 

Confrontation Islam-chrétienté

Aspect sociologique

L'Islam est généralement associé à des images sociales dévalorisantes par opposition à l'Eglise notamment.

Ainsi en est-il de l'esclavage qui aurait subsisté tardivement en terre d'Islam alors qu'il avait disparu en pays chrétien, sous la pression principalement des enseignements de l'Eglise.

Resitué dans son contexte historique, il apparaît en réalité que l'esclavage est un legs à l'Islam de la philosophie antique, que l'Islam l'a effectivement toléré en cherchant à en limiter la portée et les effets. N'oublions pas que l'Occident l'a également longtemps admis, jusque et y compris les "philosophes des Lumières", en particulier Voltaire.

Même observation en ce qui concerne la situation de la femme dans la société. L'infériorité sociale de la femme est affirmée par Platon, et l'Islam prendra une position protectrice à l'égard de la femme par rapport à la situation qui lui était réservée auparavant.

La réalité est que l'Islam, comme les autres religions, s'est dans une très large mesure adaptée à l'état de la société plus qu'il ne s'est opposé à l'ordre existant.

Ce qui veut dire que l'esclavage ou l'asservissement de la femme ne peuvent pas être considérés comme une conséquence de l'Islam, comme une de ses caractéristiques intrinsèques, mais davantage comme un reflet de l'état de la société au moment de son expansion.

La question de la polygamie est à cet égard très symptomatique. Alors que la polygamie était admise sans règle, le Coran en limite l'usage à 4 épouses et recommande la monogamie si l'époux craint de ne pas être équitable entre ses épouses. Comme de surcroît, il considère le mariage comme un contrat, et non comme un sacrement, il prévoit que la femme peut dans l'acte de mariage exiger la monogamie.

Il est clairement impossible de transformer en préceptes des règles qui ne sont que des adaptations aux mœurs et coutumes des sociétés dans lesquels il s'est développé. De ce fait, l'Islam est et a été appliqué de manière extrêmement diverse selon les lieux et les époques.

Aspect historique

La période de la colonisation constitue un moment de fracture qu'il faut néanmoins rapporter dans sa durée aux périodes d'entente. A cet égard la grande entente, c'est l'Espagne musulmane qui a offert au monde plus de sept siècles (711-1492) d'interpénétration, d'échanges, de confrontation entre les deux civilisations arabo-musulmane d'une part, hispano-chrétienne d'autre part.

L'épopée hispano-arabe a été particulièrement brillante aux plans, scientifique, économique, littéraire et philosophique.

Au plan philosophique, et au prix d'un raccourci extrême qui pourrait, à juste titre surprendre les spécialistes, on peut dire qu'Averroès, illustre philosophe musulman, traducteur et commentateur d'Aristote, réalise au XIe siècle une importante synthèse des deux civilisations (grecque et arabe). Sa contribution à la future disjonction du théologique et du politique en contexte occidental, sera déterminante. En d'autres termes, sans Averroès il n'y aurait pas eu de St-Thomas d'Aquin.

La période espagnole, doit évidemment être mise en parallèle avec celle des croisades.

Après la décolonisation, la relation entre le monde arabo-musulman et le monde occidental est l'objet de nombreuses interrogations.

Une fixation s'opère sur le conflit israélo-palestinien dans lequel se contrarient les légitimités théologique et historique. Depuis Charles de Gaulle, la position de la France, continuée par François Mitterrand, assume cette contradiction et protège les droits des Palestiniens, sans nier les droits d'Israël.

Le présent : état des lieux

-         L'Islam est la seconde religion en France avec 5 millions de musulmans, qui font de la France un pays musulman démographiquement plus important que la Lybie.

-         Il existe une tendance en France à une reconnaissance politique des différentes formes de représentation des populations musulmanes

-         L'attentat du 11 septembre n'a pas fait changer de politique (pas plus d'ailleurs qu'il n'a modifié les relations entre les Etats-Unis et l'Arabie Saoudite)

-         En Europe, le mouvement Al Quaïda a développé de nombreuses ramifications

-         Dans le même temps, la tendance profonde des populations musulmanes est de s'intégrer à la civilisation française tout en conservant bien sûr leurs attaches religieuses, au même titre que d'autres confessions.

-         Rien ne s'oppose conceptuellement à la modernisation de l'Islam

-         La séparation du religieux et du politique dans l'Islam est possible

-         En ce qui concerne les jeunes de banlieue : attention aux Imams autoproclamés financés par l'Arabie saoudite. Il suffit d'un rien pour faire d'un jeune marginal un terroriste à réprimer. On est très loin de la question de la relation de l'Islam avec l'Occident.

-         Il faut lire Tocqueville pour comprendre l'opposition de perception et d'intérêts entre les Etats-Unis et l'Europe vis-à-vis du monde islamique.

Conclusion :

L'Islam de France peut être considéré comme une chance pour les musulmans du monde en ce sens qu'il pourrait servir de moteur et de modèle à la grande réforme que l'Islam attend depuis des années sinon des siècles. Il ne s'agit pas évidemment de l'Islam sociologique observable dans les banlieues française – cet islam là est tout le contraire d'un modèle à suivre, c'est un islam folklorique pris en tenaille entre le caïd-dealer et le caïd-prêcheur – mais de l'islam intellectuel dont le penseur Mohammed Arkoun est une des figures emblématiques. C'est cet islam réformé, éclairé, averroïste, en rupture avec les conceptions théocratiques qui asservissent le religieux à des fins politiques, qui constitue à moyen et long terme une chance pour le monde musulman. Ainsi, la France, berceau des Lumières et partenaire historique du monde arabo-musulman, pourrait activement contribuer à la grande mutation de l'Islam en affermissant ses liens avec une ère géographique, culturelle et géopolitique fondamentale dans sa stratégie d'avenir.

 

Bibliographie :

Mezri Haddad, coauteur de "L'Islam est-il rebelle à la libre critique?" éd. Corlet et Marianne, 2001, pp. 113-125; Mezri Haddad, coauteur de "Pour un Islam de paix", éd. Albin Michel, 2001, pp. 6-95 et 209-223.

Alexandre Del Valle, "Islamisme et Etats-Unis, une alliance contre l'Europe", éd. L'Age d'Homme, 1999

Clause Liauzu, "L'Islam et l'Occident", Arcantières, 1989

La maladie de l'Islam, Abdelwahab Meddeb, Seuil, février 2002

Abderrahim Lamchichi, "Islam-Occident, Islam-Europe, choc des civilisations ou coexistence des cultures?" l'Harmattan, 2000

"Islam et Occident, La confrontation?" Cahiers de Confluences, L'Haramttan, 2001

Bertrand Baddie, "Les deux Etats, pouvoir et société en Occident et en terre d'Islam", Seuil, 1987

 

Appel à l'histoire
Confrontation Islam-Chrétienté
    Aspect sociologique
    Aspect historique
Le présent : état des lieux
Conclusion

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Dernière modification : 15 November 2003